BREAKING BAGGIO
GROSSE NOUVEAUTÉ POUR LES AMATEURS DE GRAND FOOTBALL
"BAGGIO, 20 ans de folie italienne et mondiale"
Fruit de 25 ans de recherche et de rencontres, faute d'un éditeur convenant, je mets en ligne un de mes ouvrages les plus fouillé, l'histoire de la fin du XXe siècle à travers la Geste de la plus étonnante des étoiles du football mondial : Roberto Baggio, le Ballon d'Or bouddhiste 1993, prodige de beauté et de créativité élu Homme de la Paix 2010 par le Comité Nobel. J'ouvre ma boite à malice, une lampe d'Aladin, et je la confie gracieusement à la curiosité des amoureux des mots, de la Grâce et des grandes aventures humaines. Début de l'aventure le 21 janvier 2025 Merci à vous de me suivre.
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ROBERTO BAGGIO,
20 ANS DE FOLIE ITALIENNE ET MONDIALE
Mario MORISI
Tous droits réservés
01/12/2024 @ Laura et Mario Morisi
PROLOGUE
Voi ch’entrate...
"Au pays de Pavarotti, on chante l’amour, la beauté, la victoire, et Roberto Baggio qui est un peu tout ça. Baggio, la chanson le dit, n’est pas un mirage. Il est réel de manière douloureuse, presque bouleversante. C’est un footballeur, mais décrire Baggio comme un simple joueur de football, c’est dire que Mona Lisa est une peinture. Baggio est un créateur, un inventeur, l’interprète du plus grand art populaire du monde "– Michael Farber, Sport Illustrated (1994).
On entend rugir la critique. Que de grandiloquences pour un spécialiste de la maltraitance du cuir et du bon goût. Pourquoi ne leur donne-t-on pas un ballon à chacun. Du pain et des jeux, une aliénation de plus.
Le genre laudatif n’est pas récent sur les bords de la Méditerranée. Pindare, ce Grec antique, s’était fait une spécialité de la louange consacrée aux dieux, aux héros et aux athlètes : "Qu'est l'homme, que n'est pas l'homme / L'homme est le rêve d'une ombre / Mais quelquefois, comme un rayon venu d'en haut / La lueur brève d'une joie embellit sa vie / Et il connaît quelque douceur..."
Les athlètes du IIIe millénaire sont-ils moins admirables que les champions olympiques d’antan ? Ceux qui en rapportent les exploits - Homère et Blondin, Hésiode ou Gioàn Brera - sont persuadés du contraire. Quand un rayon venu d’en haut se matérialise sous leurs yeux, la musique est belle : "Cette balle du destin en fin de partie avait quelque chose d’hypnotique. Les premiers à entrer en narcose ont été les défenseurs de la Juve, immobiles. Puis Baggio a voulu tous les yeux pour lui. C’est moi qui vous enchante, semblait-il dire en courant. Ce qu’il a fait par la suite appartient aux rares divinités du football : amorti du coup de pied d’une douceur immense avec mouvement de dribble incorporé - le gardien évité, la balle au fond des filets. Le tout presque au ralenti, d’une beauté suprême. Contre l’équipe qui a lancé sa carrière et sa popularité mondiale. Quand nous nous sommes réveillés de ce rêve en sursaut : le titre s’était envolé à Rome. Coup extraordinaire. De ceux dont on parlera et se souviendra pendant des décennies. "
Car quand bien même l’on voudrait exclure le football du règne de l’art et de la beauté, jamais on ne pourra nier que de grands écrivains et de grands poètes, des auteurs-compositeurs et de grands cinéastes l’ont célébré à leur manière. En Italie surtout, où l’on a en mémoire les photos de Pierpaolo Pasolini drapé dans son maillot de la Roma sur les plages d’Ostia Mare. Où Dino Buzzati a couvert les duels Coppi-Bartali et la catastrophe de Superga pour le Corriere della Sera. Où une douzaine de courts-métrages d’auteurs (souvent ratés) présentaient les villes d’art accueillant le Mondiale 1990. Si l’on ajoute que "Les Dieux du Stade" de Leni Riefensthal ont marqué l’histoire du reportage et du sport ; que "Filhu maravilha" est une bossa dédiée à un but exceptionnel ; et que le cinéma réaliste anglais des années 90 a rendu hommage aux fans d’Arsenal vus par Nick Hornby, rien n’est provocateur dans l’évidence suivante : - Le sport et le football font partie du monde de la culture depuis la fin du XIXe siècle et ceux qui ont su le raconter, selon leur talent, ont autant de dignité que les romanciers pipoles ou les gossipeurs de spectacles à la mode.
Rien ni personne ne fera changer d’avis ceux pour qui la balle au pied est une perte de temps et les footballeurs sont des crétins. Quand Francis Huster se dépense sans compter pour que le théâtre soit associé au Mondial français de 1998, on le renvoie à sa générosité bavarde et on le traite de démagogue. Pour ne pas mentionner les théories sur la distinction de Finkielkraut ou les charges de Canal-Plus sur le dos de Papin, d’Alesi ou de Zidane qui comme chacun sait étaient de triple-crétins tandis que les humoristes qui les ridiculisaient avaient davantage de talent qu’Alphonse Allais et que Raymond Devos.
Cela ne signifie pas qu’au stade - dont les origines sont violentes : cirques romains, arènes espagnoles - tout est pastel et tessiture. Le faisceau des regards converge vers un point unique et cela encourage des sentiments souvent exagérés. Mais ce n’est pas cet aspect brutal qui est mis en avant par les ennemis du jeu, c’est sa fonction abêtissante. Comme si le football - seul sport de balle réellement universel - était la source exclusive de l’idiotie planétaire et la cause de tous nos maux.
En 1902, écrit l’Uruguayen Eduardo Galeano, Rudyard Kipling se gaussa du football "et des petites âmes qui admirent les idiots couverts de boue qui le pratiquent".
Un siècle plus tard, Jorge Luis Borges est plus subtil : il tient une conférence sur la mort au moment où l’équipe nationale d’Argentine joue le premier match de sa coupe du monde 1978. "Le mépris de beaucoup d’intellectuels, poursuit Galeano, se fonde sur la certitude que l’idolâtrie du ballon est la superstition que le peuple se mérite (...). Possédée par la passion du ballon, la plèbe pense avec ses pieds, s’accoutume et se réalise dans ce plaisir subalterne. L’instinct animal s’impose ainsi à la raison humaine, l’ignorance repousse la culture et la populace à ce qu’on lui réserve."
Ce qui n’empêche pas plusieurs clubs de naître un 1er-Mai "en l’honneur du mouvement anarchiste ouvrier de Chicago". Antonio Gramsci, grand théoricien du marxisme, écrit que "cette pratique de la loyauté en plein air "est digne de louange. Camus ajoute que tout ce qu’il a appris de bon sur la vie lui vient des années où il était le gardien du Racing Universitaire d’Oran.
Soyons fair-play. Croire que le football est un jeu de plébéiens couverts de boue n’est pas un péché mortel. Quant à nous, nous allons vous parler d’un homme que nous avons choisi parce qu’il est bien plus qu’une étoile du sport. Nous l’avons choisi parce qu’il est apparu parmi les cent Italiens les plus importants de l’Histoire en compagnie de Dante, Leonardo, Christophe Colomb, Marconi et de Primo Levi. Nous l’avons choisi parce qu’un journaliste de renom a écrit de lui qu’il avait des "rapports étroits avec la magie ". Parce qu’il a déclaré à vingt-trois ans qu’on "ne peut donner sa vraie valeur au football qu’en y pensant comme à quelque chose qui peut finir d’un moment à l’autre.".
Parce que Rigoletto Fantappié (ça ne s’invente pas) a déclaré en pleine émeute qu’il appartenait à Florence au même titre que le Persée de Benvenuto Cellini et que le Campanile peint par Giotto.
Parce que Vittorio Gassman, Tony Blair et les bonzes anonymes d’un monastère thaïlandais ont fait des pieds pour lui serrer la main.
Parce que le cinéaste Zeffirelli, au sortir d’un match qu’il avait éclaboussé de toute sa classe, déclara le vouloir dans le rôle de Dieu aux côtés de Jésus dans son Jésus de Nazareth.
Parce que les auteurs compositeurs Gianni Morandi, Zucchero, Lucio Dalla, Enrico Ruggeri et Cesare Cremonini lui ont dédié une chanson.
Parce qu’il a changé le cours de la carrière de Joe McGuinniss, un best-seller américain. Parce que Baggio, né le 18 février, est un oxymoron à la fois indestructible, élégant et cynique, candide et déterminé, écolo et fan de rock.
Parce que des dizaines de milliers de messages lui sont arrivés des cinq continents après la blessure qui allait le priver de sa quatrième coupe du monde.
Parce que les cariocas ou les Nordestinos pensent que seul Ayrton Senna, mort quelques semaines plus tôt, a pu enlever son tir au but de la lucarne et l’empêcher de remporter la coupe du monde US de 1994.
Enfin parce que Maradona a dit qu’il était "la beauté même" et Ronaldo "le plus grand joueur avec qui il avait jamais joué"; au pays de l’artisanat haut de gamme, n’a-t-il pas reçu à Pontremoli le prix Arts et Métiers 2000 "pour son aptitude à faire rêver les sportifs comme personne avec ses tours de magies et ses prouesses balistiques"?
Si ennemi de la cause footballistique vous êtes sur le point d’abandonner ce livre, sachez que celui qu’on a baptisé le Divin Catogan et qui "a divisé l’Italie en Guelfes et Gibelins, en partisan de Sacchi ou de Baggio", davantage qu’un superchampion est : "Un symbole, une religion. La ligne de partage des eaux entre le passé et le futur pour ceux qui sont persuadés que le présent ne peut se passer de ses arabesques. Car, poursuit le disciple de Pindare. il n’y a pas de mot pour décrire ce petit homme ressuscité mille fois et toujours un mot de plus à partir des moments où on l’a prétendu mort pour le football - Histoire fabuleuse, celle de Baggio, pure et émouvante. Une magie, un acte de justice, un hurlement ravalé, un grand merci à sa manière, offert à l’armée de ses admirateurs, ceux qui aiment le football, la poésie et l’impossible "
Si cela n’est toujours pas assez culturel pour vous, ayez la bonté de passer votre chemin. Personne, à commencer par le "Bouddha de Caldogno", à présent "Divin Contadino", ne vous en voudra jamais.
Table des Matières
Prologue - "Voi ch'entrate"
Première partie -
"La légende d'un génie en culottes courtes (1967-1991)"
1. Il est né le Divin Catogan
2. L'enfance du prodige
3. La tarentelle des sobriquets
4. Polichinelle dit la vérité en souriant
5. L'Éternel retour de la douleur
6. L'Éternel retour des malentendus
7. Florence brûle-t-elle ?
8. La résistible ascension du héros
9. Quand les Eagles conduisent à Bouddha
10. Le grand rêve azur
11. Le retour du mal
12. La controverse de Raphaël
13. En chair et en noces
14. L'Italie des cités-États et des couleurs
15. Du grand art à Florence
16. Trois jours d'émeutes place Savonarole
17. Le Prince Azur (le prince charmant)
18. À la cour de la Vieille Dame
19. Traître et héros
20. La Déesse aux cent bouches
21. Le verdict de Barcelone
22. Entre la roche Tarpéienne et le Capitole
Deuxième partie -
" Little Bouddha bouleverse l'Amérique" - 1993-1994"
23. En attendant l'Or, la Croix
24. La poule aux oeufs d'or et un monde qui change
25. Le Golgotha et la Toison dOr
26. Hold-up au Parc des Princes
27. Et le Westfalen Stadion succomba
28. Fiat Lux, les coulisses d'un Empire vacillant
29. Le Ballon d'Or 1993 est décerné à...
30. "Siamo in America !"
31. La hantise du banc de touche
32. Un semestre à fleur de peau
33. Sous le signe du Lapin mouillé
34. USA 94 - East Side, West Side
35. Foxboro Stadium, USA, le 6 juillet 1994
36. The Divine was born
37. 88e minute Bis, le Prince in-extremis.
38. Arrigo Sacchi contre la canicule ; pressing or not pressing
39. Italie-Bulgarie, la demi-finale (presque) parfaite
40. Des muscles et des hommes
41. Au pied du Gohonzon
42. The Final Kick
Troisième partie :
"Un déclin sous forme d'apothéose - 1995-2004"
43. Retraite dans la Pampa
44. Pallas, ton univers impitoyable
45. Baggio et la Juve, saison 5
46. Partie d'échecs au buzzer
47. Le football doit sortir des pharmacies
48. Portrait du Divin en Buffalo Bill
49. Capello, l'orchestre rouge-et-noir et ses solistes
50. AC Milan 01 - Un second titre de file avec des bémols
51. AC Milan 02 - L'annus horribilis
52. Juin 1997, San Siro, c'est fini
53. Baggio a-t-il signé à Parme ?
54. Bologne, crises de nerf pour un pari gagné
55. France 98 - Le Divin sur la pointe des pieds
56. France-Italie ou quand les soeurs latines se crêpent le chignon
57. Quand le but en or suspend son vol
58. Inter 1998 - Décadence et grandeur d'un panda boiteux
59. La cure Lucescu, l'intérimaire en interne et le pompier Hodgson
60. Inter 1999 - Quand le Sergent Lippi tombe sur un os
61. L'apothéose de Vérone
62. Brescia 2000 - Un Ballon d'Or chez les Hirondelles
63. Benvingut, Pep Guardiola
64. Quand un vieux Romain bat l'Atalante à la course
65. Chutes et rechutes : karma ou entêtement ?
66. Orgueil et châtiments
67. Brescia 2001-2002 : De Charybde en Scylla
68. Le Tour du genou en 81 jours
69. Satori au Rigamonti (1) : Et le Miraculé sauva les Hirondelles
70. Mondial au Japon et en Corée : Roby or not Roby ?
71. A l'ombre de la F.I.F.A. et de l'Opus Dei
72. Brescia Confidenziale
73. Trapattoni dit non, le deuil d'un rêve et retour
74. Brescia 2002-2003 : L'avant dernière ligne droite
75. Satori au Rigamonti (2) : l'Ultimo Gol comme une offrande
76. Mai 2004 - Une nuit dans le saint des saints, via Sette
77. Adieux aux larmes à la Scala
Quatrième partie :
"Retour sur image vingt ans après"
78. Un destin de mouche blanche
79. The Dark Side of Roby 1 - "Sois sage ô ma douleur"
80. The Dark Side of Roby 2 - "Till l'Espiègle"
81. The Dark Side of Roby 3 - "L'inspiration contre la théorie"
82. The Dark Side of Roby 4. - "L'ami fraternel"
83. The Dark Side of Roby 5 - "SGI pour la creation des valeurs"
84. 2004-2010 - Baggio Cincinnatus, loin de la foule déchaînée
85. Roberto San : Contre la faim, pour la paix.
Bonus pour une légende
86. Les hadiths du Divin Codino - Ils ont dit et écrit de lui...
87. 2017 : le Divin Contadino a 50 ans.
88. Les syllogismes de Roby - Il a dit de lui-même
Bibliographie, filmographie, discographie, Biographie, une carrière en chiffres. Du même auteur.
Première Partie
"La lÉgende d'un génie en culottes courtes (1967-1991)"
Il est né, le Divin Catogan
Dans le Livre tibétain des Morts, les quarante-neuf jours astraux qui séparent la mort d’un homme de sa résurrection sont ponctués par une série de rencontres où se paient les vécus antérieurs. Le Livre les expose avec une telle précision que ce mode d’emploi frappe l’imagination avec une force singulière. À la fin de ce transit, l’âme entraînée par son karma a une dernière chance d’échapper à un retour dans ce monde de larmes et de souffrance. Le défunt aperçoit un couple par une porte entrouverte. Si son âme, éprouvée par l’atroce pérégrination, est rassurée à la vue de ces deux corps entrelacés et qu’elle pousse la porte, elle redevient fœtus et reprend le cours de ses réincarnations. Si elle ferme la porte et rompt la chaîne des causes et des effets, elle franchit un stade vers l’accomplissement du Bouddha en elle.
Baggio a beau être bouddhiste pratiquant, nous ne vous raconterons pas les vies d’avant sa vie, même si à l’en croire il a été un canard sauvage et un léopard ailé. C’est du côté des Grecs et des Latins que nous allons nous pencher. D’après certaines légendes, à l’instar d’Hermès, Héraclès étouffe les serpents que Héra, l’épouse de son père Zeus, a glissés dans son berceau par jalousie. Jésus naquit dit-on les yeux ouverts et fut annoncé par une pluie d’étoiles. Quant à Mozart il composait au berceau... Ils sont comme ça, les génies... Si vous voulez savoir si votre enfant va marquer l’histoire de la planète, jetez un œil autour de son berceau, une centaine de divinités inconnues se crêpent sans doute le chignon pour s’attirer ses faveurs. A moins qu’un tremblement de terre ou un tsunami n’annonce son arrivée parmi nous.
Le jour de la naissance de Roberto, rien de tel ne se produit, même si une brume barbelée cristallise les villas du Palladio et leur donne l’allure de pâtisseries glacées dans le sucre, un paysage digne du rocher de la Lorelei sur le Rhin ou de la plaine du Danube près de Pilsen.
Belle date que celle de la naissance du sixième enfant de Matilde Rossi et de Florindo Baggio. Roberto n’est pas le premier à avoir vu le jour un 18 février, puisqu’il a été précédé par Fra Angelico et Marie Stuart. Michel Ange, Swami Ramakrishna et Nikos Kasantsakis. Andres Segovia, André Breton, Jack Palance et Milos Forman ; et pour faire bonne mesure, par Enzo Ferrari, Yoko Ono et par la mère de l’auteur. Ajoutons que le même jour du même mois de la même année, le 18 février 1967, prit son congé Robert Oppenheimer à qui l’on doit Hiroshima et Nagasaki. Une porte se ferme, l’autre s’ouvre, affirme le dicton. Dans ce cas, le monde n’a pas eu à se plaindre, le mal était déjà fait.
1967, l’année de la naissance de Baggio, est une année effervescente et les titres des journaux s’en sont fait l’écho. Il y a des émeutes étudiantes à Pise et à Bologne et les policiers tirent dans la foule des manifestants qui appellent à la démocratisation de l’Université et à la révolution socialiste. C’est à la même époque que les Italiens apprennent qu’ils ont échappé de peu à un coup d’État. D’après La Repubblica, Il Mattino, La Stampa, Il Gazzettino, le Corriere della Sera, Il Secolo XIX, Il Manifesto, Il Giornale di Vicenza et Il Messaggero, la faute en incombe aux services secrets et à un ancien chef de l’État.
En 1967 la guerre fait rage en Asie. Les États-Unis d’Amérique transvasent les premiers sacs poubelle dans les premiers cercueils en provenance du Viêt-Nam. Comme il vient de s’apercevoir que la guerre tue et que chaque cadavre fait baisser sa popularité, Nixon emploie les grands moyens pour triompher où les Français ont échoué quelques années plus tôt. Dans l’opinion publique, l’incompréhension est totale. Les Républicains prétendent défendre le monde libre ; les Vietnamiens se battent bec et ongles pour leur indépendance et la mise en commun des richesses selon le principe communiste qui vient de renverser Chang Kaï-Chek de l’autre côté de leur frontière. Cela implique-t-il que les premiers dussent arroser les seconds de napalm, une version améliorée du feu grégeois ? Les autorités de la plus grande démocratie du monde ne se posent pas la question, sa jeunesse va le faire pour elle.
Il n’y a pas que le fer et le feu en 67. À Londres, quelques jours avant la naissance de Roberto, deux Beatles et Mick Jagger font la connaissance d’un guitariste que la presse chic qualifie de "macaque de Bornéo". Le macaque s’appelle Jimmy Hendrix. Souvenir du mot du Facteur Cheval adressé à Picasso : "Dans le genre byzantin, vous êtes le plus fort, mais dans le style classique c’est moi le meilleur."
Dans la ville natale de Roby, à l’Oratoire de Don Belindo, chez le boulanger comme au Bar-Sport, on commente la loi sur le divorce. Papistes contre communistes ? L’Italie est un pays complexe, les caciques bien-pensants de la démocratie chrétienne et du P.C. vont s’en rendre compte.
Cette année-là, on assiste à un putsch en Grèce et Israël déclenche une Guerre des Six Jours appelée à durer des décennies.
Dans le nord-est de l’Italie au début de l’été, les plages accueillent des jeunes gens venus du monde entier et Grado, Jesolo ou Caorlé sont le rendez-vous d’une marmaille chevelue sponsorisée par les congés payés arrachés par les générations qui l’ont précédée. C’est l’époque des pétards fumés à ciel ouvert et des mange-disques entre deux fricassées de museau. Entassés dans les campings, les teen-agers (on vient d’inventer le fossé des générations) jouent au frisbee, rient, chantent et - magie de la pilule - font l’amour à corps rebattus puisque le Sida n’a pas été inventé.
Le soir - comme sonne l’heure du village global cher à Marshall Mcluhan-, cette génération effrontée se passionne pour la révolution culturelle chinoise, pour le Flower Power californien et pour Che Guevara, un rebelle argentin destiné à finir sur le bras de Maradona. Fils d’ouvriers ou de bourgeois, voilà une jeunesse bercée par la même musique et les mêmes utopies, chose jamais advenue auparavant. Si l’on ajoute que l’Italie est passée en vingt ans du niveau de pays du tiers-monde au rang des pays riches, on imagine la fierté de ceux dont les oncles et les cousins ont dû partir en Amérique ou en Australie une valise à la main.
Rien n’est jamais simple. Irrités par les séquelles de 1789, par les mouvements sociaux du début du XXe et par la Révolution bolchévique, l’oligarchie issue de Yalta se voit mal céder les rênes du monde à ces morveux émoulus de leur fac ou de leur comité d’entreprise. Ils mobilisent leurs flics, nourrissent la stratégie de la tension, inventent le compromis historique, enfin inventeront les "chocs pétroliers"
Roberto, trois ans en 1970, n’est pas à plaindre. Caldogno est un bourg voisin de Vicenza dont les habitants, sans doute en souvenir d’un siège autrichien, sont traités de mangeurs de chats par les Vénitiens (tous des seigneurs) et par les Padouans (tous des docteurs).
Surnommée la Venise de Terre, Vicenza est une ville est de belle facture, aisée sans opulence, élégante dans la tiédeur. Peu éloignée de la mer mais adossée aux basses-Alpes et campagnarde, la contrée a été colonisée par les élites vénitiennes quand elles ont cessé de craindre les Turcs en provenance de Croatie par la Slovénie. Quand les guerres cessent et que la région est plus sûre, les grandes familles de la Cité des Doges se mettent à fuir les étés malsains de la lagune et s’installèrent du côté des monts Berici, au pied desquels Vicenza, Marostica, Thiee ou Caldogno reposent paisiblement.
Vicenza, c’est Le Palladio, ce tailleur de pierre devenu un pilier de l’architecture moderne. Hormis Brasilia, la Finlande et une partie de Barcelone, peu nombreux sont les espaces urbains qui doivent tout à un seul architecte. Le coup de génie de cet ouvrier passionné d’architecture grecque et romaine a été de faire la synthèse entre le modèle antiques tout en colonnes, en absides, en cariatides et en volutes, et la notion moderne d’économie de moyens. Bâtiment officiel ou villa privée, d’apparence impériale ou patricienne, les bâtisses du Palladio sont des trompe-l’œil où la brique recouverte de stuc remplace le marbre, où les murs sont laissés à nu, où le bien-être naît de cette harmonie des pièces les unes relativement aux autres, et par ce sentiment d’une moindre dépense pour un aussi beau résultat. De sorte que ce compromis entre l’apparence haut de gamme et le coût modeste sera repris et développé partout dans le monde.
Plus que tout à Vicenza, c’est l’homogénéité de style qui réjouit la vue et le cœur. Comme les réjouit cette campagne modelée par le climat méditerranéen mais également par les frimas qui incitent à un réalisme non dénué d’espièglerie. Qu’en est-il des hommes du Vicentin ? Qui sont donc leurs ancêtres ?
Sans être Trieste ou Udine, la Vénétie vicentine est une région de confins qui a encaissé les soubresauts de l’histoire et vu passer des Lombards, des Francs, des Autrichiens (aujourd’hui des Albanais, des Afghans et des Kurdes) passés par l’Istrie ou par Venise, cet aiguillage mondial avant l’heure.
Une hybridation invisible, des influences cachées ? Un melting-pot génétique ? Mario Sconcerti, journaliste réputé, explique que Vittori, l’homme qui a aidé Baggio à rééduquer sa musculature, disait qu’il avait "des faisceaux de muscles négroïdes très résistants et exceptionnellement élastiques" et qu’il pouvait "effectuer des mouvements et des démarrages que peu parviennent à faire."- Baggio en petit-fils d’Othello en quelque sorte.
Dans les légendes, le héros grandit, caché, loin du monde qu’il a pour mission de transformer. Chronos (Saturne) est un dieu ombrageux qui a dû se battre pour mettre de l’ordre dans l’univers. Elles sont comme ça, les légendes, il y a un avant très obscur, le Dieu nouveau arrive et - que la Lumière soit ! - la gloire du Soleil resplendit à nouveau.
Le problème de Chronos s’appelle Ouranos qui est son père. Ouranos, le Ciel étoilé, a pour femme Gaïa, la Terre nourricière. Titan, son demi-frère, sème le chaos.
Les ancêtres des Grecs sont bon public. Le chaos se démultipliant à une vitesse folle (la faute à un premier réchauffement climatique, à la théorie de l’évolution et à l’arrivée de barbares), ils encouragent Chronos à déclare la guerre à son père, à mettre une pile aux Titans et aux Géants, ses demi-frères, jusqu’à les faire basculer dans ce que les Grecs appellent les Tartares, l’ancêtre en beaucoup plus effrayant des oubliettes.
Quand un fils joue un tel tour à son père, il se méfie de ses enfants mâles. Pour ne pas subir le même traitement, Chronos les dévore enveloppés dans un drap que lui présente sa tendre épouse. Lasse de mettre au monde des enfants que son époux gobe à la chaîne, cette dernière glisse un caillou à la place de Zeus (Jupiter), d’Hadès (Pluton) et de Poséidon (Neptune).
Reste le problème d’élever les gamins sans que Chronos-Saturne ne découvre la supercherie.
Zeus-Jupiter grandit sur une île perdue élevé par la nymphe Sémélé, tandis que ses vagissements sont couverts par le bêlement d’un troupeau de chèvres et de moutons.
Il en va des héros, ces demi-dieux, comme des locataires de l’Olympe. Les mamans d’Achille et d’Hercule, séduites et abandonnées par leur amant divin, savent que leurs enfants portent en germe la chute de ce qui régnait avant eux. Œdipe, dont l’oracle a prédit qu’il tuerait son père et épouserait sa mère, est confié à un sicaire par Laïos. Jason échappe à la mort que lui réservait son oncle en se réfugiant sur le mont Pélion. Thésée est élevé loin d’Athènes, parce que son père Égée sait qu’il aspirera à son trône. Esculape est recueilli bébé au pis d’une chèvre. Achille est trempé dans le Styx pour devenir invulnérable quand il devra combattre pour le malheur de Troie. Héra, l’épouse de Zeus, tente d’assassiner Hercule, le fils de son mari et d’Alcmène. C’est Acrisios, le roi d’Argos, qui enferme Danaé sa fille et son petit-fils Persée dans un coffre qu’il abandonne aux flots.
Par bonheur pour lui et pour ceux qui racontent ses aventures, le héros - étymologiquement l’aborigène, le premier né après les dieux - a la vie dure. Très tôt menacé il développe des superpouvoirs. Il est un bâtard dont la part humaine doit se hisser au niveau de l’être divin qui l’a engendré. C’est comme cela qu’Hercule est confié aux meilleurs précepteurs qui soient, des Centaures. Amphitryon lui apprend à conduire un char, Eurytos lui enseigne le tir à l’arc et Linos l’art de jouer de la lyre. Ce même Linos se voit confier Orphée. Jason ou Esculape sont à leur tour adressés au centaure Chiron, le plus fin des pédagogues. C’est en participant à des jeux athlétiques que Thésée entreprend l’aventure qui le conduira face au Minotaure. Car le Héros est avant tout un athlète.
Problème ; le métissage est mal vu. Fruit d’amours illégitimes, jalousés par les humains, méprisés par les dieux, enjeux de conflits qui les dépassent, les Héros sont victimes de l’éternel retour des épreuves et les acteurs de fréquentes descentes aux enfers. Et comme il s’agit de paraboles à l’usage du commun des mortels, quand Orphée y fait un tour pour récupérer Eurydice, il se pourrait qu’il qu’on s’adresse à nous. Qui sans le savoir, sommes des Paris sommés de choisir entre Bellérophon et l’Atalante qui - comme chacun sait - n’est pas toujours de Bergame. De là à faire des meilleurs d’entre nous des héros mythologiques, il n’y a qu’un pas.
L’enfance de Raphaël
Non loin de l’ancienne voie romaine qui relie Vicenza à Schio, Caldogno s’étend sur 16 hectares. C’est en 1297 que cette possession des évêques vicentins est mentionnée pour la première fois dans un document écrit. D’origine agricole puis ouvrière, le bourg est semi industriel et artisanal, ce qui ne lui a pas ôté son caractère agreste.
Caldogno - sa villa Palladio, son Oratoire, ses placettes - était réputée pour ses hivers glaciaux et pour ses étés torrides. L’onomastique fait descendre le nom Caldogno de "kalt", un mot autrichien pour dire froid ou de "caldo", en relation avec les sources chaudes qui ont fait la réputation des cités thermales de la région. Chaud ou froid, Coppi ou Bartali, Inter ou Milan, Roma ou Lazo, on est bien en Italie.
Malgré ses 10 000 à 12 000 âmes, la ville natale de Baggio est un village : l’église, la place, quelques cafés... Effet renforcé par les journalistes qui ont fait du boulanger, de Zuccone, du entraîneur de Baggio, du marchand de journaux ; du patron du Bar-Sport ou de Marcello Gollin, l’inénarrable animateur du "Fan Club Baggio & Vicenza", des célébrités comme en témoigne un Sport Illustrated de 1994 qui mentionne le Professeur Aldighieri et Don Belindo, ce curé qui ne manquait pas une occasion de se fustiger pour la conversion de Robertino au bouddhisme. De sorte qu’à Buenos Aires ou à Tokyo l’on connaissait M. Le Maire, l’architecte Costantino Toniolo, Mutterlé, le premier président de Roby, le chef des carabiniers Rizzi qu’on aurait dit sorti de La Guerre des Boutons, sans oublier les amis d’enfance : Diego, Mauro ou Stefano dont Roby prétendait qu’ils avaient été aussi bons que lui. Mais revenons-en au début des années 70...
Un sou est un sou et dans la famille de Roberto, dont la maison se trouve 3, Via Marconi, le père Noël ne fait jamais d’extravagance. Pour nourrir Gianna, Walter, Carla, Giorgio et Anna Maria (en attendant Nadia et Eddy), Papa Florindo ajuste et fraise toute la journée dans ce que ses voisins appellent "la fabrique", un atelier de ferronnerie.
Maman Matilde est la reine du "bacalà alla vicentina"et de la "paentà con melagrana", le tout arrosé d’un "fragolino frizzante". Comme le dira Roberto plus tard, les repas étaient si animés "qu’on avait l’impression d’un mariage perpétuel". Et quand Nadia ou Eddy se joindront à la tablée, Matilde, les manches retroussées, n’aura qu’à jeter une poignée de tortellini de plus dans ses marmites bouillonnantes.
C’est dans cette atmosphère que Roberto grandit. Bouclé comme les angelots de la Sixtine, il plonge en bas de sa chaise, il renverse ce qu’on lui tend avec un ravissement étonné ; il se pend aux rideaux et Newton en herbe se livre à des études balistiques : un scientifique, en somme.
"La première chose dont je me souviens, c’est d’un gosse qui court sur son vélo avec les roues adjointes. Mon père voulait que je sois coureur cycliste, mais moi je ne vivais que pour le ballon. J’habitais dans la vieille maison, celle qui se trouve devant la station essence. L’espace était ce qu’il était et enfant je dormais souvent dans le grand lit entre mes deux frères. Ils bavardaient et je m’endormais heureux."
Une vision s’impose, totalement imaginée, d’un Roberto renversé par une balle en pleine figure, fixant un de ses aînés, Walter par exemple, et soulevant la balle du pied gauche pour la reprendre du droit, avant qu’elle ne touche le sol. Walter évite le bolide, pas le vase de Murano qui trône sur la commode. Quand Mamma Matilde revient du marché, le chérubin aux yeux verts et or se ramasse une demi-volée dans le derrière, preuve que ses exploits techniques ne sont pas bienvenus à l’intérieur de la maison, mais qu’il a de qui tenir...
Les psychologues prétendent que tout se joue avant l’âge de quatre ans. Roberto est la coqueluche de ses sœurs, il a une belle frimousse et ses maîtresses le trouvent charmant. Comme la petite dernière piaille dans son berceau, Roby tanne Walter et Giorgio pour dormir dans leur lit, ce qu’ils acceptent non sans l’avoir agoni de chatouilles.
Dès qu’on n’a plus l’œil sur lui, le petit diable détale comme un chien fou. À moins qu’il ne fasse le tour du pâté de maison sur sa bicyclette, imaginant qu’il est tour à tour le Belge, l’Anglais, l’Espagnol... Enfin l’Italien qui l’emporte au sprint, cela va de soi.
Mini héros en stand-by, demi-dieu inconscient de l’être, on peut supposer que Roby est heureux. Une seule chose lui manque : être plus souvent avec son père qui travaille 15 heures par jour pour nourrir la nichée. Il ne le voit que le soir quand celui-ci sort harassé par une journée passée à ajuster ou à dégauchir. Florindo est un taiseux, il ne montre pas ses sentiments. Il prend des nouvelles des uns et des autres, mais il y a toujours la dernière défaite du Vicenza ou les résultats du Giro pour mettre un terme à son inspection. Dix, douze personnes à table. Des rires, des éclats de voix. Les soupières de "minestra" qui volent de main en main - "pasta e fagioli"ou "poënta e pesce": l’atmosphère est peu propice aux confidences et aux câlins.
Dès qu’il peut parler, Roby pose des questions sur son père. Giovanna, l’aînée, raconte qu’elle l’a vu gagner une course à vélo. Les voisins confirment que le père a remporté pas mal de courses de troisième catégorie. Roby saute dans la maison en répétant que son papa est le plus fort.
Un autre jour, Carla lui explique que tous les garçons de la famille, lui compris, doivent leur nom à un grand sportif. Le prénom de l’aîné Walter venait de Walter Bonatti, l’alpiniste. Celui de Giorgio était emprunté à Chinaglia, un joueur de l’équipe nationale ; et le sien, Roberto, venait de Bettega, l’attaquant de la Juventus ou de Boninsegna, l’avant-centre de l’Inter : elle ne savait plus. Papa Florindo était même convenu avec Matilde que le prochain rejeton mâle s’appellerait Eddy en l’honneur du grand Merckx, le champion qui écrasait le cyclisme mondial.
Roby n’y tient plus, il demande à son père de lui raconter sa carrière de cycliste. Ravi de l’intérêt que son fiston porte à son sport préféré, Florindo se dit qu’il a bien fait de réparer ce vélo à trois roues sur lequel Roby danse comme Felice Gimondi. Dès qu’il le peut, il le pose en travers de son cadre et ils vont voir jouer l’équipe professionnelle à Vicence.
Roby n’a plus qu’une idée derrière la tête : avoir son papa avec lui. Il tourne autour du pot jusqu’à ce que Florindo l’encourage à se jeter à l’eau. Ce qu’il aimerait ? S’occuper des canards dont on se sert pour la chasse, tu sais, quand tu avances les aiguilles de l’horloge pour qu’ils prennent le jour pour la nuit ; comme ça ils chantent et les colverts arrivent...
Florindo a été élevé à la dure.
— Mon petit, c’est une mission délicate.
Roby croise ses bras d’enfant de sept ou huit ans sur sa poitrine. Son papa se rappelle le face-à-face qu’il a eu avec son propre père trente ans plus tôt, il prend son fils sous les coudes, le soulève et lui dit quelque chose comme : — À l’ouverture de la chasse, tu viendras avec nous. Ce ne sera pas une partie de plaisir, il faudra se lever tôt et il fera très froid.
Une année, deux années, trois années passent et vient le temps de la grande école. Roby qui est loin d’être bête préférerait suivre l’école buissonnière. Il y a du Huckleberry Finn chez cet ange aux yeux verts, du David Thoreau en miniature, du poète chemineau.
Dès que la fenêtre de la classe est ouverte, le gamin tend son oreille pour développer un autre de ses dons : l’art d’imiter le chant des oiseaux et les bruits de la campagne. Quand on lui demande de répondre à une question, il sourit, ce qui le fait passer pour un imbécile aux yeux des bons élèves. Encore une "baggianata", murmure un camarade qui fait allusion à ce mot qui signifie "couillonnade", écho possible au "badjot" bressan.
L’obstacle le plus redoutable entre Roby et l’école n’est pas un manque d’intelligence mais ce ballon qu’on a glissé dans son lit pour son anniversaire. Personne ne comprend à quel point le sixième enfant de la famille Baggio est fasciné pour cet objet rond et lisse. Jusque-là, il s’est contenté de botter dans du carton mouillé roulé en boule, mouillé et durci au sèche-cheveux par une de ses sœurs. Dans la cour de l’école il a joué avec un ballon en caoutchouc, mais le désordre de ces parties entre maladroits l’a agacé. Alors avec ce vrai ballon en cuir tout à lui...
Au début des années 70, les télévisions commencent à diffuser des matchs de Coupe d’Europe. Les résultats des équipes italiennes ne sont pas à la hauteur des passions qu’elles déchaînent, même si les équipes de Milan ont triomphé quelques années plus tôt. Les premières parties vues par Roby correspondent aux défaites de la Juve et de l’Inter contre les Hollandais de l’Ajax ou les Allemands du Bayern.
Les mercredis sont chauds, via Marconi, lorsque les noir-azur de l’Inter (les chouchous de la maison) affrontent le Real Madrid, Liverpool ou le Celtic Glasgow. Florindo remonte plus tôt de son atelier, on se livre à une séance collective de désherbage et la famille se tasse devant le petit écran, rejointe par une smala d’amis et de voisins. Roby apprend à se faufiler au premier rang pour ne rien perdre du spectacle.
Dans une autre famille à une autre époque, on se serait inquiété des lubies de ce gosse qui dormait avec son ballon, parlait à son ballon, passait des heures à jouer avec lui. Les résultats scolaires s’en ressentent. Roberto n’était pas bête, ça, non, mais tout ce qui l’éloigne de ses sa passion pour le foot et pour la chasse l’ennuie. "Si les livres de classe étaient ronds, il nous en remontrerait "dit et répète le professeur Todescato, tandis que la prof de lettres du collège Dante-Alighieri ne parvient à l’intéresser qu’en lui faisant analyser la phrase : "Je sais que tu joues bien au football" !
C’est déjà trop tard. Roby s’invente des matchs où il prend la balle au milieu du terrain et dribble toute l’équipe adverse. Il joue avec l’Inter, il joue avec la Juve, avec Milan, avec la Roma. Il ridiculise les défenseurs du Bayern, il anéantit l’Ajax, il écœure Liverpool ; forcément, on l'appelle en équipe d’Italie et il se prépare pour les hymnes... En finale de la coupe du monde, c’est lui qui tire le penalty décisif... Florindo et Matilde ont les larmes aux yeux : C’est notre fils, c’est Roby ! crient-ils à la cantonade.
Roby ne se contente pas de rêver. Dès qu’il rentre de l’école, il se poste à cinq, huit, dix mètres d’une cible et la vise du pied droit comme du pied gauche, la prend au rebond du talon ou de la tête. Il est d’une adresse diabolique. Comme si ses expériences enfantines avaient affiné son sens de la géométrie dans l’espace et sa perception des trajectoires.
Le gamin complique les exercices. Au lieu de viser la porte du garage, il vise une bouteille de sable en équilibre sur un moellon. Une quille en bois qui se balance au bout d’une ficelle. Les feuilles qui volent dans la bora, le vent glacé qui balaie la Vénétie en hiver. Pour voir s’il progresse, il note ses performances sur un carnet qu’il conserve sous son oreiller.
Les rapports de Roby avec son ballon sont exclusifs. Il est son confident, un objet transitionnel qu’il caresse. Il en palpe le galbe, en griffe le cuir. La comprime contre son buste, la fait rouler sur son ventre, la coince entre ses genoux ; quel est le mystère de cette vessie de cuir plastifiée ? Comment pouvait-on faire pour qu’elle devienne partie intégrante de soi et de son propre corps ? Pouvait-on la faire obéir comme on fait obéir sa langue ou sa main ? Incapable de répondre à cette question, Roby pose son amie sur la table et la fait rouler, observant la manière dont les panneaux noirs et blancs tournent soumis à l’effet qu’il leur a donné : "Si j’ai un conseil à donner à un jeune joueur, c’est de dormir avec la balle, de vivre avec elle, de la faire rentrer dans sa peau..."
Roby va plus loin. Quand il pleut, il dribble dans le couloir du premier et jongle en commentant ses actions comme à la radio. Il n’est pas rare que Matilde pique une colère et le fiche dehors.
Trop petit pour aller au stade seul, Roby, c’est le portail en fer de l’atelier du rez-de-chaussée qui subit le choc répété de ses frappes du droit et du gauche. Florindo est patient mais quand son rejeton a fini de ficher la pagaille, il le gronde. Qu’à cela ne tienne. Roby a vu au stade du village qu’on a dessiné un but sur un mur et qu’on l’a partagé en trois rangées de rectangles numérotés. Il demande un escabeau à son père. Du droit, du gauche, de la gauche ou de la droite, il devient infaillible. Ses camarades le surnomment Guillaume Tell.
Florindo propose à son fiston de l’accompagner à la chasse. Les hommes de la famille et leurs amis ont décidé d’aller du côté d’Udine près de la frontière yougoslave. Roby ne lit pas depuis longtemps mais les dessins animés ont porté à sa connaissance que les petits Indiens devenaient adultes lorsqu’ils avaient ramené un loup ou un ours de la chasse. Les rêves d’Indiens supplantent les rêves de Squadra et les journées d’école lui paraissent deux fois plus longues. C’est là que Roby commet une grosse bêtise : Il tue un faisan avec son lance-pierre : "Mais tu es complètement fou ! lui crie Matilde en lui tapant sur la tête. Tu sais combien ça va coûter si le maréchal Rizzi l’apprend ? Ça fait mille fois qu’on te dit que la chasse aux faisans est interdite ! C’est la faute de ton père, aussi, emmener un garçon de six ans à la chasse, vous n’êtes pas tous un peu fadas, dans cette famille ?"conclut Matilde qui plume le faisan en un temps record et le met au menu du jour.
Roby n’a pas dormi de la nuit. Son père lui a promis qu’on le réveillerait à l’aube. Le garnement croit à une ruse. Partir chasser le canard et les oies sauvages est une aventure. Il faut aller chercher les cages, les charger, vérifier les niveaux des véhicules, préparer les casse-croûtes, démonter, astiquer et remonter les armes, tout cela pour arriver au point du jour à 250 kilomètres de là.
Quand un de ses oncles vient le chercher, il trouve Roby accroupi sur son lit et déjà en tenue. Il fait un froid de canard. La bora vient de se calmer mais l’effet de la bourrasque ne s’est pas dissipé. Emmitouflé dans ses pulls, Roby ne pipe pas mot. Son regard va de son père à son oncle, de son oncle à son cousin, de son cousin aux copains de son père : ils sont imposants dans leurs cirés avec leur fusil en bandoulière.
Quand les trois voitures s’enfoncent dans la campagne en direction de l’autoroute qui les conduira à Udine, Roby pose sa main sur la cuisse de son père. S’il ne s’était endormi au bout d’un quart d’heure, il aurait surpris son sourire de satisfaction.
Roby emboîte le pas des grands, soucieux de ne pas tout ficher en l’air en parlant trop fort. L’arrivée des canards sauvages est imminente. Abritée par la haute silhouette des ajoncs, la chasse tombe le matériel et prend position : une odeur entêtante de terre mouillée monte des berges du lac.
Le cliquetis des armes et des pinces ne dure pas longtemps. Florindo prend Roby avec lui. Il l’installe sur un siège improvisé fait de plots de bois. Dissimulé dans une grosse ornière à l’abri du vent, le nez rougi, Roby sent des larmes glacées monter à ses yeux. C’est lui qui bondit quand il voit l’oiseau fauché par son père s’abattre dans les fourrés.
Le fils Baggio vient de prendre la mesure du monde de son père et de tous les Baggio du sexe masculin avant lui. Ses yeux vert-et-or, cet amour des paraboles tracées par un projectile aimanté par le vol des oiseaux, cela signait une lignée : il était le fils de son père.
"Quand j’avais quatre ans, mon père m’emmenait à la chasse à la tonne. C’était sa manière à lui d’être avec moi et ma chance d’être avec lui. Cette relation profonde, dans cette situation particulière, est devenue une relation à la nature qui aujourd’hui est plus importante que la chasse et me donne la chance d’assumer un grand défi : observer, marcher, comprendre, sentir le monde..."
Roby s’est endormi en chien de fusil après avoir dévoré un "mezzo-etto di coppa" et deux miches de pain blanc. Florindo demande à son frère Piero de veiller sur son neveu. Bien sûr, il a apporté le Guerin Sportivo/Spécial Inter"et il reste du Merlot dans sa gourde.
Quand Roby se réveille, sa tête est posée sur la cuisse de son père qui passe une main dans ses cheveux : "Je me demande d’où tu tires ta tignasse, pense-t-il peut-être. À croire qu’un de nos ancêtres rôdait dans la galéasse d’un doge."
De la fenêtre de l’école ou du balcon de la maison, Roby s’est mis à suivre le vol des oiseaux comme s’il voulait s’imprégner des traces qu’ils dessinent dans le ciel. La constatation qu’il fait est révolutionnaire : la ligne droite n’existe pas dans la nature et forcés d’épouser les vents et la courbe de la terre les oiseaux s’éloignent de leur but pour l’atteindre en planant. Afin de joindre les deux termes de sa passion, le football et la chasse, qui sait si Roby n’entreprend pas de les imiter avec son ballon ?
Roby fait des progrès. Ses inventions n’ont plus de limite. Il repère la haie qui sépare la rue de la porte de la fabrique et pose son ballon au milieu de la chaussée. Des véhicules vont et viennent entre la maison et la station-service et la haie dérobe les deux-tiers du garage à sa vue. Qu’à cela ne tienne, il regardera à droite et à gauche et s’élancera entre deux véhicules, puis il imprimera un effet coupé tel que la balle s’écartera de sa cible avant de revenir vers elle, à la manière d’un colvert qui touche le sol en évitant un obstacle.
Roby passe des heures à se perfectionner. Le reste du temps, il imagine des dribbles et les commente à voix haute. Il lui arrive d’imiter Erico Ameri ou Sandro Ciotti, les rois des radio-reporters de "Tutto il Calcio Minuto per Minuto". Il devient si brillant balle au pied que son nouveau surnom de Guillaume Tell fait le tour du pays. Il est la réincarnation du héros helvétique. II se prépare aux épreuves qu’il devra affronter. Protégé du vaste monde par les cris joyeux de ses frères et sœurs, la future légende du football grandit et ses ennemis ignorent son existence.
Ce qui menace Roby au début des années 60, ce n’est pas sa nature rêveuse, mais son "son intelligence émotive"; autrement dit son incapacité à refréner les montées d’adrénaline quand il assiste à une injustice. Ne raconte-t-il pas qu’il éclatait en sanglot chaque fois qu’il entendait la sirène d’une ambulance ?
Les enfants sont cruels. Un de ses camarades a eu la poliomyélite et sa jambe gauche est tordue vers l’intérieur. Le gosse est parmi les meilleurs élèves de la classe mais les plaisanteries fusent quand il essaie de sauter en longueur ou de lancer le poids. Roberto le défend. Il le prend dans son équipe, il l’encourage, il lui offre des buts tout faits.
Jouer les Robin des Bois n’est pas apprécié par tout le monde. On imagine que les enfants de notaire, de pharmacien ou de l’avocat se moquent de Casse-Lampions en classe. Tête en l’air, il ne comprend pas toujours ce qu’on lui dit.
Il n’aura pas honte de le déclarer. Ces heures passées à l’école sont à son avis une perte de temps, elles l’empêchent de poursuivre ses expérimentations balistiques.
Dans la vie, on compense. Pour se faire aimer, Roby se transforme en amuseur public, ce qui accroît sans doute le mépris que les forts-en-thème éprouvaient pour lui
La campagne vicentine est agréable à ceci près qu’il y fait terriblement chaud l’été et encore plus froid l’hiver. Les jours de précipitation, Roby doit rester à la maison. Au-dessus de l’atelier de son père, quand il ne découpe pas des figurines Panini, il traîne en tenu de foot dans le salon et il regarde la télé, ayant un penchant particulier pour Goldorak et pour Mattià, deux héros qui font toucher les épaules aux méchants et aux puissants. Il y a du Spartacus et du saint Martin chez Roby Baggio. Question en filigrane : comment ce garçon naïf et rebelle allait-il faire pour accepter l’autorité des mauvais chefs ou d’un mentor jaloux ?
Roby est entêté. Là où ses camarades les plus réticents eussent tapé du pied et fait la vie, il joue de ses beaux yeux mélancoliques. Jusqu’à Matilde, la plus énergique de la tribu, qui se laisse prendre à ses airs de chien battu. Avec Florindo, cela fonctionne moins bien : – Non Roby, tu ne peux pas venir jouer voir le match avec les grands. Il fait un froid de chien et on y va à vélo avec tes frères ! Tu ferais mieux de me donner un coup de main quand j’en ai besoin... On imagine les larmes qui montent aux yeux du chérubin et son sourire qui s’efface.
Florindo finit par hisser Roby sur son guidon, vingt kilomètres aller-retour. Dans les rangs de Lanerossi Vicenza jouent les Brésiliens Vinicio et Cinesinho ; plus tard, Paolo Rossi.
Roberto revoit le vieux stade et les drapeaux rouge-et-blanc qui claquent et s’agitent. Pressés contre le grillage, les spectateurs des travées se trouvaient à quelques mètres des joueurs et du terrain. Chaque geste, chaque frappe, chaque passe manquée étaient accompagnés d’une salve de vivats ou de jurons. Impressionné, Roby s’était blotti contre son père en tâchant de contrôler les tressaillements de son cœur. Quand l’arbitre commettait une erreur de jugement et que le stade se mettait à scander son nom en y ajoutant des jurons, il regardait autour de lui et prenait un air étonné, se demandant ce qui allait se passer si Vicence devait perdre.
Celui que Roby garda longtemps en mémoire, c’était le Brésilien Cinesinho dit "Cina". Petit, noiraud, le visage fripé comme un Indien, il fallait le voir récupérer la balle au milieu du terrain, feinter et danser autour d’adversaires qui ne l’arrêtaient qu’au prix d’irrégularités féroces... Il fallait surtout voir Cina dévier, manier, frôler la balle. Comme les oiseaux, il ignorait la ligne droite. Intérieur-extérieur, le ballon volait de ses pieds à ceux de ses partenaires et Roby était aux anges. Blotti le soir dans son oreiller, il revoyait les coups de cimeterre dont Cina avait usé pour tromper la défense et le gardien adverses : - Ah, s’il avait pu l’approcher pour lui voler ses secrets !
L’obsession de Roberto pour le football empire quand il passe dans le secondaire. À la maison, on lui répète qu’il était trop petit pour jouer avec les grands, mais chaque soir après le souper, l’entêté faisait les yeux doux à son frère Walter et à son oncle Piero. Et si on faisait une partie avec une balle en mousse ?
Les équipes ne changeaient jamais : Walter et Giorgio contre Piero et Roby. Le terrain ? Sept mètres de couloir sur deux mètres. Le ballon ? Une balle de tennis. Les parties y étaient endiablées. Roby dribblait et re-dribblait ses frères avec une facilité surprenante.
Roby accepte de plus en plus mal de ne pas jouer avec les copains de Walter, de six, huit ans ses aînés. Walter le prend avec lui mais il est exclu de le livrer en pâture aux tacles qui volent lors de ces matchs entre ados mal dressés. En fait Walter en a assez d’avoir son petit frère dans les pattes. Roby n’en démord pas, il en a assez d’être tenu à l’écart.
À force de jouer les funambules sur la ligne de touche et de montrer ce qu’il sait faire, le jour arrive où l’on au frère de Walter de faire le nombre. En dépit de son physique d’enfant et de ses bouclettes d’angelot, il laisse tout le monde bouche-bée.
Jouer avec les copains de Walter est un tel accomplissement que Roby redouble d’efforts pour améliorer ses paraboles. D’après ces carnets il atteint la porte derrière la haie sept fois sur dix du droit et cinq fois sur dix du gauche. Ses statistiques montrent qu’il est meilleur de la gauche que de la droite et qu’il est possible de frapper la porte du garage de la droite avec le pied droit et de la gauche avec le pied gauche. Pour cela il suffit d’utiliser l’extérieur du pied. Ou de viser le coin droit du gardien en travaillant la balle par la droite à droite et par la gauche à gauche. Il note qu’on peut prendre des repères intermédiaires comme le font les joueurs de billard. Il se dit qu’il devra surveiller le premier mouvement du gardien pour le surprendre.
Quand Walter n’en peut plus de son frère, c’est Florindo qui lui trouve un travail à l’atelier. Puisqu’il n’aime pas l’école, rien de tel qu’un beau métier, et puis qui sait, il reprendra peut-être la fabrique...
Le curé Belindo ne voit plus que ce bout de chou au village. Roby accepte de servir la messe pourvu qu’on le laisse jouer sur le gaon de la paroisse. De sept barres transversales percutées sur quinze tentatives, il passe à neuf, puis à dix du gauche comme du droit. Mamma Matilde dont la famille est pieuse, est ravie. Grâce au football son fils sera un bon chrétien.
Une petite bande s’est créée autour de Roby. Il y a Stefano. Il y a Mauro. Il y a Diego. Le jeu favori de la bande consiste à abattre des cibles aussi variées que des néons ou des poubelles. Les exploits de la bande agacent les riverains qui se plaignent des énergumènes qui dégomment l’éclairage public et vont voir le maréchal des carabiniers. Roby écope d’un avertissement du maréchal et d’une tourlousine de la part de Matilde qui en a par-dessus les oreilles des inventions de son amour aux yeux verts.
Roby récidive quelques jours plus tard en terrorisant sa sœur Anna Maria :
— "Je suis le Fantôme de la Tri-Vénétie, avait-il ululé tandis qu’elle pédalait comme une dératée en direction de la maison. J’ai soif de sang et de chair fraîche !"
— "Il est temps que je t’inscrive dans un club, décide Florindo au souper, tu commences à nous les briser !"
L’entraîneur des Minimes s’appelle Zenere. Tout le monde le connaît à Caldogno, sa famille tient une boulangerie. Le petit génie a quatre ans de moins que la plupart des autres joueurs et il n’a pas le droit de jouer en match officiel. Il participe aux entraînements mais il n’a pas le droit de porter le maillot du Real Caldogno.
Quand le jour de ses débuts arrive enfin, le fils de Florindo et Matilde est victime d’une cruelle déception. Auteur du but égalisateur, il se jette dans les bras de son père quand l’équipe adverse égalise et prend l’avantage : — C’est trop injuste, papa, je ne rejouerai plus jamais au ballon ! — Et il file dans sa chambre pleurer toutes les larmes de son corps.
Le match suivant, on raconte qu’il marque quatre buts. De la tête, du pied, sur balle arrêtée et sur une reprise de volée, il est irrésistible :
— Neuf ans ! Mais c’est impossible, s’exclamaient les dirigeants des équipes qui affrontaient Caldogno, c’est un professionnel !
Guillaume Tell poursuit sur cette voie. Au point de finir la saison 1979 sur le score irréel de 42 buts pour une vingtaine de passes décisives. — Ca n’est pas dur, raconte Stefano Marangoni, un ami d’enfance, c’est l’équipe où il jouait qui gagnait et basta !
— À quoi devinait-on qu’il serait une étoile, demandons-nous à Zenere en 2003 ?
— Quelle question idiote ! Mais parce qu’il marquait des centaines de buts et que personne ne pouvait l’arrêter !
La nouvelle qu’une étoile était en train de naître à Caldogno parvient aux oreilles des dirigeants du Vicenza qui a de grosses difficultés financières. Savoini, un professionnel, fait le déplacement sur les conseils de Zenere. L’angelot en profite pour marquer six des sept buts de son équipe contre Leva, un village voisin. Tout le monde se met à l’appeler "Cina"ou "Il Ciosà", du nom d’un oiseau insaisissable qui niche dans la région.
"Quand j’étais petit, je sentais quelque chose en moi, je sentais que j’arriverai à jouer au football. C’était quelque chose de tellement profond que j’étais sûr de pouvoir jouer mon rôle. Je n’ai jamais eu l’impression d’avoir quelque chose en plus, je savais seulement que j’allais devenir footballeur. Ça ne m’intéressait pas de devenir un champion. Je sentais seulement que le foot allait devenir mon moyen d’expression "
La tarentelle des sobriquets
Dans l’Empire romain, on croyait à tout et à n’importe quoi au point qu’il fallut instaurer deux CSA de la Croyance : le Collège des Pontifes qui était chargé de la religion d’État, celle des dieux italiques. Et le Quindecemvir qui régulait les cultes rendus aux dieux grecs. À côté de ces instances, il y avait un nombre considérable de sous-croyances parmi lesquelles se glissèrent le monothéisme juif, puis le chrétien : idéologies exclusives qui taillèrent des croupières aux autres croyances et revendiquaient leur primat respectif.
Pour en revenir aux religions pratiquées du côté de Thiene et Schio sous les Romains, une possibilité s’offrait aux citoyens d’ajouter au nom des dieux des attributs, et ce en quantité illimitée. D’où ces fameux "Jupiter Optimus Maximus"et ces "Prestot Serfia de Serfius Martius" relatés par les Tables Ligurium, le Bottin pour ce genre de problématique. Tel Dieu était de Viterbe et protégeait du malheur ; tel autre d’Agrigente avait le pouvoir de guérir.
Attribuer un qualificatif à un Dieu ou à un héros, à un demi-dieu ou à un enfant d’homme n’a jamais été une mince affaire et souvent une affaire d’État.
Le Verbe ayant créé le monde et un être sans nom n’existant pas, une superstition obscure nous amène à penser qu’untel patronyme protège ou met en danger, évidence que ceux d’entre nous qui ont eu à choisir le prénom de leur enfant connaissent.
Avec l’avènement de la science et le positivisme qui l’a accompagnée, tout cela paraît spécieux. À quoi pourrait servir une étude sur l’influence des noms et des prénoms, des pseudos et des sobriquets, au moment où l’homme dresse sa propre carte génétique ? Il y a longtemps qu’on ne surnomme plus les hommes d’État Jean-le-Bon ou Laurent-le-Magnifique, ni même le Tigre ou le Général comme ce fut le cas pour Georges Clemenceau ou Charles de Gaulle.
Si le monde sportif utilise plus rarement le surnom pour caractériser ses champions, il n’a pas révoqué cette coutume au moment de la naissance de Roberto. Il y a moins d’Aigle de Tolède et de Bombardier de Détroit, de Perles Noires et de Major Galopant mais la coutume subsiste lorsque le futur Divin chausse ses premiers crampons.
Il y a d’abord et avant tout les surnoms qui remontent à l’enfance. Attachés à une particularité physique ou morale, ils s’éteignent avec les conditions qui leur ont donné naissance : noyau familial, amis de régiment, débuts dans la profession. Par exemple Le Cadet Laurent Blanc va devenir Le Président, tandis que Franco Baresi, l’immense capitaine du Milan et de la Squadra, demeurera "El Piccinin’" (le Minot) pour ceux qui ne l’ont pas vu grandir.
Il y a le pseudonyme. C’est un nom de plume ou de scène qui colle à la peau du héros et dont il peut se servir comme d’un bouclier. On le pratique au catch et à la boxe où les Ange Blanc et les Killers du Bronx n’ont jamais manqué.
Il y a le sobriquet. Là c’est l’entourage ou le public qui décide se référant à l’apparence, à une performance ou aux circonstances. "Biquet" pour Jean Robic, le "Lion des Flandres" pour Fiorenzo Magni, le "Duc de Twickenham" pour le rugbyman Amédée Domenech.
Le surnom durable est d’une autre teneur. C’est une seconde peau et un trophée. Bartali est 'Gino le Pieux' et la force de la métaphore le suit à 80 ans passés. Alain Prost restera 'Le Professeur' et Eddy Merckx 'Le Cannibale'. Cantona le King.
Plus rare est l’hétéronymie, qui qualifie une série de patronymes appliqués à la même personne ou aux éléments d’un même ensemble. À la première catégorie appartiennent les alter-egos créés par le poète et écrivain portugais Fernando Pessoa. À la seconde, des mots comme père, mère, fils, oncle, neveu qui désignent les membres d’un même groupe ou les avatars d’un même ensemble, dans ce cas une famille.
C’est à cette dernière catégorie qu’appartient Roberto Baggio. Jamais un sportif moderne ne s’est vu attribuer autant de surnoms, en tout cas en Europe. Et quels surnoms ! Quand Roberto débute à 8 ans, on l'a vu, on l’appelle "Cina", du nom du virtuose brésilien Cinesinho. Ou Guillaume Tell.
La linguistique est aussi cruelle que la psychanalyse. Ce qui est nommé existe et a des raisons nécessaires et suffisantes d’exister. Ce qui est nommé signifie et intervient dans le réel.
"Cina" est évident. Enfant prodige dans la cour de son école, Roby est comparé à celui qui fait rêver le Stade Menti de Vicence. Guillaume Tell est d’un autre ordre. La légende fondatrice helvète est connue dans le monde entier où elle a valeur de métaphore. Le père de la Suisse moderne est d’une habileté telle qu’il ne tremble pas quand bien même la tête sous la pomme qu’il prend de mire est celle de son fils. À mi-chemin entre Abraham et Robin Hood, le Partisan de la Confédération fait triompher la Liberté au risque de son propre sang, et son peuple opprimé est sauvé grâce à son sens du sacrifice et à son habileté hors pair.
C’est de cela qu’il est question dans une anecdote rapportée par le magazine "GQ" avant la coupe du monde 1994 aux États-Unis. Les filles de son collège ont un tel faible pour l’angelot aux yeux verts qu’elles organisent une épreuve. Elles doivent rester immobiles pendant que Roby visera le melon qu’elles ont posé sur la tête avec son ballon. Douze gamines posent leur candidature. Six se présentent. Une seule restera droite comme un "i" tandis que le ballon vole au-dessus de sa tête ; Andreina Fabbi, naturellement : ils se marièrent et eurent trois enfants.
Quand Roby est transféré à Vicence pour la somme de 500 000 lires (250 euros), il abandonne son surnom de Guillaume Tell pour celui de Zico, le Pelé blanc qui vient d’arriver à Udine. L’entraîneur des jeunes de Vicence est sidéré par le talent de Baggio, il téléphone à Manlio Scopigno, une coach légendaire du Calcio :
— Mister, venez au terrain aujourd’hui. Je vais vous faire découvrir un phénomène, le meilleur qui m’ait été confié en quarante ans de football ! Il s’appelle Baggio. Il est né une balle entre les pieds !
— Il sait marquer au moins ? ronchonne le Sorcier
— Et comment ! Il a marqué 110 fois en 120 parties dans les équipes de jeunes. Du jamais vus dans le coin !
Un jour son entraîneur crie à Roby-Zico de faire un petit pont à Carrera, un défenseur de Série A de passage au terrain. Roby s’exécute à la plus grande surprise du futur joueur de la Juve qui lui passe la main dans les cheveux : "Je ne voulais pas me moquer, dit Roby en riant sous cape, je n’ai fait qu’obéir à mon entraîneur."
Roby est dévoré par la curiosité. Il demande qu’on le porte à Udine pour étudier le "Gallinho Zico". En particulier ses coups de pied arrêtés.
Après son premier but professionnel le 5 mai 1984, un reporter demande à "l’espoir des espoirs" ce qu’il pense de Platini. Le frisé touffu répond qu’il l’aime "énormément" mais qu’il aime "beaucoup plus Zico", surtout sa manière de tirer les coups-francs.
— Pourquoi, vous trouvez que Platini ne les tire pas assez bien ?
— Très bien, parfaitement, mais ceux de Zico, je ne sais pas, ils ont quelque chose en plus."
Admiration que Baggio complètera en 1994 : "Zico était visuellement sensationnel. Zico était son propre joueur. On peut simuler, on peut se mesurer aux mouvements d’un autre. Mais on ne peut pas le copier. En fin de compte on doit devenir son propre joueur. Personne ne peut vous y aider, il faut trouver la force en soi. "
Guillaume Tell, Cina, Zico et "Bajeto", petit Baggio en vénitien :
Roby change de surnom à Florence où ses airs de Cupidon ne peuvent pas passer inaperçue. Arrivé dans la ville de Dante sur des béquilles avec 70 000 lires en poche, il est précédé par sa réputation d’enfant prodige et par les 3 milliards de lires qu’il a coûtés. Aussi devient-il "Il Putto", terme toscan qui désigne aussi bien la personne de petite taille que les angelots sur les fresques de maîtres, dont les Florentins n’ont pas oublié qu’il provient du latin "putus" qui désigne les nains, les gens pusillanimes et par extension les prostituées ("puta/ae") ou les homosexuels ("puto/i").
Auteur d’un but qui sauve la Fiorentina de la descente en mai 1987, bourreau du Milan après avoir ridiculisé Baresi et les deux Galli, la lumière des dimanches florentins devient "Roby-Gol" aux yeux d’une Italie sidérée qui vient de le découvrir en équipe nationale.
"D’ores et déjà Baggio rend plus que Maradona" prétend Miguel Montuori, une ancienne star florentine.
"Il a la splendeur du diamant...", déraisonne Zeffirelli.
"C’est un prophète de la nouvelle vague, un orfèvre de classe !"ajoute le boxeur Sandro Mazzinghi.
Et Rigoletto Fantappiè que nous aurons l’honneur de rencontrer de conclure :
"Il est l’égal du Persée qui, pour nous Florentins, arrivent juste derrière Dante "
"Plus qu’une prophétie, écrit Enzo Catania, c’était un désir. Il naissait du fait qu’une partie de la ville qui avait banni Pétrarque et Cosme de Médicis ; qui avait comploté contre Laurent le Magnifique ; qui avait brûlé vif Savonarole : était disposée à jurer que Baggio appartenait à la cité comme le Persée de Benvenuto Cellini et Le Printemps de Botticelli. Et de ce lien elle avait fait l’œillet à sa boutonnière en pleine résonance avec le champion "!
C’est beaucoup pour un jeune homme d’une vingtaine d’années ans mais la sarabande des surnoms ne s’arrêta pas en chemin. Le lendemain d’un match remporté contre la Bulgarie grâce à deux buts extra-lucides et à mille et une magies, Roberto étrenne le qualificatif de "Phénomène" que lui ravira son ami brésilien Ronaldo. Hyperbole nuancée par l’ajout de "Caldogno" par les supporters de la Juve et de Pise en tête.
Quand l’heure sonne de quitter la Toscane pour Turin, le bruit court que Platini a déclaré que son successeur "n’est pas un dix mais un neuf et demi", jugement mettant en évidence que la venue d’un petit génie florentin n’était pas de nature à effacer le prestige de ceux qui l’avaient précédé, surtout pas le Roi Michel, trois fois meilleur buteur du Calcio, trois fois Ballon d’Or, le leader incontesté d’une Armada composée de six champions du monde et d’un rouquin fougueux du nom de Zibi Boniek.
Après deux saisons infructueuses mais riches en exploits individuels, Agnelli sort une formule de sa boîte de Pandore : "Baggio, c’est Raphaël et Nuvolari à la fois." Stimulé par la verve de celui qu’on nomme l’Avocat, la Stade Delle Alpi lui attribue le surnom qui l’a rendu célèbre, il devient : Il Divin Codino, le Divin à la queue de cheval.
Exagération de thuriféraire ? Pas d’après le chroniqueur états-unien Michael Farber, venu en Italie avant usa 94 :
"Baggio - un buteur qui a la licence artistique de se placer à peu près où il veut sur le terrain - est unanimement considéré comme le meilleur joueur du monde. Son art, comme celui de Michael Jordan sur un paquet de basket, parle de lui-même. Son talent s’offre comme des pictogrammes, visibles et évidents même aux États-Unis. Baggio joue à l’instinct et à l’intuition. Se faufilant entre les défenseurs, aiguillant les passes, altérant la géométrie avec ses déviations imprévisibles des deux pieds, il peut changer le cours du match plus vite que son pays change de gouvernement."
Baggio, que la presse américaine appelle "Little Buddha" en raison de sa religion et d’une coïncidence avec la sortie du film éponyme de Bernardo Bertolucci, change la face de la World Cup américaine.
Auteur d’un début de compétition laborieux qui lui vaut le sobriquet de "Lapin Mouillé", Roberto sauve l’Italie et son entraîneur d’un retour au bercail sous les tomates. Il marque deux fois contre le Nigéria, une fois contre l’Espagne et deux autres fois contre la Bulgarie, avant de jouer la finale diminué, et de manquer un tir au but qui rendra sa queue de cheval funeste dans le monde entier.
Après un tel dénouement (deux milliards d’humains vivent son échec en direct), l’endémie de surnoms se calme. Quand les cinq années de son amour contrarié avec la Juve arrivent à leur terme, Baggio rejoint le Milan de Berlusconi où sous la houlette de Capello, le Divin devient simple "Codino" ou "Baggino", un retour à la simplicité ponctué par un second titre de champion d’Italie et une récompense de la part des supporters rossoneri qui le nomment "Cuore da Milano".
Installé à Bologne, Roby rase sa queue de cheval et la planète football retentit de l’écho de ce sacrilège. "C’est un moment historique, lit-on dans le Corriere della Sera ou dans La Stampa : "Le Codino de Baggio faisait partie de la littérature du XXe siècle".
"Appelez-moi "Le Marine", répond Baggio aux questions des journalistes qui lui demandent la raison de cette automutilation surprenante.
Un garçon qui relève autant de défis attire la sympathie. Comme l’écrit Condo dans La Gazzetta dello Sport : "C’est si beau de revenir chez le premier de nos Elvis et d’avoir un motif pour retraverser Caldogno. Tant que Baggino ne vieillit pas, nous restons tous jeunes..."
Baggino. Baccino : Petit Baggio, Petit baiser.
Le Divin fait voler Bologna, marque 22 buts et déclenche une tornade médiatique qui force le sélectionneur à la convoquer pour une troisième coupe du Monde. Puis c’est l’Inter et deux saisons où il est Divin à temps partiel. Par exemple quand il rentre à 12 minutes de la fin du match et abat le Real Madrid en deux coups de cuillère à pot : "Baggio Mandrake !", titre La Gazzetta du lendemain.
Le temps passe et "Peter Pan" qu’on appelle également "L’Éternel Jeune homme", rejoint Brescia. Il a 33 ans en l’an 2000 mais la ferveur de ses admirateurs est intacte et Ciro Venerato, un futur cador du journalisme sportif italien, en donne la preuve :
"Depuis un an, Baggio est le Robin Hood du championnat. Il se bat avec les pauvres et il fait souffrir les riches. Il ne se prend pas pour un ressuscité, même si certains l’ont donné cent fois pour mort.
"Je n’imagine pas un championnat sans Baggio" déclare un acteur à la mode après sa dernière blessure. Ce n’est pas pour tout de suite si l’on en croit le Pr. Marcacci qui l’opère pour la énième fois en février 2001 : "Si l’on considère l’état de ses cartilages et sa musculature, Baggio est un magnifique athlète. Il a beaucoup moins que ses trente-cinq ans. Son horloge biologique semble s’être ralentie. "
Tant que "Robybaggio" tout attaché ne vieillit pas, ses admirateurs peuvent rester jeunes.
Polichinelle dit la vérité en souriant
"Les comiques sont un cadeau du ciel, une chose merveilleuse. Ils transgressent les règles, ils n’en font qu’à leur tête." C’est Roberto qui parle, pas Roberto Baggio mais son ami Benigni, Roberto Benigni.
C’est en 1988 et dans une auberge qu’ils se rencontrent. Installé avec Andreina à Sesto Fiorentino, Roby repère un restaurant pour fines gueules : La Pianella, qui est tenu par Giuliano Ghelardoni. Il en fait son quartier général et y rencontre de vieux bougres avec qui il ira quadriller l’étang d’Osmannoro un fusil en bandoulière, histoire de se rappeler les jours où son papa l’emmenait à la chasse.
"C’était un jeune homme brillant, une étoile, nous confie Fantappié en face du stade Artemio-Franchi, quel bonheur quand nous allions chasser avec Ramon Diaz et les autres. "
Roby est heureux en Toscane. Il récupère la plénitude de ses moyens, il est le héros d’un tout-Florence qu’un élan d’enthousiasme ramène vers les sommets.
"Florence a été une orgie, une espèce de long printemps. Je ne sais pas si je serais parvenu à me reprendre de mes deux premières blessures dans une autre ville. Florence était comme moi, pleine de désir et de talent, avec une nostalgie du futur quasiment désespérée."
Qui dit ; "nostalgie désespérée du futur" sous-entend vitalité et humour. Le Putto est un gai luron. Il connaît son Benigni par cœur et joue des tours pendables à son entourage. Aussi quelle n’est pas la surprise de Roby quand il reconnaît la silhouette du garçon malingre qui s’avance vers lui et lui prend les mains. Roberto Benigni !
À la manière des fans des "Tonton Flingueurs" en France, Roby connaît les répliques des films du génie toscan par cœur. Ce dernier dira par la suite qu’il "n’y connaît rien au football mais que Baggio est tellement fort qu’il peut remporter la Coupe Davis, le Goncourt, Liège-Bastogne-Lège et, s’il s’y met sérieusement, la Palme d’Or du festival de Cannes. L’Oscar ? Non, l’Oscar, il est pour moi !"
Dans cette veine l’on ne résiste pas au plaisir de citer Benigni au festival de San Remo :
"(Les comiques) n’en font qu’à leur tête, ils ont le pouvoir de faire rire et de faire pleurer, le plus grand pouvoir du monde. Il faut les embrasser, les comiques, et les aimer, on n’a pas le droit de les emprisonner."
Le monde des Roberto est celui du rire, de la jonglerie et du pied-de-nez :
"Baggio est un jongleur exceptionnel", dira l’écrivain Giorgio Saviane. "Baggio tente une cabriole volante, comme s’il était un gosse", lui fait écho une belle plume de La Gazzetta.
"Ce qu’il faudrait c’est un numéro de Baggio, un numéro de phoque, de prestidigitateur ou d’illusionniste, quelque chose de son pied sorti du grand livre du foot fantaisie...", s’enflamme un autre.
Dans une biographie parue en 1993, Roby répond qu’il est "porté à sourire tout le temps et quoiqu’il arrive" mais que "ça n’est pas facile parce qu’on ne trouve pas toujours autour de soi des gens gentils, bien élevés et intelligents". "Une personne triste ne peut rien donner de ce qu’elle a en elle", ajoute-t-il en 1994.
L’humour est selon Platon une manifestation de supériorité et le rire se pose toujours quelque part au détriment d’autrui. Les behaviouristes pensent que le rire, qui nous oblige à montrer les dents, est un comportement archaïque empreint d’agressivité. D’autres estiment que le rire est un signal destiné à communiquer l’absence de danger à l’intérieur d’un groupe. On peut rire parce qu’on est interloqué ou parce que l’événement auquel on assiste est incongru... Lorsque Benigni se jette sous les jupes des présentatrices du festival de San Remo ou quand il invente le jeu des olives pressées sur scène, la salle croule de rire en raison de l’énormité de la farce, de son côté rabelaisien trop incroyable pour être vrai.
Il y a aussi cette forme d’humour où le moi se scinde en deux parties, le côté qui se moque et le côté tourné en dérision pour le plus grand plaisir d’un tiers.
Dans un monde utra-compétitif comme le Calcio, le comique et l’humour sont diversement appréciés et mettre les rieurs de son côté c’est risquer de froisser un entraîneur ou un président. Une facétie, un canular et l’autorité, principale cible de l’humour, perd de son assise, sa légitimité s’effrite.
Nous n’avons pas eu l’occasion d’assister aux entraînements auxquels a participé Baggio dans ses différents clubs, mais il n’est pas exclu que l’humour de ses entraîneurs n’ait pas été à la hauteur de leurs connaissances techniques. Car Baggio, en plus d’être vénitien, bouddhiste et chasseur, est un farceur compulsif : interrogez ses proches et ses parents.
A dix ans, "Bajeto" fait le tour de Caldogno pour descendre les lampadaires du pied gauche comme du pied droit. Dès qu’il prend la parole en classe, ses camarades éclatent de rire : "baggianata"ne signifie-t-il pas "couillonnade" en italien commun ?
À la maison, il terrorise ses sœurs Carla et Anna Maria et leur joue des tours pendables. "Fils unique"dans une famille nombreuse, c’est un maniaque de l’imprévisible. Être le sixième de huit enfants à un moment de l’histoire où règne enfin un certain bien être, c’est la garantie d’une grande liberté. Roby en rit : "Je le répète chaque fois. Je suis le sixième de huit enfants et je suis arrivé loin du podium "
"Chez nous à table, raconte-t-il dans une vidéo produite par Logos-TV, on ne s’ennuyait jamais. C’était comme un mariage permanent."
La table est un lieu privilégié pour Roby. Il aime les restaurants, les baraques de chasse et le vin pétillant. Venu le visiter Antonioli de Brescia-Oggi écrit ceci :
"C’est l’heure du petit blanc. Baggio, en bon Vénitien, est presque vexé quand notre petite troupe demande de l’eau plate. Vexé n’est pas le mot, plutôt surpris. Il a probablement pensé que nous non plus, les gens de Brescia, n’avions aucune sympathie pour ce liquide incolore, inodore et sans saveur, et qu’il valait mieux cette couleur paille, un arôme fruité, de préférence avec des bulles."
Il y a le restaurant "Da Romé" et ses aînés Gianmichele et Peter du côté de Pavie. Tandis qu’il se morfond à Turin où sa première année n’est pas enthousiasmante, Roberto découvre l’endroit avec un ami commun. Peter, le cuisinier, sort de ses fourneaux et engueule celui qui a osé lui amener "le sosie de Baggio"à lui, le supporter du Torino. Le malentendu est dissipé et Baggio, qui se morfond d’Andreina, prend quasiment pension à Casoni Borroni, imité par ses équipiers Peruzzi et Dino Baggio et par pas mal de grands joueurs depuis.
Quand Roby ne fait pas le tour de Caldogno en tracteur, quand il ne passe pas des heures à étudier le vol des canards sauvages, il joue des tours à son entourage, à des années-lumière de ce qu'on attend d'un garçon timide que le public se figure.
Un livreur arrive avec un camion plein de boissons. Roby convainc son homonyme Dino et Peruzzi d’enfiler une blouse et de commencer à le décharger. Quand le livreur reconnaît les stars de la Juve et de l’équipe d’Italie, il pâlit. Chele et Peter, mis dans la confidence, expliquent au gars que le foot, ça n’est plus ce que c’était, que la famille Agnelli est en difficulté et que les gars arrondissent leur fin de mois en donnant la main à droite à gauche...
Une auberge perdue dans le marigot du Po’, une partie de chasse, la nature, Roby se lie avec ses aînés de Casoni Borroni (ils ont vingt et vingt-cinq ans de plus que lui). Il les invite en Argentine pour une formidable partie de rigolade dont Una Porta nel Cielo, le premier tome de son autobiographie, raconte le détail.
Flash-back. Baggio travailler ses compères au corps dans l’avion. Il leur parle de la faune argentine, des scorpions volants, des serpents mortels et des insectes inconnus. Quand la troupe arrive dans l’hacienda que Baggio à acheté à 600 km de Buenos Aires, Gianmichele, Peter et le papa de Roby sont éreintés, et inquiets. La nuit tombée, l’incorrigible farceur se glisse dans la chambre de Peter et brandit un long gant de carnaval à tête de chien méchant. Inutile de décrire la frayeur du malheureux et la pantalonnade qui s’ensuit.
Une nuit, l’infernal à queue de cheval enfonce des clous dans le mur jusqu’au moment où il pousse un hurlement atroce ! Réveil en catastrophe de la maisonnée ; un clou à chevron vient de perforer son doigt... de farce et attrapes bien entendu.
Victimes de la verve de leur tortionnaire, Peter et Chele décident de se venger. Appelé d’urgence Roby saute de son 4X4 et tombe sur une armée de grues en train de combler l’étang où ils ont l’habitude de chasser. Baggio se lance dans une diatribe écologiste, défend les canards et les oies, entend faire un scandale...
Jusqu’à ce qu’on lui apprenne la vérité : c’est pour "Scherzi a parte", la version italienne de la Caméra Cachée !
À Milanello, le centre d’entraînement du Milan AC, c’est un désespéré qui le prend en otage avec deux de ses coéquipiers et menace de les exécuter s’ils n’interviennent pas pour le faire jouer en championnat ! Galliani, le directeur général, est O.K. pour un essai. Gag, bien sûr, dont Baggio est le premier à se réjouir aux larmes.
À la veille du Mondial français, sang vénitien ou ironie bouddhiste, le garçon n’engendre pas la mélancolie : — Vous pensez que vous allez gagner cette coupe du monde, lui demande un journaliste après son entrée fracassante en poule de groupe avec un assist et un but contre le Chili ?
— Je suis arrivé troisième en Italie en 90, deuxième aux usa en 94, si je continue la série, l’issue pourrait être heureuse.
— Le temps presse, c’est votre dernière chance ?"
Baggio fait une pause et répond :
"Un jour une cigogne se penche vers son baluchon et voit un vieux bonhomme avec sa pipe. Le vieux se tourne vers elle et lui dit : Allez, tu peux me l’avouer maintenant, tu as perdu l’adresse..."
À un chroniqueur qui lui demande comment il explique que 95% des Italiens consultés l’ont voulu en équipe nationale, il répond : "Ça m’a coûté assez cher."
Le manque de sérieux peut lasser. À en croire Fantappié, Hysen, le Suédois qui a côtoyé Roby à Florence, n’en pouvait plus de trouver des gelati dans son survêtement et de recoller les cravates que le ‘fouteur de bordel’ Baggio n’arrêtait pas de lui couper au ciseau.
Il arrive que ça tourne mal comme avec Schillaci, l’homme avec qui Roby s’est révélé en 1990. Agacé par le Divin qui vient de taper sous son journal, il lui casse une dent !
Tel est Raphaël quand il est heureux. Quand ce n’est pas le pas, la potion peut être amère. Lors de sa deuxième saison au Milan, il entre en conflit avec Sacchi qui n’a pas digéré leur défaite en finale de la Coupe du Monde. Baggio essuie le banc des remplaçants comme un stagiaire. "C’est bien, tu travailles bien", lui répète l’ancien sélectionneur se gardant bien de l’aligner le dimanche. Baggio se met en colère :
"En ce moment, je me fais l’effet d’une Ferrari piloté par un contractuel. "
Cinq ans plus tard, le sergent de fer Lippi humilie l’ancien Ballon d’Or. Il le fait s’échauffer des mi-temps entières sans jamais fait jamais entrer. Chaque fois qu’il s’y résout, Baggio fait la décision à la plus grande joie de l’Italie sportive. A nouveau sur le banc, RobY entame une campagne de presse :
"Mieux vaut onze joueurs de qualité sans organisation que onze coureurs à pied organisés", déclare-t-il lors d’une enquête sur la baisse de qualité du football italien.
"Ils prétendent que si tu n’es pas au maximum à l’entraînement, ça ne marchera pas en match. Qui a dit ça ? On peut avoir envie de se défouler, non ? Mais si tu essaies de plaisanter ou de faire quelque chose qui sort de l’ordinaire, on te reprochera de ne pas être concentré."
Se décontracter n’appartient pas au vocabulaire de Lippi, un gandin susceptible qui ne rigole jamais des plaisanteries des autres. Baggio trottine le long de la ligne de touche, ovationné sur tous les terrains d’Italie mais son coach l’a blacklisté.
Hélas, comme le disait le Serbe Vujadin Boskov : "Chi sa sa ! "- Celui qui sait sait ! Baggio rentre contre Bari et il marque. Il rentre contre la Roma et il marque. On demande à Roby s’il se sent prêt à jouer plus de dix minutes, s’il est blessé, s’il se sent fatigué, s’il a vieilli... "Au point où j’en suis, répond-il, si quelqu’un me proposait de jouer un match entier, je ne le croirais pas."
Après avoir été décisif trois fois de rang, il se présente avec un bob imprimé de ces mots en espagnol : "Matame se non te sirvo": "Si je te sers à rien, tue-moi !"
"Encore une plaisanterie, commente un journaliste. Polichinelle dit la vérité en souriant..."
Lippi rigole de moins en moins. Baggio lui sauve la mise en barrage de Champion’s League contre Parme : deux chefs-d’œuvre et une standing ovation à Vérone.
Benigni a raison. Le rire n’est pas la tasse de thé des peine-à-jouir qui entendent gérer nos humeurs. L’homme qui fait rire est suspect. S’il n’est pas au service du roi, il le paiera un jour oiu l’autre. « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ", chantait Guy Béart l’année de la naissance de Boby.
Un 2 avril (sic), au lendemain du chef-d’œuvre qui prive la Juve du titre par sa faute, un futur directeur de journal frappe à la porte de Baggio qui l’accueille avec le sourire :
"Bonjour Paolo, ravi de vous revoir. Qu’est-ce que vous faites là ? Qu’est-ce que j’ai encore bricolé ? Comment je m’y suis pris ? J’ai mis les chaussons d’Aladin, vous savez, ceux avec le bout qui rebique... "
On n’a pas le droit de s’en prendre aux comiques. Encore moins aux poètes. Les Maradona, les Garrincha, les Best, les Baggio, les Cantona sont un cadeau du Ciel, le soupçon que Dieu existe. Ils transgressent les règles de l’art, ils n’en font qu’à leur tête, ils ont le pouvoir de faire rire et de faire pleurer et c’est le plus grand pouvoir du monde. Il faut les embrasser, les Garrincha, les Best les Cantona et les Baggio. Et les aimer. On n’a pas le droit de limiter leur liberté.
L’Éternel Retour de la douleur
Une belle frimousse, adroit et vif, libre comme l’air, mystérieux : les fées n’ont pas été chiches avec le sixième des Baggio mais ce que les fées accordent, elles le reprennent en fin de compte ; en aimer une c’est exclure les autres, nous sommes tous des Pàris en herbe.
En 1980, Baggio, 13 ans, fréquente le collège Dante Alighieri, il redouble une classe et ne pense qu’à améliorer son pied gauche et ses reprises de volée. Le club local, Lanerossi Vicenza, n’est pas au mieux. Après une vingtaine de saisons passées au plus haut niveau, le club qui est parvenue à remonter en Série A sous la houlette de Paolo Rossi et d’un grand entraîneur, G. B. Fabbri, est retombé en Série B, puis en C, ce qui ne lui était plus arrivé depuis 1940.
Le président Giussy Farina cède les rênes du club à son fils, puis à Dario Mareschin qui tente de sauver les meubles au plan financier. Cela aura son importance, Roby a souvent servi de monnaie d’échange entre les clubs qui se le sont disputé
Le nord-est de l’Italie est une pépinière de talents. Roby et ses amis Diego et Mauro font un carnage. "On marquait tellement de buts qu’on ne savait plus si on en était à huit ou à neuf et on était obligés de demander à l’arbitre", écrit Baggio pour qui l’équipe junior de ces années-là mériterait une place "parmi les meilleures équipes de l’histoire du football ".
Roberto se rappelle les péripéties de ses matchs dès sa prime adolescence. Dans sa première bio, Baggio il Fenomeno", il se rappelle un jour qu’il a marqué trois buts de la tête "contre Montebelluno". "Quand on jouait, il y avait parfois trois mille personnes, il y avait même des supporters qui nous suivaient en déplacement !"`
"Bajeto"est "la promesse des promesses". Des recruteurs se déplacent pour le voir évoluer. Vytpalek, l’entraîneur tchèque de la Juve, insiste auprès d’Agnelli pour qu’on l’achète sans tarder.
C’est le moment que choisit un monsieur bien habillé, les cheveux tirés en arrière, pour pousse la porte de Mamma Matilde et de Papa Florindo. Il s’appelle Caliendo, il est agent de joueur et il s’occupe du futur champion du monde Antognoni, le Prince des numéros 10 de la Fiorentina :
"Votre fils est un talent, il faut assurer son avenir, voici ce que je vous propose... ".
Roby a des moments de découragement. C’est la troisième fois qu’on le trouve trop jeune pour débuter la saison officielle. À Caldogno, parce qu’il n’y a pas de Débutants. À Vicence, parce qu’on a dissous l’équipe Minimes. À 15 ans et demi, parce qu’il est trop jeune pour jouer avec les juniors.
Ces barrières d’ordre administratif incitent le gamin pas comme les autres à montrer qu’il est au niveau de joueurs qui ont trois, quatre ans de plus que lui. Ceint du maillot à rayures verticales rouge-et-blanc, sa touffe de cheveux frisés galope en travers des terrains et personne ne l’égale dans l’exécution des coups de pied arrêtés. Ni Cadé, son premier entraîneur, ni Mazza, ni Bruno Giorgi, leur successeur, ne s’y trompent. Roberto, c’est de la graine de superchampion.
En février 1982, Roberto est sélectionné pour un Vénétie-Ligurie se disputant à Vérone. Victime d’un choc, il sort blessé au genou gauche. Le professeur Viol, de l’hôpital Sans Bortolo di Berico n’hésite pas, le ménisque est touché et il faut opérer. Cinq ou six semaines plus tard, celui qu’on suromme Zico-2 recommence à jouer. À cet âge-là, on guérit de tout.
L’été qui suit est inoubliable. D’abord par la Squadra de Paolo Rossi, l’ancien de Vicenza, gagne la coupe du monde en Espagne : "Une nuit incroyable, avec mes frères et les amis on a sillonné les rues jusqu’à cinq heures du matin, c’était de la folie "...
Secundo parce que le chérubin va participer au stage d’avant-saison avec les pros.
Surtout parce qu’une gamine nommée Andreina Fabbi passe sous les fenêtres du 3 de la via Marconi le 28 juillet 1982. Elle est si belle que Roby lui chipe sa bague pour qu’elle ne l’oublie pas. Cette bague, il la transformera en or sur le parvis de l’église de Caldogno sept ans plus tard.
L’équipe À de Vicence n’est pas mauvaise mais Baggio ne peut plus mariner dans une Série où le cocktail jeu physique-querelle de clochers-vieux joueurs vicieux rend problématique l’apprentissage pour les jeunes pousses.
En 1982/83, empoisonné par des bobos, Roby joue quelques matchs de coupe d’Italie.
Le jour de son baptême du feu arrive lors d'un Vicenza-Piacenza perdu 1 but à 0.
Lors de la saison 1983-1984, Roby joue souvent, mais pas assez à son goût. Passer le dimanche à cirer le banc est un supplice pour ce petit génie qui ne tient pas en place.
Baggio porte la première fois le maillot de l’équipe nationale des moins de 16 ans contre la Yougoslavie. La moitié de Caldogno se déplace pour le voir jouer et Todescato se rappelle que "ses camarades avaient tapissé le collège de panneaux et de banderoles en son honneur, un vrai carnaval !". Roby n’en dort pas de la nuit : toujours cette prétendue intelligence émotive.
En février il est sélectionné en équipe nationale Junior. Arrive le 3 juin 1984 au Menti, celui où son papa et ses frères venaient voir Cinesihno dit Cina.
Ce jour-là Vicenza reçoit Brescia. L’avant-centre des rouge-et-blanc est Totò Rondon, un baroudeur de la Série B, le meilleur buteur de la division.
Vicenza est troisième derrière Bologne et Parme. Vicenza mène 2 à 0. À la 65e minute, Giorgi lance Roby dans la bataille. Première balle, un bijou de contrôle puis une passe. Et un choc : "Penalty. L’entraîneur fait signe à Baggio comme pour lui dire, vas-y, toi ! Roberto, on ne peut plus timide, hésite et Rondon le précède. Au-dessus !
Baggino se met en évidence, il touche un bon ballon et lance le Rondon qui s’infiltre dans la surface de Brescia avant qu’un dénommé Guerra ne l’abatte. Nouveau penalty.
Il reste quatre minutes avant la fin du match et Rondon est à terre. Giorgi hurle en direction de Baggio : — Allez, vas-y ! - Roberto se saisit de la balle et la pose sur le point de penalty : pied gauche (ndla : Baggio a tiré du pied droit comme le prouve des images d’archive) avec beaucoup d’angle, 3 à 0 ! Premier but de Baggio Roberto en professionnel. Six parties, mon dieu, pas entières. Mais un but. Des onze mètres. "
Le gamin aux bouclettes a les honneurs de la chronique. Un journal écrit : "il n’y a plus de religion. Ce gamin de Vicence, 17 ans, a été estimé à 3 milliards de lires ! Où est la morale ? Il a joué 6 parties de C-1, il ne faut pas exagérer ! "
On rapporte la réaction à Roby qui rougit :
"Je n’y suis pour rien, je ne suis pas au courant ! "
Giorgi, l’entraîneur qui l’a lancé, demande qu’on laisse le gamin tranquille :
"Il est timide, laissons-le grandir en paix. "
On ne peut rien contre le rêve des gosses qui tapent dans un ballon. "Un sur mille, dit la chanson de Gianni Morandi. Un sur cent millions, un sur un milliard", précise le chanteur en conclusion d’une vidéo produite par Logos-TV.
Les sociétés modernes appellent ça le story-telling.
CQFD 20 ans plus tard :
"Roberto Baggio revient à Caldogno, il a 17 ans et une Vespa. Un peu de télé : " avec Pippo Baudo et des hôtes écrivains ou presque qui vendent leurs livres. Puis, sur Rai-2, à 20 heures, "Domenica Sprint". Ensuite le Lieutenant Colombo. À Vicence, dans les principaux cinémas, on donne "Voglia di Tenerezza" avec Debra Winger et "Don Camillo" avec Terence Hill. Embarras du choix d’un dimanche spécial, le dimanche de la naissance du canonnier Baggio, le garçon qui deviendra le nouveau Antognoni, le nouveau Zico, le nouveau Platini, puis le Lapin Mouillé, le vieux Baggio... "- Le rêve vient de prendre forme, Roby veut jouer pour l’Italie en coupe du monde, jouer la finale contre le Brésil...
La saison suivante confirme les impressions de ses entraîneurs et du public. Baggio joue 32 matchs en Série C et marque 12 buts, se procurant coups-francs et penaltys. Infaillible des 11 mètres, imprévisible dans le jeu, adepte du box to box : il fait merveille et sa cote grimpe :
"À l’époque, j’étais un gamin parmi les hommes mûrs mais sur le terrain je sentais que mes coéquipiers me faisaient confiance. Je tirais les coups-francs, je marquais, ils m’embrassaient, certains me remerciaient en dialecte et je me sentais important, je me sentais adulte. "
Giorgi, l’entraîneur qu’il retrouvera à Florence, confirme :
"Pourquoi c’est lui qui tire ? — À cause de la froideur dont je vous parlais tout à l’heure. Cette froideur fait de lui un joueur à la mentalité de catégorie supérieure. Surtout si l’on pense que la plupart des penalties qu’il marque, il se les procure lui-même."
Baggio, qui vient d’avoir 18 ans, est sélectionné en équipe d’Italie des moins de 21 ans avec Viallii, Mancini, Donadoni. Arrigo Sacchi, l’entraîneur de Rimini, dit de lui qu’il est le meilleur espoir du pays et qu’on le verra en équipe nationale : "Il a le timing en lui, la classe, la vision, c’est une grande promesse... ".
Vicenza finit la saison en tête et dispute au Piacenza la montée en Série B.
Tandis que le petit frisé fourbit ses armes, le monsieur aux cheveux laqués, Antonio Caliendo, dit "Monsieur 10%", n’a pas perdu son temps. Le président de Vicenza, soucieux du bilan de son club, comprend ce qu’il peut tirer du transfert de son prodige. On parle de plusieurs milliards de lires, le jackpot pur un club en difficulté.
Avant que Caliendo ne prenne l’affaire en main, il avait été question de la Juve. Jadis en bons termes avec Vicenza, le club turinois n’a toutefois pas pas l’intention de débourser 4 milliards de lire pour un gosse dont on dit qu’il a les genoux fragiles.
La Sampdoria se met sur les rangs. Le président vicentin Mareschin est en bons termes avec Claudio Nassi, l’homme en charge du recrutement des bleu-cerclé de Gênes Alors que l’affaire est sur le point de se conclure, le président de la Sampdoria est victime de soucis cardio-vasculaires et part se faire soigner aux États-Unis.
Monsieur 10% n’a pas perdu de temps. Profitant de ses relations à Florence, il arrive à convaincre la famille Pontello, des géants du BTP installés en Toscane. Quelques semaines plus tard Baggio passe à la Fiorentina pour la somme étonnante de 2, 7 milliards de lires, record absolu pour un joueur de cet âge à l’époque
On imagine la stupeur de Roby et de sa famille quand ils apprennent la nouvelle. Il aurait fallu une centaine d’années pour que Florindo et sa famille accumulent un tel pactole.
La signature du contrat est prévue deux jours avant la rencontre que Vicenza doit disputer contre le Rimini d’Arrigo Sacchi. Vicenza est en ébullition et Roby, sachant qu’il va quitter le club, veut aider ses coéquipiers à monter en Série B.
Quand les équipes entrent sur le terrain, le monde du football est curieux de voir à l’œuvre le phénomène aux cheveux frisés dont certains parient qu’il sera le nouveau Maradona, le nouveau Zico, le nouveau Platini.
Ponctuel, Roby marque à la 28e minute et son équipe prend l’avantage. Poussé par l’inconscience de son âge et ce que les Italiens appellent "la transe agonistique", Roby, qu’on a aligné en milieu de terrain, se lance à la poursuite d’un défenseur de Rimini, gicle dans ses jambes... Sa cheville reste bloquée... Et son genou se disloque !
"Tu t’es tout de suite rendu compte de la gravité de la blessure ? demande Enrico Mattesini, co-auteur de Una Porta nel Cielo ? "
— Non, mais j’ai senti une douleur terrible, comme une lame de couteau enfilée dans mon genou."
L’ange frisoté se tord de douleur sous le regard de ses partenaires, de ses adversaires et de l’arbitre. On le porte à dos d’homme sur la touche.
Notre version diverge de celles où l’on parle d’un diagnostic immédiat révélant "une déchirure du ligament interne antérieur, avec arrachement de la capsule et atteinte au ménisque du genou droit."- En effet, si l’on épluche les archives, il semble que les dirigeants de Vicenza, obsédés par cette montée qui leur échappe depuis deux ans, ont essayé de remettre leur jeune star pied. On en trouve la preuve sous la plume de Gianmauro Anni :
"Le match amical de l’autre jour à Zané semblait avoir rassuré les Vicentins quant à la récupération de Baggio mais la jeune révélation a dû déclarer forfait. Le garçon en était particulièrement déçu : ‘J’aurais tant aimé jouer contre Asti. Patience. Il nous reste 4 matchs et j’aimerais quitter le Vicenza en Série B. — Une promesse ? — Disons que oui, j’ai confiance dans notre capacité à atteindre notre objectif.’ "
Le coach de Roby nourrit des doutes dans le même article :
"Pour Baggio nous avons caressé l’espoir de l’aligner jusqu’au dernier moment. Son absence nous contraint à improviser la composition de notre attaque."
Le journaliste conclut : "À propos de Baggio : la nouvelle acquisition de la Fiorentina s’est soumise hier matin à une visite qui a donné des résultats rassurants même si le coach semble peu disposé à prendre le risque de le présenter au dernier moment. "
Roberto a donc rechaussé les crampons pour un bout de match de préparation à Zané. Avec une rupture totale des ligaments et l’explosion de la capsule du genou droit ? À qui attribuer cette erreur de diagnostic ? Au médecin de Vicenza cédant à la pression de ses dirigeants ? À Baggio qui aurait minimisé sa blessure et tenu à jouer la montée avec ses coéquipiers ? À une insensibilité neurologique innée ?
C’est le président Mareschin qui tremble le plus. Il a de la tendresse pour son prodige mais il sait que l’avenir de son club est lié à son transfert. Et si la Fiorentina décidait de résilier le précontrat pour vice caché : Adieu les millions, adieu les milliards !
Par bonheur pour Mareschin la Fiorentina des Pontello et du directeur général Claudio Nassi, un des artisans de son transfert, n’en font rien :
"La Fiorentina s’est comportée avec une grande élégance. Le conte m’a assuré que le contrat serait confirmé jusque dans le moindre détail, parce qu’il est convaincu de la proche guérison de Baggio... ".
Les observateurs en conviennent. Baggio, c’est de la graine de génie ; ne va-t-il pas se voir attribuer le trophée du meilleur joueur de sa division par le Guerin Sportivo ? Et puis à dix-huit ans, on se remet de tout...
Roby vit son premier drame sportif. Privé du match qui vaut l’accession en Série B à ses partenaires — le barrage se joue... à Florence et des images le montre sur les épaules d’un partenaire un genou dans le plâtre ! –, il suit le conseil d’un ancien joueur du club et prend la direction de Saint-Étienne où l’attend un chirurgien revenu des États-Unis avec de nouvelles techniques. Il s’agit du Pr. Bousquet, élève de Trillat et rare spécialiste capable à l’époque de réparer une déchirure des ligaments croisés antérieurs.
"Ce n’était pas une opération compliquée, dira Bousquet à France-Football dans le numéro consacré au Ballon d’Or 1993. Depuis six, sept ans, des progrès ont été accomplis et j’étais formé à ce type de chirurgie. Avant c’était plus aléatoire. c’était une question de chance... ".
Il faut entendre la version de Roberto :
"Selon les critères de l’époque, l’opération s’est bien passée mais ça a été terrible. Pendant l’intervention, on m’a percé la tête du tibia avec un trépan, on a taillé mon tendon rotulien et on l’a tiré pour qu’il passe dans le trou ; puis on l’a fixé avec deux-cent-vingt points de suture internes. Tu as compris : deux cent vingt points ! Quand je me suis réveillé de l’anesthésie, j’ai pris peur ! Ma jambe droite était si petite qu’on aurait dit un troisième bras. J’étais devenu une sorte de mutant génétique avec trois bras et une jambe ! Le genou était gonflé comme un melon et rouge de teinture d’iode, en plus, on n’avait pas recousu l’extérieur avec du fil, mais il était refermé avec de petites agrafes comme celles qu’on trouve dans les papeteries... ".
Retour de la clinique Beauséjour de Saint-Étienne, Roby, qui est allergique aux antalgiques et à la plupart des anti-inflammatoires, endure un calvaire. La douleur est si forte qu’il passe des heures à regarder le plafond en se disait que son rêve de finale contre le Brésil est mort et enterré. — "Deux semaines après l’opération, raconte-t-il dans son autobiographie, je pesais 56 kilos, j’en avais perdu 12. Je ne pouvais même pas aller aux toilettes... la tête me tournait. «
Il n’y a pas d’alternative. Le jeune Vénitien se lance sur la dure route de sa réhabilitation physique et il se passe six mois entre les séances de travail avec le staff médical de la Fiorentina et des allers et retours à Saint-Étienne où l’équipe du Pr Bousquet s’est pris de tendresse pour lui. La propriétaire de l’hôtel Carnot, Madame Tachdjian, se rappelle :
"Notre petite maison vivait à son rythme. Tous les clients le connaissaient et l’appréciaient. Il était adorable, vraiment. "
"Il était au milieu des stagiaires verts sans jamais manifester le moindre comportement désagréable ou capricieux. Simple et toujours de bonne humeur", témoigne le Pr Bousquet.
"Il faisait un malheur, dit en rigolant Gilles Chabannes, qui lui a fait subir de longues et intenses séances de rééducation. Il était drôle et mignon. En fait c’était un gosse quand il est venu ici."
Roby se reproche d’avoir coûté si cher à la Viola et d’être parfaitement inutile. Le malheureux, que Papa Florindo conduit au rassemblement d’avant-saison du côté de Modène en béquilles, passe des heures via Carnesecchi une bourse de glace sur le genou. Confiné volontaire, il a peur que les supporters lui reprochent de ne pas faire le maximum pour guérir. Affolé, un dirigeant passe pour lui demander des explications : il a oublié d’aller porter les cinq premiers chèques de son salaire à la banque .
Quand son genou va mieux, Roberto se promène dans les ruelles les plus discrètes de la capitale toscane, salué par des Florentins qui l’invitent à jouer au billard ou à boire un café. Jamais Roby n’oubliera l’affection des Florentins de tous les jours. Il est tellement déçu de ne pas pouvoir leur offrir quelque chose en retour qu’il n’ose pas sortir de chez lui.
Aldo Agroppi, son deuxième entraîneur à Florence, raconte tout cela dans un livre paru en mars 2005 :
"Il y avait dans ses yeux la tristesse d’un gosse qui joue à la guerre et qui ne sait pas s’il pourra vaincre la malédiction qui s’en est pris à lui."
Le chemin de la rééducation est terrible pour celui qui meurt du désir de montrer ce qu’il a dans le ventre. Tout au long de ce chemin de croix, qu’entend Roby et qui peut-il croire ? - Les physio-thérapeuthes qui lui disent que que ça ira, que ça va, que ça va aller ? - Ceux qui prétendent qu’il y aura des contretemps mais que c’est normal. - Ou les sceptiques, les gênés, les cyniques qui font courir le bruit qu’il ne rejouera jamais ? Pas facile d’être patient à dix-neuf ans quand on est une géni ; un pianiste à qui l’on a volé une main...
En 1986 nombreux sont ceux qui ne croient pas à la guérison du godelureau plein de chaînettes et de bracelets. Des joueurs plus costauds que lui, des Zmuda, des Briaschi ou des Marangon, ne se sont jamais remis d’une telle opération ; pourquoi lui, le Chérubin au regard triste ? Et puis il y a les stigmates de la souffrance dont Roby parle seize ans plus tard :
"Je suis persuadé que certaines parties de notre corps, soumises à des opérations importantes, ne redeviennent jamais ce qu’elles étaient auparavant. J’en suis la preuve vivante. On peut dire que je vis avec la douleur, c’est ma compagne, une vieille compagne. Si c’était une femme, je dirais : en voilà une amante fidèle, discrète, insatiable."
Il ajoute à Brescia :
"Si quelqu’un me voyait à l’entraînement, il prendrait peur. Durant les massages, ma jambe droite subit des torsions anormales. Comme si elle devait se disloquer d’un moment à l’autre.."
Cette phrase de la rééducation s’étale du 10 juin 1985 au début de l’année 1986. Les joueurs de sa génération, les Mancini, les Vialli, les Maldini font des merveilles avec les sélections de jeunes. Où ils apprennent à devenir de vrais professionnels. À leur tête Azeglio Vicini qui préfigure une longue série de titres italiens dans les championnats européens des moins de 21 ans. Si Roby veut que son rêve de finale mondiale se réalise, il faut qu’il se remette au plus vite. La coupe du Monde n’aura-t-elle pas lieu en Italie dans 4 ans ?
Hiver 85/86 - Roby déprime, il nous le rappelle dans son autobiographie :
"La jambe droite était nettement plus petite que la gauche. Si le genou cédait à nouveau, c’était fini pour moi et pour de bon. Le problème c’est que je n’en pouvais plus. De ne pas jouer, de ne pas sortir avec les autres garçons et de rester à la maison la jambe suspendue et enveloppée dans une poche de glace. Bon, il y avait le tendon coupé, le muscle qui n’avait plus de force, l’épaisseur de l’articulation, la difficulté de jouer avec, les terrains glissants et boueux de cette fin d’hiver... Mais je m’en foutais, je voulais, je devais essayer de rejouer à tout prix. Et à l’époque, j’étais pire que maintenant. Quand je sens qu’il faut risquer, je risque ! (...) "
Baretti, le président exécutif de la Fio croit en lui. Ancien directeur du journal Tuttosport, mal aimé des supporters, il fait le pari que le gamin marquera son temps, il est prêt à tout pour démontrer qu’il ne se trompe pas.
Baggio 25 ans plus tard : "Piercesare Baretti mérite un souvenir à part. Il ne m’a jamais abandonné. Pour lui j’étais un fils. Son visage, ses manières de gentilhomme, sa compréhension me manquent terriblement. "
Aldo Maldera, un joueur du Milan transféré à Florence, conseille au gamin à la jambe martyrisée d’aller voir Antonio Pagni, un masseur de Montecatini qui lui avait remis sur pied après une opération du même type. Pagni, mais également Barsella, un pranopracteur, acceptent de prendre Roby sous leur aile. Au point que Pagni deviendra son ami et son homme de confiance jusqu’à la presque fin de sa carrière.
Agroppi convoque Baggio pour un match contre Lecce. C’est la première fois que le nom de Roby apparaît sur la feuille d’un match de Série A.
Le gamin est lucide. Ses cuisses ne tiennent pas la pression, l’acide lactique envahit ses muscles, il est comme vidé de son énergie :
"Je me sentais comme un équilibriste sur un fil, la seule différence avec l’équilibriste était que moi, j’étais sûr de tomber d’un moment à l’autre. C’est ce que je ressentais et sans Pagni ça se serait produit. Si ça n’avait été que de moi, impulsif comme j’étais, je me serais pété pour de bon et pour toujours."
Baggio joue ses 17 premières minutes sous le maillot violet lors d’un Fiorentina-Udinese de Coupe d’Italie. Il participe au tournoi de Viareggio avec les moins de 21. Il en profite pour marquer les deux buts de la victoire florentine sur les Ocean’s de New York. Malgré ces deux buts il s’entend dire qu’il est un "fantastique ex-joueur de football". À 19 ans, il se fait l’impression d’un "âne boiteux".
Sous la houlette d’Agroppi, l’ex-espoir des espoirs s’entraîne encore et encore. L’ancien joueur du Torino qu’il a entre les mains une perle, mais il n’a pas le tact nécessaire pour le materner : ses bracelets et ses chaînettes le défrisent, des trucs pour draguer sur les plages de la Versilia mais ridicules quand on est un homme et un vrai.
Agroppi est pressé, on exige de lui des résultats avec un Antognoni qui n’est plus ce qu’il était. Il dispose d’un bel effectif avec l’Argentin Passarella, Claudio Gentile, Giovanni Galli, Battistini, Maldera et les espoirs Massaro et Berti, mais la Viola est victime d’un mal étrange : elle triomphe des plus forts à domicile mais se délite contre les mal classés à l’extérieur. Agressé par les supports qu’une quatrième place en championnat ne satisfait pas, Agroppi est remercié.
L’optimisme revient pendant l’été 1986. Roberto s’est ressourcé à Caldogno, il a pu profiter d’Andreina et de sa la famille, tout en redoublant d’efforts pour récupérer les centimètres qui manquent à sa cuisse droite...
L’Italie du football est impatiente de voir ce que vaut vraiment le jeune homme dont on parle. Baggio est pétri de lacunes. Il arrive à peine à suivre le rythme de ses coéquipiers à l’entraînement. Baretti et son nouvel entraîneur, Bersellini, surnommé l’Allemand, font tout ce qu’ils peuvent pour le protéger mais avec ce qu’il a coûté ça n’est pas simple
"Bersellini était un brave homme, il comprenait ce que je ressentais. J’étais à des années-lumière d’une condition acceptable pour un joueur de Série A mais il m’a fait jouer trois parties de coupe ; et le 21 septembre j’ai fait mes débuts contre la Sampdoria ! Finalement, j’avais réussi ! Il était clair qu’il allait me tomber une autre tuile sur le nez..."
Quatre jours après ce Fiorentina-Samp, le ménisque du genou droit de Roberto cède du côté de sa cicatrice. Il est question d’une nouvelle opération mais Pagni et Beccani, le responsable du staff médical, décident de remettre Roby sur pied sans passer par la case hôpital.
Musculation, tests de résistance, séances de piscine, le héros fait son retour le 4 octobre 1986 lors d’un match amical contre les Suisses du F.C. Sion... À l’occasion duquel son ménisque se fissure définitivement !
Roberto veut tout laisser tomber, rembourser l’argent de son transfert, rentrer à Caldogno, travailler avec ses frères dans l’atelier de son père. Qu’a-t-il fait au bon dieu ? Comment ne pas penser qu’il est victime d’un sort : à preuve deux de ses copains, Diego et Mauro vont arrêter de jouer à cause de leurs genoux. Gianni Gullo, un joueur de la San Remese qu’il rencontré à Saint-Étienne, ne s’en est pas remis non plus. Mieux valait renoncer, on ne peut rien contre un destin contraire.
C’est compter sans Mamma Matilde qui le gronde et l’accompagne à Saint-Étienne où Bousquet est optimiste.
"Il souffrait d’une lésion méniscale. Il avait repris trop tôt. Je lui ai ôté la partie lésée du ménisque, voilà tout."
Revoilà Baggio confié aux bons soins de Gilles Chabannes, son kiné à Saint-Étienne :
"Tous les jours, tous les soirs, il était pris en main. On ne l’abandonnait jamais. Il était timide mais très à l’aise malgré tout. On sortait, on allait danser. Il était toujours de bonne humeur. Il y avait une grande solidarité autour de lui. Bien dans la tradition stéphanoise. "
"Il était d’un éclat extraordinaire, nous raconte Lamaria, la secrétaire de Chabannes. Un jour, parce qu’il était fidèle à sa fiancée et pour que les filles ne le draguent pas, il m’a demandé de faire comme si nous sortions ensemble. Inutile de vous dire ma fierté. C’était quelqu’un d’exceptionnel."
Un brancardier rencontré lors du tournage d’une vidéo se rappelle :
"La deuxième fois, il est arrivé en hélicoptère. On a cru que c’était un émir mais comme c’était Roberto, tout le monde était ravi ; c’était vraiment un type incroyable."
"On le connaissait tous, révèle un éducateur de l’ASSE, pour ne pas déranger nos stagiaires, il allait s’entraîner à Côte-Chaude, je ne te dis pas le délire ! Il jonglait assis sur une chaise et il prenait dix fois sur dix les cibles que tu lui montrais du doigt !"
Quel homme est donc ce garçon qui laisse ce genre de souvenir dans le cœur des gens vingt ans plus après les avoir rencontrés ?
Roby et de retour en Italie où il se remet au travail avec Pagni. Puis seul, pendant des heures, samedis et dimanches compris. Combien de temps cette poule aux pieds d’or que certains ont pris pour une primadonna aura-t-il passé à faire de la musculation au lieu d’assimiler les schémas de jeu en vogue ? Comment a-t-il fait pour croire que ses rêves iraient plus loin que la pâle réalité des autres ?
"Depuis que mon genou a été opéré, je dois effectuer un travail spécifique sur cette jambe. Deux fois par semaine, mon physiothérapeute me fait faire des exercices de contre-résistance pour le ton musculaire, les adducteurs et les tendons. Cela vient en complément des entraînements classiques. Cet excès de travail a des conséquences musculaires parce qu’il est évident que je dois travailler davantage que les autres."
Deux séances hebdomadaires qui deviendront quotidiennes mais ne feront que freiner le retour du mal.
"J’ai visité Baggio, témoigne Vittori, l’homme qui l’a remis sur pied à Formia. J’ai appelé un photographe pour qu’il prenne une photo et qu’il inscrive le jour et le mois dessus. Je voulais un document officiel. Je jette un œil sur la jambe du genou blessé, elle faisait sept centimètres de moins que l’autre à la hauteur du tiers inférieur. Le déficit se trouvait dans la fixation de la rotule."
"Le programme de remise à niveau dure trois semaines. Son genou devient plus stable. Je lui fais faire des démarrages en ligne, parce que le risque, lorsqu’il rejouera, c’est celui de l’entorse. Physiquement il a la peau sombre, peu de poils et très fins. Des muscles exceptionnels qui ressemblent à ceux d’un noir."
Fascination que l’écrivain Enzo Catania magnifie dans son "Toccato da Dio" :
"Quand Baretti lui amena ce garçon glabre, pas de poils, peu de barbe, au teint olivâtre, Vittori trouva le croisement heureux et à scruter sa peau il eut l’impression de se trouver devant un cheval arabe. En revanche, par la faute de cette musculature qui était de la nature de la soie par rapport à la laine, ses accidents avaient fait de lui un poussin blessé qui avait une grande envie de sourire, d’être joyeux."
Bousquet, Pagni, Vittori, Baggio se remet ce qui ne l’empêche pas de dire à qui veut l’entendre qu’on "ne peut donner sa vraie valeur au football qu’en estimant que le match ou l’entraînement que tu fais peut-être le dernier ".
De 1990 à novembre 1994, on n’entend plus parler des genoux de Raphaël devenu le Divin à la queue de cheval. Ses problèmes sont plutôt d’ordre musculaire. Constitués d’un dosage rare de fibres longues et de fibres courtes, sa musculature allie explosivité et endurance, ce qui les fragilisera à la longue
Retour de usa 94, Baggio se donne une entorse lors d’un Padoue-Juve. Contretemps de quatre mois d’autant plus fâcheux qu’il fournira des arguments à ses dirigeants pour ne pas prolonger son contrat.
Milaniste de juin 1995 à juin 1997, Roby se procure des contractures, des élongations et un traumatisme crânien. Assortis de tendinites et d’une sciatalgie : le lot des footballeurs professionnels.
De juin 1997 à juin 2000, "l’Éternel Jeune Homme" ne défraie pas la chronique pour la bonne raison qu’il a découvert un médecin (le Dr. Nanni) et une clinique (l’Isokinetik) qui le remettent sur pied en deux mois. Ombre au tableau, le bobo qui le prive du Mundialito français de 1997 et de ce maillot azur auquel il tient tant.
Âgé de 33 ans le Codino abandonne ses coéquipiers du Brescia suite à une déchirure à la cuisse qui l’écarte des terrains pendant trois mois : "Ce jour-là, je me sentais comme une mitraillette. En m’échauffant je me suis dis, aujourd’hui, je vais leur en faire voir de toutes les couleurs. L’arbitre siffle ce coup-franc au 25 mètres. Le terrain est boueux. Je frappe, le mur renvoie, je vais pour reprendre la balle et Crac ! Six semaines d’arrêt !"
Deux mos plus tard, alors qu’il vient de marquer 8 buts en 9 matchs, un affreux tacle par derrière affaiblit son genou. Le médecin diagnostique 3 à 4 semaines d’arrêt. Roby ne veut rien entendre, il veut jouer avec la Squadra au Japon où on le vénère plus que partout ailleurs
Contre Piacenza, victime d’un coup, il s’effondre à nouveau : entorse du deuxième degré au genou gauche avec un arrachement des ligaments au niveau du plateau tibial. Roby refuse qu’on l’opère, il s’en remet à ses soigneurs et médite de cinq heures à dix heures par jour.
Voilà Baggio attelé à ses machines de torture. Il est assisté par Enrique Miguel, le masseur argentin qui s’occupe de lui à Brescia et à domicile à Caldogno. Depuis le temps qu’il tire, qu’il pousse, qu’il fait des exercices de résistance et que des mains passent et repassent sur ses cuisses, il sait tout de son genou. Méfiant, Mazzone, l’entraîneur qui l’a voulu à Brescia, fait une déclaration préventive.
"J’ai soixante ans et plus d’expérience que Roby et que tous les médecins réunis. Baggio reviendra sur le terrain quinze jours après qu’on m’aura juré qu’il est à 100% ! Il est trop précieux pour nous, on ne va pas le perdre comme ça !"
Parme. Janvier 2002, demi finale de Coupe d’Italie à Parme. Roby pénètre sur le terrain avec le brassard bleu-jaune-rouge de son école bouddhiste. Il s’échauffe tranquillement quand de drôles de cris montent du virage occupé par un groupe de supporters de Brescia. Deux joueurs blanc-azur s’en vont parlementer avec eux. Roby demande des explications autour de lui. Depuis les tribunes clairsemées monte le cri : "Vittorio Mero, Vittorio Mero..."Baggio verdit, se détourne, se débarrasse de ses gants, les jette sur la pelouse verglacée et disparaît dans le tunnel. Son coéquipier Mero est mort dans un accident de voiture ; il laisse une femme et un gosse d’un an et demi derrière lui. Le corps est exposé au Palais des Sports. Roberto veille dans la chapelle ardente avec la famille et les proches du défunt.
Cela se passe à Lecce trois jours plus tard. Roby étale le maillot 13 du défunt sur le gazon et ses copains forment un cercle et le pleurent. Son visage est dévasté par le chagrin, toujours cette intelligence émotive. Mazzone a n mauvais pressentiment : "Le terrain est gras. Je t’interdis de dribbler, deux touches de balle et c’est tout !"
Roby promet d’être prudent mais toutes les ballons passent par lui, à commencer par l’égalisation qu’il amène en s’arrachant à trois adversaires et en adressant un centre millimétré qui fait la décision. La presse le proclame pour la énième fois : Baggio est grand !
Il n’y a pas de répit pour le petit homme marqué par le destin. La demi-finale contre Parme est rejouée trois jours plus tard. Roby est sur le banc.
À la mi-temps, il y toujours a 0-0 : "Quand je sens qu’il faut risquer, je risque". Baggio s’approche de son coach et lui souffle à l’oreille qu’il n’est pas payé pour regarder ses copains et que ce match, si l’on veut jouer la C-3 la saison prochaine, il faut le gagner. Mazzone cède, Roby s’échauffe pendant la pause.
Le match reprend. Roby est prudent, il joue en remises. Cannavaro, le stoppeur de la Squadra, le tacle sans ménagement. Les partenaires de Roby protestent. 13 minutes plus tard, 13 comme le numéro du pauvre Mero, il s’écroule dans la demi-lune des 16 mètres. Jaloux du genou droit, le genou gauche vient de céder. Rupture des ligaments croisés du genou...
Genou. "Je-nous". Une cheville entre le moi agissant et le moi social, une rotule entre le désir et la socialité. En italien, "Genio-Occhio"- Entre le génie et l’œil, le mauvais œil sans doute.
L’éternel retour du malentendu
Gigi Simoni, qui les entraînera à l’Inter, trouve que Baggio et Ronaldo sont des garçons normaux qui ne font pas payer leur anormalité aux autres. C’est exact, car Roberto ressemble à beaucoup de gamins de la campagne de ce temps-là, il est farceur rebelle et coquet.
Sconcerti, qui a connu Baggio dès son arrivée à Florence, nous éclaire à ce sujet :
"Baggio est un joueur d’un autre temps. Il a eu et aimé une seule femme, ne connaît aucune présentatrice tv, personne ne l’a jamais photographié sur un yacht ou dans une discothèque. Et quand l’entraînement s’éternise il dort avec son préparateur physique à Brescia (...) "
Stupeur des envieux : à quoi cela peut-il servir d’être beau, riche et célèbre, si c’est pour refuser les avances des plus belles femmes du monde et passer des heures à courir et à tracter des poids en quête de l’inaccessible étoile du Quichotte et de Jacques Brel ?
C’est ce que se demandent certains ses partenaires. Baggio est-il à ce point une sainte-nitouche ? Quand on décide de fêter une victoire, il rentre chez sa femme et s’occupe de ses enfants. Pas si fréquent dans un monde où les stars collectionnent les aventures comme les maillots qu’on s’échange après un match. Aldo Serena, tombé raide dingue de Luisa Corna. Costacurta de Martina Colombari, Simone Inzaghi d’Alessia Marcuzzi. Totti de Maria Mazza, de Samantha de Grenet, puis d’Ilary Blasi, qui deviendra son épouse et la futur mère de ses enfants.
Les femmes adorent Roby : "Avec son catogan et sa boucle d’oreille, il a un air de tombeur", avance Farber. "C’était un beau jeune homme charmant, confirme la Dame Tachdjian de l’hôtel Carnot à Saint-Étienne, avec les cheveux très longs, frisés. Très séducteur."- Roby et les hommes, alors... Pas vraiment... Privé d’un anniversaire donné par une fille de son école, Baggio, 9 ans, casse tout dans sa chambre. Ses parents ne réparent pas les carreaux, il dort habillé dans son lit.
Baggio est double-face, réservé et hardi, humble et pétri d’orgueil. — "Je vous suis depuis longtemps, lui dit Vittorio Gasmann qui a voulu le rencontrer Je ne supporte pas les équipes pour lesquels vous avez joué, mais j’ai une question que l’âge me permet de vous posez : cette humilité, cette timidité, elle est naturelle ou c’est un rôle de composition ? "
Baggio en chevalier de la Table Ronde, il est beau, il triomphe des épreuves, mais il est fidèle à sa belle. En 1994, Madonna fait la une des talk-shows et des news magazines. Si le jeune homme aux yeux verts qui bouge si bien sur le terrain est d’accord, elle le fait chercher avec sa limousine. Baggio ne sait que répondre aux journalistes. Il est flatté mais Anna Maria Ciccone n’a aucune chance ; Andreina a fait le voyage des États-Unis et soutient son champion de mari sur place.
Le Divin à la queue de cheval n’est pas facile à décrypter. Animus-Anima, la part masculine le dispute à la part féminine : — "Je suis très proche de ma mère et grâce à la chasse je me suis rapproché de mon père..."- "Quand j’avais quatre ans, mon père m’emmenait avec lui aux aguets. C’était sa manière à lui d’être avec moi et ma chance de pouvoir rester avec lui..."
Florindo travaille dur dans son atelier. Roby et lui n’ont pas beaucoup de moments privilégiés. Même si c’est Papa qui le conduit au camp d’entraînement de la Viola et l’abandonne avec ses béquilles et 70 000 lires en poche.
Roberto et la figure du père, Roberto et les adultes. Dans une K-7 de Logos-TV, Roby parle de Zenere, un de ses premiers coaches ;
"C’est le boulanger qui nous entraînait, c’était merveilleux, sur le petit terrain de Caldogno on faisait tout avec le ballon..."
Zenere se moque de Baggio qui manque un match pour accompagner son père à la chasse : "Il m’a appelé Chasse et Pèche. J’ai juré que je ne jouerai plus jamais pour lui. Trois copains sont venus à la maison et ils ont tellement insisté que je suis revenu sur ma décision. Quand j’arrive, le président m’interpelle : — Voyons ce que va faire Chasse et Pèche aujourd’hui... On menait 6 à 0 à la mi-temps et j’avais marqué 5 buts. Je me suis approché de lui et je lui ai dit : - Alors, Chasse et Pèche’ ça vous va comme ça ? - Et j’en mis le sixième en deuxième mi-temps."
Enrico Mattesini, son éditeur, aborde l’épisode dans Una Porta nel Cielo.
"Cette réaction abrupte renvoie à ton rapport avec Lippi après le match de barrage pour la Champion’s contre Parme..."
L’ambivalence du rapport de Baggio à l’autorité se prolonge toute sa carrière. À Florence, il trouve qu’Agroppi a contribué à sa formation mais qu’il ne la pas compris. Toujours à Florence, Roby prend le comte Pontello en grippe parce qu’il interdit à Caliendo d’assister à la signature de son contrat : "Déjà là, ajoute-t-il en privé, j’ai compris qu’entre moi et Pontello, il n’y aurait jamais de feeling."
Mauvais papas et braves tontons se succèdent.
"Celui qui m’a vraiment aimé, c’est ce pauvre président Baretti. Il avait le don rare de comprendre les gens et de leur remonter le moral. Pour que je me sente bien il a invité ma famille à Florence. Il n’a jamais cessé de croire en moi. Quand il est mort... encore aujourd’hui j’ai du mal à le croire... j’ai perdu un ami. C’était un homme vrai."
Roby dit de Bersellini, un sexagénaire rugueux, qu’il avait compris ce qu’il lui arrivait. Isolé à Florence, Roby rencontre les chasseurs du lac d’Osmanorro : la nature, une auberge, des moments partagés loin de la foule déchaînée. Il y aura Da Romè, les érangs de la Lomellina, le brouillard, Gianmichele et Peter comme deux tontons.
Quand Roby apprend que Baretti et le Pr Beccani ont décidé qu’il passera trois semaines chez Vittori à Formia, ce drnir - 20 ans et un seul match en Série A - éclate en sanglot et casse tout dans sa chambre, il pensait jouer le lendemain.
Autre témoignage de Vittori, le préparateur du champion olympique Pietro Mennea :
"Baggio m’a demandé une faveur. Celle de pouvoir tirer quelques coups-francs. Il avait dessiné un cercle sur le mur. Il le visait avec un petit ballon en caoutchouc et touchait sa cible à chaque fois. Sa précision me stupéfiait. Qu’il soit fatigué, que nous ayons forcé sur sa jambe ou non, il ne renonçait jamais à cet exercice. Et puis il y avait les vrais coups-francs. Je me souviens de ce que j’ai pensé à ce moment-là. Ça m’aurait vraiment plu de profiter des dernières années de ma vie à côté d’un garçon comme lui. Pour sa légèreté. Pour sa volonté joyeuse de vivre. Pour sa positivité. Parce que la famille était sa force. Et puis, ce fut la stupeur quand il effectua son entrée dans le championnat. C’était le 10 mai à Naples... Comme cela arrive dans toute les fables où le Prince Azur doit passer des épreuves titanesques pour étreindre son Aimée, Baggio était finalement rendu à la balle ronde ."
Quelques semaines plus tard :
"Dans un stade venu pour fêter le titre de Maradona et du Napoli, Baggio, Roberto, né le 18 février 1967 à Caldogno, prend la balle entre ses mains, la pose sur la pelouse râpée du San-Paolo et de la gauche vers la droite, à ras-de-terre, la catapulte 20 mètres plus loin dans les filets du gardien ! Cela se passe un 10 mai, premier dimanche d’une longue série où les journalistes apprirent à inscrire R. Baggio dans la colonne des feuilles de score. "
Pour le gendre idéal des Italiennes, le malentendu ne fait que commencer. Untel entraîneur voudra le protéger comme un enfant fragile (Giorgi, Bersellini, Maifredi, Mazzone). Tel autre le prendra en grippe et lui nuira (Ulivieri, Sacchi, Lippi). De sorte que la liste des mauvais Papas et des faux tontons va nourrir la légende du "Divin à la queue de cheval".
Florence brûle-t-elle ?
"Comme le grand art, écrit Farber dans Sport Illustrated, Baggio est beaucoup de choses pour beaucoup de monde. "
"Il ne se considère pas comme un dieu à l’instar de certains joueurs de moindre talent "pour le sélectionneur Azeglio Vicini.
"Tranquille et réflexif" pour Bettega - "Una primadonna" pour le caissier d’un café turinois - "Une demoiselle : dites-lui de couper sa queue de cheval !"pour Nicola Giovanni, le patron d’un routier dans la banlieue de Turin - Orriega de Tuttosport est plu sournois :
"Deux phrases viennent quand on essaie de le cerner. Primo ; Baggio ne doit pas être compris, il doit être aimé. Secundo : Baggio est Poésie et on n’essaie pas de comprendre la poésie, on tente de l’apprécier."
Être admiré, prendre et donner du plaisir, est-ce que c’est compatible avec le Calcio des années 90 ? Les avis sont partagés. Le public florentin est nostalgique de sa grande époque une dizaine d’années plus tôt. Il est assoiffé de revanche et impatient. Depuis toujours, les gradins du Stade Communale du Campo di Marte sont dévorés par des incendies passionnels et la Coordination des Clubs de supporters mène la danse, faisant et défaisant les réputations et les carrières..
On imagine la frustration de Baggio quand il voit jouer ses collègues valides. Baigné dans une lumière qui évoque les toiles de la Renaissance, ce qui ne s’appelle pas encore stade Artemio-Franchi gronde comme le stade Vélodrome de Marseille ou Fuorigrotta à Naples : oriflames et fumigènes, "tifos" et banderoles, car à Florence la beauté est farouche, les diatribes exacerbées.
Dans toute l’Italie mais surtout à Florence, Sienne, Pise, Livourne et Lucques, être aimé n’est pas une partie de plaisir. Pas d’amour sans détestation. Pas de char du vainqueur sans bûcher, n’est-il point Jérôme Savonarole, brûlé vif en mai 1498 ?
En 1985, le souvenir de la grande inondation de 1966 est vif et avec lui l’écho du deuxième et dernier Scudetto en 1969. Dix-sept ans après ce triomphe, alors que deux générations de Florentins se sont retroussé les manches pour ravaler les façades et restaurer les toiles de maître, des touristes affluent pour flâner sur le Ponte Vecchio et devant la galerie des Offices. Orgueilleux de leur présent autant que de leur passé, les supporters de la Viola ont une idée fixe : prendre leur revanche sur les cités rivales et remporter un troisième titre de champion d’Itaiie.
Si l’on excepte une coupe nationale en 1975, la Viola voit les titres défiler. L’Inter la Juve, Milan, le Torino, la Lazio et même Cagliari se succèdent sur la première marche du podium, jamais la Fio, parfois deuxième, quelquefois troisième mais jamais gagnante.
Un espoir naît quand une famille d’entrepreneurs du BTP rachète le club. Flavio Pontello, l’aîné de cette famille d’aristocrates, jure de mettre un terme à la suprématie des clubs du Nord et prend pour cible la Juve de la famille Agnelli.
Les débuts sont prometteurs Le comte, quand il ne s’occupe pas de de sa holding, s’encanaille dans les virages, on frise l’état de grâce qui à Florence n’est jamais bien loin de la crise de nerf et de l’enfer.
Les années passées sous la férule de Pontello, Florentin né en 1924, sont du goût des tifosi. La Fio termine 5e en 1980-1981 et 2e les deux années suivantes. 3e, la saison 1983/84. Enfin 5e en 1985, l’année où Baggio arrive avec ses béquilles de Vicenza. Ce que des stars comme Antognoni, Graziani, Passarello, Bertoni, Socratès ne sont pas pas parvenues à obtenir, était-il raisonnable de l’exiger d’un godelureau boiteux : le pari était audacieux.
Ces échecs répétés et l’impossibilité de décrocher un titre avec des joueurs comme Gentile, Passarella ou Socratès, poussent le comte Flavio à confier la présidence à son fils Ranieri. Certains pensent que c’est mauvais signe, d’autres que cela s’inscrit dans une logique entrepreneuriale.
La tâche qui attend le fils du père ne sera pas de tout repos. Les uns ne comprennent pas qu’on ait laissé partir le meilleur manager d’Italie, Italo Allodi, un artisan des triomphes de l’Inter en coupe d’Europe, le responsable de la venue de Maradona à Naples, qu’il a rejoint depuis peu.
Le mécontentement grandit chez les supporters quand ils apprennent que le club a fait signer un pré-contrait à un gamin nommé Van Basten et que, faute de suivi, la tractation a fait long feu.
Il se dit en outre que les Pontello portent la poisse. fin 1981, Le Prince Antognoni est victime d’une fracture du crâne suivi d’un arrêt cardiaque, ce qui concourt à ce que son équipe laisse échapper le titre en se faisant voler par les arbitres et par la Juve. C’est ensuite De Sisti, le coach de la saison 193/84, qui, victime d’un malaise, est éloigné de ses joueurs pendant 45 jours.
Une goutte d’eau fait déborder le vase. Le Dr. Socratès, l’immense milieu de terrain brésilien, débarque en Italie mais il s’entraîne peu, il fume comme un pompier et prône "la démocratie "corinthiènne ", une autogestion de l’équipe et du jeu par les joueurs eux-mêmes. Comble de diplomatie, le fils du comte veut découdre le lys blanc de la poitrine des joueurs et changer l’hymne du club. Le tollé est immédiat.
Le gamin de Caldogno aurait pu mieux tomber, Picchi, du Corriere Fiorentino, commente le moment où Roberto arrive en clopinant à Florence ;
"La Fiorentina entrait chaque jour davantage dans la sphère Fiat-Juventus comme l’avaient démontré les arrivées de Cuccureddu, Gentile, enfin des présidents Baretti-Righetti, des managers de l’école piémontaise. "
La vérité est ailleurs. Pontello Senior, un homme à la tête d’une multinationale, avait décidé que la plaisanterie avait assez duré et qu’ll était temps de battre en retraite non sans avoir récupéré une grosse partie de sa mise.
La résistible ascension du héros
Bref retour chronologique. Lorsqu’il s’installe chez l’Amiral, l’hébergement réservé aux stagiaires via Carnsecchie, Roberto retrouve Giorgi qui l’a révélé à Vicenza mais qui est remplacé par Agroppi, un ancien du Torino décomplexé. Détesté pour son manque de tact envers Antognoni, le dieu sur le déclin, Agroppi est agressé par un groupe de supporters qui veulent lui faire la peau, ; ce qui ne l’empêche pas de mener son équipe à la quatrième place du championnat 1985/86. - Agroppi a compris que Roberto était un joueur hors du commun mais l’aligner est un risque qu’il ne se sent pas de prendre. Maigre consolation, le poussin blessé reçoit le Guerin d’Oro de meilleur espoir de Série C à Florence et en béquilles. Comme il le dit en souriant dans un entretien de 1990 : "On peut dire que ma carrière commençait bien... "
C’st un vieux de la vieille, Bersellini, dit l’Allemand, qui prend le relai smais la mayonnaise ne prend pas. Les Violets ne doivent leur maintien en Série A qu’à un coup-franc... de Baggio à Naples, sous les yeux d’Antognoni, le tireur attitré, et de Maradona, tout un symbole.
Remplacer Antognoni dans le cœur des Florentins est une chimère. Le gamin le dit et le répète à la presse qui s’enthousiasme trop à son goût. Il veut surtout pouvoir courir sans gêne ni crainte et jouer régulièrement.
Il n’est pas nécessaire d’avoir lu "L’Histoire de Florence" de Machiavel pour deviner ce qui se trame dans le dos des Pontelllo. Ayant échoué avec Passarella, Graziani et Socratès, comment le comte pouvait-il triomphé avec une recrue aux articulations de porcelaine payé des milliards de lires pour faire de la musculation dans les gymnases ? Certes, la recrue avai du talent mais ce n’est pas avec ses boucles d’oreilles et ses airs de fillette que la Viola allait dynamiter les défenses de la Juve ou de l’Inter. Certains avançant que le gamin fréquentait une bande de jeunes turbulents et qu’il traînait avec eux dans les bars.
Roby dans les bars ? Roby à la Neymar ? Tout au contraire. Il parlera des heures à se morfondre le genou enveloppé dans une bourse de glace et de sa peur d’être pris pour un profiteur qui ne mérite pas le salaire qu’on lui verse.
Le destin de Baggio est un éternel défi. Ses blessures le privent de terrain, il n’est pas prêt physiquement mais il joue profite de la moindre occasion pour marquer les esprits. Des exemples ? Pour son premier match en temps que titulaire, il sauve la Fio sous les yeux de Maradona à Naples. Il récidive la saison suivante sous le regard éberlué de Baresi, Maldini Gullit, Van Basten et compagnie : Une-deux Baggio-Ramon Diaz, but de Diaz ; slalom de Baggio qui feinte la frappe, met Galli sur les fesses et envoie des baisers dans les tribunes... "Et si le Phénomène de Caldogno était vraiment la réponse italienne à Maradona", lit-on dans la presse le lendemain.
Quand les Eagles conduisent à Bouddha
Comme la majorité des jeunes gens de son époque, Roby adore le rock et la pop, la bonne variété italienne et les rythmes latino. Au pont qu’on le verra accompagner Gianni Morandi et Zucchero Fornacciari lors d’une remise de prix au Festival du Livre de Pontremoli et qu’il invitera les Gypsy Kings à ses fêtes d’anniversaire. Soumis au questionnaire de Proust, il déclare adorer Hotel California des Eagles et Bruce Springsteen...
C’est en achetant des vinyles qu’il rencontre Maurizio Boldrini, un disquaire qui aurait été le dernier batteur du groupe "I Califfi". Roby est un mélomane passionné : "Je me lève en musique, je me couche le soir avec de la musique", fera-t-il savoir dans en répondant au Questionnaire de Proust.
À ce moment de sa carrière, au début de la Saison 1987-88, le gamin n’est pourtant pas loin de la dépression nerveuse...
"Cette année-là, il fallait que je lutte contre le fantôme de moi-même, contre le Baggio qui allait être un footballeur manqué, celui qui jetterait l’éponge. J’entrais sur le terrain et je me liquéfiais. Je mourais parce que je n’avais pas de force, pas de résistance, je n’avais rien. Car il me manquait la base, la condition vitale... "
Touché par la confidence, Boldrini, qui a reconnu la coqueluche de la Fiesole, le prend en sympathie, il lui parle du bouddhisme qu’il pratique et qui l’apaise, car lui aussi est passé par de sales moments. Roberto devrait essayer, il ne risque pas grand-chose.
Roby a été enfant de chœur à Caldogno. Il confond probablement Bouddha Gautama et Haré Krishna, avouant ne pas avoir une grosse opinion des hurluberlus en orange qu’on voyait rôder sur le Ponte Vecchio avec leurs clochettes.
Un événement peut avoir facilité la conversion de Roby au bouddhisme. Le 13 décembre 1987, il apprend le décès du président Baretti dans un accident d’avion privé. Roby est durement touché. Baretti était le père de substitution, celui qui avait parié sur sa guérison et convaincu la Fiorentina "de l’acheter deux fois". Une biographie peu fiable de Roby évoque une médaille portée par le joueur qui contiendrait un morceau de son cœur.
Roby a commencé à montrer ce qu’il sait faire mais il a du mal à gérer ses tourments. Pris dans les mailles du conflit qui oppose les Pontello et leurs ennemis, otage de la contestation des tifosi, il ne pense qu’à fuir Florence dès qu’il le peut et à rejoindre sa fiancée et sa famille à Vicenza.
Assailli par le doute (son genou, ses muscles, son dos, les rumeurs concernant le départ des Pontello), Baggio qui a 20 ans a du mal à dominer son émotivité. Un rien le fait sursauter, il craint les débordements dont il est la cause, ses admirateurs le pourchassent, il a du mal à dormir...
Suivant les conseils de son ami disquaire, Baggio commande les livres que Maurizio lui a conseillés : "Au début, chaque fois que j’allais dans cette librairie, j’avais l’impression d’entrer dans l’antichambre d’un tribunal surnaturel ".
Roby est impressionné par ce qu’il lit. Lorsqu’il apprend que le jour de la nouvelle année a une importance symbolique pour les bouddhistes, le matin du réveillon il file chez Boldrini et ie tire du lit : "Non mais tu es fou à lier ! lui fait ce dernier. Avec tous les autres moments que tu aurais pu choisir dans l’année, tu choisis juste ce jour-là ! Mais qu’est-ce que se passe dans ta maudite tête ? "
Donnez-moi un point d’appui, je soulèverai l’univers, enseignait Leonardo, "un grand n°10" selon Roby.
Le centre de prière que Boldrini fréquente se trouve au nord-ouest de la ville. Il dépend d’une association répondant au nom de Soka Gakkai, école bouddhiste fondée par Daishonin Nichiren, un moine japonais du XIIIe siècle entré en dissidence.
Quand Roby découvre que cette forme de méditation vise à la maîtrise des émotions et à la recherche de la paix intérieure, il décide de tenter sa chance : tout plutôt que le recours aux antalgiques, aux anti-inflammatoires et aux antidépresseurs.
Cette saison-là (1987/88) l’entraîneur de la Viola a pour nom Sven Göran Eriksson. Technicien de réputation internationale, il prône un jeu de zone peu usité en Italie qui privilégie un jeu défensif et le marquage individuel.
Eriksson ne compte pas sur l’astre naissant qui boite. Il propose qu’on l’expédie à Cesena, loin du stress et de l’hystérie violette. Righetti, le successeur de Baretti, refuse, il ne tient pas à provoquer une émeute dans les virages où le Phénomène est vénéré.
Tout se passe beaucoup mieux que prévu et Eriksson comprend son erreur. Il l’aligne 27 fois en championnat où il forme un duo explosif avec Diaz, un vif-argent comme lui.
Le bilan n’est pas exceptionnel mais Roberto marque contre Milan, Torino, Pise, Pescara, Ascoli... avant d’inscrire un but superbe contre la Juve à Turin, but qui transforme un jour de triomphe annoncé pour la Vielle Dame avec obligation pour elle de jouer un match de barrage contre Torino. Entre la place Santa Croce et le piazza Michelangelo, que Roby ait empoisonné la vie du rival mortel est mis à son crédit.
À cette poignée de buts qui frappent les imaginations par leur beauté, — il est "la réponse italienne à Maradona" — s'ajoutent 3 buts en 7 matchs de coupe d’Italie. C’est le moment que choisit le journaliste britannique Emmet Gates pour interviewe le technicien suédois :
"Il avait tout, une technique incroyable, la vision du jeu, la vitesse. Je me rappelle un de nos matchs à l’extérieur contre le Milan de Sacchi. On a franchi le milieu de terrain deux fois en 90 minutes et on a marqué deux fois : passe décisive de Baggio et but de Baggio ! "
Les images de la RAI confirment. On frise le récital : déviations, percées et frappes du droit et du gauche ; ovations, acclamations, explosions de fumigènes évoquant davantage la Bombonera argentine et le Monumental uruguayen que les stades de la plus sage Europe...
Baggio quitte le centre-ville pour s’installer à Sesto Fiorentino où Andreina va le rejoindre. Le travail de renforcement de son quadriceps droit préserve son genoux de la rechute, du moins l’espère t-on autour de lui.
Côté cour, Roby trouve ses marques. Couvé par Rigoletto Fantappié, le président de la Coordination des Clubs de supporters, il découvre La Pianella, un restaurant que fréquentent des chasseurs qui lui font découvrir le lac d’Osmannoro dans un cadre qui lui rappelle le nord-est de l’Italie : "Quelles parties de chasse nous faisions avec Roby et Ramon Diaz, quelles parties de rigolade avec ses deux farceurs", nous confiera Rigoletto quand nous le rencontrerons à deux pas de l’Artemio-Frannchi en mars 2003.
Le rêve azur
L’été qui précède la saison 1988/89 a vu se dérouler l’Euro 88 en Allemagne. Éliminée par une excellente équipe d’URSS, la Squadra a pourtant atteint la demi-finale dans un groupe qui comptait l’Allemagne, pays organisateur, l’Espagne et le Danemark.
La compétition, d’excellente facture, a mis en évidence le talent de l’Àrmada orange guidée par Gullit, Van Basten et consorts mais également du finaliste perdants, l’URSS de Mikhailchenko, Àleinikov et Zavarov ; Bataves et Soviétiques dont beaucoup allaient se retrouver en Série A, la NBÀ du football de l’époque.
La défaite contre l’URSS a déçu mais le moral est au beau fixe dans le Calcio dont les clubs espèrent remonter sur le toit de l’Europe comme ce fut le cas dans les années 60 avec le Milan AC et l’Inter. - Gullit, Van Basten, Mattheus, Voeller, Briegel, Elskjaer Larsen, c’est une pluie d’étoiles qui s’abat sur la Série A qui profite de l’arrivée d’une vague de mécènes venus de l’industrie, en plein boom à cette époque-là ;
Baggio n’a pas participé à l’épopée des Moins de 21 guidés par Vicini qui ont perdu en finale contre l’Espagne aux tirs au but. Contrairement à Zenga, Donadoni, Vialli ou Mancini, Baggio n’a pas encore fait ses preuves à l’international.
L’année qui s’annonce pour la Fio est particulière dans la mesure où le stadio comunale doit être restructuré pour le Mondiale de 1990. Autre changement, la Série A passe de 16 équipes à 18, une mutation historique.
Ranieri Pontello, le fils Flavio, ne rassure personne lorsqu’il évoque la possibilité de devoir : — "sacrifier des morceaux précieux pour présever le bilan."
Le monde du football ne comprend pas. La présidence vient de donner son aval pour l’acquisition du meneur de jeu brésilien Dunga, de l’avant centre vétéran de la Roma Pruzzo et de Stefano Borgonoovo, un avant-centre venu de Como dont on dit le plus grand bien. En revanche, malaise chez les supporters quand ils apprennent le départ de Ramon Diaz et de Nicola Berti à l’Inter...
Les images disponibles des matchs d’alors font leur effet. Au milieu de ces cratères aux couleurs délavées, les cavalcades de la bande de Florentins hirsutes se ruant sur le but adversaire en multipliant les dribles et les une-deux font impression. À leur tête Battistini, Di Chiara, Baggio et Borgonovo, tignasses noires et bas sur les chevilles
La Viola 1988/89 renverse ses adversaires à domicile mais se défait à l’extérieur. Qu’importe puisque le spectacle offert par la "B-2", le tandem Borgonovo (9) et Baggio (10) est enthousiasmant. 14 et 15 buts chacun en championnat, 9 en coupes, des passes décisives et des exploits techniques qui apparentent "Le Phénomène de Caldogno" au meilleur Maradona ou à Zico, Pour les observateurs, une étoile est née dont on parlera longtemps.
Depuis Florence la nouvelle de l’éclosion de l’enfant prodige se propage. Àrrivé dans une corbeille sur les rives de l’Àrno, le chérubin est un avatar de Moïse. Fantappié s’en extasie dans la presse :
"Baggio a remplacé Antognoni dans le cœur de nos supporters. Il appartient à la ville comme le campanile de Giotto. Qui veut voir Baggio doit venir ici ! Florence a la chance de voir surgir une idole quand une autre (Antognoni) touche au crépuscule. C’est un amour possessif, impétueux. Baggio ne pourra jamais quitter la Fiorentina. "
Dans Toccato da Dio, le Sette Vite di Baggio, Enzo Catania, un disciple de Pindare, évoque cette époque avec la modération qui l’a rendu célèbre :
"L’anthologie des éloges s’enrichissait continuellement. - ‘Il me rappelle Bruno Conti’ disait Ferrucio Valcareggi (...). - Gianni Brera, l’Àntoine Blondin transalpin, confirme : "J’ai eu la chance de voir Meazza et j’ai pensé à lui quand j’ai vu Baggio. Il a de l’imagination, ses pieds sont dotés d’une sensibilité exceptionnelle et à la différence de Meazza il ne souffre pas de valgisme."
On n’est pas en reste du côté du réalisateur Franco Zeffirelli qui compare Roby à "une fine tranche de prosciutto parfumé ", le poète Savianoe : "au diamant"; le boxeur Mazzinghi "à un orfèvre".
Orphée Roby vient à peine de s’extraire de l’Enfer des champions avortés qu’il doit faire face à une épidémie d’idolâtrie galopante en poursuivant sa rééducation, car il n’a pas vraiment récupéré.
Dans un pays où les exploits des footballeurs sont chantés avec autant de ferveur que l’étaient ceux d’Achille ou d’Ajax pour les Grecs ; où les Catania se prennent pour Gabriele d’Annunzio, garder son sang froid est ardu :
"Certaines pressions, à 20 ans à peine, note Andrea Aloi, du Guerin Sportivo, je voudrais bien vous voir les gérer. ".
Cette année-là la Viola enchaîne les victoires à domicile et empoisonne la vie des grands du championnat. Àrrivée 7e ex-aequo avec la Roma, la Fio n’a rien gagné mais elle a régalé ses supporters. Désignés meilleurs joueurs de l’année : Carlos Dunga, Àlberto Di Chiara et les "jumeuax du but"Baggio et Borgonovo : 29 buts en championnat et une pluie de "une-deux" sensationnels.
Ce qui doit arriver arrive et c’est un grand tournant dans la carrière de Roberto. Vingt mois avant le coup d’envoi du Mondiale qu’organise l’Italie, Vicini le convoque en équipe nationale pour jouer contre les Pays-Bas de Gullit, Van Basten et Rijkaard. Àlleluja ! La Squadra l’emporte 1 à 0 à Eindhoven : but de Vialli à la 44e minute sur une action... de Roberto Baggio.
Roberto en est là fin 1988. Il à 21 ans, il compte une cinquantaine de matchs pour une trentaine de buts au plus haut niveau et a la réputation d’être le futur Golden Boy du football italien. Augure perfide pour un panda albinos qui va traversre la planète Football sur une jambe et demie.
Le retour du mal
Àrrivé trois ans plus tôt, Roby Baggio est heureux. Andreina est venu le rejoindre, il s’est fait des amis, le bouddhisme le rassérène et son rêve de jouer une coupe du monde n’est plus un fantasme.
L’horizon du Phénomène s’assombrit le 18 juin 1989 à l’occasion du derby des Àpennins contre Bologne. Un train rempli de supporters de Bologne s’arrête à Riffredi, un quartier difficile de la capitale toscan. Ravis de l’aubaine, quatre imbéciles dont un gamin de 16 ans caillassent le convoi et introduisent un cocktail Molotoff à l’intérieur d’un wagon. Le feu se propage. Intervention des pompiers et de la police. Parmi les huit brûlés, un gamin de 14 ans, Ivan Dall’Olio, qui en sortira défiguré à vie après d’innombrables interventions au visage. Terrifié par la nouvelle au terme d’un 0 à 0 marqué par des incidents dans les virages, Baggio insiste pour rencontrer les ultras de la Fio. Certains d’entre eux sont des amis. Il veut comprendre.
Baggio quatorze ans plus tard :
"J’avais déclaré qu’on parlait beaucoup de la violence dans les stades mais qu’on en parlait mal. Gamin, je suivais le Vicenza et je fréquentais les virages. Je sais comment les choses se passent. La vérité, c’est que ce qui est arrivé entre les supporters, cette violence absurde, m’avait bouleversé. J’étais malade comme un chien mais j’ai voulu savoir comment les choses étaient arrivées. J’ai dit que le mépris ne suffisait pas et qu’on devait essayer de comprendre. Jamais je n’ai justifié de tels actes. Je disais que nous avions tous le devoir d’écouter. J’y croyais. Je hais la violence, mais je n’ai jamais supporté la bonne conscience des bien-pensants. "
Le silence aurait été d’or. Les ennemis de la Fiorentina accusent l’imprudent d’avoir des rapports ambigus avec les voyous de la Curva Fiesole et de leur trouver des excuses.
Dès que le petit Ivan peut parler, Roby, démoli, passe un long moment avec lui. Trop tard. L’idée d’un gamin milliardaire proche des hooligans scandalise les quartiers chics.
À mesure que le Phénomène éblouit les amoureux du ballon rond, toutes sortes de rumeurs courent sur son compte. Certains journalistes révèlent que Caliendo l’a fait signer au Milan AC au cas où les Pontello voudraient le vendre sans son accord. Déstabilisé par la violence de certaines attaques, le joueur se risque à une déclaration qui fait couler beaucoup d’encre :
« Ça suffit, maintenant ! Je ne tiens pas à être identifié à ce club et à ce maillot... Parce que je ne trouve pas juste de construire des mythes qui par la suite peuvent s’écrouler pour de tout autres motifs. "
Les réseaux sociaux n’existent pas 1988 mais Radio Bar et Télé Glacier avaient quelque chose à se mettre sous la dent. Comme au temps de la Révolution dei Pazzi, Florence devient une poudrière.
La controverse de Raphaël
Jeu, violence et catharsis, l’historien Àrtuso évoque le tournoi de Calcio Storico qui se déroule les 17 février dans la ville de Cosme de Médicis ;
"Le cortège multicolore est composé de 550 participants en livrée de Calcianti, la tenue des nobles à cheval, choisis parmi les descendants des familles historiques, les cavaliers en armes avec les oriflammes d’époque, ;tout cela ramène à l’atmosphère excitante, allègre et festive de la Renaissance, tout à fait comme à l’époque. "
Vous ignorez ce qu’est le Calcio Storico ? Qu’à cela ne tienne...
Le premier dictionnaire de la langue italienne établi par les honorables Àcadémiciens de la Crusca va éclairer votre lanterne.
Calcio vient du latin "calcium"qui signifie "coup de pied "mais est également le nom d’un jeu antique propre à la ville de Florence "donné à une bataille ordonnée passée des Grecs aux Latins et des Latins à nous ".
En 1529, alors que Charles Quint encercle la ville, les assiégés jouent une partie de ballon pour leur montrer qu’ils ne sont pas aux abois, en tout cas peu désireux d’interrompre une fête liée au patron de la ville saint Jean-Baptiste.
C’est pour cette raison que la population entière, nobles en tête, se dirige vers la Piazza Santa Croce et assiste à ce jeu pratiqué "avec une vessie gonflée d’air par une seringue entre deux équipes de 27 joueurs issus des plus nobles familles". Pour être bien sûr que l’assiégeant comprend qu’on ne le craint pas, les assiégés sonnent buccins et trompettes à chaque "caccia"c’est-à-dire à chaque but marqué. Agacés, les Autrichiens font tirer un boulet qui passe au-dessus de la lice sans qu’on interrompe la partie... : - Arturo poursuit : "Le résultat est inconnu, mais c’est peut-être volontairement que les chroniqueurs de l’époque évitèrent de nous fournir le score afin de mêler les vainqueurs et les vaincus dans des applaudissements qui resteront indélébiles dans la mémoire des générations futures. "
On n’a pas attendu Charles Quint pour jouer avec une balle bourrée d’air, de paille ou de son d’avoine. Quarante ans avant le siège mené par les Autrichiens, le 10 janvier 1390 exactement, les gazettes mentionnent une partie jouée sur l’Arno pris par les glaces entre le Ponte Vecchio et la Sainte-Trinité... D’autres parties sont signalées via Maffia du côté de la place du Saint-Esprit... Au point que les bons bourgeois, incommodés par la pratique de ce jeu de manants, insistent afin que "la République installe des bancs en dur", pour que les croquants ne puissent plus s pratiquer un sport qui les amenaient à bousculer les passants de leurs virils coups d’épaule et à les impliquer dans leurs mêlées ".
La vogue de ce jeu viril qu’on disait issu de l’harpastum des légionnaires romains, est si tenace que le Calcio Fiorentino sera pratiqué jusqu’en 1732 et que des parties se disputèrent au Vatican et à Lyon pour la venue d’Henri III de Pologne futur roi des Français ! C’est cette version de gala dont on retrouve les traces dans les livres d’histoire.
Avant M’bappé et Neymar, les stars du jeu ne se recrutaient pas sur le goudron des terrains de basket de la Grande Couronne mais dans les cours royales ; les Ronaldo et les Messi de l’époque ayaient pour noms Pierre de Médicis, fils de Laurent le Magnifique - Laurent de Médicis, duc d’Urbino - Cosme 1er, grand-duc de Toscane - Vincent Gonzague, duc de Mantoue - et Henri, prince de Condé ! Pour faire bonne mesure, on trouve trois papes au palmarès du ballon d’or de l’époque : Jules de Médicis, alias Clément VII - Àlexandre, futur Léon XI - et Maffeo Barberini, alias Urbain VIII ! Et puisque l’Italie est l’Italie, les Hervé Mathoux et les Olivier Ménard de l’époque rapportent qu’une attention toute particulière était apportée au décorum et que l’on portait "un soin exceptionnel à chaque vêtement, qu’il fût de parade ou de compétition de sorte que l’aspect compétitif s’unît à celui de l’apparence dans une manifestation chorégraphique pleine d’élégance et de richesse.". Àpplication esthétique pour laquelle le forgeron comme le clerc, l’artisan cordonnier comme le prêtre en office prenaient place parmi les 40 000 citoyens et forestiers que pouvaient contenir les piazza Santa Croce, dello Santo Spirito ou encore del Prato ; profitant de l’occasion pour pousser de drôles de cris comme de nos jours au Camp Nou ou au Parc des Princes
Laissons le Calcio historique pour en revenir à Baggio que certains comparent au Persée de Benvenuto Cellini, dont Vasari raconte qu’il était un "personnage orgueilleux et jouisseur, violent jusqu’au crime, haineux envers ses rivaux, parfois menteur, volontiers vantard"; qui traquait le contrat à Sienne, à Bologne, à Ferrare, à Mantoue, à Venise, ainsi qu’à Rome, où il "connut les faveurs de puissants protecteurs dont il se veut le familier ; l’opprobre et les prisons pontificales du Château Saint-Ange. ".
Certaines villes n’ont pas de passé, certaines l’ont oublié, d’autres le vivent dans un présent éternel qui imprègne leurs habitants jusqu’à l’ivresse. C’est le cas de Florence. Nulle part ailleurs Roberto Baggio aurait été baptisé "Il Putto", personnage de petite taille, angelot, prostituée ou inverti.
Florence, Venise, Gênes, Naples, Palerme, Rome bien sûr, sont des cités immémoriales. Leurs habitants revendiquent un patrimoine local mais universel. La corbeille de Moïse-Baggio n’échoue pas dans un lieu-dit. Sur place, on sait que 732 ans ont passé entre l’arrivée des Lombards venus de Hongrie et le début des travaux du Dôme de Florence dirigés par Brunelleschi.
... En ce temps-là les banquiers de la ville surveillent les évolutions du monde avec attention. Ils savent que Marco Polo est revenu d’Orient (1298), que le pape a quitté Rome (1309) ; qu’une guerre a éclaté entre la France et l’Angleterre (1337), que l’Europe est dévastée par la peste (1348), que le pape revient à Rome (1377) et qu’uu schisme déchire l’Église d’Occident (1378) ! De simples hors-d’œuvre si l’on pense que Dante achève sa "Divine Comédie"(1321), Bocaccio son "Decaméron"(1349) et Pétrarque ses "Triomphes"(1352). Un siècle plus tard Gutenberg mettra au point l’imprimerie (1445) et la diffusion de la langue vulgaire que cette invention permettra autorisera les Toscans, les François et les Allemands à remplacer le latin dans les grimoires, tandis que Machiavel est nommé secrétaire de la République florentine et que Savonarole est brûlé en place publique (1498) !
... Pour faire bonne mesure, s’appuyant sur le témoignage de marins rencontrés autour de la Méditerranée, Cristoforo Colombo, né à Bettola di Piacenza, découvre l’Amérique (1492), Vasco de Gama ouvre la route des Indes (1497), Magellan fait le tour du monde (1519-1521) et Pizarro renverse l’Empire Inca (1531-1534). Notre sainte Mère l’Église en tremble sur ses fondements et le Pierre sur les cendres de qui elle a bâti son Église n’en mène pas large :
Autre événement commenté autour du baptistère et du Ponte Vecchio, l’annonce que les Ottomans ont soumis Constantinople (1455), qu’ils défient la République maritime de Venise et qu’ils traversent la mer Ionienne - Mamma, li Turchi ! – pouf prendre Otranto (1480), qui se trouve à 800 km de la Piazza Maggiore !
Comme il n’y a pas de limite au pire, une Réforme est menée par un Allemand nommé Luther (né un 108 février comme Roby) qu’il faudra excommunier (1520).
Pour sauver ce qui peut l’être, on fonde alors la Compagnie de Jésus (1540) et l'on instaure l’Inquisition à Rome (1542), ce qui n’empêche pas les idées de Copernic (1543), de Giordano Bruno (1584) et de Galilée (1610) de saper le pouvoir spirituel des papes.
Passons sur les guerres qui voient s’affronter les Autrichiens, les Français et les Espagnols de Naples à Turin en passant par Milan et les États pontificaux, ce bien avant la création de la Mitropa Cup et de la coupe d’Europe des villes de Foires.
À vouloir prouver que Michel-Ànge soutenait les verts et Léonard les jaunes dans les matchs de soule florentine, je prends le risque de perdre l'estime des Fan-Clubs de Baggio. Je persiste pourtant et je signe ! Dans nulle autre ville que Florence Il Putto n’aurait été assimilé à Raphaël pour sa manière de "pennellare", c’est-à-dire de dessiner le football au pinceau. Nulle part ailleurs, cinéastes, écrivains, poètes, académiciens n’auraient osé comparer un gamin en culotte courte au Persée de Cellini ou au David de Michel Ànge qui "comme chaque Florentin sait, n’est second qu’à Dante Àlighierii" (Fantappié). D’où "Il Divin Codino"en référence à la "Divina Commœdia". Mais brisons là pour ne pas irriter les Enfants de la Méthode et du Système, les Maîtres du Grand Occident de la Pureté tactique, les adorateurs de Hayek et de Lippi, grands contempteurs de l’impossible devenu possible par le génie.
Dans le football, il y a les sommeliers du beau jeu, les thuriféraires de Juan Àlberto Schiaffino, de Florian Àlbert et de Gunther Netzer ; les enfants de Gioan Brera, de Brian Glanville et d’Eduardo Galeano, les grandses plumes comme Roberto Beccantini, Gianni Mina ou Victor Sinet. De l’autre les affolés des statistiques et de F.I.F.A. PS via les réseaux sociaux.
Boccace et Chaucer ne sont plus à la mode, mais il l’était du temps de Baggio à la Fiorentina. Simple énumération...
Pour Catania Baggio a été "la ligne de partage des eaux entre les Guelfes et les Gibelins".
Émule de Vasari, ce dernier écrit au sujet de Rafaello (Sanzio ?) que "son art allie précision du dessin, harmonie des lignes, délicatesse du coloris, avec une ampleur spatiale et expressive toute nouvelle... "
Roberto Notariani renchérit dans France Football :
"Il (Baggio) mit un terme au match avec deux gestes d’un raffinement et d’une adresse technique inimitables. La frappe de l’intérieur du pied droit est d’une pureté telle et d’une précision si diabolique que le gardien parmesan finit sa course dans ses propres filets, incrédule et écœuré. "
Les tenants d’un football plus guerrier trouvent Baggio efféminé. Ils vénèrent Gigi "Grondement du Tonnerre"Riva et Bobo Vieri, car "si Baggio était Raphaël et Del Piero Pinturicchio, persifle Agnelli, alors Vieri est Michel Ànge, le sculpteur qui révolutionna la peinture. "
Entre Raphaël et Michel Ange, un dramaturge canarde une synthèse ;
"Ma Fiorentina comme ma ville ! L’amour dans la raison, l’engagement tendu vers une liberté de pensée et de critique dans l’absolu respect des autres, et avec la capacité entière de dégager des faits objectifs ! Parce que l’absolu n’est pas plus aveugle que le Bien ou l’Àmour ! On doit vaincre, mieux encore, être premier. Mais on peut aussi perdre pourvu que la reddition soit honorable. Il ne s’agit pas de pur orgueil, il s’agit d’honnêteté d’intention ! "
Baggio lui donne raison dans La Nazione.:
"Les gens de Florence ont été extraordinaires avec moi, Ils m’ont aimé tout de suite par-delà ma valeur réelle. Ils m’ont adopté, chouchouté, attendu. Les Florentins sont des gens spéciaux. Je sentais l’affection des enfants, des adultes, des anciens, de tous. C’est une chose que je ne pourrai jamais oublier. ".
Roby ! Les Butors du Café des Sports peuvent ricaner, si Michel Ànge et Cellini t’avaient vu "dribler toute la Tchécoslovaquie à l’Olimpico di Roma (Benigni)", ils t’auraient pris pour modèle et la doublette David-Persée porterait un catogan.
En chair et en noces
À Florence le football est culture.
Avez-vous entendu parler du syndrome de Stendhal ?
"La beauté ravit. Aveugle. Extasie. Le coup de foudre est de la même veine (avec le danger d’être incinéré). Le langage courant essaie de traduire de manière humaine l’expérience de l’ineffable (ce qu’on ne peut pas dire) et du sublime (ce qui est au-dessus de nous). Quand on va plus loin, il y a le langage technique - dans ce cas celui de la médecine et de la psychiatrie - qui tend à proposer une évaluation pour les expériences qui sont en dehors de l’ordinaire (du normal) et la traduit dans un cadre pathologique : le syndrome de Stendhal en l’occurence, la perte temporaire de soi causée par une émotion esthétique. Je ne sais pas si en vérité ce syndrome existe (...) C’est pourtant une expérience que nous avons tous plus ou moins éprouvée : l’émotion intense, bouleversante, à faire venir la chair de poule, devant un tableau, une mélodie, une poésie, un visage, une âme. En face de la beauté. Fait subjectif, certes. Mais quand la même émotion frappe maintes personnes, cela signifie quelque chose d’objectif, d’universel. "– Graziella Magherini.
L’expérience et le malaise sont ramenés au voyage de Stendhal à Rome, Florence et Naples en 1818. Dans ses carnets, l’auteur de La Chartreuse de Parme et de Le Rouge et le Noir (rien à avoir avec Milan À.C. ou l’O.G.C. Nice) parle de sa visite à la basilique Santa Croce et de la crise qui s’empare de lui "l’obligeant à sortir sur la place pour se remettre de l’attraction vertigineuse que produit tant d’histoire accumulée et de souvenirs ciselés dans la pierre séculaire de la basilique et de la ville ".
On doit cette découverte à une clinicienne de l’Àrcispedale di Santa Maria Nuova, Graziella Magherini qui, habituée à secourir les touristes victimes de ce type de malaise, lu donnera lr nom de "syndrome de Stendhal"...
Le syndrome de Baggio serait-il de la même famille, c’est-à-dire "une maladie du désir individuel ou hallucination de groupe"?
Il y aura des sceptiques, Messi a rendu fous de joie les socios blaugrana, Ronaldo ceux du Real ; chaque club ayant ses héros et son inaccessible étoile. Mbappé électrise les banlieusards parisiens. Peut-on pour autant dire que Michel Platini, Lothar Matthaüs et même Johann Cruyff, ont déclenché des phénomènes psy de cette ampleur de leur temps. Alors pourquoi ce Baggio dont vous n’aviez peut-être jamais entendu parler ?
Le mot "coup de de foudre" est approprié. C’est Cupidon qui frappe les Florentins en plein cœur avant de le leur déchirer. Le malaise décrit par Graziella Magherini convient en effet à l’amour que la ville des Médicis éprouve pour son poussin boiteux. Battements du cœur qui s’accélèrent, bouffées de chaleur, pertes de l’équilibre : la simple apparition de Roby dans les couloirs d’un hôtel ou chez un marchand de journaux déclenche des réactions hormonales, un phénomène à mettre en parallèle avec ce qui s’est passé avec Elvis Presley et les Beatles. Un exemple ?
Quel autre joueur a vu arriver des centaines de gamins de son âge le jour de son mariage au lendemain d’une victoire en play-off contre la Roma ?
Il n’y a pas de vie des saints sans images pieuses, pas de légende sans épisodes ni rebondissements. Or la romance qui lie Roby et Andreina tient du roman photo. Àction...
On est le 24 juillet 1982. En face de l’atelier de Floridno, surnommé l’Inventeur, il y a une pompe à essence. Après avoir éliminé l’Argentine et le Brésil, l’Italie de Paolo Rossi écarte la Pologne et triomphe de l’Allemagne en finale, devenant championne du monde pour la troisième fois de l’histoire.
Ce soir-là Roby a 15 ans passé, lui, ses frères et ss copains sont ivres de joie, ils tournent et ils virent dans Caldogno sur leur Vespa. Comme un bonheur n’arrive jamais seul, Roby apprend qu’il est convoqué à un stage d’avant-saison avec les professionnels. Son sac est prêt mais comme tous les ados appelés à quitter le cocon familial, il s’inquiète et il doute.
C’est le moment que choisit une beauté pour passer en mobylette. Elle est dans le même collège que lui et leurs familles se connaissent. Roby l’arrêterait bien mais il n’en a pas le courage : "Je me serais maudit "avouera-t-il, pour le Guerin Sportivo. Comme elle repasse, Roberto tente le tout pour le tout et la siffle. Elle met pied à terre. Roby traverse la rue et fait le malin. Elle le trouve un peu idiot mais mignon, elle lui sourit. On se les imagine. La lumière rougeoyante d’un soir d’été, les yeux vert-et-or de Roby, le sourire craquant d’Andreina, une pluie d’eau de rose et de papillons de tous les couleurs avec en fond sonore un tube italien façon bonbon fondant...
Une légende revue et corrigée pour Enfance de star ?
Un extrait de la bibliothèque rose ?
Pas du tout, Le monde selon Baggio, ce sont des enluminures à la feuille d’or sur le parchemin d’un grimoire, un album photo datant de sa première communion avec ça et là des pâtés d’encre et des tâches : "Montre-moi ta bague, aurait lancé Roberto à Andreina, elle est jolie. « Roberto vingt ans plus tard. : "Quand elle est partie, je lui ai chipé l’alliance qu’elle tenait à la main et je l’ai glissée dans la chaîne que je portais autour du cou. Elle y tenait, c’est une bague que lui avait offerte sa grand-mère. Je lui ai dit : Je pars en stage mais je serai de retour dans trois semaines, je prends ta bague, comme ça tu seras obligée de penser à moi. "
— Ensuite ? demande Mattesini, l’éditeur de son auto-bio.
"Je suis allé en stage et je me suis rendu compte que j’étais foudroyé, raide dingue d’amour. J’étais vraiment cuit, je ne faisais que penser à elle. Quand je suis rentré j’ai découvert que c’était pareil pour elle. Nous nous sommes fiancés le 16 août de la même année (1982) ! "
Roby se blesse et Andreina veut le rejoindre à Florence. Il a besoin d’elle, mais en ce temps-là, en Italie, une jeune fille ne fait pas ce qu’elle veut. Andreina va le voir quand elle peut. La vie en commun ce sera pour plus tard.
De fait les jeunes gens s’installent à proximité de l’aéroport international de Florence ; ils sont taillés dans la même étoffe, mêmes proportions, même énergie, même aura solaire et tant pis pour les soupirantes de Roby : il n’est ni Costacurta ni Bobo Vieri.
Fin juin 1989. Après le match de barrage contre la Roma à Perugia que la Fiorentina remporte se qualifiant pour une coupe d’Europe, le Gatsby du Calcio file à Caldogno où aura lieu son mariage. Mais au lieu de patienter chez Matilde, il passe la nuit à boire du Pro Secco et pousse la sérénade sous le balcon de sa promise, empêchant tout le quartier de dormir.
"Ce fut une pagaille dont tu n’as pas idée, je suis allé au lit à 7 heures du matin. Je devais me marier trois heures plus tard. J’étais fracassé. À la moitié du repas j’avais les yeux qui tombaient. "
Un futur directeur de La Gazzetta, s’en souvient douze ans plus tard :
"Le clocher au milieu du pays. L’église où il épousa Andreina il y a déjà un bail ; ce jour-là, il y avait un groupe de supporters de la Fiorentina derrière une banderole avec des vœux - un télégramme n’aurait pas fait l’affaire ! - déroulée devant le parvis de l’égilise et pendant que ses vieux copains lançaient des brassées de riz, les tifosi viola entonnaient des chœurs. Il y avait le boulanger, le marchand de journaux, le boucher, braves gens tourmentés par nous les journalistes, à la recherche de Roberto — Pardon, vous ne sauriez pas où il habite ? "
Suite à une fête donnée pour fêter son Ballon d’Or en 1994, l’Américain Farber confirme ce côté Piccolo Àntico Paese, un roman de Fogazzaro, un écrivain du cru.
"Baggio est félicité par son premier entraîneur, par son épouse très enceinte, et par d’autres membres de la famille. Il y a beaucoup de baisers et de gros bisous sur les deux joues. On a droit aux témoignages de sa maman ("Depuis l’âge de deux ans, il a dormi avec son ballon") ; de son prof de maths, le Pr Àldighieri ("Il est le meilleur étudiant que j’ai eu en éducation physique. ") ; enfin du curé responsable du catéchisme, Don Belindo : "Le seul défaut qu’il a, c’est peut-être de s’être éloigné de notre religion."
La presse à sensation essaie de mettre de l’huile sur le feu :
— N’est-ce pas un peu tôt pour vous marier ? Comment vont réagir vos admiratrices ?
Réponse du Prince Charmant :
"Tout cela c’est du folklore. Les compliments sur mon aspect physique m’ont toujours fait sourire. Je ne me suis jamais senti un sex-symbol. Pas plus que je n’ai trouvé difficile de résister à la tentation. Quand tu aimes une femme, cette femme existe avant tout. J’aime Andreina. Dans la vie, il peut se passer beaucoup de choses, peut-être nous quitterons-nous un jour. Mais, aujourd’hui, c’est la dernière chose que je voudrais. "
"De toute manière, ajoute Andreina, nous nous connaissons depuis si longtemps que nous arrivons à donner aux choses leur juste poids et à garder l’équilibre. Et puis... J’ai toujours aimé l’homme Roberto, même quand il n’avait pas la lumière des projecteurs sur lui. Et cet homme il est le même aujourd’hui qu’alors. "
Quand le champion et sa princesse chantent le même air à l’unisson et dans les temps, il ne reste à la noce qu’à reprendre antiennes et paillardes en chœur. Que peut-on faire lorsque Persée, naguère Guillaume-Tell, devient Lancelot du Lac pour toute une nation ?
L’Italie des cités et des couleurs
En Italie l’unité est un concept qui naît de la somme des exceptions et de leur impossibilité à exister ensemble.
L’unité en Italie est une ombre portée, une valeur fantôme.
Au sens de la perspective une ligne de fuite.
Trouver le maître étalon qui permettrait d’évaluer les mérites de Venise, de Milan, de Gènes, de Turin, de Bologne, de Florence, de Rome, de Naples, d’Àgrigente, de Cagliari ou de Trieste est une équation à "x"inconnues et à "n"dimensions.
Partout en Italie les lumières sont uniques.
Les lumières puisque les objets d’art y sont si nombreux que les rayons du soleil doivent en faire sept fois le tour pour se plier à leurs exigences muettes.
Vert-Blanc-Rouge ? Vous voyez mal !
Le vert est olive, le blanc écru et le rouge amarante.
Observer les étoffes dans les échoppes du centre de Ravenne ou de Viterbe : d’où sortent ces verts d’un émeraude laiteux, ces carmins au substrat de noix ? Et comment se fait-il que les violets soient pourpres et les orangés de Parme, les terres de Sienne et les façades turquoise et même pétrole ?
En Italie, il y a le droit de cité et le droit de centaines de cités.
Des cités-États qui résistent à l’Italie et à l’Europe sans occulter l’Europe et l’Italie.
Car Pise, Sienne, Livourne et Lucques sont elles-mêmes avant d’être toscanes, toscanes avant d’être italiennes et toutes détestent Florence davantage que Berlin ou que Vienne.
En Italie les couleurs sont innombrables et cela est dû aux Cités-États. Partout dans le monde, les puissants s’attribuent les couleurs dites premières. Les rois aiment le blanc, les purs le bleu, les guerriers le rouge, les mystiques le jaune, les cardinaux le violet, les moines le noir ou le marron...
Avec le temps, l’heure des mélanges survient qui aboutit à l’apparition de nuances destinées à se distinguer les uns des autres. Dans la catégorie des bleus, on a vu apparaître le cyan adopté à Marseille ou à Naples, le céleste uruguayen, le bleu noir des Écossais, le bleu de France ou l’Azur de Piémont-Savoie.
Des couleurs mais également des rayures.
Curieux, cet amour italien pour les rayures verticales.
En Grande-Bretagne, Liverpool, ce sont les Reds, Manchester United les Red Devils, Chelsea, Birgmingham et Everton des Blues...
En Angleterre, Newcastle, Sheffield et Sunderland, les parents pauvres du nord-est, ont été contraints aux rayures comme les chats de gouttière. En Espagne, comme pour confirmer cette tendance à la majesté, la puissance du Real Madrid est immaculée, même si les Madridistes se voient en meringué.
En Italie tout est double, il y a deux équipes à Turin, deux équipes à Rome, deux équipes à Milan, deux équipes à Gènes et deux équipes à Vérone. Là où il n’y a pas deux équipes par ville, il y a deux équipes par région et Bari déteste Lecce, Bologne Parme et Sassuolo, Plaisance Crémone et Brescia Bergame. Si l’on ajoute que Milan ne reconnaît pas à Rome le droit d’être la capitale et qu’en Vénétie : Udine, Trieste, Venise, Trévise, Padoue, Vicence et Vérone se disputent la suprématie, on comprend le recours au design ; au royaume du multiple et de l’indéchiffrable, les bleux-cerclés de la Sampdoria, fruit d’une fusion tardive, ultra-domine les rouge-et-bleu bicolores du Genoa.
L’exemple le plus connu est celui des Milanaises.
Créé par un groupe d’industriels anglais, le Milan Cricket and Football naît en 1889. Un des fondateurs écrit qu’au moment de choisir les couleurs de l’association un associé a désigné la fenêtre du restaurant et montré la fumée qui s’élevait des cheminées des usines au crépuscule. Il propose le rouge et le noir pour symboliser le dynamisme que les Ànglo-Saxons importent en Lombardie.
Furieux de ne pas être acceptés dans ce British Only, un quarteron de dissidents fondent "l’Internazionale"qui sera ouvert aux non-britanniques, c’est-à-diree à deux Allemands. L’on décide aussitôt de remplacer le rouge par le bleu azur. Ainsi naît le premier dualisme du Calcio moderne, celui des ‘rossoneri’ du Milan AC et des ‘nerazzuri’ de l’Inter, deux clubs qui ont dominé l’Europe et le Monde dans un passé pas si lointain.
Pulvérisée en cités jalouses les unes des autres, l’Italie l’est aussi intra muros. Réplique de la haine des Capulet pour les Montaigüs, l’ex-Milaniste qui signe à l’Inter est voué aux gémonies, le Romaniste transféré à la Lazio est maudit jusqu’à la énième génération. Et lorsque la Sampdoria de Gènes perd une finale de coupe d’Europe contre Barcelone en 1992. Les supporters du Genoa, le plus vieux club de la Botte, font la nouba jusqu’à l’aube.
Ces dualismes vont au-delà du folklore et de l’anecdote. Lors des grands derbys des années 60, l’Inter et le Milan avaient deux n° 10 exceptionnels : Mazzola, le fils d’un joueur du Torino mort dans la catastrophe aérienne de Superga, et Rivera, le Golden Boy qui remporta le Ballon d’Or en 1969. Dans n’importe quel pays du monde, Mazzola et Rivera qui avaient des caractéristiques différentes, auraient joué ensemble en équipe nationale. Mais casuistique et haine entre supporters aidant, on les dressa l’un contre l’autre, le premier étant supposément réaliste et viril quand le second aurait été génial mais fragile et arrogant. Distinction qui, dit-on, se retrouve chez les supporters noir-et-azur (hargneux) et les rouge-et-noir (portés sur l’esthétique) : ce que contredisent les études des sociologues du foot, le Milaniste étant d’extraction plus populaire que l’Intériste.
Où se situe le Roberto dans ce labyrinthe chromatique ?
"À la maison, tout le monde était intériste. Pour ne pas mettre mes frères en colère, je faisais comme tout le monde. En vérité, j’étais surtout amoureux du foot et je dévorais tout ce que je pouvais voir de beau. "
"J’étais l’Intériste le plus modéré, je veux dire, le moins enragé. "
"Finalement, écrit Beccantini dans La Stampa, c’est en azur qu’il (Baggio) a laissé une marque indélébile. "
On vous le disait : rouge-et-blanc (Vicenza), violet (Fiorentina), blanc-et-noir (la Juve), rouge-et-noir (le Milan), rouge-et-bleu (Bologna), noir et azur (l’Inter) et bleu à chevron blanc (Brescia), la sarabande des maillots de Baggio finit par produire l’azur parfait qui fait vibrer la Botte de Trieste à Pantelleria.
Sept maillots en 18 ans ce n’est pas mal. Cela aurait pu être pire si l’on tient compte des transferts masqués.
Courtisé par les bleu-cerclé de la Sampdoria et par les grenats du Torino, on veut expédier Roby à Cesena (Fiorentina -1987), à Parme (Milan AC -1997), à Naples, à Salerne à Reggio-Calabria et à Udine (Inter - 2000).
Pour ne pas évoquer les appels du pied de l’O.M, du Real Madrid, du CF Barcelone, de La Corogne, de Manchester, d’Àrsenal, de Derby County, d’Ànderlecht, des États-Unis et du Japon.
Destinations lunaires qui reviendront chaque fois que les journaux voudront gonfler leurs ventes et conquérir le marché des terrasses et des trattorias aux alentours de ferragosto, le 15 août sacré des Italiens.
Du grand art à Florence
Juillet 1989. Le masque de cuir porté par le gamin défiguré par un cocktail Molotoff s’efface lentement des mémoires. Roby vient de passer des vacances en famille, peut-être à Grado, puis sur la Versilia où il a continué le travail de renforcement de son genou. Sept cm de déficit sur une partie de la jambe et six autres cm de tour de cuisse, ce n’est pas un handicap qui se comble en un rien de temps, plutôt une condamnation à se rééduquer toute sa vie. Le Pr. Bousquet ne lui a-t-il pas promis que son genou était garanti dix ans mais qu’au-delà...
La saison qui débute est-celle qui conduit au Mondiale 90. Les questions fusent :
— Combien de buts, cette année ? 20, 25 ? Et cette coupe du Monde, Vicini va te prendre ou non ? — Tu as vu, les journaux disent que tu vas succéder à Platini à la Juve. : Roby sourit et mal à l’aise s’éloigne.
Baggio sait que les mois qui viennent seront décisifs. Il doit briller avec la Viola, gagner sa place en équipe nationale et surtout ne pas se blesser :
"Le plus beau dribble de ma vie, confiera-t-il plus tard, c’est celui que j’ai réussi contre la commisération, le mal et la douleur. "
S’il regarde derrière lui, Baggio se dit qu’il est à la Fiorentina depuis juin 1985 et qu’il n’a marqué que 22 buts en 4 championnats (0/1/6/15) et 14 en coupe, soit 36 buts en quatre saisons amputées par les blessures à la moyenne de 9 buts par an, ce qui fait cher le but quand on a couté une demi-douzaine de milliards de lires à son club, faites le calcul...
En équipe nationale, ses statistiques sont loin d’être exceptionnelles avec 3 matchs amicaux contre la Hollande (1-0), la Roumanie (0-1) et l’Uruguay (1-1) pour un seul but.
De l’avis du président Righetti, Baggio est en meilleur santé, il vit maritalement et la pratique du bouddhisme l’a rasséréné.
Florence adore son Phénomène mais la Viola navigue en eau trouble depuis qu’Eriksson est parti entraîner le Benfica de Lisbonne. On assiste au retour de Giorgi, le coach qui l’a découvert à Vicenza.
Rien n’est simple cette année-là. L’équipe joue à Pise et à Lucques ses matchs à domicile pour cause de restructuration du Comunale pour la coupe du monde. On compte sur le prodige à bouclettes pour mener la Fio au titre mais Pontello n’a rassuré personne en laissant partir Borgonovo au Milan et Pruzzo à la retraite.
Pour comprendre la stratégie de la présidence, un retour en arrière.
Lorsqu’il devient président, Flavio Pontello déclare que la va mettre fin à la suprématie de Milan et de Turin et s’imposer au plan européen. Il a l’air d’y croire mais, en dépit de la venue de très grands joueurs, il empile les places d’honneur et passe le témoin à son fils Ranieri.
À partir de 1986, le club vend autant qu’il achète et on peut lire dan la presse financière que la holding de Pontello a engagé des partenariats d’affaires avec le Milan de Berlusconi et la Juve de l’Avocat Agnelli.
"Les Pontello, écrit Viglino dans un Guerin Sportivo de mai 1990, ne dirigent plus le club en direct depuis quatre ans alors qu’ils sont au pouvoir depuis huit. Ils reviennent au pouvoir pour l’acte final et rendre lucrative la cession du club au producteur de cinéma Cecchi-Gori. Une équipe de Série A de bonne tradition, avec un stade de bonne capacité, un bon parc de joueurs, et une bonne organisation du secteur jeunes, ça ne coûte pas mais ça rapporte. "
Le journalisste économique ajoute : "Quand ces pauvres présidents utilisent le mot ‘sacrifices’, bouchez-vous les oreilles ! Dans le cas de la Fiorentina les Pontello ont pu faire tout ce qu’ils voulaient à Florence et dans l’Italie entière au niveau des appels d’offre, parce qu’ils étaient la Fiorentina. "
Dans une Domenica Spotriva (RAI 2) de septembre 1989, Biscardi, un agité notoire, y va de sa bombe : "Baggio a signé à la Juve ! "
Quand on lui rapporte la nouvelle, Roby tombe de haut. C’est dans un dossier de sept-pages réalisé par Carlo F. Chiesa pour le Guerin qu’il expose sa position :
"J’ai confirmé ma foi en la Viola mais j’ai posé une condition : que la société bâtisse une grande équipe. Le comte m’a donné d’amples garanties. Je peux même dire que dans le pré-accord de confirmation, tout cela est inclus dans une clause. J’aime Florence, la ville qui m’a permis de redevenir moi-même, mais je veux atteindre des sommets et conquérir une place en équipe nationale. Par-dessus tout, je veux gagner et ne pas suivre l’exemple de certains joueurs du passé qui ont mis un trait sur leur palmarès personnel parce qu’ils étaient contraints de jouer dans des équipes sans ambition. Non, je ne suis pas présomptueux. Je crois que le public de Florence, après tant de promesses dans le vide, mérite quelques satisfactions concrètes."
L’allusion à Antognoni est patente. Les analystes se crêpent le chignon autour du contrat de Baggio qui à sa demande à été renouvelé jusqu’en 1991. D’autres sources affirment que Roby a signé pour le Milan, pas pour la Juve.
Àcheté 2,7 milliards en 1985, la valeur marchande du joueur est alors évaluée de 15 à 18 milliards de lires et les offres affluent laissant augurer une plus-value conséquente à Pontello quand ll s’agira de le vendre le club à un homme assez fou pour parier de telles sommes sur un poulain boiteux et un effectif capricieux.
Info ou intox, un vent de suspicion souffle dans les vicoli et sur les piazze qui va transfrmer les flots paresseux de l’Àrno en torrents de montagne. C’est donné pour certain, Pontello abandonne le Calcio ; si ce n’était pas le cas, comment expliquer les départs du gardien Giovanni Galli et de l’espoir Massaro (Milan AC), de Passarella, Diaz et Nicola Berti (Inter Milan), ajoutés à ceux de Borgonovo (Milan AC) et de la légende vivante Àntognon à Lausnne
Les pro-Pontello contre-attaquent, Jamais personne n’a investi autant de lire et d’énergie dans un club de football, Ranieri Pontello n’avait-il pas fait venir le Tchèque Kubik et Derticya, l’Argentin considéré comme le nouveau Batistuta, auxquels se sont ajoutés de bons professionnels comme Iacchini, Stefano Pioli, Buso, Nappi,
La Viola entame les matchs aller par deux nuls à Bari et contre Gênes. Elle est dominée par la Juve mais bat la Lazio à Florence. La suite est faite de hauts et de bas, la Viola tombe contre le Naples de Maradona, va chercher un nul à Milan, perd contre l’Udinese et s’effondre à Lecce. Bilan de la séquence au soir du 8 octobre : la Fiorentina n’a marqué 7 buts pour 11 encaissés et compte 8 points de retard sur Naples, le leader, et 2 petits points d’avance sur le dernier classé. Même si Roby a marqué 4 buts et n’est devancé au classement des buteurs que par Van Basten, il s’entend plutôt bien avec Buso qui a remplacé Borgonovo, mais les virages grondent et des incidents éclatent.
C’est dans une ambiance tendue que la nouvelle tombe La Juve va acheter Baggio pour la modique somme de 17 milliards, affaire conclue entre Pontello et Luca de Montezemolo, l’homme d’Agnelli, le patron de la Fiat et des bianconeri.
À la reprise du championnat, la Fio bat la Sampdoria de Vialli et Mancini, puis la Cremonese, Baggio inscrire 4 buts en 4 matchs et réalise un doublé avec l’Italie contre la Bulgarie. À son retour, on veut savoir : il ir au Milan ou à la Juve ?
Les choses se gâtent, une délégation de supporters vient frapper à la porte de Baggio pour lui demander de quoi il en retourne. Tout le monde sait où Andreina et lui habitent, ils ne se sentent plus en sécurité. On imagine la réaction d’Andreina qui est enceinte de leur premier enfant.
Il le dit, le jure et le redit ; il n’a rien signé et il n’est au courant de rien. Il réaffirme son intention de rester à Florence "si le club est ambitieux".
Florence est la capitale des conspirations. Roby marque, enchante et inspire l’équipe qui élimine l’Àtlético de Madrid, le FC Sochaux, l’À.J. Auxerre, le Dynamo de Kiev et aide ses partenaires à parvenir en finale de la coupe de l’U.E.F.A. contre... la Juve. Il s’adresse aux supporters au micro d’une radio privée : "Je reste à Florence ! Qu’est-ce qu’il faut que je fasse, que je l’écrive sur les murs ? "
Le ton monte. Roby, 23 ans, exige que les Pontello disent la vérité et ne rejettent pas la honte sur lui. Pontello Père, qui compte sur l’argent du transfert avant de vendre le club au producteur de cinéma Cecchi-Gori, lui répond par voie de presse : "Je l’ai dit le premier jour, ce Baggio sera la ruine du club ! "
L’affaire se complique en sous-main. Agnelli, qui se mord les doigts d’avoir laissé Boniperti acheter Zavarov et Rui Barros, mandate Montezemolo pour qu’il passe un accord entre le club de Piazza Crimea (la Juve) et celui de la Piazza Savonarola. Avec la bénédiction de Berlusconi qui renonce au pré-accord qu’il a fait signer à Caliendo quelques mois plus tôt.
Loin de soupçonner que son club a torpillé le rêve d’un tandemVan Basten-Baggio, Roby poursuit son festival en championnat et en équipe nationale. Il joue contre le Brésil, l’Àlgérie, l’Angleterre et la Hollande, multipliant les actons de grande clase et ajoutant 3 buts à son compteur avec la Squadra.
Le moment est mal choisi pout jouer les primadonnas mais Baggio à la Juve, c’est un crachat à la face de Florence. Gabriel Moralès, le maire, Zefirelli, Benigni. Saviane protestent : Baggio est comme le David, il doit rester à Florence !
Baggio : "Tout le monde disait que j’allais partir, que Pontello s’était mis d’accord avec Agnelli. Moi je ne savais qu’une chose, je voulais rester ! C’est pour ça que j’avais fait prolonger mon contrat jusqu’en 1991. J’aimais tellement cette ville qu’Andreina et moi avions acheté une maison et qu’on était en train de l’aménager. "
Tout le monde avait intérêt à ce qu’il soit vendu : - Les Pontello, qui voulaient rentrer dans le giron de la Fiat. Agnelli qui était las de voir le Milan truster les victoires. Et Caliendo, qui expliquait qu’il voulait le bonheur de son joueur en l’exfiltrant d’un endroit "où on le payait mal et où l’on ne gagnait jamais rien... "
Déclaration au Guerin : "Roberto en a assez de cette histoire qui se traîne depuis six mois (...). Il faut tenir en considération qu’il y a d’un côté une personne comme Agnelli qui démontre qu’il adore les grands joueurs comme lui. De l’autre un président qui n’a probablement pas la possibilité de résister à certaines offres (...)"
"Il s’est dit plein de choses sur Baggio à la Juve et il en est sorti un peu de vérité. Les seules certitudes dont je dispose sont que Roberto n’a pas signé pour la Juve et qu’il est lié à la Fiorentina jusqu’en 1991. Qui va faire une bonne affaire ? J’espère que ce sera Baggio."
Moggi, alors manager du Naples de Maradona, y va de son indiscrétion...
"Si l’on se réfère à un accord entre entre la Fiorentina et la Juve, l’affaire est faite. Mais si on parle de sa conclusion, il manque la signature du joueur. En toute sincérité (sic), je crois que Baggio finira par aller à Turin. "
Roberto a peur de la réaction des supporters :
"Tout avait été décidé sans que je sois au courant. Derrière tout ça il y avait les intérêts personnels des agents et des directeurs sportifs. "
Quand on lui demandera de préciser onze ans après les faits, il dira :
"Caliendo était mon conseil, son rôle a forcément été fondamental. Ça n’est pas par hasard qu’il n’a plus été mon agent officiel à partir de 1991. Jusqu’en 1996, j’ai préféré gérer mes intérêts moi-même plutôt que de les confier à des gens en qui je n’avais plus entièrement confiance. "
Après les fêtes, la cocotte-minute toscane entre en ébullition ce qui joue sur les performances de la Fio qui s’enfonce au classement. Nouvelle poussée de fièvre quand Sven Göran Ericksso, parti à Lisbonne, déclare que la somme de 17 milliards circulait en coulisse dès l’hiver 89...
C’est dans ce contexte que se poursuit la saison 1989/90. Le 18 février 1990, jour anniversaire de Roby, la Fiorentina bat Lecce 3 à 1 : but de Nappi, Baggio (s.p.) et Ferri contre-son-camp. Ce soir-là, la Fiorentina est 11e à 17 points du laader, avec 3 points d’avance sur le premier relégable. La qualification pour les quarts de finale de la coupe de l’U.E.F.A. ne suffit pas à rassurer les supporters qui ruent dans les brancards quand leurs chouchous se font corriger par la Sampdoria, avant de partager les points contre Crémone et de perdre contre Bologne, puis contre Ascoli.
Le 25 mars 1990 un nul à domicile contre Cesena coûte sa place à Giorgi. Sur le point de se qualifier pour une finale européenne contre le Werder de Brème, la Viola est à 21 points du leader Milan et à 2 doigts de la relégation, au coude à coude avec Cesena, la Cremonese et Udine.
Le navire amiral de la place Savonarole n’est pas loin de chavirer lorsque le club fait appel à Ciccio Graziani, l’ancien avant-centre de la Squadra. Ciccio n’a jamais entraîné à ce niveau, mais il a la niaque, on se mettra aux ordres.
Les débuts de Graziani sont encourageants, l’équipe obtient le nul à Rome contre la Roma et bat Vérone 3 à 0, doublé de Baggio. La défaite 2 à 0 contre l’Inter de Lothar Mattheus passe mal mais les Violets sauvent leur saison en battant l’Atalanta 4 à 1 : buts de Buso, Di Chiara, Prendelli c-s-c et naturellement Baggio
Fin mai le bilan de la saison est misérable : une douzième place ex-aequo et une élimination précoce en Coupe. Baggio ? Il a tiré son épingle du jeu, il s’est classé 2e buteur de Série A avec 17 buts, derrière Van Basten, 19 buts, mais devant Maradona, 16 buts.
Il y a heureusement eu la coupe de l’U.E.F.A. qui a vu la Fio de Baggio, Dunga et Nappi arriver en finale après avoir écarté le Werder de Brème au terme de deux matchs à couteaux tirés : 1 à 1 en Allemagne - 0 à 0 en Italie.
Le problème c’est que c’est la Juve, que la Viola va devoir affronter en matchs aller-retour. Or on sait à quel point Florence hait la Vieille Dame, qu’elle accuse de lui avoir volé le titre 8 ans plus tôt et surtout de vouloir leur voler son enfant chéri. Les Pontello sont dans leurs petits souliers. Que se passera-t-il si Baggio, promis aux Turinois sans le savoir, les prive de sa deuxième coupe de l’U.E.F.A. ; s’il est porté en triomphe sous le nez de ses futurs propriétaires ?
La décision de l’U.E.F.A. fait scandale à Florence. L’aller aura lieu à Turin, le retour sur le terrain d’Àvellino, un fief de la Juve dans le sud du pays. L’U.E.F.A. explique que ce choix est la conséquence des désordres que les supporters florentins ont causé lors des tours précédents.
Le contentieux est énorme entre les violets et les blanc-et-noir. C’est l’argent de la Fiat qui manipule les instances et conditionne les arbitres. Les preuves sont innombrables. Demandez à l’Inter, au Milan, au Torino, à la Roma...
Davantage qe la finale de l’U.E.F.A. il y a "l’Affaire Baggio", Un journaliste le cuisine l’avant-veillle du match :
"Pontello dit que vous voulez toujours plus d’argent et que vous voulez ruiner le club... "
Baggio : "Il n’a pas honte, il devrait avoir le nez qui lui pousse comme Pinocchio... "
Un autre journaliste : "Vous avez vu l’autre jour, les supporters chantaient : — Qui ne saute pas est avec Pontello... Pas de problème : je saute avec eux... "
Àffolés par la tournure que prennent les événements, les Pontello allument un contre-feu en accannt leur star de jouer double jeu et de vouloir partir. Version démentie par les fouineurs au fait des tractations entre la Fio, la Juve et Caliendo,
La demi-finale aller se déroule au stade Vittorio-Pozzo de Turin, L’air des tribunes est saturé de fumigènes sur fond de lazzis et de vociférations pro ou anti Baggio.
Les images repiquées sur Youtube sont impressionnantes. L’atmosphère est explosive, sud-américaine. La Juve marque par Galià qui surprend l’arrière-garde florentine sur un centre de Schillaci. La Fio se rue à l’attaque et égalise par Buso sur un centre au cordeau de Di Chiara. Roby est nerveux. Il échoue à bout portant et manque un contre un contre Tacconi.
Le match est haché, les chocs sont violents, l’arbitre espagnol a du mal à tenir les joueurs. Un défenseur de la Fio est poussé dans le dos dans les 6 mètres, le ballon ricoche au bonheur la chance, touche la main d’un Florentin et finit sa course dans les filets : 2 à 1 pour la Juve qui devien 3 à 1 en toute fin de match, pour la plus grande joie des tifosis de la Vieille Dame qui chambrent la Viola et Baggio.
L’affaire de la poussette dans le dos non sifflée par l’arbitre espagnol fait grand brut à Florence où arrive la nouvelle que le match retour se déroulera à Àvellino !
Deux semaines séparent l’aller du retour et les polémiques redoublent autour de Pontello, des Agnelli et de l’agent de Baggio :
"Au lieu de dire la vérité, révèle Massimo Giannini ; de faire comprendre aux Florentins que les Pontello devaient veiller à leurs intérêts, vendre leur star et quitter le Calcio, ils tirent les ficelles dans la presse pour discréditer Baggio. Le joueur n’y était pour rien, la faute était des Pontello et de son agent. Ce sont leurs mensonges qui ont mis le feu aux poudres. "
Roby se terre à Sesto. Il est inquiet pour Andreina, pour l’enfant qu’elle porte et pour leur sécurité : "J’ai subi des pressions inouïes. Chaque jour je rencontrais les supporters. Je leur répétais la vérité : je veux rester. Ma femme était enceinte, il y avait la finale de la coupe de l’U.E.F.A. - contre la Juve en plus ! Quand le destin décide d’être contraire (...) Ma tête explosait, j’étais vraiment à cran."
Tout Florence espère que l’U.E.F.A. va accéder à la réclamation de la Fio et faire jouer le finale retour à Pistoia ou à Pérouse. Coup de massue quand la vérité est révélée : c’est la Fio qui a proposé la solution d’un stade excentré eu égard aux incidents provoqués par ses ultras en quart et en demi finale ! Cette nouvelle ajoutée à la rumeur qui évalue à 20 milliards de lires le transfert de Baggio (le double du transfert de Maradona deux ans plus tôt) manque faire sauter le couvercle de la cocotte-minute florentine. Le préfet est alerté. On craint des mouvements de foule.
Le 15 mai 1990 à Àvellino. L’ambiance est insurrectionnelle. En infériorité numérique, les ultras de la Viola provoquent les "Gobbi ", les Bossus, en entonnant des chœurs en l’honneur de Nappi, leur numéro 7 et de Baggio dont chaque touche de balle déclenche un tonnerre d’acclamations et de lazzis : "Roberto-bag-gio, tutto-lo-sta-dio...".
Les premières minutes du match tiennent de la guérilla urbaine, certains tacles relevant du code pénal. Dans ce contexte, le soldat Dunga est plus utile à ses coéquipiers que Baggio, avant que Pasquale Bruno, son ennemi intime, ne soit expulsé pour avoir coupé en deux Buso. En supériorité numérique, les Florentins butent sur la défense renforcée des Turinois. Le match se termine sur un 0 à 0 qui consacre la Juve treize ans après sa première victoire en coupe de U.E.F.A. contre l’Àthletic Bilvao (1977).
Trois jours d’émeutes au nom de Chérubin
Dans les bars, les glaciers, les clubs sociaux, infos et intox se succèdent sans queue ni tête. Baggio a-t-il signé à la Juve ? Il a signe, il va signer ou il ne va pas signer ? — Vous savez quoi, il a proposé de diviser son salaire par deux pour rester... — Diviser son salaire, mais tu délires, il signe demain à Rome !
La duplicité est totale. Les Pontello prétendent qu’ils sont aux abois, Si Baggio insistse pour rester, ils sont prêts à engager des joueurs bon marché et à former une équipe "pour descendre en Série B. "
Quand on lui apprend que Pontello va céder le club au producteur de cinéma Mario Cecchi-Gori, Baggio demande à le rencontrer.
"C’était incroyable, nous confie Fantappié, Cecchi-Gori ; Roby et moi nous nous rencontrions dans le plus grand secret. Une fois à bord Panda près d’une entrée d’autoroute pour que la presse ne nous déniche pas. Je peux le jurer, nous avons essayé tout ce qui était possible... ",
Baggio serait allé plus loin, il aurait proposé à Cecchi Gori de rester Viola à vie si c’était lui le prochain propriétaire. Celui-ci joue cartes sur table : Pontello ne vendra pas si Roby insiste pour rester.
Dans La Nazione Roby déclare qu’il résistera tant que Pontello n’aura pas dit la vérité aux supporter. Il n’est pas question qu’il endosse la responsabilité d’un départ qu’il n’a jamais voulu.
Baggio n’a ps été génial en finale de la Coupe de l’U.E.F.A. et l’on comprend mieux pourquoi :
"Essaie de bien jouer avec l’angoisse qui m’habitait ces jours-là. Avec les supporters qui m’assiégeaient. Avec le club qui refusait de me rencontrer. Avec le cœur à Florence et la certitude de devoir partir, contre la Juve, j’ai donné tout ce que j’avais comme toujours à l’aller comme au retour. Si cela n’a pas suffi ça n’était vraiment pas de ma faute. ",
Considérons la situation de Baggio avec le recul.
À la fin de la saison 1990, un mois avant le coup d’envoi de la coupe du monde, il a inscrit 39 buts en championnat (0/1.6/15/17) 17 buts en Coupe d’Italie, 1 en Coupe de l’U.E.F.A. et 3 en 9 matchs avec l’équipe d’Itaie. Sur le terrain ses performances vont crescendo, une seule de ses prouesses vaudrait le prix du billet. Il est adoré, vénéré même, célébré comme un phénomène culturel. Acheté 500 000 lires par Vicenza en 1984, Milan, la Juve et d’autres sont prêts à dépenser six fois plus tant il est un joueur exceptionnel.
On se rappelle la légende du roi Midas qui transformait en or tout ce qu’il touchait et qui finit par mourir de faim. C’est ce qui se passe pour Roby qui est courtisé (et harcelé) par les grands de ce monde et par leurs envoyés. Tout cela parce qu’il est une monnaie d’échange et un jackpot. Mazza renfloue les caisses de Vicenza avec son transfert à la Fio, le président Baretti investit sur son genou et "le paie deux fois " : rien d’illogique dans le fait que la présidence de la Fio veuille rentrer dans son argent en le vendant à la Juve avant d’abandonner le monde du football.
Les Pontello qui se sout servi de la Fiorentina pour décrocher des appels d’offre doivent faire bonne figure. Tout Florence en a après eux. Le gamin est l’enfant adopté, le prodige que la cité des Médicis a porté en son sein. S’en débarrasser au profit de l’ennemi juré, la Vieille Damen pose un problème d’image et de communication.
Les conseillers de Pontello ne sont pas des enfants de cœur. Ils actionnent de nombreux canaux pour faire croire que Roby, un enfant gâté, demande toujours plus d’argent. Sinon comment expliquer que son agent lui ait fait signer un pré-contrat avec Milan avant la prolongation de son contrat jusqu’en 1991 ? Question de fond : qu’allait-il se passer passer si Baggio insistait pour baisser son salaire, prouvant ainsi sa bonne foi ?
Une catastrophe. La fin des arrangements industriels avec la Juve. Une perte de trésorerie énorme. L’annulation d’opérations planifiées de longue date et le blocage de la diversification de la holding.
Caliendo n’a pas pu ne pas parler de tout ça à Roby à un mois d’un Mondial. Était-il prêt à endosser la responsabilité d’une faillite de son club ? Pouvait-il quitter la table des négociations en faisant un pied de nez à Agnelli, l’homme le plus riche du pays, le véritable Président de la République pour beaucoup d’analystes ?
Les blessures, les tensions, les campagnes de presse hostile, les supporters qui campent sur le pas de sa porte, le souvenir du petit Bolognais défiguré : que pensait de tout cela Andreina, qui se mourait d’angoisse pour son mari.
Fqntappié : "Roby ne pouvait pas rester. Je ne peux pas tout vous raconter mais il aurait risqué gros, très gros, s’il s’était entêté... "
Les versions diffèrent concernant l’après-finale retour du 15 mai 1990. L’hypothèse la plus solide est que Roberto a sauté dans une voiture et s’est réfugié chez ses parents à 280 km de la Galerie des Offices.
Dans la nuit, la colère monte. Nous sommes dans une ville où eut lieu en 1478 la Conjuration dei Pazzi, une lutte au dernier sang entre les Médicis, des parvenus, et l’oligarchie qu’ils venaient de détrôner. Devant les bars et les glaciers, sur les terrasses, dans les salons qui comptaient, on se demande si Baggio a signé, s’il a signé depuis longtemps, pour qui il a signé. Médicis ou Pazzi, les avis divergent.
Nardino Prévidi, le directeur sportif cette année-là, aborde le sujet une vingtaine d’années plu tard. La vérité vraie, c’est que Baggio, accompagné d Caliendo, s’est rendu dans le cabinet de Luca Cordero di Montezzemolo, le président exécutif choisi par Agnelli pour assister Boniperti. C’est donc Via della Camilluciani à Rome à 11 heures du matin que Roby, sur le point de rejoindre la Squadra en stage d’avant Mondiale, a signé à la Juventus.
Raphaël Paloscia, Florentin DOC, n’a pas aucun doute. La responsabilité n’incombait pas à Baggio mais à Flavio Pontello qui n’avait pas eu le cran de dire qu’il ne voulait plus de Baggio et à Caliendo qui avait travesti la vérité pour que son joueur ne porte pas le chapeau.
Infos, interprétations, réquisitoires et plaidoyers, on imagine l’ambiance Piazza dello Santo Sprito, Piazza Santa Croce, autour du Campo di Marte et surtout Piazza Savonarola où se trouve le siège de la Fiorentina.
Ce qui se produit le 17 mai est à peine croyable. Les Florentins apprennent la nouvelle à l’heure du cappuccino : "Baggio è della Juve ! " - Pour 17 milliards de lires, environ 15 millions d’euros d’aujourd’hui, une somme ahurissante pour l’époque.
Paloscia, interviewé par le blog Viola Amore Mio, se rappelle :
"La Fiorentina avait donné son accord pour que la conférence de presse annonçant le départ de Baggio soit retransmise en direct. Les radios privés ont fait leur travail, elles ont diffusé la conférence en temps réel... "
Viola Amore Mio a retrouvé les images de la déclaration de Baggio.
En veste légère et chemise à petits carreaux, les cheveux détrempés et les lèvres pincées, il n’en finit plus de dire qu’il a lutté par gratitude et respect pour les supporters de Florence, qu’il a espéré que les choses changeraient au dernier moment mais que... "
Les premiers cailloux volent en direction de la façade et des fenêtres du premier étage du siège de la Fio, contraignant ses occupants à trouver le salut dans la fuite.
Enzo Catania dans son ses Sette Vite di Roberto Baggio ;
"Place Savonarola. Dès le crépuscule, l’avant-garde des fans s’agglutinait. À 18 h 30 la veille, le directeur sportif de la Viola avait affirmé : Baggio est un joueur de la Fiorentina. Quelques minutes plus tard, Caliendo, qui n’avait pas l’habitude de mâcher ses mots, dit la vérité à la presse :
"Le joueur a été cédé à la Juve. La Juve a fait une proposition contractuelle. Nous l’évaluerons et nous donnerons notre réponse demain. Puis il ajoute : La Fiorentina a paraphé officiellement la cession du joueur à la Juve, pas à un club de deuxième catégorie. Je crois que Pontello a agi d’un point de vue entrepreneurial... "
Interviewé le lendemain à Modène, Baggio, déstabilisé, déclare qu’il a essayé de convaincre le club jusqu’au dernier moment mais qu’il n’a rien pu faire. Pontello Junior prétend qu’il lui a proposé un million net par an pendant trois ans, mais que le joueur avait déjà signé à la Juve. Et que cette histoire de nuit de réflexion était "un mensonge de son agent".
La suite donne raison au joueur. Catania mentionne un document provenant du secrétariat de la présidence ; on y parle de maintenir le bilan "dans les limites d’un équilibre rigoureux... "car "ne disposant pas de ressources propres supplémentaires et d’un public chaque jour plus nombreux... ", la bonne gestion du club "exigeait des sacrifices... ".
Ce que les Pontello avait traduit par : "Si Baggio insiste pour rester, il sera responsable de la faillite de tout le club. ... "Ce qui n’était pas faux.
Le 18 mai au soir, une dizaine de milliers de Florentins se pressent autour de siège, devant le domicile des Pontello et partout en ville iù ils exploitent des chantiers. Flavio et Ranieri n’en mènent pas large. Aux Florentins assis l’oreille soudée à leur transistor, ils déclarent : "Notre famille restera jusqu’au bout à la tête du club... ".
Catania raconte la suite dans son livre : "Des enfants et des mamans fuyaient entre hurlements, chœurs de stade, lancer de pièces de monnaie, de pavés, de mobilier urabain contre le Palais (...) Les blessures infligées à quelques policiers provoquèrent l’arrivée immédiate de renforts armés. Et ils arrivèrent tous : la Brigade mobile, le département Action, le chef de la Digos antiterroriste, le chef de la Brigade mobile, y compris des gradés de la Préfecture. Puis ce furent les lacrymogènes, la fumée, les policiers barricadés derrière leurs véhicules ; des charges à grands coups de matraque et de crosse de fusil ... "
Des images témoignent de la violence des affrontements. Les supporters ont récupéré des barres de fer et des moellons sur les chantiers voisins.
"Les commerçants baissaient leurs rideaux pour éviter la casse mais les rouvraient pour accueillir les fugitifs. ... "
L’émeute gagne le centre historique, on dénombre plusieurs dizaines de blessés parmi lesquels des policiers. : "Dans la soirée il y avait eu des embouteillages, de la confusion qui avaient entraîné cinq charges de police. Dans la foule en colère, des gamins, un monsieur avec un club de golf, des gens du coin de la rue, des gens de la nuit habitués à rentrer à l’aube. Tout le monde s’était jeté dans la rue dans la tenue où il était - Tous les soirs, nous viendrons tous les soirs - chantaient les émeutiers sur l’air de Guantamera ! "
"Bien sûr, beaucoup avaient fait la preuve qu’ils confondaient l’amour pour leurs couleurs et l’art du bâton ; les guerres de clocher avec le fétichisme et l’adoration des idoles. ... "
Catania n’avait pas tort, causer une émeute pour les beaux yeux d’un milliardaire en culotte courte, c’était obscène, n’est-ce pas ?
Depuis Caldogno Roberto, atterré d’être le responsable de ces désordres, se justifie :
"J’ai fait tout ce que je pouvais pour rester, je n’y suis pas parvenu. En outre je suis contre la violence et j’espère que tout finira bien et qu’il ne se passera rien de grave... "
Giovanni Agnelli, l’Avocat aux cheveux d’argent, donne aux Floretins le coup de pied de l’âne : "Un temps, on descendait dans la rue pour protester contre la Fiat. Aujourd’hui c’est parce que Baggio ne veut pas venir à la Juve. Je dirai que ce pays s’améliore. "
Trahisons, transactions, compromis ou arrangements, le transfert de celui que l’Avocat avait baptisé Raphaël marquera une époque.
"Dorénavant, déclare le fauteur de trouble, je serai supporteur de l’équipe où je joue. "
Comme nous l’allons voir, le feuilleton n’était pas fini.
Le Prince Azur (le prince charmant)
En Italie le Prince Charmant a la couleur du ciel, il est le Principe Azzurro, c’est lui qui embrasse les filles endormies de Trapani à Udine et de Tarente aux Cinque Terre.
En Italie le Prince couleur d’azur embrasse les filles et fait rêver les garçons. Pour les filles ou pour les garçons, cette nuance de bleu a la goût des Olympiades et des Coupes du Monde et nulle part ailleurs un éclat du spectre chromatique n’est révéré avec autant de passion.
La chose est d’autant plus curieuse qu’il y a de l’or, du vert et du bleu dans l’auriverde brésilien, du bleu-blanc-rouge dans le tricolore français mais pas de bleu sur le drapeau italien,
Il en va de l’équipe d’Italie comme des cité-États dont nous parlions tantôt. C’est la guerre des clochers et, à l’intérieur des clochers, celle des paroisses, mais lorsque la Squadra Àzzurra dispute un match à Trieste, à Bologne ou à Palerme, on affiche souvent complet. À croire que l’assemblage constitué du blanc-et-noir juventino, du grenat toriniste, du noir-azur intériste, du rouge-et-noir milaniste, du jaune-et-rouge romaniste, du céleste laziale, du violet florentin, du bleu-cerclé de la Sampdoria, du jaune-et-bleu de Verone et de toutes les autres couleurs associées, n’obéit pas à la loi du mélange de toutes les couleurs et qu’au lieu du blanc de la théroie il produitt un bleu Azur auxx propriétés surnaturelles.
Comme dans la Commedia dell’Àrte où chaque localité avait son Arlequin, son Capitan et son Polichinelle, chaque club a ses héros et son porte-drapeau. Aussi voit-on toute sorte de condottieri se succéder à la tête des armées Azur : Meazza, le génial Lombard (Ànnées 30), Valentino Mazzola, le Turinois marqué par le destin (Années 50), Riva, la Tornade du Cagliari (Années 70) ou Paolo Rossi, le vif argent de Vicence et de Pérouse (Années 80).
L’année où Roberto apparaît en équipe nationale, le meneur de jeu s’appelle Giuseppe Giannini, un n° 10, élégant et technique, qu’on appelle "Il Principe di Roma".
Un TOC typiquement italien consiste à hisser deux Princes sur le même trône : les cyclistes Bartali et Coppi, les footballeurs Mazzola et Rivera, les boxeurs Benvenuti et Mazzinghi. À croire que le pays, dans son effort de réduire ses fractures, laissait les deux derniers prétendant se déchirer pour la suprématie, et que le meilleur gagne.
Si l’on y regarde de plus près, ce ne sont pas deux individus qui s’affrontent mais deux typologies. D’un côté, les vertus terriennes : l’endurance au mal, la bravoure, l’opiniâtreté. De l’autre l’art, l’élégance et la grande culture. De telle manière que les Italiens préféraient Bartali, Mazzola, Gimondi ou Mazzinghi s’ils se réclamaient des vertus de la terre. Ou Coppi, Rivera, Motta ou Benvenuti s’ils aspiraient au triomphe du génie italique sur la force brute. Une idiotie réductrice, car on ne devient pas un campionissimo si l’on n’opère pas e soi la synthèse de l’énergie et du talent. Àpothéose de cette antinomie : Mazzola et Rivera ne jouèrent qu’une mi-temps chacun tout au long de la coupe du Monde 70 perdue en finale contre le Brésil en 1970, le second ne passant que 7 minutes sur le terrain en finale.
Où en est-on de ce paradoxe quand Baggio joue son premier match en équipe d’Italie (Italie-Hollande, 1 à 0, le 16 novembre 1988) ? À un croisement de générations puisque les successeurs des champions du monde 1982 ont pour nom Zenga, Vialli, Mancini, Donadoni, Maldini, une nouvelle vague qui vient de perdre contre l’URSS de Dassaev, Mikhailchenko, Aleinikov, Rats, Belanov et Zavarov en demi-finale de l’Euro 1988.
Le football est un sport d’équipe où des groupes d’affinités se forment par classses d’âge. Baggio, blessé de 1985 à 1987, ne faisait pas partie de ces Espoirs assemblés par Vicinin que la fédération venait de nommer à la tête de la Squadra.
Un peu plus jeune que la plupart de ses coéquipiers et précédé par sa réputation de joueur "beau et impossible", Roby est surpris d’être convoqué alors qu’il n’est pas totalement remis de ses blessures.
Fin 1988, les candidats au Mondial en attaque sont Carnevale de Naples, Vialli et Mancini de la Sampdoria, Aldo Serena de l’Inter, Rizzitelli de la Roma et Schillaci de la Juve. Roby n’a rien à leur envier techniquement mais il manque encore de fond et on le dit inconstant.
Les experts émettent un doute : la ferveur de ses supporters et la grandiloquence de ses admirateurs sont susceptibles de faire de l’ombre aux titulaires. En particulier à Vialli et à Mancini, "les jumeaux du but" de la Samp qui s’apprête à remporter le Scudetto.
Roby a toujours suscité des jalousies. Ses détracteurs rappellent qu’il n’a joué qu’une trentaine matchs en championnat lorsque Vicini l’a appelé fin novembre 1988. Pour certains, il n’est pas guéri de son atroce blessure et une rechute est toujours possible. D’autres estiment qu’il manque de culture tactique ; le genre de joueur qui enthousiasme les foules mais qui est la Croix et la Bannière pour leur entraîneur. Au Brésil ou en Argentine, en France ou aux Pays-bas Baggio aurait été titulaire jusqu’à 40 ans. Pas en Italie où les "techniciens" se prennent pour des joueurs d’échecs.
Les débuts de Roby avec la Nazionale ont eu lieu à Rome le 16 novembre 1988. Vicini l’a aligné en attaque avec Vialli et Rizzitelli. Le numéro 10 et meneur de jeu des Azzurri est Il Principe Gianinni. L’Italie l’emporte 1 à 0 but grâce à un but Vialli sur action de Baggio, qui, intimidé par son baptême du feu à dix-huit mois du Mondial, n’a pas été étincelant.
On revoit Roby contre la Roumanie à Bucarest (0-1), l’Uruguay (1-0, il marque sur coup-franc), la Bulgarie (2-0, il est l’auteur doublé), le Brésil (0-1), l’Àlgérie (1-0), l’Angleterre (0-0) et les Pays-Bas en Hollande (0-0). Pour information, il entre en jeu à la place de Donadoni et il est remplacé tantôt par Vialli, tantôt par Mancini. Bilan de la séquence : 3 buts en 8 matchs, ce qui est prometteur pour un début.
À mesure que le Mondial approche, Vicini affine ses choix. Il aligne Giannini en 10 derrière deux attaquants de pointe, Vialli, Rizzitelli ou Carnevale. Parfois Schillaci. Dans sa tête, Baggio n’a pas encore trouvé sa place.
La semaine qui précède le coup d’envoi du "Mondiale" est un cauchemar pour Roberto qui s’est réfugié à Caldogno. Les polémiques à n’en plus finir avec la Juve, l’émeute urbaine à Florence, les calomnies dont il est la cible ; c’est allongé au fond d’un fourgon de police qu’il rejoint la sélection à Coverciano. On imagine qu’il est embarrassé par la situation. D’autant plus que les ultras de la Viola assiègent le centre sportif national et oblige la Squadra à déménager à Rome !
La liste des joueurs convoqués par Àzeglio Vicini impressionne et l’on ne résiste pas au plaisir de l’énumérer in extenso : "Dans les buts, Pagliuca (Samp), Tacconi (Juve) et Zenga (Inter). Dféfenseurs : Bergomin (Inter), Baresi (Milan), Ferri (Inter), Vierchowod (Samp), Ferrara (Naples) et Maldini (Milan). Au milieu : Ancelotti (Milan), Berti (Inter), De Napoli (Napoli), De Agostini (Juve), Donadoni (Milan), Giannini (Roma), Mancini (Samp) et Maorcchi (Juve). Àttaquants : BÀGGIO (Juve !), Carnevale (Roma), Schillaci (Juve), Serena (Inter) et Vialli (Sampdoria) ".
Protégé derrière les hauts murs d’un centre d’entraînement surveillé comme une forteresse (on parle encore des Brigades rouges et le souvenir de l’attentat antisémites des Jeus de Munich est dans toutes les mémoires), on imagine que Roby la joue profil bas pendant qu’on s’occupe de ses genoux, de ses cuisses et de son dos.
L’Italie est dans le gorupe de l’Autriche, des États-Unis et de la Tchécoslovaquie. Elle jouera ses trois premiers matchs à Rome où il est prévu qu’elle restera jusqu’au quart de finale si tout se passe bien.
Baggio ne participe pas à la victoire des Azzurri contre l’Autriche en match d’ouverture. En dépit du score serré (1 à 0, but de Schillaci), l’Olimpico est en fête, l’affaire semble bien partie.
Contre les États-Unis arrivent les premiers nuages. Alors que Giannini a marqué assez rapidement, la Squadra se complait dans des ronds de jambe qui irrite le public. Vialli manque un pénalty et Carnevale n’apprécie pas d’être remplacé par Schillaci. En fin de match, le défenseur Riccardo Ferri qui évite l’égalisation états-unienne par miracle.
Les innombrables articles de journaux et les non moins innombrables émissons de radio et de télé montent en épingle e la mauvaise humeur de Carnevale et le mauvais match de Vialli. Vicini profite de la qualification mathématique de ses hommes pour aligner Raphaël, l’homme par qui le scandale de Florence est arrivé.
Contre la Tchécoslovaque, qui compte elle aussi deux victoires : 5 à 1 contre les États-unis et 1-0 contre l’Autriche, l’emporter est capital si l’on veut jouer le huitième de finale à Rome. Et éviter un gros morceau.
Lorsque l’équipe d’Italie pénètre sur le terrain pour une de ces Nuits Magiques du Mondiale 90, personne ne se doute que le documentaire produit par la F.I.F.A. titrera : "Baggio shows to the World".
La formule n’est pas exagérée. Dès les premières minutes les prises de balle du numéro 15 désoriente les Tchèques et son entente est parfaite avec Giannini, Donadoni derrière Totò Schillacci. "On dirat qu’ils jouent ensemble depuis toujours", note le commentateur, tandis que les actions "volantes"se multiplient ; Baggio aperçoit Giannnii aux 25 mètres, reprise écrasée du Prince de Rome qui échoue sur la tête de Schillaci qui fait trembler les filets tchèques. L’Italie mène 1 à 0. Sur sa lancée Roby s’infiltre dans la défense et par deux fois échoue d’un rien. Ola ! Ovation ! "Roberto-bag-gio ! Totò-schallac-ci ! Tutto lo sta-dio ! "
La domination italienne reprend de plus belle après la pause. Les contrôles orientés de Baggoo se transforment en dribles, ses déplacements ouvrent des brèches dans lesquelles ses partenaires s’engouffrent. À la 88e minute, il contrôle le ballon au niveau du rond central le long de la touche. Échange limpide avec Giannini qui remet la balle dans sa course. Une demi-douzaine de foulées et il s’est faufilé entre deux adversaires. Puis il patine jusqu’aux 20 mètres, embarque deux Tchèques avec une seule feinte de corps, caresse la balle et prend le gardien à contrepied, tout cela avec une aisance et une fluidité paranormales...
Comme ce but, consacré comme le plus beau de la compétition et un des plus spectaculaire de tous les temps, est une pure beauté, les 80 000 de l’Olimpico se dressent d’un bond et applaudissent debout : À Star is Born !
L’après-match est un triomphe. Il y a l’Italie sans Baggio et sans Schillaci et l’Italie avec eux. Les tifosis de la Nazionale se mettnt à croire à une quatrième étoile. Les fans de Vialli et de Mancini avancent que la Tchécoslovaquie n’est ni l’Àllemange ni le Brésil.
Vicini se trouve face à un dilemme. Il travaille depuis deux ans à un duo Vialli-Carnevale ou Vialli-Serena soutenu par Giannini et Donadoni mais il doit composer avec la cuisse blessée de Vialli, ce qui l’incite à opter pour la solution Schillaci-Baggio, un tandem tout en punch et en fraîcheur, avec un Baggio qui rappelle le meilleur Maradona...
On se met à la place du sélectionneur. Toute autre issue qu’un triomphe dans "leur coupe du monde, sera un échec pour tout un pays. Que faire au moment d’aborder les matchs à élimination directe, à commencer par le 1.8e du 25 juin contre l’Uruguay à l’Olimpico, devenu le théâtre des "Nuits Magiques"d’Italia 90 que l’Euro 2020 verrait refleurir à Rome, Munich et Wembley...
Serena-Carnevale, Schillaci avec Baggio ?
Vialli n’est pas remis, La Squadra est favorite même si battre la Céleste lors d’un mondial n’a jamais été une sinécure.
"Ce match était très très dur, on dominait, on dominait mais impossible de marquer, raconte Schillaci qui échoue face au gadien sur un assist millimétré de Baggio. La délivrance arrive à la 65e suit à déviation de Roby sur Serena, balle à Schillaci qui expédie un missile dans les filets de la Céleste ;
"J’ai frappé si fort que le ballon a été télécommandé dans la lucarne. "
Totò sera-t-il le Paolo Rossi de la compétition, tout le pays l’espère.
Un signe négatif, toutefois. Vicini sort Baggio à la 79e minute et le remplace par le défenseur Vierchowod. Six minutes plus tard, Serena inscrit le second but italien de la tête. C’est certain cette fois, la Squadra est en route pour les quarts où elle affrontera l’Eire qui a écarté la Roumanie de Georghe Hagi aux tirs au but, se qualifiant sans avoir gagné un match depuis son entrée en lice.
Les résumés du quart de finale contre l’Eire rendent grâce au Totò national qui marque l’unique but du match suite à une action Baggio-Giannini et à une frappe de Donadoni repoussée que l’inévitable Totò, devenu le numéro 19 le plus inattendu de l’histoire, transforme en but avant de tomber en délire dans les bras de Roby. Quelques minutes plus tard, Totò : son visage de possédé, ses yeux hors de la tête, catapulte le ballon sur la barre transversale et imprime son faciès de dingue dans le Grand Àlbum du ballon rond.
Score final 1 à 0 et l’Italie en demi contre l’Argentine. À Rome pour une Nuit magique de plus ? Hélas non, au San-Paolo de Naples, chez le Pibe de Oro Maradona
Les jours qui séparent la qualification italienne contre l’Eire de la demi-finale contre les Argentins de Carlos Bilardo sont électriques. L’Italie du nord reproche par avance aux Napolitains de préférer "El Diez" à la Squadra. Des astrologues et des voyants, italiens et argentins, avaient juré leurs cent dieux que l’Italie ne serait jamais vaincue à l’Olimpico di Roma. Qu’en sera-t-il au San-Paolo de Naples ?
Vicini a pensé son équipe autour de Vialli depuis le Mundial mexicain quatre ans plus tôt, Vialli, un sérial buteur en duo avec Mancini à la Sampdoria, la révélation du championnat depuis trois ans..
Gianluca est déclaré guéri par le staff médical, Vicini l’aligne avec Schllaci contre l’albiceleste. "Quand le jeu se fait dur, il faut des durs », revendique ce solide gaillard avant le match - Roby ne fait pas d’histoires, lui et son numéro 15 prennent plac sur le banc : "Vicini est venu me voir et il m’a dit qu’il me trouvait fatigué, dira Roby, À 20 ans, fatigué ? J’aurais mangé toute la pelouse du San-Paolo pour la jouer en entier, cette demi-finale... "
L’entame du match donne raison à Vicini, car c’est sur une volée contrée de Vialli que Totò la Colère de Dieu ouvre la marque dans un stade aux réactions contrastées, car ce jour-là le cur de Naples balance entre l’Azur et son Diego.
La suite est moins glorieuse. Vialli est hors de condition et les Argentins jouent dur, Le jeu est de plus en plus haché, l’atmosphère irrespirable chaque fois que Maradona touche la balle... Michel Vautrot, le Sifflet d’Or français fait de son mieux mais il a maille à partir avec les Argentins.
À la reprise, Waler Zenga, le portier italien, cafouille une paire de balles aériennes. Maradona, qui sent tout, écarte le jeu sur la gauche, invitant son latéral à centrer en direction de Ganiggia, qui se détend le dos tourné aux cinq mètres, frôle le ballon de la nuque et trompe le gardien italien auteur de la plus grosse bourde de sa carrière. C’est le premier but encaissé par la Squadra depuis le début de la compétition : égalité un partout et balle au centre !
Les Argentins ont repris courage, ils sont rugueux derrière et dangereux devant grâce au duo Burruchaga-Caniggia.
Vicini tergiverse, à un quart d’heure de la fin, il fait entrer Serena à la place d’un Vialli dépassé. Puis Baggio à la place de Giannini.
L’effet de son coaching se fait sentir. Le 15 au toucher de satin empoisonne la vie des milieux argentins ; il multiplie les relais avec Donadoni ; s’appuie sur Serena ; se glisse entre les mailles de la défense albiceleste ; provoque balle au pied ses gardes du corps, obtient plusieurs coups francs bien placés... Sur l’un d’entre eux, le stade frémit : Goikochea sort son tir par miracle de la lucarne.
Les Argentins savent jouer la montre, ils truquent, ils hachent le jeu. Vautrot fait face comme il peut. On est à deux doigts de la bagarre générale.
L’incident qui devait arriver arrive au milieu de la première prolongation, Victime d’une manchette, Baggio se retrouve à plat ventre dans le gazon alors que le ballon est de l’autre côté du terrain. Vautrot prend des infos et ses responsabilités : il sort un carton rouge ; l’Argentine finira le match à 10 !
Le cœur du San-Paolo balance, certains sifflent, d’autres applaudissent mais les assauts inspirés orchestré par celui que le speaker de la F.I.F.A. appelle, "the rock star, the most exprensive player in the world" resteront vains. La qualification pour la finale se jouerait aux tirs au but.
Ls connaisseurs connaissent la suite
Baresi, Baggio et De Agostini marquent pour l’Italie,
Serrizuela, Burruchaga et Olarticoechea pour l’Argentine.
Alors que Maradona fait le job en grand champion qu’il est, Donadoni et Serena craquent.
Destin cruel, l’Italie est sortie de "sa" coupe du monde en ayant subi un seul but et en n’ayant pas été vaincu pendant le temps réglementaire. Malédiction qui se reproduira aux États-Unis en 1994 et en France en 1998
Pour conclure ce chapitre sur une note plaisante, la Squadra remportera la finale pour la troisième place contre 2 à 1 contre l’Angleterre, but de Baggio et de Schillaci sur un pénalty qui a son histoire...
"Je n’oublierai jamais ce qu’à fait Roby ce jour-là, confessera Totò le héro, il s’est approché de moi et il m’a soufflé à l’oreille de tirer le pénalty pour que je finisse meilleur buteur du Mondial. Quelque chose que je n’oublierais jamais... "
"Eh oui, sourit Roby quand on lui demande si c’est vrai, de temps en temps je fais des trucs pas mal... "
À la Cour de la Vieille Dame
L’année de la coupe du monde les garnements de 68 ont 40 ans et ils sont pour la plupart pères de famille ; les générations montantes, ce sont les enfants nés à la fin des années 60. Or depuis l’invention par les élites des chocs pétroliers, les années sont moins glorieuses et la crise téléguidée par la finance internationale et la contre-révolution néolibérale, a commencé de miner le monde. Le mur de Berlin est tombé, l’URSS ne va pas tarder à imploser et l’idée s’impose que c’est "la fin de l’histoire", qu’il n’y aura pas d’alternative.
Dans tous les secteurs de la société on prône le néo-taylorisme et le recours aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Maître principe : la réduction des stocks et le flux tendu, un aérodynamisme de la production vers le marché, adéquation martiale de l’offre à la demande.
Voici ce qu’en dit T. Pellizzari dans l’introduction d'un essai intitulé Génération 30 ans :
"C’est l’histoire racontée dans ce livre, l’histoire d’une génération - celle de Roberto Baggio - qui tourne autour des 30 ans, maltraitée et dépréciée par celle des 40-50 ans, devenue adulte dans un monde en train de changer et pas qu’un peu. "
En 1990 les hippies et les yippies sont des yuppies qui traitent ceux qu’ils précèdent de yuffies : "young american urban failures". En français : "jeunes ratés urbains".
De 1968 à 1976 les Baby-Boomers ont rêvé d’une révolution mais ces enfants "qui ne se passionnent pour rien, sont égoïstes, se désintéressent de la politique", ne se soucient que de leurs petits plaisirs."
Ipso facto, l’année 90 est déterminante. Les écrans de télévision ont retransmis le spectacle des Allemands de l’Est et de l’Ouest en train de réunifier leur nation à grands coups de pioche. On se réjouit de la chute de lu tyran Ceaucescu qui va être exécuté devant les caméras de télévision, tandis que le bloc de l’Est se désintègre sous les coups de boutoir de l’alcoolique néo-libéral Boris Ieltsine, qu’on installe à la place du très raisonnable ex-communiste Mikhaïl Gorbatchev, l’homme de la glastnost et de la perestroika. Peu de temps avant que Lech Walesa, avec le soutien d’un pape polonais et de la CIÀ, ne deviennent président de la Pologne, que la Lituanie ait déclaré son indépendance et que Milosevic annexe le Kossovo provoquant des réactions indépendantistes en Slovénie et en Croatie.
Pour finir l’année en beauté, Nelson Mandela est libéré et Saddam Hussein envahit le Koweît, ce qui pousse les États-Unis à déclencher la Première Guerre du Golfe.
En 1990, l’Italie comprend 56.125.000 habitants et le monde plus de 5.301.000.000. Un ouvrier romain, milanais ou turinois touche 1.100.000 lires par mois (550 euros), ce qui lui permet, grâce à la Radio télévision publique italienne (RAI) d’assister à la prise de pouvoir médiatique de Berlusconi aux dépens de l’éditeur Mondadori ; à la baisse de l’influence du PCI aux législatives de mai ; à un référendum sur la Chasse et sur les Pesticides remporté par les abstentionnistes ; à l’aggravation de la situation économique ; à l’augmentation de la dette publique puisqu’il faut maintenant emprunter sur les marchés privés ; ainsi qu’aux évolutions malsaines de l’affaire Gladio au nez et à la barbe de Giulio Àndreotti, un partenaire présumé du crime organisé.
En 1990, le Mexicain Ottavio Paz décroche le Nobel de Littérature et Mikhaïl Gorbatchev, le premier leader russe à avoir quitté le pouvoir sans bain de sang, celui de la Paix.
Côté grand écran, Danse avec les Loups, Kevin Kostner et Kathy Bates remportent l’Oscar l’année où sortent Pretty Woman, Total Recall, Les Tortues Ninjas et Retour vers le Futur III.
En Italie, les VIP du divertissement ont changé de look. La chanson Siamo Solo Noi de Vasco Rossi, le Johnny Springsteen de la Botte, est classée première pendant quatorze semaines, devancée par Vado al Massimo, Va bene, vabbene cosi, Cosa succede in città et C’è chi dice no qui demeurera 38 semaines au hit-parade.
"Les Sept Magnifiques", référendum annuel organisé par TV, Sourires & Chansons, sont :
Giulio Àndreotti, le président du Conseil ; Umberto Bossi le sénateur liguard ; Marcello d’Orta, un instituteur écrivain ; Gigi Sabani, un imitateur ; Paolo Villagio, un acteur ; Roberto Baggio, le néo-Turinois de la Juve ; enfin Vasco Rossi, le rocker des rockers qui déclare : "Qu’est-ce que je fous parmi les Magnifiques, moi qui me suis toujours trouvé minable ? "
Une personnalité que l’on s’arrache, c’est Robertino di Caldogno, source de jouvence dont la planète Football a découvert le talent pendant de la coupe du monde. Son nouvel entraîneur, promoteur d’un jeu brillant, veut bâtir une équipe autour de lui et marquer l’époque grâce à un jeu offensif qu’on ne pratique pas dans la Botte.
Le projet prend un sale pli avant même que le championnat démarre. La Juve et ses sponsors insistent pour que Baggio remise sa passion pour Florence et revendique son appartenance à la la Vieille Dame. Roby ne transige avec ses principes. Il évoque la manière dont les Florentins l’ont couvé quand il clopinait dans les ruelles du centre historique.
Le 30 juillet, lors de sa présentation officielle, M. 20 milliards de lires est invité à passer une écharpe blanc-et-noir autour de son cou. Volontairement ou non, il l’abandonne sur le dossier de sa chaise. Les ultras ne parlent que de ça le lendemain et les Drughi, des fans de l’Orange Mécanique de Kubrik, veulent le corriger pour lui apprendre.
C’est le 5 août à Buochs (CH) que Roby est présenté à Maifredi, l’ex-coach de Bologne. C’est un garçon enthousiaste qui confirme son intention de bâtir une Juve spectaculaire autour de la révélation de la coupe du monde. C’est dans ce but qu’il a été enrôlé, car depuis le départ de Michel Platini, on s’est ennuyé ferme au Stade Comunale qui ferme ses portes et cède la place au Delle Alpi, un sarcophage balayé par le vent des Alpes, où les joueurs, vus des tribunes, ont l’air de nains pris par la danse de saint-guin ; au point qu’Agnelli a demandé si Rui Barros, le tout petit Porugais acheté par Boniperti, jouait ou s’il ne jouait pas.
À la Juve toute "style et stilet", c’est le branle-bas de combat. La direction écarte Boniperti, 182 buts pour 461 matchs en blanc-et-noir et une pleine armoire de titres et de coupes, et lui adjoint Montezemolo au poste de vice-président exécutif.
Montezemolo, qui s’est illustré dans le comité d’organisation du Mondial, a donneé son congé à Dino Zoff, le monument de la Squadra championne du monde en 1982.
Montezemolo est chargé d’une mission, il doi s’inspirer du Milan de Berlusconi pour sortir la Vieille Dame du moyen âge de la tradition. Il est aidé en cela par Vittorio di Chiusano, un avocat d’origine aristocratique.
Cette saison-là, Agnelli débourse 70 milliards de lires pour mettre un effectif digne de ce nom à la disposition de Maifredi. Outre Baggio, la Juve pourra compter sur le champion du monde Hässler, l’attaquant Di Canio, le milieu Corini et le défenser central brésilien Julio César. Voici ce qu’en dit Gianni Mina, le plume la plus littéraire du Calcio, :
"Comme la Fiat crée quelques milliers d’emplois dans le Sud, elle en crée quelques dizaines à Turin. À ce qu’il paraît, il manquait un éclairagiste, un chorégraphe, un chef cuisinier qui accommode bien les asperges pour Montezemolo ; Ils appellent ça un sociologue de la communication ; ils font même venir un directeur artistique (jamais compris ce que c’était mais à présent ils en ont tous un... "
Le motif de cette révolution de palais s’appelle Berlusconi qui, arrivé trois ans plus tôt dans le monde du foot, a gagné un Scudetto, deux Coupes d’Europe, une coupe intercontinentale, une Super-coupe européenne et une Super-coupe italienne. Or la Juve, à l’exception de la coupe de l’U.E.F.A. arrachée à la Fio en juin, n’a rien gagné d’important depuis sept ans, Pour le club, l’Avocat, autrement di l’homme le plus influent d’Italie, ça n’est plus acceptable.
Baggio, Schillaci, Hässler, Di Canio, Casiraghi : Maifredi veut proposer imposer un tootball dit champagne. L’impatience est grande sur les tout nouveaux gradins du stade Delle Alpi, le vaisseau de pierre venteux hérité du Mondial.
Maifredi donne le ton lors des matchs de préparation. Il aligne une défense à quatre sans libéro, trois milieux de terrain techniques et Baggio en soutien de la paire Schillaci-Casiraghi. Ce parti-pris offensif ne convainc pas les traditionnalistes, surtout après la finale de Super-coupe d’Italie jouée et perdue 5 à 1 contre le Napoli, but turinois sur pénalty signé Baggio.
La Série A commence la semaine suivante. La Juve bat Parme à Parme (2 à 1), n’obtient pas mieux que le nul contre l’Atalanta (1 à1), Cesena (1 à 1) et la Sampdoria (0 à 0). Bat Lecce à Lecce (0-1) et partage les points avec la Lazio (0 à 0). En six matchs, les hommes de Maifredi ont obtenu 2 victoies et 4 nuls, une misère.
Le jeu voulu par Maifredi comporte des lacunes. Deux nuls vierges et 5 buts en 6 matchs dont 3 de Baggio et 1 de Di Canio, c’est un maigre retour sur investissement pour un football prétendument champagne.
Les partisans de la tradition attendent Maifredi au tournant avec la venue de l’Inter des champions du monde Mattheus, Brehme et Klinsmann entraîné par le traître Trapattoni. Un test pour le football en zone de Maifredi qui a sorti le blazer Club pour l’occasion.
Deuxième minute de jeu : Schillaci échappe aux défenseurs de l’Inter et s’écroule... Pénalty indiscutable. Baggio den 11 mètres. Balle à ras du poteau gauche et 1 à 0 pour les bianconeri... — "Roberto-bag-gio... Roberto-bag-gio..."
Pas de Baggio à la 15e minute. Corner de Hässler téléguidé sur la tête de Panzer Casiraghi et 2 à 0 pour la Juve ! Maifredi en fait des tonnes. On le lui reprochera.
À l’Inter évolue Matthäus, le capitaine de l’équipe d’Allemagne championne du Monde et futur Ballon d’Or. Une faute est sifflée à droite de la surface de réparation. Frappe délicieuse, de l’Allemand, balle qui contourne le mur et finit sa course dans les flets à quelques centimètres du poteau. L’Inter a réduit l’écart : 2 à 1 pour la Juve.
La Juve est brillante après la pause, Hässler et Baggio font tourner les Intéristes en bourrique. Sur une remise de l’Allemand, Roby frappe de l’extérieur du pied, poteau rentrant à ras-de-terre. Schillaci se jette sur le ballon, trébuche, se relève, la met au fond : 3 à 1 pour la Juve à la 57e minute et tout premier but de Totò depuis la coupe du monde. Le commentateur de la RAI parle d’un "Baggio au format du meilleur Platini".
Les images accréditent la formule. Le numéro 10 à la queue de cheval reçoit un ballon à quelques mètres de la ligne touche, casse les reins de trois défenseurs, centre en retrait sur la tête de De Agostini : 4 à 1 pour la Vieille Dame ! Klinsmann a beau inscrire un "golazo", Maifredi, Baggio et Hässler ne boudent pas leur bonheur, le Derby d’Italie leur revient sans coup férir.
Le 11 et le 18 novembre, les bianconeri vont battre Bologne 1 à 0 (Baggio) et la Roma 5 à 0 (quadruplé de Schillaci). À ce moment de la saison, la Juve est deuxième à un point de la Sampdoria de Vialli et de Mancini mais devant le Milan des Hollandais et l’Inter des néo-champions du monde Brheme, Matthäus et Klinsmann. Côté buteurs : Baggio à inscrit 6 buts, Schiallci 4.
À la mi-novembre Maifredi et ses boys comptent 5 victoires pour 4 matchs nuls. Casiraghi, Di Canio et De Agostini n’ont marqué qu’un but mais Baggio, Casiraghi et Schillaci s’occupent de tout.
Tout cela ne convainc pas les tenants de la tradition qui préféraient le sérieux de Zoff au football champagne de Maifredi, et mettent l’accent sur les points perdus contre la Sampdoria et contre la Lazio à domicile et sur les difficultés rencontrées par les bianconeri chez les mal classés de Province.
Le 2 décembre 1990 est prévu le match contre la Fiorentina à Turin. Tous les titres sont pour Roby cette semaine-là, d’autant qu’Andreina née Fabbi doit accoucher d’un moment à l’autre. Aujourd’hui Roby en sourit ;
"Parmi tous les jours de l’année, il a fallu que ma fille Valentina vienne au monde le jour de ce match-là ! "
Le premier réflexe du papa est de laisser ses partenaires de filer à Vicenza pour seconder la future maman. Sauf que ne pas jouer contre la Fiorentina après ce qui s’était passé au mois de mai dit était impenseble : les ultras de la Juve ne le lui auraient jamais pardonné.
Maifredi arbitre l’affaire, Roberto jouera le match et filera à la maternité au coup de sifflet final. S'il le faut on l'y conduira.
Ce match des retrouvailles est gagné 2 à 1 par la Juve, doublé de l’espoir Alessio, but florentin d’Orlando. Comme un journaliste fait remarquer à Roberto qu’il n’a touché que 23 ballons en 90 minutes au lieu de la soixantaine des grands jours, celui-ci ne répond rien, écarte les micros et saute dans sa voiture.
Arrivé à la maternité, il doit se battre avec les reporters pour rejoindre Andreina et câliner Valentina, le bébé qui vient de naître. L’heureux papa en parle à Marco Magrini pour 2000, le magazine édité par International Soka Gakkai :
"À l’occasion de la naissance de ma fille, j’avais accepté de signer un contrat d’exclusivité avec un hebdomadaire à condition que la somme prévue (60 millions de lires - 30 000 euros) aille à un hôpital de Vicenza... Un beau jour Valentina vient au monde. À l’extérieur de la clinique je trouve l’habituel rassemblement de reporters et de photographes. On m’interroge et je n’ai pas trop envie de répondre aux questions. On me demande l’autorisation de prendre des photos du bébé mais on leur explique que ça n’est pas possible. C’est comme ça que le lendemain un quotidien titre : "Valentina Baggio rapporte 320 millions de lires à son Papa ! Vous comprenez ? Non seulement le chiffre était faux mais ils racontaient que je spéculais sur la naissance de ma fille ! "
Roby s’entraîne comme jamais en vue du choc des chocs, le match qui va opposer la Juve au Milan AC à San-Siro après la réception de l’inter, le premier crash-test de la saison...
Le terrain est un bourbier. La Juve applique les consignes de son entraîneur sous les yeux de Sacchi, l’inventeur du pressing en Italie. Van Basten est absent, tout comme Casiraghi, dont le physique va manquer aux partenaires de Baggio qui résistent en première mi-temps mais s’inclinent sur une volée d’Ancelotti et un contre du tandem Rijkaard-Gullit. Malicieux, un dessinateur de presse décrit la vignette qu’il a imaginé au coup de sifflet final : Agnelli assis dans une barque en train de lire un journal qui titre : "Milan AC 2 - Juventus 0"avec pour sous tire : L’Affogato, jeu de mots à partir l’Avvocato, l’avocat, l’Affogato, le noyé. "
La défaite contre le Mialn champion du monde des clubs n’est pas une catastrophe. Sacchi encourage son collègue, il est en train de construire une belle équipe et personne en quatre ans n’avait eu le courage de se comporter comme la Juve à San-Siro.
La saison reprend le 6 janvier. La Juve bat le Napoli 1 à 0 (Casiraghi) avant d’écraser Pise à Pise 5 à 1 (Triplé de Casiraghi, Doublé de Baggio). À la mi-janvier, les bianconeri compent 8 victoires, 6 nuls et 2 défaites. Baggio a marqué 9 buts, Casiraghi 5, Schillaci 3...
La veille d’accueillir le Genoa, la Juve est en course pour le titre, qualifiée en coupe d’Italie et en coupe des coupes où Roby et consorts ont pulvérisé tous leurs adversaires.
La réception du Genoa compte pour la dernière journée des matchs aller. La Juve domine mais le terrain boueux ne favorise pas les échanges rapides entre Baggio, Schillaci, Hassler et Marocchi. Suite à une bourde de Julio César, le Tchèque Skurhavy inscrit le seul but du match. Ce dimanche-là, la Sampdoria, Milan et l’Inter l’emportent de leurs côtés et les espoirs turinois de remporter le titre se sont amenuisés.
"On avait une équipe curieuse, Si on arrivait à marquer, on pouvait inscrire quatre, cinq buts. Dans d’autres circonstances, on ne rendait rien. Au bout du compte, je crois que certains joueurs ramaient contre Maifredi. "
En haut-lieu on ne comprend pas. Maifredi dispose d’une attaque composée de stars soutenues par De Agostini et Marocchi, mais elle est mal équilibrée et pêche lors de la phase défensive.
Ça n’est un mystère pour personne qu’Agnelli n’apprécie guère pas Maifredi qu’il trouve trop sanguin et vulgaire dans son expression. Encore moins sa manière de faire jouer l’équipe qu’il qualifie de : "trop émotionnante pour mes vieilles artères".
La rumeur d’un retour de Trapattoni, champion avec l’Inter la saison précédente, circule dans les travées mais ces rumeurs n’impactent pas les performances de la Juve qui écrase Parme 5 à 0, (doublé de Baggio), obtient un nul à Bergame (0-0) et une victoire contre Cesena (3-0).
La transition de la 21e journée à la 23e est catastrophique. Défaite à Marassi contre la Samp (0-1). Nul sans but contre Lecce à domicile. Défaite à Rome contre la Lazio. Défaite à Giuseppe-Meazza contre l’Inter 0-2.
3 défaites et 1 nul, 0 but pour 4 contre. Le bilan du mois est indéfendable, l’égalisaton de Baggio contre Bologne à la 90e minute, un pied-de-nez. La vérité c’est que la Juve devra attendre une huitième saison pour décrocher le Scudetto.
La seule chance de Maifredi d’échapper à un fiasco, il se la joue le 20 mars en Coupe des Coupes. Vainqueur du quart de final aller à Liège (3 à 1), les bianconeri l’emportent 3 à 0 à Turin et rejoignent le Barça en demi-finale, aller prévu le 10 avril, retour le 24 du même mois.
Lorsqu’on visionne les résumés des matchs disputes par la Juve en coupe de l’U.E.F.A., on est impressionné par la qualité de son jeu offensif. Les adversaires sont bulgares, autrichiens et belges mais à la manière dont ils sont piétinés par Baggio, 8 buts dont 4 passes décisive. Par Casiraghi, 4 buts en 6 matchs, Schillaci, 3 buts, Julio César, 2 buts et par Hässler, on se demande comment cette équipe a pu échouer aussi lamentablement en championnat cette saison-là...
De l’avis des "caliciologues", la pespective d’un match au sommet contre Barcelone motive davantage Hässler et Julio Cesar que les matchs sans enjeu de la Série A. Néanmoins concentrée en vue du match aller au Camp Nou, la Juve bat la Roma 1-0 à Rome et Bari 3 à 1 à domicile.
Traître et héros
Le 6 avril 1990 à 16 heures, la cuvette de béton de l’Artemio Franchi retentit d’une bordée d’exhortations guerrières. D’un côté les cohortes mauves, brûlantes, revanchardes, trépignant dans les triubnes centales, la Fiesole et la Ferrovia. De l’autre un carré noir-et-blanc protégées par la police anti-émeute. Entre les deux Florence telle que l’a décrirt Macchiavel dans son Histoire de la ville parue en 1552 : c’est-à-dire toutes catégories sociales confondues, la poitrine serrée, l’estomac dans la gorge.
L’estomac dans la gaoge parce que le moment est arrivé de dire ce que l’on pense de l’enfant prodigue. Comment Judas, Pinocchio, la Girouette, ose-t-il paraitre sous la tunique des Bossus de Turin, l’ennemi juré ? D’autres se tairont, ils aiment toujours Raphaël. Son exil est la faute des Pontello.
On craint des incidens à l’arrivée du car de la Juve. La Digos est sur le pied de gurre : on se rappelle le drame du petit Dall’Oglio.
Un nuage de fumée violette enveloppe la pelouse en passe de devenir un champ de bataille. La Corodination des Supporters a préparé un tifo unique : la silhouette panoramique violet sur blanc du Dôme, de la Piazza Maggiore et du Ponte Vecchio.
Une caméra épie le regard de Roby quand il sort du tunnel. Il a l'air serein, il donne l’accolade à plusieurs de ses anciens partenaires : les ramasseurs de balle et les photographes s’agglutinent autour de lui, Roby est un aimant...
Fiorentina-Juve peut commencer. Dix mille poings se tendent vers la pelouse, puis se rétractent comme les pistons d’une machine outil... Slogans, qualibet, lazzis : c’est la lutte de la civilisation contre la barbarie industrielle du Nord : "Plutôt second que tricheurs !"
Car Turin, c’est le fracas et le capitaisme aveugle... Florence, la Renaissance et la Beauté univrselle. Plus que deux équipes de football, c’est Àthènes contre Sparte, les Horace contre les Cuirace : l’un des deux doit succomber !.
Le speaker donne la composition des équipes en commençant par l’Ennemi du Nord. Chaque nom de joueur déclenche un tonnerre de sifflets et de vociférations à faire venir des frissons.
Quand vient le tour de "Robygol" devenu Judas, la cuvette de l’Artemio-Franchi entre en transe guerrière. Les Montaigu contre les Capulet, les Gibelins et les Guelfes : ainsi va l’histoire dans la péninsule.
Lo Bello Junior, l’arbitre, inspecte sa montre. Tribuna Maratona, on s’enquiert de la composition des équipes : Qui est le Tchèque qui porte le numéro 11 ? Qui va marquer Roby ? Ça me rappelle 73 quand on a terminé le match à huit. Ça se pourrait bien, l’Avocat a les arbitres dans sa poche - En plus Lo Bello est un recommandé...
La Fiesole baisse pavillon, les monuments de la vie disparaissent remplacéés par les chorégraphies ordinaires : écharpes, gonfanons, camaïeu des violets et des mauves qui dominent ; bleu clair des casques de la police ; vert, jeune, orange des chasubles ; noir-et-blanc du carré de la vermine arrivée de Turin.
Les arbitres comptent les joueurs, Un ancien coéquipier du héros le taquine : "T’avise pas de faire le phénomène, Roby, on a besoin de points en ce moment."— Que se disent Roby et Borgonovo, son binôme du temps de la "B-2", drôle drôle de situation, Castor conre Pollux.
L’arbitre a lâché les fauves... L’arbitre parlons-en, il a explsé huit tjoueurs de la Fio en quatre saisons. Avec lui les Noir-et-Blanc ont 82 % de résultats positifs, un scandale.
Le 10 bianconero est tendu. Tous les dimaches il affronte un 4, un 6 ou un 8 qui a pour mission de lui nuire ; souvent un exécuteur des basses-œuvres arrivé de Série C ou d’Uruguay, un molosse qui a trois ou quatre blessés graves par saison à son palmarès.
Ce jour-là le 4 est un 8 et il s’appelle Salvatori. Le nouveau coach de la Viola, le Brésilien Lazaroni, a été clair : s’il va aux toilettes, tu le suis et tu ne lui fais pas de cadeau.
Roby n’est pas en veine. Il se débarrasse d’une feinte de son garde du corps, y va d’un coup de rein mais sa passe est interceptée. On s’en prend à Salvatori "Stefano, ne le lâche pas d’une semelle !".
La Fiorentina se fait dangereuse, Le gardien de la Juve s’interpose sur un tir lointain du Tchèque Kubik qui se montre à son avantage. On approche de la mi-temps quand l’arbibre siffle un coup-franc bien placé pour les Violeets. Diego Fuser pose le ballon à l'intérieur de la demi-lune. Suspense, encouragements et ronie du sort, il s fait trembler les filets de Tacconi : —Gogo-goooooool ! Il y a quand même une justice !
Les équipes sont de retour sur le terrain. Roby semble avoir métabolisé l’émotion et les sifflets de ses anciens supporteurs. Par deux fois il déséquilibre la défense florentine, forçant Iacchini et Dunga à des sauvetabes en catastrophe.
Le petit frisé au numéro 10 monte en témpérature : appel-contre-appel sur la gauche - le ballon lui arive - il contourne un défenseur - échappe à un second qui l’accoroche par le bras pour qu'il ne file pas au but. Lo Bello n’hésite pas : pénalty pour la Juve. Mais là stupeur, Judas s'éloigne du point de pénalyt et laisse la respnsabilité du tir de réparation à De Agostini, le spécialiste avant son arrivée à Turin.
D’après Roby et d’après son entraîneur, il avait été décidé qu’il céderait sa place à De Agostini pour couper court aux interprétations ; "Avec l’ambiance qu’il y avait, imaginez un peu que je le manque, Et puis le gardine de la Viola me connaissait bien, on s’était entrainé de nombreuses fois ensemble."
C’était peut-être prévu mais Roby doit s’expliquer avec Julio César qui n’a pas l’air au couant et s'en étonne.
C'est le début d’une énième polémique. Pour les uns Baggio n’a pas voulu faire du tort à la Viola et l’expédier en Série B, Pour les autres, il n’a pas l’étoffe d’un leader. Pour d’autres encore il est indigne de porter les couleurs de la Juve car c’était un troullard doublé d’un hypocrite.
Retour au direct, on joue la 50e minute, De Agostini s’élance, tire sur la gauche de Mareggini qui anticipe et sauve son but ! Euphorie dans le stade, les dieux du football ont choisi leur camp !
Maifredi comprend la situation, il fait sortir son numéro 10 à la 63e minute, sous les huées du public naturellement... jusqu'à ce qu'unee spectatrice lance une écharpe violette à ses pieds, naturellement il se baisse, la ramasse et les huées se trnsforment en un tonnerre d’applaudissements, l’ex-enfant chéri se défile le long de la touche en adressant un salut à ses anciens supporters. Du côté blanc-et-noir on fulmine : on avait déboursé 20 milliards de lires pour se retrouver avec une poule mouillée et un renégat !
"C’était un geste instinctif. Je sortais du terrain, je venais d’être remplacé, j’ai vu tomber cette écharpe et je l’ai ramassée. C’était tout à fait naturel, un hommage rendu à un public qui même en me sifflant tout le match m’avait aimé pendant tant d’années. Je ne m’en repens pas du tout. Au contraire. J’en profite pour éclaircir un point. Bon joueur, professionnel ambitieux, perfectionniste, ça me va... Mais moi, Roberto Baggio, je suis et je resterai un homme avant tout. Un homme sensible et entier. Avec une conscience et riche de sentiments. Je te le répète : riche de sentiments ! Il n’y a rien à faire, je les ai placés et je les placerai toujours avant toute autre chose. C’est une obligation et un devoir pour moi."
Hélas Maifredi commet une grosse erreur devant les caméras.
Alors que certains parlent de manque de maturité et d’enfantillage, il déclare qu’il est heureux d’avoir à sa disposition : "un homme et un vrai, pas un mercenaire"et il ajoute : "D’ailleurs mon rêve n’a jamais été d’entraîner une grande équipe mais d’entraîner l’équipe où jouait Roberto Baggio. ".
La déesse aux cent bouches
Avant 1982 et la libération des ondes en France, il existe en Italie une myriade de télévisions locales et de radios commerciales. Si l’on ajoute que l’on comptait là-bas quatre quotidiens sportifs : La Gazzetta dello Sport (Milan), Tuttosport (Turin), le Corriere dello Sport (Rome) et stade (Bologne) et que chaque quotidien régional et national a ses experts, on imagine la cohue lors des après-match.
La question qui se pose au citoyen qui aime le ballon rond sans plus, c’est de savoir comment on peut produire de deux à dix pages sur le sujet par jour.
C’est pourtant bien simple, le lundi, on raconte les matchs le mardi, on les analyse. Le mercredi, c’est la coupe d’Europe ou la coupe d’Italie qu’on décortiquera le jeudi, avant de se pencher sur l’infirmerie et sur la désignation des arbitres du week-end suivant.
Le vendredi et le samedi on présentera le match du lendemain. Comptes rendus des matchs de la veille, suivi de la présentation des matchs de l’après-midi avec les dernières indiscrétions sur la composition des équipes et cosi via. - L’été quand il n’y a pas de matchs ? La sarabande des scoops et les "bombes" concernant les transferts, la parole étant donnée aux éminences grises du "mercato", aux directeurs sportifs et aux agents qui entretiennent le mystère et se contredisent, histoire d'amorcer la "Pompe à Phynance" chère au Père Ubu.
Le phénomène Baggio nait dans ce contexte. Les réseaux sociaux n’existent pas mais Roberto est à l’avant-garde des premières stars planétaires avec Gullit avant David Beckham, CR7, Messi et Neymar Au début des années 90, les équipes professionnelles jouent une petite cinquantaine de matchs par an et les fonds spéculatifs n’ont pas encore détrôné les padri-padroni à l’ancienne, mais ça ne saurait tarder. Maradona, on comprend, il appartient à la catégorie des Muhammad Àli. Mais pourquoi Baggio et pas un autre ? Pourquoi pas son aîné Gullit, le rasta qui vient de dédier son Ballon d’Or à Nelson Mandela ?
C’est un mystère. Amoureux de la nature et du silence, le fils de Florindo et de Matilde a une sainte horreur des mouvements de foule dont il se protège comme il le peut depuis ses débuts.
"Ce n’est pas facile de se faire comprendre et d’être cru quand on a mon caractère (...) Cela me regarde, mais je pense ne pas avoir à m’excuser auprès des gens. Heureusement à 27 ans j’ai plus d’expérience et les choses vont mieux."
À Stéphane Saint-Raymond de France-Football il avoue :
"Je n’aime ni me montrer ni passer à la télé. Je n’aime pas beaucoup parler non plus. Je préfère utiliser mon temps à m’entraîner. Moins un footballeur parle, mieux ça vaut pour lui, pour sa carrière, pour son club..."
Roby décline sa défiance envers les médias en 1994 :
"Il y a ceux qui lisent les journaux et qui se font une idée de la réalité. Comment est-il possible de distinguer une vraie nouvelle de celles qui sont fabriquées ? En plus, si tu dis quelque chose de beau à la presse, elle transforme tout et tu as vite l’air d’un idiot ! Les gens feuillettent le journal, parfois ils ne lisent pas l’article, seulement le titre. Et après va leur expliquer que les choses ne se sont pas passées comme c’est écrit dans le journal."
Baggio, qui n’est vraiment pas du tout Neymar, revient sur son départ de Florence :
"Dans cette affaire, les faits ont été distordus parfois même manipulés. Ce n’est pas vrai que je ne voulais pas aller à la Juve : je ne voulais pas partir de Florence... Les journalistes ont joué sur cette histoire, la montant en sauce de manière incroyable. De toute manière j’étais perdant. Si j’étais resté à Florence, j’aurais eu tous les supporters de la Juve contre moi, alors que je suis allé à la Juve pour les raisons que tout le monde connaît (ndla : remplir les caisses de Pontello avant l’arrivée de Cecchi Gori) !"
Il ajoutera à l’intention de Susanna Wermelinger, l’attachée de presse de l’Inter :
"Les titres des journaux ? Tu te rappelles des titres d’avant-hier ?"
Cette méfiance envers la presse est à double-tranchant. Alors que le ballon de son enfance va va basculer dans le Foot Business (1994 via la loi Bosman, Roby écarte Caliendo, son agent depuis l’adolescence, car il a des opinions et une morale. Certains parlent de démagogie. Baggio est payé des milliards de lires par saison pendant que la Fiat multiplie les plans sociaux et les licenciements.
En retour une partie de la presse ne lui fait pas de cadeau, en particulier Tuttosport le quotidien sportif turinois. La Juve est née en 1897. Il ne faudrait pas que le petit prétentieux oublie que les "n°10" avant lui se sont appelés Omar Sivori et Michel Platini ; que la Juve a remporté 20 titres nationaux et to aet qu’il y a eu trois Ballons d’Or parmi ses prédécesseurs.
Tout cela se compique quand une série d’intellectuels volent au secours de l’Enfant Prodige. L’écrivain Àlberto Bevilacqua apprécie "la spiritualité du geste de Baggio" quand il ramasse l’échapre qu’on lui lance ; et Indro Montanelli, le parangon du journalisme transalpin, rappelle que "des soldats américains d’origine italienne avaient demandé à ne pas être envoyés sur le front italien durant la Seconde guerre mondiale. On leur donna satisfaction et on les envoya combattre ailleurs."
Roby eut beau devenir le meilleur buteur de la coupe de l’U.E.F.A. avec 9 buts, marquer 4 buts en coupe et en supercoupe italiennes. En inscrire 14 autres pour finir sur les talons de Vialli et de Matthaüs au classement des buteurs, loin devant Careca, Gullit et Maradona, il passera pour un ado capricieux qui ne serait jamais un campionnisstimo.
Le Verdict de Barcelone
Quatre jours après la défaite de la Juve, se joue la demi-finale aller de la Coupe des Coupes à Barcelone. Maiferedi et ses hommes savent qu’ils jouent leur avenir. Ridiculisés par Naples en début de saison. Éliminés de la Coupe d’italie. Hors des places qui comptent en championnat, seule une victoire européenne peut sauver leur saison or se dressent devant eux les "azulgranas"de Johann Cruyff, Koeman, Laudrup, Stoichkov et 110.000 spectateurs.
Le destin d’une partie de football tient à une série de détails heureux ou malheureux. Le match commence bien pour les hommes de Maifredi qui aligne Hässler, Baggio, Schillaci et Casiraghi, épaulés par Marocchi et deux latéraux qui n’hiésitent pas à monter. Clé de voute de l’armade turisnoise : Julio César et la valeur sûre Tacconi dans les buts.
Surpris par l’agressviité des Italiens, Barça plie un instant puis se jette à l’attaque tête la premièr. Renvoyé à son ÀDN défensif la Vieille Dame résiste dans la plus pure tradition du club, laissant le soin à Baggio d’alimenter Casiraghi et Schilacci entre les lignes.
Le public du Camp Nou est connaisseur, chaque fois que Baggio touche un tallon, il le hue, il le siffle. Marqué à la culottte, celui-ci peine à peser sur le jeu jusqu’à la 13e miniute où la défense caalane commet une bourde qui permet à Casiraghi de marquer dans le but vide. Coup de froid au Camp Nou, un but marqué à l’extérieur est un coup dur, une erreur peu-être fatale.
Barça se rue à l’assaut, on voit de plus en plus Laudrup, Stoichkov, Goicoechea, Beriguistain, Salinas et compagnie. Sans résultat probant tant le jeu des hommes de Cruyff est brouillont. Ils risquent même la correctionnelle quand un Barcelonais en poisiton de dernier défenseur retient Schillaci par le bras, faute que le Français Quiniou ne sanctionne que d’un carton jaune. Pis ! Un ricochet malencontreux donne l’occasion à Baggio de reprendre un ballon perdu à bout portant, tentative repoussée à corps perdu par Zubizzareta... Dans la continuité Julio César anticipe, transmet la balle à Di Àgostini qui la laisse à Baggio. Celui-ctraverse le terrain en diagonale comme contre ela Tchéoslovaquie au Mondal, mystifie Koeman, évite un adversaire accour en catastrophe, accélère sur un double contact, file vers les seize mètres avant d’être abattu dans la demi-lune. Du grand art, le public hésite : acclamer l'action ou huer l'adversaire — Le coup franc qui suit ne donnera rien, 1 à 0 à la mi-temps pour la Juve. Maiferdi est remonté. La qualification est possible.
La deuxième mi-temps reprend comme c’était achevé la première. Le Barça est volontaire mais confus. La Juve, tenue en défense par un Julio Cesar impressionnant, s’oppose aux coups de boutoir de Koeman, de Laudrup et des joueurs de couloirs. À la suite d’une action combinée, la balle parvient à Baggio mais, son tiri enveloppé du droit ne bas pas Zubisaretta qui a anticipé.
Sur ce qu’on voit ce soir-là, la Juve de Maifredi est une bien belle équipe, mais les choses se gâtent entre la 55e et la 60e minute. Julo César, monumental jusque là, perd un ballon, en essayant de le remonter, la balle parvient à l’ailier du BÀrça qui la capatpulte de la gauche sur la tête de Stoichkov ouboié dans la surface, 1 à 1, l’espoir renaît au Barça ! Qui double la mise dans l’axe, par Stoichkov qui tackle un ballon à la déespérée et bat Tacconi pour la deuxième fois en cinq minutes. Les 100 000 du Camp Nou sont sur un nuage.
La Juve vent chèrement sa peau. Les rares fois où le numéro 10 à la queue de cheval s’empare de la balle, les 1100 000 lui réserve un silence respectueux et inquiet. Schillaci se démène comme un beau diable. Corini, rentré à la place d’un Hässeler évanescnt, apporte ds l’activité et des idées. Trois fois hélas, toujours dans l’axe de la défense, un une-deux remarquable parvient à Goikoetxea qui fiche la balle de l’intérieur du pied dans la lucarne de Tacconi. Explosion dans le stade, la qualification est en vue.
La Juve tente son va-tout mais plus rien ne passe. Stoïchkov, le futur Ballon d’Or devant Roby, court le prendre par l’épaule et le congratule. Roby lui sert la main mais il ne sourit pas.
Maifredi sait qu’il n’a plus droit à l’erreur. Dans le match en 5 sets qui l’oppose à sa direction, il est mené 2 sets à 0, défaite à Florence, défaite à Barcelone. Le troisième set aura lieu au Stadio Communale où joue toujours le Torino.
Pour l’occasion, le terrain est transformé en marécage. Le match est un combat de tranchée. But des Grenats suivi de l’expulsion de Julio Cesar. Tacconi vole d’un côté à l’autre des poteaux dans des conditions plus proches du Vietnam que d’un match de Série A. Coup-franc pour la Juve. Èlan de Baggio et but. Le troisième set est déclaré nul. Le quatrième set se dispute en Sardaigne.
"Nous avons fait une excllente première mi-temps", prétend Maifredi à la fin d’un match tendu qui finit 0 à 0. Privé de ses attaquants de pointe Casiraghi et Schillaci, Baggio est au four et au moulin, une volée de 20 mètres sauvée de justesse par le gardine du Torino, un pénalty non sifflé, des pénétrations en solo qui échouent d’un rien, les astres ne sont pas du côté de la Vieille Dame. Tout se jouera au Delle Alpi contre le Barça. Un 2 à 0 offrirait à la Juve une deuxième finale européene de rang. Tout va vite en football, dit le poncif, et la passion peut rendre fou.
Les supporters de la Juve sont 65 000 et ils y croient. Ceux qui idéaliserait le football proné par Cruyff peuvent revoir les images. Le Barça aligne 5 défenseurs, 4 milieux de terrain et un seul attaquant
Le ton est donné lors des trois premières minutes. Baggio et un de ses coéquipiers sont descendus sans pitié ; vengenace immédiate sur Stoichkov : l’arbibre allemand sait ce qui l’attend.
La première demi-heure est la copie inversée de ce qui s’était passé au Camp Nou. La Juve part à l’abordage mais de manière désordonnée. Maifredi a laissé Schillaci sur la touche. Casiraghi se démène seul au milieu d'une défense renforcé. Fortunato, De Agostini, Marocchi, mais surtout Hässler aligné à droite posent des problèmes au Barça où seul Bakero, absent à l’aller, se montre dangereux.
Roby et Hässler s'entendent et se cherchent, Roby laisse son coéuipier exécuter un coup-franc repoussé par le mur. Maifredi prend tous les risques, il remplace Casiraghi par Schillaci à la 38e minute, puis le milieu Corini par l’attaquant Di Canio.
Baggio monte en température. Tantôt à droite, tantôt à gauche, il sème la panique dans le milieu blaugrana qui multiplie les fautes. Peu avant la 61e minute, on note la double agression de Koeman qui percute Baggio d’un coup de coude, puis d’Àmor qui descend Schillaci. Se qualifier sera difficile pour la Juve mais le Barça accuse le coup, lorsque Roberto-bag-gio mystifie le mur et Zubizaretta sur coup-franc. 1 à 0 pour la Juve. Un second but et c’est la qualification.
La Juve pilonne le Barça qui ressemble à une équipe italienne des années 60. Pris de vitesse, Àmor commet une énorme faute : l’aribtre allemand n’hésite pas : les hommes de Cruyff sont réduits à dix à une demi-heure de la fin.
Tout se joue dans les minutes qui suivent, le ballon parvient à Baggio qui contrôle du pied droit à la hauteur des 5,50 mètres, la caresse du gauche... Zubizarreta est battu... mais le ballon longe la barre transvrsale, frôle la lucarne et sort d’un rien !
Le destin des hommes de football tient à un fil. Maifredi revient sur ces instants dans "Quelli che’l calcio", l’émission de foot-spectacle du dimanche après-midi :
"Le plus terrible, c’est que tout s’est joué contre le Barça en demi-finale. Ce jour-là Baggio déchaîné fait un des plus grands matchs de sa vie. Par trois fois la balle a roulé sur la ligne... La balle n’est pas entrée et son but en fin de match n’a pas suffi. Si nous nous qualifions pour la finale, je reste à Turin et tout aurait pu changer..."
Ce ne fut pas le cas. L’équipe qui affronta deux fois le Barça succombent trois jours plus tard sous le coup des Milanistes Simone, Maldini et Evani qui sonnent le glas de Maifredi devant ses supporters. Commentaire du reporter de la RAI :
"Aujourd’hui, le Milan a fait le Milan, la Juve a essayé de faire le Milan mais on n’y arrive pas en dix mois avec des joueurs qui ne savant pas le faire. Pauvre Maiferdi qui abandonne le Delle Alpi en pardessus sous les sifflets. ."
Entre la Roche Tarpéienne et le Capitole
"Le fondateur Edoardo Agnelli était un réformateur-né. Ennemi juré de la baguette magique, il développait les innovations au travers d’une série de raisonnements. Primo : la communication. Et puisqu’il n’y avait pas encore la télévision, c’était aux radios que revenait le privilège de magnifier la saga de la Juve des Alpes à la Sicile. Secundo : assembler un maximum de personnes autour de l’équipe. De sorte qu’il n’encouragea pas seulement l'équipe par sa présence aux entraînements mais qu’il parraîna la coutume de faire disputer les parties en soirée sur des terrains illuminés artificiellement, afin que les gens puissent y assister après le travail. Tertio : se battre pour que les calendriers officiels suivent un ordre et une sévérité plus grands. Tout cela relevait d’un esprit pionnier qui fit du bien au football de son temps et se révélera fondamental pour le football des décennies à venir (www.juventus.1993.com)."
C’est de cette lignée que proviennent les petits-fils d'Edoardo Agnelli, Giovanni dit l’Avocat, et Umberto, son cadet de 11 ans, à cette différence près que les pionniers sont devenus la tradition et que la Juve avait du mal à répliquer aux innovations et aux rodomontades de Berlusconi et d’autres entrepreneurs comme De Laurentis à Naples, Cragnotti à la Lazio ou Tanzi à Parme.
La nomination de Montezemolo à la vice-présidence du club et le choix de Maifredi répondaient au souci de se moderniser. C’est grâce à Sacchi et à ses principes révolutionnaires que le Caïmano d’Arcore avait affirmé son excellence dans les affaires et en politique. En quelques années le Milan de Sacchi et des Hollandais avait ébloui le monde et Forza Italia, le parti fondé par le Cavalier, avait surfé sur leurs succès.
La greffe Maifredi n’avait pas pris, pas plus que ne prendra la greffe Capello au Real Madrid quelques années plus tard : on ne change pas si facilement la tradition.
Balayé par l’échec de la Juve-champagne sur le terrain, Montezemolo, un cadre corporate, restitue une partie du povoir à Boniperti, démissionnaire en 1990, que l’on nomme administrateur délégué. Dans ses bagages revient Giovannni Trapattoni, qui a triomphé à l’Inter l'année précédente. "On nait et on meurt juventino, fait remarquer Boniperti, on ne peut pas le devenir. "
Cette saison-là la Juve ne fait pas de folie. À l’exception de Thomas Hässler, retourné en Allemagne, le club confirme Casiraghi, Schillaci, Di Canio et Baggio et renforce sa défense et son milieu avec les champions du monde Jürgen Kohler et Stefan Reuter, et le défenseur central Massimo Carrera... À cela s’ajoute la venue du jeune Angelo Peruzzi, ce qui fait grincer les dents de Stefano Tacconi, le gardien titulaire et capitaine l’année précédente. Autre arrivée à l’automne, le milieu de terrain Antonio Conte qui marquera l'histoire du club en tant que e joueur, puis comme entraîneur.
Les méthodes de travail changent avec Trapattoni. On passe du champagne au cru d’appellation contrôlé : du solide derrière, du dynamique au milieu et du tranchant en contre.
La Juve est donnée favorite pour le titre avec le Milan rénové par Capello qui succède à Sacchi en froid avec ses Hollandais. Avantage supposé pour le Vieille Dame : elle ne joue pas de Coupe d’Europe pour la première fois depuis 28 ans.
Trapattoni et ses joueurs prennent un bon départ. Ils comptent 9 victoires, 3 nuls et 2 défaites en 14 matchs, les deux défaites ayant été concédées à Gênes contre le Genoa et la Sampdoria. À noter le bon comportement des bianconeri contre le Milan (1 à 1) et les victoires dans les classiques les opposant à la Roma et à l’Inter, deux fois 2 à 1 et au Torino dans le derby (1 à 0). - Bilan avant les fêtes de fin d'année, la Juve est dans le sillage du Milan, le jeu n’est pas flamboyant mais la défense subit peu, 7 buts en 14 matchs, du pur Trapattoni.
Le Trap surprend son monde. Il demande à Baggio de jouer en pointe avec Casiraghi ou avec Schillaci. Les experts s’étonnent, Roberto n’a pas le pas d’un avant-centre. Bilan de l’expérience : une Juve peu spectaculaire qui engrange les points. Des buts inscrits par Casiraghi (5), Schillaci (2) i, Gallia, Kohler, Alessio, De Agostini, Corini, contre 2 buts de Roby sur pénalty.
Roby se soumet aux consignes. Au grand dam des supporters qui veulent un nouveau Platini pas un milieu de terrain d'appoint quand l'expérience en pointe est remise au placard.
Convaincu par son numéro 10, Trapattoni finit par lui rendre sa liberté. Ce dernier le remercie en marquant 13 buts en 15 matchs dont un triplé contre Lecce et une poignée de ses buts "d’auteur." : - slaloms, contrôles sublimes suivis de frappes téléguidées, coup-francs brossés et contre-pieds en série des 11 mètres.
Roby justifie la confiance qu’on lui fait mais il ne se sent pas bien à Turin. Ses ennemis l’accusent de regretter Florence et de mal digérer la froideur d’une partie du public qui ne jure que par le Roi Platini : 3 Ballons d’or ; 3 titres de meilleur buteur de la Série A et la Coupe aux grandes oreilles dans les conditions qu’on sait à Bruxelles en 1985.
Baggio parle de ses premières années à Turin dans le Tome 1 de son autobiographie :
"Je restais sur mes gardes, je vivais à l’écart, c’est sûr. Je ne dormais presque jamais à Turin. Quand je le pouvais, j’allais chez ma femme. (...) Quand Valentina est née, je me suis encore rapproché de ma famille. Je retournais immédiatement à la maison après les entraînements. Souvent je me mettais en pyjama à 5 heures du soir et je jouais avec Valentina. Rien n’avait l’importance de ma famille. C’est une constante de ma vie, j’ai toujours mis ma famille avant le reste."
La vraie raison du mal-être de Roby tient à Trapattoni dont il apprécie la droiture mais à qui il n’hésite pas à donner son avis quand ils ne sont pas d’accord. Rien de personnel mais comme Maifredi avant lui, le Trap doit faire avec l’anarchique Totò Schillaci ; Casiraghi, un avant-centre qui ne peut jouer qu’en pointe ; et Di Canio, un attaquant talentueux mais atypique.
Baggio respecte son entraîneur. Il admet avoir des lacunes du point de vue tactique. N’a-t-il pas passé des heures à rééduquer son genou pendant que les joueurs de sa génération apprenaient leur métier sous la férule de tacticiens expérimentés ?
Trapattoni est un maître dialecticien. Il alimente les médias de punch-lines qui font causer et t lorsqu’on lui demande s’il n’est pas prisonnier d’une manière de jouer un peu désuète, il déclare, l’œil malicieux :
"Chacun interprète les choses à sa manière... Mais à la fin celui qui gagne à raison et c’est lui qui écrit l’histoire. "
Gagner c’est ce qui manque à Roby à qui ses détracteurs rappellent "qu’il n’a remporté que des tournois de bars.". On la vu, il accepte de jouer en pointe, puis à gauche dans une sorte de 4-3-3. Enfin derrière les pointes dans un 4-3-1-2. Ce qui : "signifiait moins de virtuosité dans le dribble qui était son arme favorite pour la pénétration, la passe décisive ou le but (Coriere dello Sport ).".
Agnelli Umberto, qui ne l’a jamais aimé, en profite pour demander en pleine réunion de la S.A. si Baggio est "si fort que ça et s’il faut insister avec lui. " Cecchi-Gori, le nouveau président de la Fiorentina, prend la balle au bond : "Si Agnelli a des regrets, je le reprends volontiers, pourquoi pas avec une ristourne ."
En janvier, alors que Roberto vient à nouveau de sauver son équipe à la dernière minute, voici ce qu’on peut lire sur le Corriere della Sera :
"Schillaci-Casiraghi, l’un plus mauvais que l’autre. Baggio ?
Guère mieux. ."— Suivi de :
"Voilà les trois seules occasions où le nom de Baggio apparaît dans la chronique de ce match. Le reste a consisté, comme toujours ces derniers temps, dans l’interprétation anonyme d’un rôle de milieu de liaison et de mouvement dans lequel Baggio ne croit pas et auquel Trapattoni continue de le contraindre. (...) Baggio, qu’il le veuille ou non, doit se résigner à chanter en portant la croix et à ramasser les sifflets d’un public disposé à lui pardonner des erreurs d’artistes, pas celles de l’ouvrier."— L’auteur du papier de conclure ; "On n’a pas craint le ridicule en comparant hâtivement Baggio à Platini ! "
La Juve de cette année-là est solide, elle est physique et dynamique mais le Trap n’a pas trouvé la solution en attaque : Casiraghi, Schillaci, Baggio, Di Canio, c’est la quadrature du cercle qui a coûté sa place à son prédécesseur.
Au programme de la première journée des matchs retour fin janvier, la Juve doit affronter la Fiorentina à Florence. Un match clé pour ne pas laisser filer le Milan au classement. Là-bas personne n’a oublié la longue liste des infamies perpétrées par les "Gobbi", les Bossus, comme les appellent leurs ennemis.
Ce qui doit arriver arrive. La Juve et Roby cèdent sous les coups de boutoir de Batistuta et de Branca dans le dernier quart d’heure : "On se croirait en guerre, écrit le Corriere della Sera. Les yeux illuminés de Totò Schillaci s’écarquillent devant l’imposant service d’ordre mis en place pour le déplacement de la Juve en Toscane. Deux véhicules de la Digos escortent le car turinois entre Turin et Florence, trois autres voitures, deux camionnettes et une centaine d’agents et de carabiniers sont disposés pour protéger le centre de Coverciano où les bianconeri ont préparé ce qui peut être défini comme le Derby des Venins."
La décision de Sacchi, nommé sélectionneur après la démission de Vicini, de faire jouer Roby contre Saint-Marin et les déclarations qui accompagnent cette sélection renforcent l'analyse de Baggio : "Roby, affirme Sacchi, s’exprimera mieux dans une équipe qui joue la zone que dans une formation bloquée sur les vieux principes du marquage individuel. ."
On est en pleine guerre des Anciens et des Modernes et on se bouscule pour faire dire au "Sorcier de Fusignano" que le Trap est dépassé avec son jeu à l’italienne. Baggio le remercie en marquant deux fois, puis en inscrivant le but de la victoire contre l’Allemagne à Turin.
La fin de saison des bianconeri est mitigée. Après avoir espéré un faux pas de Baresi, Gullit et Van Basten, ils ne vont pas au-delà du nul 0 à 0 contre la Sampdoria, puis à Parme, qu’ils ne parviennent pas à battre en finale de Coupe d’Italie.
Que pense Giovanni Trapattoni au terme de la saison qui a vu son retour au bercail ? La Vieille Dame, classée 7e l’année précédente, finit deuxième à huit points d’un Milan au sommet de sa gloire mais devant Torino, Naples et la Roma. Privée de coupe d’Europe, elle a échoué en finale en coupe d’Italie.
Baggio ? Handicapé par les choix de son entraîneur (2 buts lors des 14 premiers matchs), il a terminé deuxième au classement des buteurs avec 18 buts derrière Van Basten (25 buts) mais devant Careca du Napoli, Batistuta de la Fio, Riedle et Ruben Sosa de la Lazio. Brillant mais peut mieux faire, proclame la Jury. À quand le titre de "capocanoniere" ?
Deuxième partie
" Little Bouddha bouleverse
l'Amérique" - 1993-1994"
En attendant l’Or, l’Encens et la Croix
L’été italien voit des millions de transalpins éplucher leurs quotidiens à l’heure du cappuccino et des brioches, en juillet, entre les parties de tambourins et les promenades à la fraîche, se déroulait ce qu'on appelait ''le championnat d’été" où l’on scrutait les candidats au Scudetto et à la descente à la loupe. Pour ne pas parler de l'actualité people qui informait le tifoso curieux et lui apprenait que Francesco Totti sortait avec Samantha de Grenet, à moins qu'ell n'ait été suppplanée par Ilary Blasi, qui deviendrait la mère de ses enfants.
En juillet-août 1992 on s'écharpe pour savoir si les "Invincibles" de Capello vont poursuivre leur incroyable série de matchs sans défaite et s’attribuer un second titre d’affilée.
La réponse est plutôt oui lorsque les tifosi rossoneri apprennent que Silvio Berlusconi a fait signer Dejan Savicevic, Jean Pierre Papin (le Ballon d’Or 1991) et Lentini, le prodige du Torino. Cet été-là, l’autre "bomba di mercato" concerne le retour de Maradona à Naples et le transfert de Signori de Foggia à la Lazio.
Quand la marée est basse du côté de ces "bombes du marché des transferts", le tifoso se délecte des rétrospectives consacrées à Peppino Meazza, Valentino Mazzola, Omar Sivori ou Antonio Valentin Angellilo, le premier Italo-Argentin glamour. Selon que l’on est intériste, milaniste, juventino, romaniste ou laziale, on commémore les morts de la catastrophe de Superga en 1949, on revit les triomphes de l'Inter au milieu des années 60 où l'on pleure le destin tragique de Gigi Meroni, le "papillon grenat." mort renversé devant le Stadio Comunale de Turin par celui qui va devenir le président du Torino,
Cette période de commémoration et d’attente passée, sonne l’heure des "raduni", ces rassemblements de début de saison qui se déroulent dans les Alpes tyrolienne, française ou allemande. Comme les joueurs vivent alors dans des camps retranchés, ils sont assaillis par les fauteurs de rumeurs qui s’en donnent à cœur joie. Puis c’est l’heure des tournois internationaux dont la plupart se déroulent dans des cités balnéaires ou à l’étranger.
Ces années-là, le stage de préparation de la Juve se déroulait à Buochs, en Confédération helvétique où des bataillons de supporters bianconeri se donnaient le mot pour voir leurs idoles transpirer dur en espérant être pris en photo à leurs côtés (les selfies de l’époque).
Levées aux aurores, c’est la période où les stars du Calcio subissaient des batteries de tests et s’attelaient à un travail de fond proche de la préparation des troupes spéciales en partance pour Kaboul, ce qui impressionnait les joueurs arrivés de l’étranger, dont le nombre était limité à trois par équipe ces années-là.
À Buochs, Trapattoni établit le contact avec ses recrues. Il a obtenu du président Chiusano et de l’administrateur délégué Boniperti les arrivées d’Andreas Moeller, la star du Borussia Dortmund, et de David Platt, le milieu offensif de Tottenham. Du jeune milieu Dino Baggio, des espoirs Sartor, 17 ans, et Torricelli, déniché par Trapattoni lors d’un match amical. Mais surtout de Gianluca Vialli, pour la somme exagérée de 30 milliards de lires. Invité surprise : Fabrizio Ravanelli, un buteur qui a fait des étincelles en C et en B avec Perugia, Caserta et la Reggiana.
La Juve n’a plus gagné le Scudetto depuis des années et la série de triomphes du Milan AC agace la famille Agnelli qui a beaucoup de problèmes à régler en dehors des terrains avec la Fiat que l’on dit en crise et les mouvements sociaux qui en découlent.
La Vieille Dame est inscrite en Coupe de l’U.E.F.A. Ses dirigeants s'attendent à une saison chargée pour les internationaux italiens et étrangers qui participent aux éliminatoires de la World Cup américaine.
Trapattoni se dit satisfait de l’effectif qu’on a mis à sa disposition. Schilacci est parti à l’Inter, Reuter est retourné à Dortmund, mais ils sont remplacés par deux pointures internationales : Gianluca Vialli et Andreas Moeller. Un casse-tête quand il faudra choisir le troisième attaquant : le fantasque Di Canio ? la surprise Ravanelli ? Et Baggio, où il allait le mettre ?
Trapattoni a en mémoire les difficultés de la saison précédente. S’il fait jouer Baggio derrière Vialli et Ravanelli, il faudra qu’il assure ses arrières ; il compte pour cela sur l'expérimenté Giancarlo Maroccchi et sur le jeune Dino Baggio, revenu de prêt, puis sur Antionio Conte, un homme de devoir, à la fois discipliné et dynamique.
Réputé pour être un "défensiviste", le Trap a toujours essayé de tirer le maximum des hommes qu’il avait à sa disposition. N’alignait-il pas Platini, Boniek, Rossi et Causio, dont les arrières étaient couverts par Cabrini, Scirea et Tardelli qui ne manquaient pas une occasion d'aller de l'avant.
La défense de la Juve est son point fort, elle s’appuie sur le trio Jürgen Kohler-Julio Cesar-Massimo Carrera, mais pâtira de l’indisponibilité du Brésilien pendant la partie initiale du tournoi.
Avec l’arrivée de Vialli et de Moeller la Juve est l’outsider numéro 1 du Milan imbattu en Série A depuis le mois de mai 1991, soit 38 matchs de file, record battu en Italie.
"Baggio-Moeller : du génie pour deux ! "titre le Corriere della Sera après la victoire 4 à 1 en amical contre le Bayern à l’Olympiastadion de Munich.
Le Calcio d’été est trompeur. Rarement les vainqueurs de cette compétition officieuse confirment en matchs officiels. De facto, la Juve est contrainte au nul (0-0) par Cagliari lors de la première journée de championnat. Partie du mauvais pied, le Trap et ses hommes ne l’emportent que deux fois en six matchs (Atalanta : 4 à 1 et Naples à Naples : 2-3) pour quatre matchs nuls.
La septième journée des matchs aller oppose la Juve à l’Inter où joue l’ex-Schillaci qui fait payer cher au Trap son départ. Il adresse deux passes décisives et est une menace constante pour ses anciens partenaires. Commentaire du Trapattoni à la fin du match : "Le titre est compromis mais il ne s’est pas envolé. Nous sommes en construction et nous montons en régime, les autres sont à fond et ils fléchiront t bientôt. "
On est furieux Piazza Crimea. L’attaque dite "à quatre cylindres" : Di Canio-Baggio-Vialli-Moeller a fait mouche 11 fois fois (Moeller 5, Vialli 2, Platt, Kohler et Baggio 1, Ruotolo c.s.c), mais la défense amputée de Julio Cesar a encaissé 9 buts permettant au Milan de caracoler avec quatre points d’avance sur Torino, cinq sur la Fiorentina et l’Inter et six sur la Juve ex-aequo avec le Genoa, la Lazio et la Sampdoria.
Mattesini, des Éditions Limina, revient sur ce moment de la carrière de Roby :
"En 1992, la Juve achète Vialli. À vous deux, vous deviez conduire le club au titre. Ca ne s’est pas passé comme ça. À qui la faute ? — Au Milan ! répond Roby. Ce Milan-là était imbattable. Nous, nous n’avions qu’une bonne équipe. La première année, Gianluca a eu des problèmes physiques mais même si nous avions été au maximum, nous n’y serions pas parvenus. Les hommes de Capello étaient inaccessibles... "
Les Ultras turinois ne voient pas l’affaire de cet œil, une pluie d’accusations s’abat sur le Trap et sur le prétendu Codino d’Oro, un joueur de parade qui ne gagne jamais rien.
Numéro 10 avec Sacchi en équipe nationale, milieu offensif avec la Juve, Roby fait contre mauvaise fortune bon cœur :
"Il est indubitable, dira-t-il plus tard, que je préférais jouer avancé, mais je comprenais les exigences de Trapattoni qui me demandait plus de sacrifice et moins de brio. "
Le Trap tente le duo Baggio-Vialli quand celui-ci n’est pas blessé. Quand il l’est, Roby joue avec Casiraghi. L'effet est immédiat : les Turinois l’emportent 5 à 1 à Ancona et 5 à 1 contre l’Udinese.
"La joie blanc-et-noir a le visage de Baggio mais aussi de Trapattoni. Le 5 à 1 sur l’Udinese et les 4 buts et demi de son "fantasista" sont un succès personnel pour l’ex-Viola, mais également pour son coach (...)"
"6 buts en 2 matchs, voilà le Baggio que la Juve attendait ! "
Trapattoni tire la couverture à lui : "Les critiques qu’on a encaissées pour nos mauvaises performances nous ont aidés à nous améliorer. Le déplacement de Baggio vers l’avant, grâce au débat technique qui a eu lieu, nous a rendus plus incisifs. "
Le regain de forme du Codino fait l’affaire de Sacchi qui l'attend de pied ferme au rassemblement de l’équipe nationale qui va affronter l’Écosse à Glasgow pour les éliminatoires de la Coupe du Monde. Le technicien romagnol est traqué et matraqué par les journalistes.
Ambiance ambiance lors d’un entraînement des Azzurri où Sacchi fait feu de tout bois et martyrise les sélectionnés :
"Signori, tu vas jouer ou non ? Ça fait tout l’entraînement que tu restes là à 50 mètres du but ! - Si tu ne bouges pas plus, personne ne te passera la balle, tu peux le comprendre ça ou non ? "
"Signori sors ! Vialli rentre ! Lentini va sur la gauche."
On se demande si Sacchi encourage Baggio ou s’il le réprimande....
"Baggio, mais vas-y, à la fin, va marquer !"
À peine entré dans la surface, Roby adresse un pétard mouillé qui atterrit dans les bras de Pagliuca. On entend Sacchi protester : "Roberto, en match, tu tirerais comme ça ? "
Padovan l’auteur de l’article, est appointé par Tuttosport, le quotidien sportif de la Fiat. Son collègue Arturo Costa prend le relais la veille d’Italie-Écosse. Il rappelle que Roberto "s’amusait beaucoup" non loin de là avec la Fiorentina, Mais que là "il y avait le bus de l’équipe nationale avec le moteur qui tourne, il y avait ses coéquipiers en Azur, il y avait la réalité..."
Costa se lâche. Il raconte que Baggio, "ce florentin nostalgique, milaniste manqué et juventino de plein effet, porte les sacs "malgré sa petite taille (sic)". Il suggère que Roby, "le petit gabarit, le fleurettiste, le technicien, sera peu à l’aise sur un terrain gras écossais. ".
"Celle-là, elle est bonne, réplique Baggio. J’ai joué sur tous les terrains possibles, sous le soleil et sous la pluie, y compris avec des patins à glace ! "
Costa continue son persifle : "Vous savez ce qu’on dit ? Que vous assassinez les avant-centres qui jouent avec vous. Schillaci, Casiraghi, Vialli... "
— Celle-là, elle est bien trouvée, ironise Baggio. Votre histoire est mignonne. Ceux qui ont le temps de vous lire peuvent même y croire et la trouver amusante. "
L’intervieweur ne bronche pas, il demande au joueur ce qu’il pense de ceux qui disent qu’il n’est pas un meneur d’hommes.
"Chaque semaine, une nouvelle blague. La dernière, c'était celle des terrains lourds. Puis cette histoire de leader manqué ou de mes buts qui comptent pour du beurre. Vous savez quoi ? Eh bien je vais continuer à en marquer, on verra s’ils sont décisifs ou non. Mais surtout ne perdez pas espoir, je vous jure que j'ai quand même des défauts."
L’Italie revient de Glasgow avec un nul et Baggio avec une cote fracturée qui lui coûte un mois d’arrêt. La Juve remporte le Derby contre Torino à la dernière minute. Certains en profitent pour estimer que la Juve est "plus concrète" sans Baggio. Analyse d’une grande finesse puisque la Juve perd trois matchs d’affilée contre Milan à domicile (0-1), à Florence (2 à 0), enfin 2 à 1 à Foggia contre un promu. Point d'étape à la mi-décembre : la Juve est à 9 points du Milan AC qui poursuit son incroyable série de matchs sans défaite.
Noël arrive à peine que la saison 1992/1993 est compromise. Ne restent plus à disputer qu'un quart de finale de Coupe d’Italie contre Parme et un quart de coupe de l’U.E.F.A. à contre le Benfica, rencontres prévues entre février et mars.
Tales ot two cities
On l'a vu, Roby n’est plus représenté par Caliendo, l’homme qui l’a exfiltré de Florence à l’insu de son plein gré. Conseillé par un groupe d’amis, il est amené à rencontrer des représentants de l’International-Managment-Group de Mark McCormack, l’agent des stars du sport US : golfeurs, tennismen, joueurs de baseball.
Les Américains confirment la prise de contact. L’IMG publie un communiqué daté du 18 novembre 1992 où ils déclarent qu’ils "ne proposent pas seulement une équipe et un contrat mais offre une gestion managériale.". "Gestion managériale" ; c’est le mot pour gestion de la "marque Baggio" qui est à présent connue dans le monde entier.
Cette intervention d’affairistes étrangers à l’écosystème sportif italien tombe bien pour Roby, puisque l’ancien contrat, quelques feuillets signés dans le bureau de Boniperti, ne prend pas en compte l’exploitation de la marque de la star émergente évaluée à des dizaines de millions de dollars. De peur de se faire doubler, Umberto insiste pour qu’on rediscute les clauses du contrat. Le bruit court que le club pencherait pour prolongation jusqu’en 1996 avec des avenants.
Le joueur et ses conseils ne l’entendent pas de cette oreille. Ils proposent une réduction de la durée du contrat à trois ans et une augmentation au prorata du salaire.
Les médias, alimentés par des fuites, soufflent sur les braises. Dans un article titré : "Voyage dans la fragilité d’un personnage qui divise", Roberto Perrone du Corriere della Sera enfonce le clou :
"Qui est Roberto Baggio ? Un champion ingénu, une victime de ces temps de cupidité, un nostalgique de la Curva Fiesole, un fantasista mal préservé de la pauvre fantaisie des autres ? L’homme en plus, un luxe ? Le caprice des puissants, un médiocre surévalué ? Toutes ces définitions s’entortillent autour d’un footballeur qui comme tous ceux qui sont trop bons n’aura jamais la paix même en gagnant (...) "
Suite du pamphlet : "Car derrière Roberto Baggio, il n’y a que Roberto Baggio avec ses doutes et sa quête du bonheur. La confusion de ces derniers jours naît des contradictions inaliénables d’un caractère qui n’accepte pas d’être géré. McCormack et la Juve ont été complètement déstabilisés par sa sortie de dimanche dernier : 'Si la Juve veut me garder, qu’elle le dise tout de suite..' "
"Maintenant, poursuit le journaliste, Baggio joue la vierge effarouchée. Il aurait signé un document sans penser que c’était le bon, se fiant à la bonne foi de la personne qu’il avait devant lui (Boniperti), qui avait besoin alors d’un geste fort pour les supporters aux yeux des autres clubs. Baggio s’en sort comme l’innocent livré à des hommes rapaces et sans scrupules. Ou c’est lui qui est sans scrupule et qui joue double jeu (...)."
L’article, "corporate" du point de vue de la Vieille Dame, de s’achever sur un : - "Qui veut rester à la Juve doit le faire avec enthousiasme, sinon le club se comportera en conséquence ."
Emblématique, la sortie du président Chiusano lors d’un match où Roby a manqué un deuxième pénalty de file : "Baggio ? Je souhaite qu’il s’entraîne à tirer des onze mètres. "
Un des meilleurs réalisateurs de penalties de l'histoire du Calcio se voit rapporter le commentaire de son vice-président par un envoyé spécial qui lui demande où il va en le voyant se diriger vers la sortie en lui lançant : "M’entraîner à tirer les penalties ! "
Baggio débarque trois jours plus tard dans une BMW "immatriculée à Florence (sic)". On apprend qu’un double face-à-face a eu lieu entre Boniperti, Roberto et Trapattoni.
Le Trap déclare qu’il n’a aucun problème avec le joueur et que leur relation a toujours été claire et civile : "On se raconte tout mais les intérêts privés doivent se discuter ailleurs"
Le Trap ajoute : "La Juve n’est pas une dictature. Je sais qu'"il" veut rester, et moi aussi je le veux. Mais si les maris et les femmes se séparent, imaginez un peu ce qui peut se passer entre un joueur et un club. ."
Titres du lendemain : - "Trapattoni à Baggio : Le divorce ? Ce n’est pas la fin du monde !"
Roby fait ce qu’il peut pour sauver une saison mal embarquée, il joue blessé, pour finir doit assister au choc Fiorentina-Juve depuis son appartement. Le bruit court qu’il s’est dégonflé.
La déesse aux cent bouches est insatiable. Le boss italien de IMG déclare que Baggio, qui est un charmant garçon, intelligent, unique et tout, est plus difficile à gérer "Tomba la Bomba" parce que le football n’est pas le ski ou le tennis et parce que le Calcio est l’affaire de professionnels mais également de gens pas très sérieux.".
Suite du communiqué :
"Roby doit être aidé à donner des solutions plus modernes à son mode de vivre et d’être. Nous sommes ici pour ça, pas pour envahir sa sphère privée."
Roby est de retour sur les terrains le 3 janvier 1993. Le 2 à 2 (Baggio, Vialli) n’est pas du goût d’une groupe d’Ultras qui s’en prennent à lui.
Franco Costa raconte :
"Quelle signification attribuer à la nouvelle contestation dont vient d’être victime Baggio ? ?
Les faits : "Pendant la séance d’entraînement, une quarantaine de tifosi appartenant à la frange Ultras a apostrophé le capitaine, assaisonnant la ritournelle : Retourne à Florence avec la vulgarité de toujours. Motif de cette avilissante comédie : outre les chefs d’accusation qui lui ont valu des insultes par le passé, un geste d’énervement à l’occasion de la contestation qui a éclaté pendant le match contre Parme (...). Ainsi cela peut se produire à la Juve aujourd’hui, à savoir qu’une délégation plus ou moins spontanée puisse contraindre un joueur à s’expliquer sans que personne ne puisse ni ne veuille intervenir. C’est ce qui est arrivé hier quand Baggio a été ‘convoqué’ dans les couloirs du Comunale... "
La vie d’une star n’est pas ce que l’on croit. Contrarié par le renouvellement de son contrat, menacé par un groupe de supporters manipulés en sous-main, traité de gars qui ne marque que des buts inutiles, voici ce que peut lire Roberto début 1993.
"Florence. Coup de projecteur sur les contrats milliardaires du football. Avec la présence du Fisc et des Douanes dans les locaux administratifs de la Fiorentina, s’est ouvert un chapitre destiné à faire la lumière sur des aspects que le football a toujours tenu secrets. Officiellement, les agents du fisc ont seulement examiné les documents concernant la cession de Roberto Baggio à la Juve, le contrat de Dunga et ceux concernant la vente de Nappi à l’Udinese. Principal accusé Antonio Caliendo. "
Compensation pour l’ex-"Phénomène de Caldogno", la Squadra joue un match qualificatif pou la coupe du monde prévue l'été 94 aux États-Unis, l'occasion pour Melli du Corriere della Sera de le mettre sur la sellette.
"Vous voilà le leader de la Squadra. Avez-vous grandi, serez-vous moins égoïste ? "
Roby rit jaune, il remercie Sacchi de l’avoir convoqué et de vouloir le rapprocher du but.
Le journaliste suggère que Sacchi a ravalé son chapeau pour accéder à ses caprices. Roby fait mine de ne pas avoir compris :
"C’est moi qui ai changé et je n’ai plus aucun mal à me mettre au service de l’équipe. Avant, je marquais d’un seul jet, j’allais où me portait mon instinct. Il faut comprendre que gamin, je n’ai reçu aucun enseignement tactique. Le jeu en zone était inconnu, les formations étaient éparpillées sur le terrain, les rôles prévoyaient peu de variantes. À 18 ans j’ai subi deux interventions sérieuses aux ligaments. Il a fallu que je remonte la pente avec peu de connaissances professionnelles, avec ce que j’avais en moi, sans aide, sans une préparation spécifique... "
Les grands champions répondent aux critiques sur le terrain. À la 2e minute d'un Portugal-Italie capital disputé le 24 février 93 : balle en profondeur de Maldini, contrôle de velours de l’intérieur du droit, demi-volée immédiate du gauche et l’Italie mène 1 à 0 à l'extérieur.
Les envoyés qui attendaient un faux-pas due Roby n’hésitent pas à retourner leur veste :
"L’Italie de Sacchi balaie le Portugal 3 à 1 "
"C’est le début de tout. De l’Italie de Sacchi qui brille comme jamais dans la nuit portugaise. De l’Italie des deux Baggio, décisif Roberto, fondamental Dino. De l’Italie de Casiraghi, le délaissé que la Juve gardait sur le banc. L’Italie d’hier, avec ses hommes, s’approche de l’Amérique. Les joueurs ne font aucune erreur, Sacchi ne fait aucune erreur. Deux minutes de jeu et c’est tout de suite Baggio. Roberto, naturellement... "
Le mois de mars est maussade : nul en demi-finale aller contre Torino 1 à 1 (Baggio) ; 2 à 2 au retour qui qualifie les Grenats pour la finale. Intercalées, une victoire 4 à 3 contre le Napoli, 2 défaites à Brescia (2 à 0) et contre l’Inter (0-2). Enfin une victoire étriquée contre Ancona ; la seule bonne nouvelle du mois arrivant d'une qualification pour les demi-finales de l’U.E.F.A. contre Benfica, que les bianconeri éliminent 1-1 à l’aller et 3-0 au retour. — Et si l’ont veut la première défaite de Milan contre Parme au terme de 58 matchs sans défaite.
Bilan du mois de 28 février au 4 avril : 3 défaits, 2 victoires et 1 nul, ce qui relègue la Juve à la quatrième place du championnat.
Début avril la Juve n’a plus qu’une façon de sauver sa saison : remporter la coupe de l’U.E.F.A. Or Andy Moeller dit tout haut ce que Vialli blessé, pense tout bas : aucun des deux ne comprend les changements opérés par Trapattoni. Auteur de cinq buts en début de championnat, la star allemande ne marque plus depuis que Baggio joue plus près du but que lui et concentre toute la lumière sur sa queue de cheval.
Le Golgotha et la Toison d’Or
Lors de la saison 992/1993 le rapport valeur marchande/résultats et le quotient investissement/performance font de la Vieille Dame l’équipe la moins rentable du championnat d’Italie. Éliminée en Coupe, victime de son irrégularité et distancée par Milan, la direction comprend qu’il est temps de prendre un nouveau virage. Responsables désignés : Boniperti et les hommes qui l’accompagnent Piazza Crimea. Responsable en second : Trapattoni qui peine à s’adapter aux systèmes de jeu offensifs venus du nord de l’Europe. Enfin Baggio, un garçon de grand talent qu'on accuse de se complaire dans le rôle d’Hamlet avec ses interrogations existentielles.
Ayant snobé la qualification de la Juve contre Benfica au Delle Alpi, l’Avocat, qui est sur le point de céder la place à son frère Umberto, annonce un plan de restructuration sur trois ans qui sera mis au vote dans les plus brefs délais.
Trapattoni réagit vivement :
"Vous voulez un coupable ? Le voilà, je suis là ! Tirez, allez, massacrez-moi ! c’est la loi du football, c’est l’entraîneur qui paie toujours : encensé un jour, détruit le lendemain ! Désormais, le roi c’est Mazzone, pourtant il est resté deux ans sans que personne ne vienne le chercher, tout le monde l’avait oublié ! C’est ça, la loi du football et je la connais ! Tirez-moi dessus mais laissez mes garçons tranquilles ! Les joueurs, c’est mon affaire, je leur conseillerai de ne parler à personne ! On ne peut pas passer son temps en rixe toutes les saintes journées ! "
L’Avocat, que l’on accuse pour les erreurs stratégiques et les pertes d’exploitation de la Fiat, consulte son conseil d’administration. Baggio sait lire entre les lignes : "Trois ans pour revenir sur le devant de la scène ? Ça fait longuet. Mais si l’Avocat a parlé en des termes si précis, ça veut dire qu’il a les idées claires sur le futur ; il a sans doute pris seul toutes les décisions nécessaires. "
Du stratégique au quotidien il n’y a qu’un pas : "Baggio dedans ou dehors, lit-on à la une des quotidiens sportifs. L’absence de Baggio dimanche ? "Un ultimatum du Trap ou seulement une blessure ?"
Baggio reviendra sur cette période dans un numéro spécial du Guerin Sportivo : "Baggio, un Ragazzo d’Oro".
Le journaliste s’enquiert du pacte que lui et le Trap auraient passé sur une place à Rappallo :
Baggio ; "Nous avons éclairci nos rapports. La Juve avait perdu et salement contre l’Inter. Une journée noire. J’ai confessé à Trapattoni mes exigences ; lui m’a exposé les siennes. Nous avons décidé d’aller de l’avant et de ne pas prendre des routes parallèles. Depuis ce jour la situation s’est améliorée. Attention, ça ne veut pas dire qu’avant on se donnait des coups de poignards dans le dos ! "
Roby, qui est absent deux dimanches de suite à cause d'une contusion à l’os iliaque, soutient son coach :
"Je jouerai dimanche prochain contre Torino. Si j’ai mal, je me ferai faire une infiltration. De toute manière, je ne veux pas manquer ce match !"
Le Trap : "Je m’attendais à ce genre de réaction du joueur. Il y a une volonté psycho-physique de sa part et une bonne prédisposition à l’effort... Nous ferons un dernier test ce matin pour vérifier s’il est à 100%. "
Roberto joue le derby de coupe d’Italie contre Torino mais la Juve doit se contenter d’un 0-0 qui l’élimine suite au 1 à 1 du match aller (but de Baggio).
La saison touche à sa fin. Après avoir gagné à Ancona sans Roberto, l’équipe arrache le nul à Udine et reste en course pour une place en U.E.F.A. Roby n’a joué que trois matchs et demi entre le 28 février et le 4 avril, ne marquant qu’un but en championnat et un en Coupe.
Les joueurs de Trapattoni disposent d’un joker, la C-3, compétition dans laquelle ils ont été à la hauteur de leurs ambitions en balayant Anarthrosis (Chypre), le Panathinaikos (Grèce), Sigma Olomuk (Tchéquie) et Benfica (Portugal). C’est à présent l’excellent PSG d’Artur Jorge qui se dresse sur leur route, une équipe où brillent le Brésilien Valdo, David Ginola et George Weah, un os dur à ronger;
Le 6 avril au Delle Alpi, c’est l’avenir du Trap, de ses joueurs et du club qui se joue. La Vieille Damne n’est pas la favorite des bookmakers : "Le Paris-Saint-Germain a un fond de jeu, la Juve non, déclare Michel Platini, triple Ballon d’Or et triple "capocanoniere" du Calcio, le plus italien des joueurs français. Il ajoute que la Juve ne peut s’en tirer que par ses individualités."
Trapattoni se méfie de Weah et de Ginola, mais également du milieu de terrain parisien composé de Guérin, Le Guen, Fournier et Valdo.
La zone du PS met la Juve en difficulté. Après que Ravanelli a vendangé une occasion, Weah perfore la défense turinoise et glisse la balle hors de portée de Rampulla. Baggio-2 (Dino) a beau heurter par deux fois la barre transversale de Lama et obliger Le Guen à repousser son coup de tête sur sa ligne de but, c’est "Mister George" qui manque aggraver le score sur un contre qui faillit changer pas mal de choses.
Le 0-1 de la mi-temps est accueilli par une bordée de sifflets. Les Ultras blanc-et-noir déroulent la banderole à l’intention du coach : "Trap, va-t-en ! Signé tout le Virage !"
Le jeu se durcit à la reprise. Antonio Conte et Jürgen Kohler récoltent un carton jaune et rejoignent Baggio-2 sur le carnet de l’arbitre, ce qui les privera du match retour à Paris.
À cet instant du match, personne ne donne cher de la peau de la Vieille Dame et les 40.000 spectateurs du Delle Alpi marronnent. Survient la 8e minute de la seconde mi-temps. Lorsque Ravanelli dos au but ajuste une remise pour Baggio qui des 20 mètres et de l’extérieur du pied droit téléguide un amour de ballon dans le petit filet d’un Lama impuissant !
À 1 à 1, l’espoir renaît dans les rangs turinois mais la situation est favorable aux Parisiens puisqu'un 0 à 0 au Parc les qualifiera si le score en reste là
Excès de confiance ou prudence exagérée, les Parisiens portent moins le danger devant les buts de Rampulla, même s’ils manquent le K.O. de peu par David Ginola.
Plus le temps passe, moins la Juve espère prendre l'avantage. Des chœurs montent des tribunes fustigeant les hommes du Trap quand l’arbitre décrète un coup-franc à une vingtaine de mètres du but gardé par Lama. Aaaah, si le Roi Michel était là, se désespèrent les huiles dans la tribune présidentielle !
La montre de l’arbitre indique la 92e minute lorsque le godelureau à la queue de cheval s'éloigne du ballon qu'il vient de placer avec soin s’élance. La balle décrit une parabole que n’aurait pas renié Michel Euclide Platini et se fiche à l’encoignure de la transversale et du poteau droit de Lama, qui abdique incrédule. Le stade est pris de folie : Roberto-bag-gio, roberto-bag-gio...
"Vous êtes heureux ? " demande un ournaliste qui le critiquait la veille.
"Je dédie ces deux buts à ceux qui m’aiment, il n’y en a pas beaucoup" réplique le Codino.
"Deux buts magnifiques...?"
Baggio : "Et qui comptent, ceux-là, n’est-ce pas ? "
"Michel, Michel, qu’est-ce que vous pensez de Baggio ?"
Platini : "Excellent. Il a répondu présent au moment de prendre ses responsabilités."
"Roberto, Platini a dit que vous aviez été excellent ?"
Baggio : "Je ne peux que m’incliner devant l’avis d’un tel homme..."
Roby vient de remporter une bataille mais mais pas la coupe. Valdiserri paraphrase l’apparition de Coppi au sommet de l’Izoard :
"Il y a un homme seul à la tête d’une équipe épouvantée, son maillot est bianconero et son nom est Baggio. La Juve s’est réveillée de la grande peur du Paris-Saint-Germain matérialisée par le but marqué par Weah... Mais où est passé Baggio ? Il a disparu ! Une permission d’un jour, 24 heures loin du tumulte. Et oui, c'est cela aussi Baggio."
Il est comme ça, le Divin, il apparaît et il disparaît. Sans doute est-il chez Chele et Peter à chasse la caille ou le canard sauvage. En attendant, il doit apprécier la déclaration de son coach à la presse :
"La valeur de certains joueurs se voit dans ce genre de parties. Les champions sont ceux qui savent sortir les œufs du panier. Mais Baggio n’est pas seulement un des meilleurs parce qu’il marque. Il l’est aussi pour ses passes et par son engagement. Le manque de continuité ? Même Platini baissait parfois d’un ton. C’est humain, nous ne sommes pas des robots."
Cendrillon un soir, souillon le lendemain.
L'Estonie subit la loi de Baggio et de Signori trois jours plus tard : 1 à 0 pour l'Italie. Pas suffisant ! Sacchi gronde ses duettistes, ils ont privilégié le spectacle au goal-average.
The show must go on. La Vieille Dame affronte le Milan de Capello à San-Siro le 1er avril. Les joueurs de Berlusconi sont en tête du championnat mais l’enjeu est symbolique. Les symboles et les coïncidences, c’est la zone de confort du Divin qui éparpille la garde prétorienne de Baresi ; offre le premier but à Moeller, il favorise le second ; et conclut son récital par un galopade que tout San-Siro fête debout ; 3 à 0, tous aux vestiaires.
Un journaliste : "Un de vos plus beaux matchs ? "
Baggio : "Un de mes nombreux plus beaux matchs. Quand l’équipe réussit à te donner autant de ballons, tu peux mieux rentrer dans la partie. Espérons que c’est le début d’une période importante pour la Juve vu que la mienne a commencé depuis un bout de temps. Certains me découvrent maintenant, la mémoire historique n’existe pas..."
"Un Baggio entraîneur de lui-même, au-dessus des directives de Trapattoni ; persifle Valdiserri. Un Baggio dont ses amis florentins disent qu’il en avait assez de boucher les trous. Appelez-le génie, talent ou Narcisse, il n’empêche que la saison bianconera - qui sans lui aurait été une faillite - pourrait, tout dépend de la coupe U.E.F.A., passer en actif."
Le Trap respecte le pacte de Rapallo.
"Baggio est plus continu et plus motivé. Il est en train de gravir les derniers échelons pour devenir un champion, ceux qui portent à être un meneur d’homme. Je l’ai toujours dit : Roberto a été continuellement bon. Seules les blessures ont pu l’arrêter."
À la fin de la saison Baggio aura marqué 21 buts en 27 matchs, Andreas Moeller 10, Gianluca Vialli 6, Fabrizio Ravanelli 5 et Casiraghi 1. En attendant la demi-finale retour à Paris et en ajoutant les buts en équipe nationale, le Codino en passe de devenir Divin en est à 35 buts... 15 passes décisives... mais bien entendu, ça ne suffisait pas.
Hold-up au Parc
Les Turinois sont dans l’avion qui les conduit à Paris. Battre Milan dans un match sans enjeu est une chose, se qualifier pour une finale européenne en est une autre. Des 90 minutes du Parc des Princes dépendait l’avenir d’un groupe qui ne supportait plus d’être mortifié par la presse et par son public.
Le Trap est un général 5-Étoiles. Il sait motiver ses troupes : aux Ultras qui le cherchent il répond : "Ressortez-moi cette banderole, dès que vous l’avez tirée l’autre jour, on a égalisé, elle nous porte chance !".
Les Parisiens croient en la qualification. Un petit 1-0 devant les 45.000 du Parc et le groupe d’Artur Jorge est en finale à Dortmund.
Le PSG n’a rien à voir avec celui des Qataris. Il est composé de joueurs complets et batailleurs : Lama, Kombouaré, Fournier, Guérin, Le Guen... Du meneur de jeu brésilien Valdo et de deux joueurs hors-norme : George Weah et David Ginola.
Le PSG entre dans le match tête baissée et les occasions se multiplient.
La Juve du Trap n’est pas malchanceuse, elle tient le coup jusqu’à la mi-temps.
Le jeu s’équilibre à la reprise et c'est le PSG qui mène la danse, Weah et Ginola sont menaçants, Rampulla, le remplaçant de Peruzzi, fait trois grandes parades. Platini vibre au micro de Thierry Gilardi, il est clairement pro-Paris.
La chance ne veut pas sourire aux Parisiens qui échouent d'un rien par Weah et se voient refuser un pénalty.
Le scénario est archiconnu contre les équipes italiennes, Baggio est crocheté aux abords des 16 mètres. Curieusement le coup franc est tiré par Marocchi pour une remise de la tête de Platt sur Vialli, Vialli reprend en pivot, sa reprise est destinée aux longs bras de Lama quand un épervier gicle devant lui et dévie la balle au fond de ses filets. Tour de passe-passe signé Sa Majesté Baggio, qui voulez-vous que ce soit d’autre ?
Le baroud des Parisiens est émouvant. Rampullla et Julio César veillent au grain sur les balles hautes, avant que l'on on assiste à une série de cafouillages dans la surface turinoise qui plie mais ne rompt as. L'arbitre siffle la fin du match. Trap se démène comme un possédé, sa Juve est en finale.
."Le football peut rendre fou" déclare Baggio à un envoyé de France-Football, un jour minable, l’autre jour héros."
Le Divin Codino voit juste. Que que serait-il passé si l’arbitre avait sifflé pénalty sur Weah au milieu de la seconde mi-temps, si l’une des frappes de Guérin, de Le Guen, de Ginola ou de Kombouaré avaient fait mouche ? La Juve éliminée, Baggio aurait-il eu la moindre chance de devancer Bergkamp et Cantona au classement du Ballon d’Or cette année là ?
Au lendemain de la qualification de la Juve, les hommes du Trap doivent affronter la Fiorentina. Du pain bénit pour les "opinionnistes" qui redoublent de perfidie : "Baggio face à son passé"- "Pinocchio est de retour") "Nostalgie et amertume pour un Juve-Fiorentina sous haute tension."
Sous haute tension pour la bonne raison que la Viola de Batistuta, Effenberg, Brian Laudrup, Baiano et Borgonovo joue sa survie sous les ordres d’un Aldo Agroppi au bord de la crise de nerfs. Face à elle, l’ennemi héréditaire se traîner à dix points du Milan AC, six derrière l’Inter, quatre derrière le Parme : au coude à coude avec la Lazio, la Samp, Cagliari et l’Atalante pour arracher une place dans la "petite coupe d’Europe", une consolante aux yeux de l’Avocat et de son frère qui devra prendre le pouvoir quelques semaines plus tard.
Sous le Barnum du Calcio de ces années là, un clou en chasse un autre et le Juve-Fio du 25 avril 1993 tient davantage d’un Boca Junior-River Plate que d’un Derby d’Italia contre l’Inter.
Le premier quart d’heure est haletant. Hurlements et vociférations quand Vialli se voit refuser un but probablement valide et manque le cadre d’une frappe tendue de la droite avant d’âtre abattu dans les 16 mètres sans que l’arbitre bronche.
Que la Viola risque descendre en Série B est incompréhensible. Motivés l'international allemand Effenberg, ex Bayern, Brian Laudrup, le frère de Michael, et Baiano le font savoir à Peruzzi qui repousse tout ce qu’on expédie dans sa direction. Baggio ? Il a affaire à Iacchini, à qui a l’ordre de le suivre jusque sous la douche.
On frise l’interruption du match lorsque Baggio, le juge de touche et Iacchini sont pris de mire et soumis à une pluie d’objets divers. Marocchi balaie Laudrup d’un de-ashi-barai spectaculaire dans la surface de réparation mais le Signore Boggi n’y trouve rien à redire. Idem dans la surface de la Fio lorsque Di Mauro écarte Conte du bras à l’entrée de la surface. Frisson une minute plus tard quand Effenberg, privé de l’assistance de Batistuta blessé, expédie une mine que Peruzzi repousse en volant d'un poteau à l'autre.
Peur de descendre pour les Florentins, peur de ne pas être européen pour les bianconeri, l’atmosphère se fait irrespirable et ce que les fans de la Viola craignaient le plus arrive. Le juge de ligne signale un hors-jeu de Baiano qui filait au but sur une passe de Laudrup ! Pas de VA à l’époque, la Fio crie au scandale, Vendu l’arbitre ! Pourri ! Le fric de l’Avocat pour expédier la Fio en Série B !
Trapattoni ne se laisse pas impressionner par l'ambiance de rodéo. Il remplace un Moeller éteint par Di Canio qui expédie un centre de l’exter' du droit sur la tête de Marocchi qui bat Mareggini d’une superbe tête plongeante ! Comble de la poisse, le genou du malheureux gardien de la Fio reste bloqué, il est remplacé par Mannini.
La Juve mène mais rien n’est joué lorsque Ravanelli qui vient de rentrer adresse une frappe rageuse qui bat Mannini : 2 à 0 pour la Vieille Dame, la Fio se dirige vers la Série B.
Le pool de scénaristes qui siège sur les hauteurs de l’Olympe du football est méchamment sadique. Dans les minutes qui suivent, le gardien remplaçant de la Fio mal sorti, arrive en retard sur Ravanelli et le fauche, le pénalty est indiscutable. Tous les regards se tournent vers Raphaël. Se comportera en professionnel où persistera-t-il dans ses enfantillages ?
Costa après le match :
"Qu’est-ce que vous avez ressenti au moment de tirer le pénalty ?
— Rien, la satisfaction d’avoir marqué après en avoir raté deux récemment.
— C’est le premier but que vous marquez contre la Fiorentina, vous avez ressenti quelque chose de particulier ?
— Rien de spécial, ce pénalty était inutile, on gagnait déjà 2 à 0. "
Roberto déchante le lendemain :
"Baggio hausse le ton. Décidé à mettre un terme à trois années de suggestion et de nostalgie pour le maillot violet, titillé par des chœurs honteux qui font contrepoint à une banderole scandaleuse exposée par les supporters juventini : ("Nous n’avons pas besoin de bombe, nous vous massacrerons à coups de ceinture..."), Roby pose le ballon sur le point des 11 mètres et prend Mannini à contre-pied."
Trapattoni vole au secours de son joueur :
"Il s’est enfin totalement détaché de son passé."
La presse monte dans le char du vainqueur :
"L’avril doré de la Juve s’achève par une cinquième victoire consécutive : PSG, Torino, Milan, les Français à nouveau et la Fiorentina. En Italie ou en Europe, la musique est toujours la même, une musique gagnante pour l’équipe la plus critiquée d’Italie."
En football comme en politique, c'est le règne de l'éphémère. Roby est attendu sous le maillot de l’équipe nationale contre la Suisse : "Baggio n’est pas au mieux" annonce Sacchi qui est accusé de bafouer son credo par la faute du génial vicentin.
Baggio : "Sacchi a raison, nous ne sommes pas au maximum de notre condition. J’allais beaucoup mieux avant le match de Porto (...) La saison a été très longue et très dure, nous avons beaucoup joué entre le championnat, les coupes européennes, la coupe d’Italie et la Nazionale. On espère tenir le coup au moment où se joue la qualification. Il ne faut surtout pas faiblir... "
Sacchi et Baggio ont raison de se méfier. L’Italie perd 1 à 0 et cède la première place de son groupe à Hogdson, le coach de la Nati. Polémique dans la presse : battre le Portugal à l’extérieur, c’est bien beau, mais si c’est pour perdre contre les petits Suisses...
Et le Westfalen Stadion...
Le 5 mai 1993 la Juve affronte le Borussia Dortmund en finale aller de la C-3. Le public gronde à l’entrée des équipes. 40 000 spectateurs dont quelques milliers de supporters de la Juve, entre les résidents italiens et le "tifo" organisé de la Vieille Dame.
Un match entre footballeurs allemands et italiens est toujours quelque chose de spécial. Surtout lorsque Jürgen Kohler, l’ex-stoppeur du Bayern Munich et Andreas Moeller, l’ancien chouchou du Borussia sont passés à l’ennemi, pendant que Stefan Reuter, ex-Juve, a fait le chemin inverse.
Lorsque Peruzzi pose sa serviette dans ses filets, il prend le mur jaune et noir du Kop de plein fouet. Une vision effrayante. L'ambiance est surchauffée, une atmosphère d'émeute.
Les premiers "Roberto-bag-gio" montent des travées occupées par les Italiens. La Juve n’a pas été irrésistible en championnat, mais elle dispose d’une colonne vertébrale de premier ordre avec Peruzzi dans les buts, Kohler et Julio César en défense centrale, un Dino Baggio époustouflant et la triplette Vialli-Moeller-Baggio qui a peu d’équivalent en Europe.
Le match commence très mal pour les Turinois. Deuxième assaut des Allemands suite à un centre aérien capté par Peruzzi. La balle parvient à Reinhardt qui centre en retrait de la gauche : reprise de l’extérieur en pleine course de Michael Rummenigge et lucarne ! 1 minute et 52 secondes de jeu et le Borussia a pris une option sur la qualification - Le Westfalen-Stadion entre en ébullition.
Revivre un match dans les conditions du direct est une expérience passionnante dans la mesure où l’on se rappelle les buts et le résultat, rarement des péripéties sur l'ensemble du match.
La vérité de ce jour-là, c’est qu’il faut l’abattage de Kohler et de Julio César pour endiguer les assauts des Allemands en attendant que Dino Baggio et Antonio Conte, les milieux turinois, desserrent l’étreinte et touchent Vialli et Moeller, qui manque égaliser d’un lob que ses anciens supporteurs ne lui auraient pas pardonné et qui le conspue.
Tout se joue à la 20e minute. En essayant de repousser une balle aérienne, Marocchi offre un caviar au moustachu Lusch qui amortit de la poitrine et reprend aux 10 mètres. La balle prend la direction de la lucarne de Peruzzi, s’écarte lentement et finit de peu dehors. Question : que ce serait-il passé si le Borussia avait mené 2 à 0 à la 20e minute ? Baggio aurait-il brandi la coupe ; et remporter le titre de meilleur joueur du monde pour l’année en cours ?
Six minutes plus tard, à la 26e minute exactement, suite à une faute de Reuter sur Moeller (un match dans le match), Moeller glisse la balle à Vialli qui la lui remet, la transmet à Dino Baggio qui la fait passer de son pied droit à son pied gauche et la glisse du plat du pied droit hors de portée du gardien ! Explosion de joie des bianconeri : une partie de la finale en deux manches vient de se jouer.
Les jaune-et-noir réagissent mais libèrent des espaces que Moeller et Vialli exploitent au bénéfice de Baggio qui multiplie déviations et ouvertures, déclenchant des Roberto-bag-gio qui agacent les supporters jaune-et-noir.
Où les Allemands sont rapides et puissants, les Italiens sont inspirés et malins. Alimenté par Baggio-2 et Marocchi, Vialli et Moeller posent de gros problèmes au Borussia.
Quatre minutes après l’égalisation de Dino. Vialli se débarrasse de son adversaire d’un double crochet foudroyant et adresse un centre à Baggio qui s’est fait oublier au cœur de la défense. Amorti orienté de la poitrine, torsion du buste et de la jambe droite suivies d’une demi-volée giflée de l’exter' du gauche et le ballon roule au fond des filets : 2 à 1 pour la Juve ! Le Westfalen-Stadion se tait. Chapeau bas l’artiste...
Baggio n’est pas meilleur que Moeller, que Viaili, que Michael Rummenigge ou que Reuter. Il n’est pas aussi constant que Julio Cesar ou que Kohler. Il n’a pas touché autant de ballons que son homonyme Dino, que Marocchi ou que Conte. Alors, qu’est-ce qui explique que le souffle des spectateurs amis et rivaux soit coupé chaque fois qu’il s’empare de la balle, la frôle de la semelle ou la téléguide dans les pieds d’un partenaire ou dans les filets ?
Les Allemands jettent toutes leurs forces dans la bataille. Le numéro 9 suisse Chapuisat se déchaîne, son combat au corps-à-corps avec Jürgen Kohler devient épique. Clé de voute de la défense turinoise, Julio César est un mur, Peruzzi une garantie. Comme Moeller, de moins en moins sifflé, distille un caviar à Baggio dont la reprise à ras-de-terre est écartée des filets in extremis, les Roberto-bag-gio achèvent de démoraliser les jaune-et-noir. Lorsque Moeller, brillantissime, glisse une balle en or au Divin, ce dernier, d’une torsion du buste, dévie la balle de l’intérieur du talon et la fait couler à fil de gazon au pied du poteau, qui accueille la caresse en la redressant dans le but vide. Le gardien allemand en tombe à la renverse : 3 à 1 pour la Juve ! Le Divin a parlé !
Lorsque le jeune homme à la queue de cheval quitte le terrain de jeu en boitant, le Westfalen-Stadion applaudit : "Roberto-bag-gio, Roberto-bagigio.."
Commentaire de l’intéressé :
"Après cela, j’espère que je suis passé de 9 et demi à 9 trois quarts. "
Et oui, en plus de ses pieds magiques, le gamin a de la mémoire et de l’esprit.
Le match retour est une formalité.
Dino Baggio marque deux fois suite à des combinaisons volantes avec Vialli et Moeller. L’Allemand inscrit le troisième but grâce une déviation du talon de Roberto.
Le public est aux anges, Baggio brandit la coupe.
Les Agnelli sont aux abonnés absents, on ignore si ce triomphe les arrange.
Fiat Lux
L’Avocat n’a pas assisté au tour d’honneur que le Divin effectue sur les épaules de son ami le colosse Julio Cesar. C’est le président délégué Chiusano qui aide Roby à brandir le trophée, troisième du genre pour la Vieille Dame. Prise de recul de l’Avocat ? La légende ne dit-elle pas que Roby, après la fiesta donnée "Da Romé", l’a réveillé à cinq heures du matin pour lui demander si tout allait bien. La marque d’une revanche ? Pas selon le Codino qui la joue fine :
"L’Avocat m’aimait bien. Quand on se voyait, il était cordial. Je ne l’ai pas bien connu, nous n’avons jamais mangé ensemble. On se parlait au téléphone. Il était courtois, un peu détaché, mais je crois qu’il l’était avec tout le monde. "
Avant d’ajouter : "Remarquez l’Avocat aura plus de mal à dire qu’il faudra trois ans à la Juve pour recommencer un cycle."
Baggio a beau faire resplendir le maillot noir-et-blanc à rayures à la une de tous les magazines de la planète, le frère de l'Avocat a d’autres chats à fouetter car comme l’écrira Salvatore Tropea avant les fêtes :
"1993 - Annus horribilits : Le groupe turinois a fini l’année avec le bilan le plus désastreux de son histoire. Une recapitalisation du groupe sans précédent s’impose sans faiblesse (...). Une des conditions posées par Via Filodrammatici est que l’Avocat et Cesare Romiti restent aux commandes jusqu’en 1996 (...)."
Umberto hérite de la Juve mais il n'aime pas le Calcio. Il préfère les weekends VIP à Sestrières, la station de ski fondée par la famille, à la fréquentation de gamins en culotte courte et au brouhaha des stades d. Mais les affaires étant les affaires, il écarte Boniperti et ses fidèles et jure qu'on a fini d’investir des fortunes sur "des petits joueurs qu’on voit à peine des tribunes" comme Rui Barros et le prétendu Raphaël.
Dans les années 90 le monde change. Avec lui le football où l’on se met à parler de marchandising, de trading et de marché global. Petit à petit, les "padri padroni" de province, souvent mêlés à des scandales industriels, cèdent la place à des groupes d’intérêts, à des fonds spéculatifs et à des joint-ventures du type de celui qu’a initié Berlusconi avec la Fininvest entre Calcio et politique.
Les Agnelli avaient été à l’avant-garde. Le grand-père avait fondé l’Istituto Italiano Financiario dans le but d’assurer la transmission de la fortune familiale. Giovanni Agnelli étant l’aîné de ses petits-fils, il avait hérité d’une part quatre fois plus élevée que ses frères et sœurs. Giorgo Bocca, un expert en étiquette piémontaise, resitue Umberto dans le contexte familial.
"Umberto était le prince héréditaire qui ne pourrait jamais vraiment régner, même après la mort de roi Giovanni, son frère. Pour une raison très simple : le gros du paquet des actions appartenait à son aîné et pas à lui. Une différence décisive, féodale, au nom de laquelle le roi Giovanni demeurait sur la colline dominant Torino, Villa Frescot. Et le prince héréditaire à Mandria, dans la plaine pedimontaine..."
"Le cadet de l’Avocat a vite compris. Il quitte la Fiat pour s’occuper des holdings et de la petite IIF qu’il fera grandir avec des profits qui passeront de 30 à 350 milliards de nos vieilles lires en dix ans. Ce sera elle qui interviendra en soutien de cette maison mère qui s’est toujours refusée au docteur Umberto."
L’Avocat : un mauvais homme d’affaires ?
Voici ce qu’en dit Vittorio Feltri, un ténor de médias politiques en Italie :
"Gianni manager a été un désastre. Il a tout raté à l’exception peut-être de la Libye (...). Et son effet négatif à la tête de l’entreprise se déduit de la faillite de la Fiat en quarante ans. (...) Inventivité, zéro. Stratégie, zéro. Tactiques, zéro (...). L’Avocat a accumulé plus de pertes que de profits, plus de dettes que de richesses. Si nous calculons l’argent déboursé par l’État pour secourir la Fiat "avocatesque", nous découvrons que la somme est quatre fois supérieure à la quotation de la Fabrique. Et nous devrions regretter un homme pareil, le prendre comme exemple ?"
Feltri poursuit : "Une grande usine automobile qui veut survivre doit investir de quatre à cinq milliards de lires par an. (...) Pour survivre, tu dois avoir une production de trois millions d’autos par an. Pour y parvenir, il n’y a que les licenciements ou fuir Turin. Les frères Agnelli savaient tout ça mais ne voulaient pas l’accepter. Chez ces deux citoyens du monde (Giovanni et Umberto), informés, sophistiqués, riches en conseillers et en experts, survivait un patriotisme piémontais féodal, familial, qui leur interdisait d’accepter la fin de leur mode d’exister, de penser et de vivre."
Pour l’aîné sans doute. Pour le cadet beaucoup moins. Tandis que le premier menait une vie de jet-setter et de séducteur tout terrain, l’autre jetait les bases d’un poids-lourd financier au cas où. Feltri : "Le cadet de la famille est un officier "sabaudien" habitué à obéir même dans les circonstances où il aurait de nombreux motifs de ne pas le faire."
"Dans la famille Agnelli, comme dans toutes les grandes familles industrielles, fonctionnait le principe de la division des rôles. Gianni se disait sympathisant de La Malfa et de l’E.D.R. Umberto accepta l’investiture démocrate-chrétienne. Gianni régnait à Turin et en Italie dispensant bons mots et snobismes sur la manière de porter la cravate ou les bottines. Le premier était théâtral, le second réservé, feignant d’avoir un rôle décisif dans la gestion de l’entreprise."
L’Avocat régnait grâce à la Fiat mais également grâce à la Juve : il parle de son attachement au club à Enzo Biagi, le monument du journalisme italien de l’époque :
"C’est son père qui l’avait emmené pour la première fois au stade. (...) J’accompagnais Papa et il y avait le Duc d’Aoste, le Grand, celui de l’Amba Alagi, et un joueur de la Juve, Munerati. Au lieu d’aller saluer le duc, je me jette sur Munerati. Alors mon père s’exclame : C’en est trop’ : — Et il m’a giflé !' "
L’Avocat est un patriarche hautain dont les traits d’esprit son mémorables.
Lucio Dalla, l’auteur compositeur que l’on sait, parle de lui comme d’un "vieil industriel dont la langue de soie fait mal quand il parle. "(Tiré de la chanson" Baggio, Baggio"...)
Exemples de syllogismes de l’amertume signé l’Avocat :
"Maradona ? Avec lui on n’a plus besoin d’entraîneur."
"Platini ? On nous l’a livré comme un toast, il a fallu rajouter le caviar."
The International Herald Tribune avance une explication :
"L’Avocat était fasciné par les joueurs atypiques, puisqu’il était né riche mais il reconnaissait que d’autres était nés avec le pouvoir de le faire entrer en transe grâce à leur maîtrise de la balle inanimée. Il adorait l’habilité de Platini à improviser, à conjuguer la beauté du jeu de ballon et le tumulte de la performance compétitive."
Rien de tout cela chez Umberto au sujet de qui Feltri nous apprend que :
"Donna Virginia Bourbon del Monte a donné à ce bambin, son troisième garçon, le prénom d’Umberto en hommage au Prince du Piémont - son parrain de baptême, -envers lequel il se dédouanera quand, à la mort de celui qu’on appela le Roi de Mai, il fera descendre la Juve le deuil au bras sur le terrain..."
Umberto ayant hérité de l’eau du bain du bébé juventino, il n’a aucune sympathie pour le gosse en culotte courte et queue de cheval qu’on a affublé du sobriquet blasphème de Divin. Les décisions qu’il devra prendre pour que la Juventus règne sur l’Italie et l’Europe du football, ne tiendront aucun compte des lubies dudit garçon, dont on lui dit qu’il s’est mis en tête de négocier lui-même ses contrats.
Le problème pour un patriarche comme Umberto, c’est que les joueurs professionnels ne sont plus les esclaves de grands clubs dirigés par des capitaines d’industrie mais des professionnels en mesure de négocier leurs émoluments sur le marché des transferts.
Qui dit marché, dit marchands, courtiers, intermédiaires. Les stars du jeu ne sont plus des visages mal coloriés sur les figurines Panini mais des vecteurs publicitaires, le moyen de faire vendre des produits dérivés.
En outre, avec la retransmission des matchs en Euro puis en Mondiovision, le football se développe aux États-Unis et au Japon ; bientôt dans les pays arabes et en Chine. La lutte est farouche entre le Real de Madrid, Barcelone, Man United, le Bayer Munich et le Milan AC. Qui dit concurrence, dit stratégies industrielles et plans d’investissements. On assiste à la naissance de nouvelles professions : directeur sportif, manager, directeur de la communication, trader, agent puis agence de joueurs. Et le Calcio a pris du retard.
Symbole de cette globalisation du foot-business, l’IGM de Mark McCormack, l’agence US qui fait fructifier les intérêts des stars du golf ou du tennis. En la matière le Bouddha de Caldogno, est une cible de choix pour les chasseurs de tête. Or Roby n’a pas digéré que Caliendo l’ait forcé à trahir Florence. Échaudé il veut négocier seul le prolongement de son contrat, un contrat muet concernant ses droits à l’mage et l’exploitation commerciale de sa "marque", comme on commençait à dire dans le milieu.
Quand Umberto apprend que le joueur veut traiter d’étal à égal avec lui, il le prend très mal. Comment ce petit prétentieux avec ses chaînettes et ses grigris pouvait-il s’asseoir à une table de négociation avec les princes désignés de ce monde : les Agnelli (Juve), le pétrolier Moratti (Inter), l’éditeur Rizzoli (Milan AC), Franco Sensi de la Roma, Calisto Tanzi, de la Parmlat. Franco Sensi (Roma-Hôtellerie/Tourisme), Cragnotti (Lazio-Agroalimentaire) ; Gaucci, Mattarese, Gazzoni-Frascara, Corioni, ou avec le dernier arrivé, le magnat de la radio-télévision, le Cavalier Berlusconi ?
Le choc des cultures est rude. Je vous invite à imaginer le ressenti d’un gamin arrivé de sa campagne amené à "tutoyer" les grands de ce monde dans leurs salons. Pas évident pour des gosses venus de Caldogno (Baggio), de Conegiano (Del Piero), de l’Apppio-Latino au sud-est de Rome (Totti) ou de Bari-Vecchia (Cassano).
Baggio, qui est le premier footballeur à être entré dans le listing Forbes des hommes les plus riches du monde, n’a pas d’accointance avec les grands de ce monde. Le football dont il rêvait était celui dans lequel Rivera et Mazzola étaient devenus des idoles... "Baggio est un footballeur d’un autre temps, écrit Sconcerti en 2001. Quand il a commencé à jouer, Maradona était encore à Barcelone... "
Roby sait d’où il vient et où il ne veut pas aller. Maintenant qu’il était le meilleur joueur du monde, on n’allait pas le vendre comme une paire de claquettes ou un mange-disque. Après ce qu’il a enduré, pas question d’associer sa réputation à on ne sait quelle agence à la moralité douteuse qui salirait son image en l’impliquant dans des histoires d’évasion fiscale ou de fonds de pension douteux. Caliendo n’était-il pas lui même impliqué dans ce genre de galère ?
Roberto n’a pas oublié les 500 000 lires de son transfert de Caldogno à Vicenza devenus 2,7 milliards à Florence, puis 25 milliards lors de son passage à la Juve. Il prend conseil auprès de sa famille mais également de ses "amis florentins".
La question est épineuse. Le document que Baggio a signé en juin 1992 est un précontrat à l’amiable qui se révèle sans grande valeur légale d’autant que Boniperti, le signataire d’alors, est poussé vers la sortie.
L’exploitation de l’image des champions était un phénomène inconnu dans les années 50 et 60. Praest, Nordahl, Boniperti, Valentino Mazzola étaient des "étoiles" dans le cœur de leurs supporters mais pas des actifs cotés en bourse.
De nos jours les Ronaldo, les Messi, les Neymar ou les Mbappé sont des entreprises qui traitent de gré à gré avec les clubs qui veulent en exploiter les performances et l’image. Ca n’était pas encore le cas au début des années 90.
Établi à la va-vite, le contrat qui lie le Codino court jusqu’en juin 1995 maos il ne protège pas ses intérêts pas plus qu’il ne garantit ceux de son employeur.
Une nouvelle fait sensation après la victoire de la Juve en C-3. L’IMG de McCormack veut "signer" le Divin avant USA 94. Les deux parties se seraient rencontrés. L’IMG promet qu’elle ne prendra pas de décisions à la place de Baggio, ni ne gérera son espace privé ; mais elle "l’aidera à réguler ses rapports avec la presse et à tirer le meilleur parti de son image comme elle le fait avec les meilleurs golfeurs et les meilleurs tennismen de la planète ".
Échaudé par les manigances entre la Fiorentina, le Milan et la Juve, Baggio temporise et la nouvelle tombe : l’administrateur délégué Boniperti est invité à passer la main après une période de transition durant laquelle Bettega, de retour d’une mission auprès de la Fininvest de Berlucconi, le secondera dans les affaires courantes. Objectif annoncé : assainir la gestion et jeter les bases d’un projet un peu plus adapté au monde moderne.
"Et vous croyez que Baggio, flair supérieur de chasseur, n’a pas senti venir le vent ?" ricane Catania dans Les sept vies de Baggio.
Les nouvelles qui fuitent de la Piazza Crimea ne sont pas rassurantes pour le camp Baggio. L’Avocat déclare que la crise économique exige de la rigueur et que le football doit donner l’exemple. À Torino Mirafiore, l’usine symbole de la Fiat, on parle de licencier à tour de bras ; une manière de dire que ce n’est pas le moment d’acheter Van Basten et Papin pour faire plaisir à Baggio.
Le 7 juillet 1993, Roberto contre-attaque au plan sportif :
"Je ne suis pas content du recrutement. Nous sommes en état d’infériorité par rapport au Milan mais également par rapport à l’Inter, à la Lazio, à Parme et à quelques autres équipes qui se sont renforcées. Il nous manque un meneur de jeu devant la défense et un grand attaquant comme Romario."
Nouvelle salve quelques jours plus tard :
"Nous partons derrière la Lazio, Parme, Milan et l’Inter. Si l’équipe n’était pas compétitive pour le titre l’an passé, je ne vois pas pourquoi elle devrait l’être maintenant vu qu’on n’a presque rien changé... "
Aux journalistes qui lui rappellent qu’Agnelli a parlé d’austérité, il répète ce qu’il a répondu quelques jours plus tôt : "Si c’est l’Avocat qui le dit, alors on est tous ruinés ! "
Il ajoute : "Nous allons jouer tous les trois jours, il y a le championnat, la Coupe, les Coupes d’Europe, l’équipe nationale et pour finir la coupe du monde. Comment voulez-vous qu’on tienne à ce rythme sans avoir une vingtaine de grands joueurs ? Si ça tourne mal, vous allez voir que tout le monde va se retourner contre les mêmes... "
La saison 1993/1994 ne se présente pas sous les meilleurs auspices à Turin.
Maurizio Crosetti écrit : "La Juve de Boniperti n’existe plus, celle de Battega pas encore. Mais elles restent unies dans la défaite comme dans l’incertitude. "
Ça se voit au niveau des transferts, Sergio Porrini, l’espoir Andrea Fortunato, le milieu Angelo Di Livo, c’est tout ce qu’on a à se mettre sous la dent en dégustant une "cassata" sur la plage. On voulait du Baggio majeur et vacciné, alors on allait être servi ;
"Il (le Trap) a pronostiqué 50 buts entre moi et Moeller. On peut y arriver. Si on compte ceux qu’on marque à l’entraînement !"
"Les éloges me font plaisir mais en cas de difficulté je ne voudrais pas qu’on se décharge sur moi ou sur un autre. Faire le paratonnerre, ça n’est pas génial. "
Trapattoni pensent la même chose mais lui et Roby prêchent dans le désert. Le chômage gagne, l’industrie automobile et les plans sociaux se multiplient. Chose rare à Turin, les syndicats déploient des banderoles au stade.
Après ces sorties le Codino marque et fait marquer, subjuguant Turin, l’Italie et les envoyés spéciaux du monde entier.
Au soir du 31 octobre la Juve est même en tête du championnat avec la Sampdoria. Bilan des dix premières journées de Série A : 21 buts pour et 9 contre, 8 réalisations pour Andy Moeller et Baggio avec des buts de Ravanelli, Kohler, Conte, Fortunato et du jeune Del Piero. Cerise sur le gâteau, la Juve contraint au nul chez lui le Milan double champion d’Italie et finaliste de la C-1. Inarrétable, Baggio réalise un triplé contre Gênes, marquant pour l’occasion son centième but en Série A, un record pour un joueur de 26 ans.
Roby et le Trap voyaient juste quand ils prétendaient que l’effectif de la Juve n’était pas assez fourni pour courir trois lièvres à la fois. Fin novembre la Vieille Dame est sortie de la Coupe d’Italie par le très modeste Venezia malgré un doublé de Roberto. Puis alternant les bonnes performances et 4 matchs nuls (Roma, Sampdoria, Reggiana et Torino), les hommes du Trap se retrouvent à 9 points du Milan au moment de le recevoir au Delle Alpi. Match serré qui tourne en faveur des rouge-et-noir, 1 à 0 à la 60e minute.
Fin février l’Uruguayen Ruben Sosa égalise à la dernière minute pour l’Inter et la Juve ne l'emporte pas à San-Siro. L’après-match est délétère. Capitaine Baggio s’en prend à certains partenaires qu’il trouve étrangement passifs. Début mars le Milan de Capello a huit points d’avance sur ceux du Trapattoni. L’ère Montezemolo-Chiusano-Boniperti-Trapattoni a du plomb dans l’aile.
Comme l’a écrit Catania, Roberto sent le vent tourner, et comme souvent sous la pression, il se blesse au ménisque opéré à Saint-Étienne !
"L'inflammation à la cornée supérieure du genou droit laisse peu d’alternative, écrit Valdiserra. À moins d’un miracle se matérialisant avec quelques jours de repos, Baggio passera sur le billard et manquera de 5 à 6 matchs alors que la coupe du monde approche. "
Une intervention de ce type imposerait un retard de préparation difficile à combler à ce moment de la saison. — Il est fichu, entend-on en coulisses, il ne jouera pas le Mondial !
Quand on sait que les négociations sur le prolongement de son contrat se poursuivent en coulisse, on comprend à qui profitent ces prévisions. Hélas pour ceux qui se débarrasseraient volontiers de lui, Roby peut compter sur Antonio Pagni, qui s’oppose aux médecins de la Juve et déclare à la presse : "L’ennemi du genou, c’est le manque de stabilité. Or un genou sans ménisque est un genou à la dérive". Arrivé sur place, il remet Baggio sur pied en moins de deux mois. Piazza Crimea, on se dit qu’un joueur doté d’un genou et demi ne peut pas valoir autant qu’un gaillard en bonne santé.
Roby est de retour pour le match que les bianconeri perdent contre le Milan sans vraiment livrer bataille, ce qui lui donne l’occasion de piquer une colère. L’accusation est claire. Certains ses coéquipiers ayant appris que le Trap était sur le départ, ils ont hissé le drapeau blanc pendant que leur capitaine risquait sa santé et l’occasion unique d’un Mondial taillé pour lui sur mesure ; "Je crois que je pourrais casser une montagne à coups de poing. J’aurais voulu voir la Juve sortir du terrain la bave aux lèvres, je ne dis pas gagnante, mais consciente d’avoir tout donné. "
Avec 5 victoires et 3 nuls, la Juve arrache la deuxième place à la Samp devant la Lazio et Parme, terminant trois points derrière le Milan, champion pour la troisième fois consécutive et qualifié pour la Champion’s, car à l’époque seul le champion y participait.
Cette fois c'est officiel, la saison est un fiasco. La Juve a été sortie de la Coupe d’Italie par Venise et du quart de finale de l’U.E.F.A. dont elle était la tenante par Cagliari ! Une saison blanche qui signe la fin de l’ère Trapattoni qui s’en ira au Bayern...
Du côté des buteurs, Baggio aura marqué 17 buts en Série A (2 en Coupe d’Italie et 3 en C-3). Andy Moeller en a inscrit 9, Ravanelli 9, le jeune Del Piero 5 et Gianluca Vialli 4 en 10 matchs seulement. — Résumé de la saison par Crosetti dans Repubblica
"Un échec du à un groupe de joueurs en pleine débandade, un entraîneur en congé et une société qui n’existe pas. Le tout agrémenté d’un mouvement de révolte des supporters, phénomène rarissime chez les bianconeri. "
Seul motif de fierté à Turin cette saison-là, la future remise du Ballon d’Or et du trophée de Meilleurs Joueur de la F.I.F.A. au Divin Codino, 26 ans, devenu célèbre dans le monde entier. Les exploits de Roby l’ont fait entrer dans le cœur du monde du football, pas dans celui d’une partie des supporters de son club...
Le Ballon d’Or de France Football 1993 est...
La couverture du n° 2490 du France Foot paru le 28 décembre 1993 est tout sauf glamour. À la une apparaît un gosse toutes dents dehors les yeux plissés, portant sur sa droite un énorme Ballon d’Or scellé dans un bloc de granit ou de ciment. À son poignet gauche, une montre de prix, un gilet olive clair, une chemise en toile de bûcheron et les cheveux taillés en brosse comme pour une rentrée scolaire. Le tout sous-titré : "Roberbo Baggio, 38e Ballon d’Or" sur trois lignes en jaune et en blanc.
J’ignore ce que signifie le Ballons d’Or pour les générations Post Millénium dans la mesure où ils ont été trustés par les cyborgs Cristiano Ronaldo et Lionel Messi dont le règne a commencé après le plébiscite de Kaka en 2007 et ne s’est interrompu qu’en 2018 grâce à Modric, avant de revenir à Messi et d’être ajourné pour cause de Covid en 2020.
Au moment où Baggio se voit honoré devant Bergkamp et Cantona – l’année des artistes atypiques -, la récompense de France Football est le fruit du vote de 30 journalistes, un par nation, avant qu’elles ne se démultiplient après la chute du bloc de l’Est.
En 1993 le Ballon d’Or est européen, dans le cas de Baggio il sera accompagné de nombreuses distinctions internationales et aboutira au titre de World Player 1993 de la F.I.F.A..
Pour les "babyboomers", le Ballon d’Or avait une aura légendaire et je ne résiste pas au bonheur de citer les tpremiers lauréats : Stantley Matthews, dit le Sorcier de Blackpool (1956) Àlfredo Di Stefano, l’ex-"Flèche Blonde" (1957), Raymond Kopa, dit "Napoléon" (1958), Di Stefano à nouveau, puis Luis Suarez (1960), Omar Sivori (1961), Lev Yachine, "l’Araignée noire" (1963) ; Denis Law, Euesbio, la "Panthère Noire", Bobby Charlton, George Best, Gianni Rivera...
Avant d’arriver à la période Gerd Müller, Beckenbauer et Cruyff, interrompue par le Tchèque Josef Masopust (Tchécoslovaquie) et Florian Albert, l’épatant faux 9 de la sélection hongroise qui pulvérisa le Brésil lors de la coupe du monde 1966.
Remporter un ballon d’or alors, était ‘la’ reconnaissance suprême. Inutile de rappeler le triple triomphe de Michel Platini après ceux de Cruyff, triple triomphe assorti d'un triple titre de meilleurs buteurs de la Série A, ce qui fait du "Roi Michel" tout autre chose que Zizou et que la plupart de ses successeurs...
Lorsqu’on feuillette le France Foot du 26 décembre 1993, on se remet en tête que l’année a été tragique pour l’équipe de France éliminée de la Coupe du Monde états-unienne suite au but de Kostadinov ; un Kostadinov qui allait finir 8e du classement de l’année derrière Baggio, Berkamp (Ajax/Inter, Pays Bas), Cantona (France/United), Boksik (OM-Lazio, Yougoslavie)-, Michael Laudrup (Danemark, Barcelone), Franco Baresi et Paolo Maldini (Milan AC/Italie) mais devant Stéphane Chapuisat (Borussia/Suisse) et Ryan Giggs (United/Pays de Galles).
Le triomphe de Roberto est écrasant, un record partagé avec le lauréat 1991, Jean-Pierre Papin. Seuls la Finlande et la Pologne (Bergkamp), et l’Espagne (Laudrup) ne le placeront pas en tête de leurs préférences.
Certain, nostalgiques de Van Basten ou de Gullit trouvent que l’édition 1993 est moyenne, ce qui est due au fait que les années impaires se jouent sans coupe du monde ni coupe d’europe des nations. À cela s’ajoute la défaite de Milan contre l’OM qui a une très grande équipe, mais pas de leader désigné (Boksik finit quatrième). Le récital de Baggio en coupe de l’U.E.F.A. a fait la différence, le PSG et le Borussia s’en souviendraient longtemps.
Feuilleter ce France Foot collector est divertissant. On en déguste les titres : ‘Baggio sur le toit de l’Europe’, ‘L’Année Baggio’. ‘Roberto, Dennis, Éric, Allen, Michael, Franco, Paolo, Emil, Stéphane, Ryan...’ ‘Canto de l’Atlantique jusqu’à l’Oural’, mais surtout ‘Baggio : Le football peut rendre fou'. ; un entretien qui classe le Divin parmi les grands et pas seulement de la balle au pied... Puis cerise sur le gâteau, le clin d’œil aux supporters des Verts d’orgueil : "Quand Saint-Étienne veillait sur lui" complété par "Sacchi : S’il le veut, il sera encore plus fort..." — Point d’orgue page 18 avec un forum de brèves amusantes et un encadré signé Claude Le Roy intitulé "Baggior". Analyse ultrafine du jeu de Roby dont on ne résiste pas à citer quelques passages dont certains prémonitoire :
Claude Leroy : "Après la période des patrons naturels, des chefs d’orchestre – Beckenbauer, Cruyff, Platini – voilà un nouveau soliste, un premier violon à qui l’on donne un brassard sans qu’il n’ait jamais cherché à tenir la baguette, comme ça, naturellement... "
"Il est tellement doué qu’il est (a)normal donc ambigu. On lui reproche son manque de personnalité alors qu’il est le capitaine naturel et indiscuté de la Veille Dame qui n’offre pas son brassard à qui tend le bras... "
"L’enfant-dieu de Caldogno n’a pas le registre d’un chef d’orchestre mais c’est un formidable dynamiteur de défenses, un artificier des 40 derniers mètres ; un inspirateur de carnaval d’actions, atavisme oblige chez un Vénitien (...)"
Enfin, prémonitoire :
"Sa deuxième coupe du monde devrait affirmer un peu plus la vraie personnalité de Roberto (...). Excepté un excès inhabituel chez lui d’adrénaline qui aurait pu ou dû lui valoir un carton rouge dans le match Italie-Portugal (une grosse deuxième faute après un avertissement sur le gardien), notre ballon d’or serait aussi Ballon d’Or du fairplay et il aura besoin d’en faire preuve devant les redoutables Irlandais, Norvégiens et Mexicains, adversaires dont les Italiens auraient bien tort de croire qu’ils formeront un groupe complaisant... "
Bravo Monsieur Le Roy, surtout lorsque vous écrivez :
"Si on fait souvent référence à Michel Platini, c’est parce que Baggio est en train d’évoluer à peu près au même âge (26 ans) qui vit Michel prendre une dimension mondiale, et devenir le numéro 1 ; se maîtriser sur les ballons arrêtées perpétuera la légende et les comparaisons... "— CQFD
Siamo in America !
Les plans sur la comète et la pluie de dollars escomptée par l'IMG dépendent du terrain, car avant de faire rêver les Nord-Américains les Azzurri devront se qualifier dans un groupe qui est composé du Portugal, de la Suisse, de l’Ecosse, de Malte et de l’Estonie.
Les Italiens sont favoris, mais on les sait capables de se compliquer la vie dans les phases éliminatoires. Et de fait, en novembre 92, le premier match contre la Suisse manque tourner au cauchemar Mené 2 à 0, une médiocre équipe d’Italie ne doit son salut qu’à un exploit de Baggio à la 83 e minute (contrôle du droit, pas de côté et demi-volée dans la lucarne) et à une frappe d’Eranio à la dernière seconde du match. Pour son premier match officiel, Sacchi et son calepins d’écolier ont souffert.
Un mois plus tard, c’est l’Ecosse qui neutralise la Squadra 0 à 0 dans la boue.
Fin décembre, après avoir gagné 2 à 1 à Malte, l’Italie compte 3 points, la Suisse 5, le Portugal 3 et l’Ecosse 2 mais la Squadra se rassure en match amical, Elle bat en effet les Pays-Bas à Eindhoven 3 à 2 (Baggio sur pénalty) avant d’affronter le Mexique sous les huées de la Curva Fiesole qui conspue Baggio et les juventini pendant tout le match.
Ce soir-là, le tout nouveau Ballon d’Or est aligné avec Signori à gauche et Mancini en pointe, une idée inspirée des expérimentations d’Eriksson à la Sampdoria. Maldini est sublime. Roby brillant en seconde mi-temps où chacune de ses prises de balle met les Mexicains à l’agonie ; contrôles orientés du droit, ballon filtrant sur le gauche, lucarne enveloppée : 1 à 0 pour l’Italie.
Des déviations du talon, des accélérations, des passes "laser" des deux côtés du terrain et la messe est dite à la 80e : frappe sans angle de Baggio-2, ballon qui revient sur Maldini qui la reprend en glissant, 2 à 0 pour l’Italie.
Sacchi n'est pas satisfait du jeu de son équipe. le Portugal attend la Squadra à Porto et il n’a vu que des individualités et des actions décousues.
Le match contre les Portugais à lieu le 28 février. Sous les huées, Maldini expédie un long ballon au cœur de la défense lusitanienne : contrôle du droit, demi-volée rasante du gauche et but de Baggio à la deuxième minute de jeu ! — Quelques minutes plus tard, Albertini pour Casiraghi dans les 16 mètres, distraction de la défense dirigée par Fernando Couto et 2 à 0 pour l’Italie. Le Portugal se reprend bien et marque un but contesté par Couto (1-2), mais Baggio-2 crucifie les Portugais d’une frappe tonitruante, 3 à 1 ! Au terme de ce match presque parfait, la Squadra rejoint la Suisse avec 7 points en 4 matchs, le Portugal est troisième avec 5 points et l’Écosse quatrième avec 4 points.
Le match que disputent l’Italie et la Suisse le 1er mai au Wankdorf de Berne peut être décisif. Comme à l’aller, les Suisses mettent les Azzurri en difficulté. Le match tourne à la catastrophe lorsque Baggio-2 se fait expulser. À une demi-heure de la fin, la Nati profite d’une erreur de la défense italienne, prend l'avantage et voit l’été aux couleurs de la bannière étoilée.
La suite est des éliminatoires est prévue en septembre et en octobre, une sale période pour les équipes italiennes selon les statistiques. L’Italie reçoit l’Écosse à l’Olimpico. Une talonnade du Divin pour Donadoni de la droite, une passe filtrane au millimètre pour Casiraghi, une passe veloutée vers Eranio, ça donne 3 à 0 pour la Squadra.
Les trois points lâchés contre la Suisse (la victoire est à 2 ponts, le nul à 1 point, la défaite à 0) mettent Sacchi sur la sellette. Les conservateurs (marquage individuel, contre-attaque) ont toujours pensé que les succès du Milan AC était davantage dus à ses Hollandais qu’au pressing du bon Arrigo, un type qui n’avait jamais joué à un niveau décent. L’autre innovation de Sacchi, la ligne et les montées éclair de la défense commandée par Baresi, étaient difficiles à mettre sur pied en sélection où l’on ne rassemblait les joueurs que sept ou huit fois par an à l’époque.
La liste des reproches faits au sélectionneur ne s’arrêtait pas là : il changeait trop souvent de formation au milieu de terrain. Il n’utilisait pas assez Signori, le "sérial buteur" de Foggia puis de la Lazio. Il avait fait jouer Vialli qui était blessé ou hors de forme. Il ne donnait pas sa chance à Zola du Cagliari. Il insistait avec Stroppa et Lentini... Il ne savait pas où faire jouer Baggio, il manquait de respect à Mancini...
Baggio et Sacchi se connaissent. Celui que l’on appelait le "Sorcier de Fusignano" était le coach de Rimini quand le jeune Vicentin avait subi cette atroce blessure le 5 mai 1985. C’est lui qui avait déclaré au Guerin Sportivo qu’on le verrait un jour en équipe nationale.
La vision de Sacchi d’un football "à systèmes" a des contradicteurs parmi les joueurs eux-mêmes. Son départ du Milan et son remplacement par Capello aurait été exigé par Van Basten et Gullit qui n’en pouvaient mais de ses obsessions comme cette cage dans laquelle il les enfermait pour qu’ils peaufinent leurs déplacements dans des petites surfaces.
Quand il a compris que ses martingales ne fonctionneraient pas toutes en équipe nationale, Sacchi prend une décision qui fit grimacer ses détracteurs : il bâtira son équipe autour de Baggio ce qui aura pour effet de marginaliser Vialli, Mancini ou Zola, et d’inquiéter ceux qui doutent que le nouveau Ballon d'Or puisse devenir un vrai leader.
C’est avec un Baggio libéré dans un système mixte que l’Italie aborde la dernière ligne droite des qualifications qui passe par une série de victoires contre le l’Écosse à Rome, l’Estonie à Tallin, enfin le Portugal à San-Siro, en espérant que la Suisse commettra un faux pas contre l’une ou l’autre de ces équipes.
La saison 92/93 s’achève ; Baggio a marqué 40 buts, délivré des dizaines de passes et d’avant-dernières passes décisives ; il a brandi la coupe de l’U.E.F.A., il est sorti vainqueur de la lutte qu’il livre à son propre corps, même si ça ne suffit pas à convaincre la Juve qui veut qu’il baisse ses prétentions contractuelles, McCormack qui insiste pour qu'il vende son âme en pièces détachée pendant que ses détracteurs profite de la moindre de ses faiblesses pour vendre l’idée d’un Prince Azur qui n’a pas la victoire dans le sang.
Baggio : "Vous voulez un exemple ? Après notre victoire en Coupe de l’U.E.F.A., nous avons perdu contre Pescara en championnat. Le match suivant nous avons été sifflés contre la Lazio. Nos tifosi comme la presse ont déjà oublié notre succès européen. Dans ce club, tu n’as pas le temps de t’arrêter un instant pour profiter d’une victoire ou d’un trophée. Le football peut rendre fou, conclut-il, il suffit de la savoir."
L’homme et le système
Baggio a appris à jouer un football qui n’aurait pas détoné avec l’esprit du roman "Piccolo Mondo Antico" d’Antonio Fogarzzaro, un écrivain du terroir. Huckleberry Finn du ballon rond, il raconte dans "Una Porta nel Cielo" qu’il ne sort jamais sans le ballon qu’on lui a offert pour son anniversaire et qu’il harcèles ses frères et ses oncles pour jouer avec eux, alors que son nez arrive à peine à la hauteur de la table de la cuisine.
Las de jouer seul contre la porte du garage de son père, "Bajeto" (petit Baggio en vénitien) insiste pour que Walter, de dix ans son aîné, l’emmène jouer avec ses amis mais il n’en est pas question, il est trop petit. Alors il fait des jongles derrière les buts, il s’impatiente, il enrage.
Quand il a 10 ans, c’est l’entraîneur des Giovanissimi qui refuse de l’aligner eu égard à son jeune âge. À 13 ans, il pourrait jouer avec les Moins de 17 mais un double sur-classement est interdit par le règlement.
La malédiction du banc de touche poursuit le gamin à Vicenza. Il est trop fort pour jouer avec la Primavera mais pas assez mûr physiquement pour jouer en Série C.
Conséquence de cette fatalité qui l’écarte du rectangle vert depuis son plus jeune âge, Roby apprend à être décisif dès qu’on lui donne sa chance : voir vite, décider vite, ne pas laisser passer les opportunités de briller
Cette angoisse d’être écarté du terrain se retrouve tout au long de sa carrière avec pour corollaire la volonté de marquer les mémoires en réalisant des prouesses comme ce but inscrit du milieu de terrain lors d’un de ses premiers entraînements avec les pros.
"Baggio est un neuf et demi dans le sens où il est à la fois un attaquant et un milieu offensif, un buteur et un passeur."
La phrase est de Platini qui malicieux a uni dans sa formule mise à distance et sens de l’observation.
Traduit par ceux que le prodige agace, Platini veut dire qu’il ne mérite pas encore de figurer aux côtés des grands numéros 10 de l’Histoire. Pour d’autres, qu’il est une primadonna avide de tirer la couverture à lui sans se soucier du collectif.
"La presse en a rajouté, commente Roby. Elle s’est servie des mots de Platini pour entretenir une polémique dont elle a chez nous le secret. Pourtant il n’y a jamais eu le moindre problème entre Platini et moi. Vous savez, ce qu’il a réussi en Italie, personne ne l’avait réussi avant lui et personne ne l’a égalé à ce jour. "
À y regarder de plus près, le problème est profond. Baggio est un albinos, une "mouche blanche", un spécimen qui fascine et qui effraie. Adolescent, on lui confie le rôle d’attaquant excentré ou de milieu offensif mais c’est lui qui tire les pénaltys. Son sang-froid est impressionnant. À Florence ses entraîneurs profitent de sa mauvaise condition physique pour le balader au gré des problèmes de leur équipe :
"C’était pitoyable pour quelqu’un comme moi qui avait été capable de courir plus de dix heures par jour. J’étais si faible, je me sentais si fragile que je n’arrivais pas à suivre le rythme de mes partenaires à l’entraînement. Je me faisais l’effet d’un funambule qui pouvait tomber de son fil à tout moment."
Tenant compte de ce manque de fond, Agroppi, Bersellini ou Eriksson le font tantôt jouer attaquant, milieu offensif sur le côté, puis n° 10 derrière deux attaquants.
Quand il est remis c’est avec, devant et derrière Ramon Diaz (Saison 87/88) ou en tandem avec Borgonovo (Saison 88/89) ou Buso (1989/90) que Roby s’exprime le mieux.
"La position qui me convient, c’est en soutien et autour d’un attaquant de pointe qui peut marquer ‘mes’ buts. Cela me permet de venir de derrière et de surprendre le bloc défensif adverse.", affirme-t-il lorsqu’il arrive à la Juve (Saisons 90/93).
Pas évident que Baggio ait eu lui-même les idées claires. Dans une interview de 1994, il se souvient avoir joué en pointe avec Kubik, en soutien du météore argentin Dertycia (Saison 89/90)
À la Juve en 90/91 Maifredi l’utilise comme numéro X, à la fois passeur et buteur (14 buts lors de son premier championnat en noir-et-blanc), à la Maradona.
L’ex-entraîneur de Bologne ayant échoué, le Trap, son successeur, a du mal à trancher. Il dispose de Baggio, mais également de Schillaci, de Casiraghi et de Di Canio, puis de Vialli, de Moeller, de Ravanelli et du jeune Del Piero. Avec Roby, le rébus est permanent.
Arrive l’époque d’un jeu en zone qui lorgne du côté de l’Espagne et de la Hollande où l’on pratique un football spectaculaire basé sur le pressing et les déséquilibres. Harcelé par les supporters et par une partie de la presse, Trapattoni est un pragmatique. Il aligne Roberto en soutien de deux attaquants de pointe pour ne pas laisser trop de monde sur le banc.
"Curieux, ce choix du coach, remarque le Corriere della Sera. Non seulement parce qu’il part du préjugé que Baggio serait un milieu de terrain et pas un "trois-quartiste" ou un attaquant d’appoint. Mais parce qu’il a deux attaquants qui s’appellent Schillaci et Casiraghi et qu’il ne peut pas en aligner un troisième pour des raisons d’équilibre tactique, voilà Baggio, qui doit chanter et porter la croix en récoltant les sifflets d’un public, qui veut bien lui pardonner les erreurs du créateur mais pas celles de l’ouvrier."
Un journaliste français interroge le futur Ballon d’Or à ce propos :
"Entre Trapattoni et Sacchi, je m’adapte. Mais ce n’est pas parce que le jeu de la Juve est fondamentalement différent de celui de la sélection, c’est parce que les adversaires ne réagissent pas de la même façon. Le Calcio est un monde à part, vous savez. Les systèmes et les schémas, c’est excellent jusqu’aux 30 mètres. Après ce sont les individus qui doivent décider."
Les gardiens du temple lui reprochent ce genre de sorties, ainsi que son incapacité à assimiler des schémas préétablis.
Le site britannique Footie-51 revient sur la querelle :
"Alors que les entraîneurs italiens rabâchaient le mantra selon lequel chaque joueur, quel que soit son rôle, doit se battre pour récupérer le ballon, Baggio brisa le tabou. Quand l’équipe adverse avait la balle il semblait se désintéresser du jeu, rôdant en attendant que ses partenaires la récupèrent. Mais donnez-la-lui et il avait l’art d’illuminer le jeu en un seul et éclatant instant. Pour chaque but qu’il marquait, les entraîneurs insistaient sur le fait qu’il avait perdu de nombreux ballons. Et pour chaque défense qu’il écartelait en une seule passe décisive, ils lui faisaient remarquer celles qui avaient été interceptées. Aux yeux de ses managers, était une offense impardonnable."
Baggio survient après les baby-boomers Platini, Maradona et Zico et avant les attaquants attaquants du type Van Nistelroy, Ian Koller et Ibrahimovic, en attendant les stars génétiquement modifiées Ronaldo, Messi, Mbappé ou Haaland.
"Lorsque j’ai commencé, vous aviez un homme sur le dos mais quand vous le passiez, vous pouviez aller jusqu’au bout vu que vos adversaires étaient éparpillés sur le terrain. Avec l’utilisation de la ligne et le pressing tout-terrain sur le porteur de la balle, l’espace s’est restreint, l’oxygène s’est raréfié et on est tombé dans un football étouffant fait de contacts physiques et de systèmes, un peu comme le basket. "
Autre révolution l’occupation du terrain. Si l’on jouait le 1-4-3-2 ou le 4-3-3 au temps de Platini et de Maradona, on se remet au 4-4-2, une innovation anglaise en 1966, ce qui a pour principale conséquence de pousser les numéros 10 vers le banc. En effet, à partir du moment où l’on n’avait plus que deux attaquants de pointe, on préférait qu’ils soient grands et solides pour le pivot, petit et ultra-rapide pour celui qui tournait autour de lui. Avec pour corollaire la difficulté de s’imposer contre des défenseurs et des milieux qui passaient leurs vacances dans les salles de musculation et dans les pharmacies.
Quand on dispose d’un Baggio, d’un Gascoigne ou d’un Hagi, on est bien obligé de faire des concessions. Allez expliquer au spectateur qui se saigne pour payer son billet que le petit génie ne joue pas parce qu’il ne s’intègre pas dans les plans de jeu élaborés par l’intellectuel qui gesticule pour le replacer. Allez lui démontrer que le slalom de Baggio contre la Lazio (une action de 15 secondes ou Roby laisse 8 adversaires sur le carreau, gardien compris) est une erreur tactique. Que Gascoigne dribble trop quand il égalise pour la Lazio contre la Roma lors de son premier derby. Ou que les dix minutes où Hagi n’a pas touché le ballon avant d’inscrire un but décisif sur coup-franc sont la preuve qu’il ne s’est pas adapté au Calcio ?
"Si Baggio était né au Brésil, écrit Gabriele Marcotti de CNNI, il aurait été considéré comme trop bon pour être mis à l’écart. Le coach lui aurait donné un rôle d’électron libre derrière les attaquants et ça y était ! Au Brésil on fait tout simplement jouer les joueurs les plus talentueux. Hélas le jeu a changé et Baggio a la malchance d’être né dans un pays comme l’Italie qui est totalement obsédé par la tactique."
Le gendre idéal des Italiennes est craint par les grosses têtes du tableau noir. Au milieu des années 90, les coaches ne sont plus des papys ronchons à la Mazzone ou à la Guy Roux. Ce sont des carriéristes qui ont un agent et qui touchent des salaires de ministre. Ils doivent se montrer à leur avantage devant les médias. Et faire la preuve de leur importance. C’est là que le bât blesse quand on a un Baggio, un Totti ou un Neymar dans son équipe. Comme le déclarera Mazzone qui sera son entraîneur à Brescia ; :
"Quand Roby arrive quelque part, 99% des personnes présentes se précipitent vers lui et pas vers l’entraîneur, moi je trouve ça normal."
Un coéquipier confirme ce magnétisme embarrassant:
"Aux premiers entraînements, on était scotchés, on aurait dit que la Warner tournait un film dans le vestiaire !"
Et l’on comprend pourquoi lorsqu’on analyse les trois matchs que dispute la Squadra sur la route des États-Unis. Contre l’Ecosse à Rome, Baggio met Donadoni en position de tir de la semelle (1-0) ; il glisse une balle millimétrée à Casiraghi (2-0) et offre le troisième but à Casiraghi d’une passe veloutée (3 à 1).
En Estonie, sur un terrain de fortune, il transforme un pénalty (1-0) ; il centre sur Mancini (2-0) et laisse trois adversaires sur les fesses pour le 3 à 0.
A la veille de rencontrer le Portugal à Milan pour un quitte ou double pathétique, l’Italie a 14 points, le Portugal 14 points et la Suisse, qui joue l’Estonie à domicile, 13 points. Solution du problème pour les Azzurri : un nul ou une victoire sont de rigueur.
Sous les yeux de 80 000 spectateurs et devant une équipe portugaise qui aligne Victor Baia, Fernando Couto, Rui Costa, Rui Barros et Paulo Sousa, le match se joue sur le fil du rasoir et il faut attendre la 83e minute pour que Bruno Pizzul, encore plus enroué qu’à son habitude, puisse s’écrier ; "Siamo in America !" D'où vient le but qui expédie Pagliuca, Baresi, Costacurta, Benarrivo, Donadoni, Dino Baggio et Albertini en phase finale : Une-deux de Baggio-2 avec Baggio-1, crochet de ce dernier dans les cinq mètres, tir contré qui revient sur le premier, plat du pied et tous le monde en Amérique !
Un semestre à fleur de peau
Lorsque l’Italie affronte la France le 15 février 1994, le cœur des Français saigne encore : maudit Kostadinov au Parc à la dernière minute ! Il saigne mais l’espoir est le dernier à mourir car les hommes de Jacquet s’appuient sur une défense où Desailly, le néo-Milaniste, est un mur infranchissable ; sur un milieu expérimenté (Deschamps et les Parisiens Le Guen puis Guérin) et sur un Département Création de valeur absolue grâce à Djorkaeff, Ginola et Cantona, capitaine des Bleus pour la première fois de sa carrière.
Côté Azzurri on est sur la lancée de l’affrontement contre le Portugal trois mois plus tôt. Sacchi s’appuiera sur le bloc du Milan européen : Baresi, Maldini, Costacurta, Albertini, Donadoni, auxquels Sacchi pense adjoindre Tassotti, Evani et Massaro, qu'il entend compléter avec celui Parme (Benarrivo, Mussi, Apolloni, Minotti et des ex-juventini Dino Baggio et Casiraghi) auxquels s’ajoutent Zola, arrivé de Cagliari en Émilie-Romagne. Pagliuca de l’Inter, Marchegiani et Signori, étant les derniers heureux élus.
Un des dilemmes de Sacchi, un homme anxieux, concerne l’attaque. Il dispose d’une vraie pointe, Casiraghi, un déménageur dont il ne peut se passer. Précurseur de Guardiola qui dira que son avant-centre est l’espace, Sacchi aimerait utiliser quatre purs attaquant à choisir entre Signori, Mancini, Baggio, Signori, Donadoni et Zola ; une pure utopie à l’époque.
Quatre mois avant le début du Mondial américain, l'ex Sorcier de Fusignano fait encore des essais. Il investit du temps de jeu sur Stroppa, un joueur de quantité et de qualité sur le côté droit. Puis Eranio qui a le même type de profil.
Signori et Zola ne sont pas alignés à Naples contre les Français. Sacchi confie à Baggio le soin d’animer le jeu et de créer à partir des 40 mètres. En deuxième mi-temps, le coach remplace Casiraghi par Silenzi, Baresi par Minotti et Stroppa par Cappioli, un outsider Ces changements permettent aux Français de Jacquet de mieux s’opposer aux attaques italiennes, souvent aérienne en direction de Silenzi, 1 m 95.
Baggio brillant, une épine dans le pied des milieux français, est pris en charge par Le Guen Desailly et Deschamps qui ne le perdent pas de vue.
L’arbitre allemand est tolérant. Il l’arbitre allemand laisse jouer, siffle des hors-jeu limite, ne sort pas de rouge, de sorte que la France, qui a ouvre le score à la 44e minute grâce à Djorkaeff, inaugure la course à l’Euro 2006 en battant l’Italie chez elle pour la première fois depuis 1912
Le 23 mars l’Italie affronte l’Allemagne. Roberto n’est pas disponible. Ayant ouvert le score par Dino Baggio, les hommes de Sacchi ne peuvent rien contre la tornade Klinsmann, 1 à 2, mais réalise une assez bonne performance. Pas de l’avis de la critique : Sacchi ne s’en sort pas, c’est la deuxième défaite de file contre des adversaires dignes de ce nom.
Le match de préparation suivant se dispute au Tardini de Parme contre la Finlande. Sacchi insère Conte de la Juve dans son milieu de terrain. Les Finlandais sont rugueux, Signori récupère une belle balle de Baggio dans l’axe, prend le meilleur sur son adversaire direct et marque d’un tir croisé du gauche. Conte aggrave la marque à la reprise, que n’a pas disputée le Codino remplacé par Zola, brillant devant les supporters parmesans.
L’Italie jouie un dernier match de préparation contre la Suisse à Rome, une troisième manche après la qualification des deux équipes pour le Mondial. La Squadra bredouille son jeu d’attaque mais l’emporte grâce à Signori qui cède sa place à Massaro, auteur des deux premiers buts lors du triomphe de Milan contre Barcelone à Athènes (4-0).
Une partie des Italiens se demandent s’il est logique de se priver des services de Signori, pendant que Baggio règle ses problèmes de cuisse, de dos et de tendons. Signori, c’est quand même 26 buts et 23 buts en deux saisons contre les 21 et les 17 de Baggio. Et pourquoi pas Zola, 16 buts, un des meilleurs n° 10 d’Europe ?
Les matchs amicaux suivant donnent une indication, Signori marque chaque fois que Baggio est remplacé ou absent ; Sacchi s’étouffe chaque fois qu’on évoque le problème. On allait le laisser travailler à la fin !
Le malheureux n’a guère de marge de manœuvre Le Milan de Capello vient de pulvériser le Barça à Athènes, Parme a manqué de peu le doublé en coupe des coupes contre Arsenal et l’Inter a gagné la coupe de l’U.E.F.A. Si le Calcio domine l’Europe et le monde des clubs, pourquoi la Squadra n’en ferait-elle de même aux États-Unis où des millions d’Italiens d’origine l’attendait un œillet à la boutonnière ?
Sous le signe du Lapin mouillé
Le dernier match de préparation de la Squadra se déroule au Yale Stadium de New Haven dans le Connecticut. L’adversaire de cette mise en jambe amicale est le Costa Rica, choisi pour la similitude de son jeu avec le Mexique qui fait partie du groupe de l’Italie avec l’Eire et la Norvège.
L’atmosphère est festive : 25 000 spectateurs en bras de chemise. La majorité est italo-américaine, un virage centre-américain, le stade loin d’être plein : "Un des problèmes, note Bruno Pizzul, sera la dimension des pelouses habituellement consacrées au football américain ".
Sacchi fait confiance aux Milanistes auxquels il a adjoint le gardien de la Samp Pagliuca, le Parmesan et ex-juventino Dino Baggio, l’Intériste Berti et Signori dans un 4-3-3 susceptible de se transformer en 4-2-4 en phase d’attaque.
Baggio est attendu : il a fait la une des news magazines US et sud-américains, il est Little Buddha, le meilleur sportif du monde sans casque d’après les experts US. Et puis il est mignon élégant, mystérieux.
La première mi-temps est décevante. Abandonné au milieu de quatre défenseurs costariciens, le Divin ne survit à leurs tacles et à ses bobos qu’en jouant en remises prudentes. Berti à sa droite est maladroit. L'autre Baggio mal à l’aise sur la gauche.
Les rouges sont solides, ils font courir la balle et tentent la profondeur, Baresi et Costacourta veillent au grain, mais les premiers sifflets se font entendre. Le public n’est pas loin de prendre partie pour le tout petit Costa Rica.
Sacchi sort les dévoreurs d’espace Baggio-2 et Berti et les remplace par Donadoni à gauche et Massaro à droite. Le changement porte ses fruits. La Squadra dispose de six Milanais habitués au jeu prôné par le sélectionneur (Baresi, Costacurta, Tassotti, Albertini, Evani et Massaro) et de Benarrivo qui remplace Maldini blessé.
Le jeu italien respire. Baggio commence à allumer des mèches dans les 30 mètres adverses : remises, mini-slaloms, jeu à deux ou trois touches de balles. Les tifosi apprécient, Baggio combine avec Signori, avec Massaro, avec Donadoni, jusqu’à cette passe au compte-tours expédié sur le pied gauche de Signori qui croise sans contrôle des 16 mètres ce qui fait 1 à 0 pour l'Italie sous les vivats. Suivent un une-deux et un lob qui échouent de peu, une reprise croisée du gauche contrée in-extremis et deux passes en aveugle : Baggio n’est pas un mirage, le public apprécie. Commentaire de Sacchi pendant que les Costariciens veulent être pris en photo avec le Divin :
"La deuxième période a été bonne mais nous devons travailler et travailler encore. Pour le moment, c'est clair : nous en sommes pas au niveau d’une compétition mondiale. "
Au pays, la marmite est entrée en ébullition. Sacchi impose à ses joueurs un style de jeu qui va les épuiser et les exposer aux contres des Irlandais de Jacky Charlton.
Easr Side, West Side
New York entre en trépidation avant le choc qui va opposer les Italiens et les Irlandais le 18 juin au Giant Stadium du New Jersey, un affrontement symbolique entre deux des immigrations les plis importantes de la côte Est.
Le ciel est poussiéreux. Ce jour-là le vent souffle à 23 km/h et il fait 34°C à l’ombre, un temps à ne pas mettre un joueur de baseball dehors.
Les organisateurs se frottent les mains, le Giant est plein comme un œuf à 14 h 30 heure de Washington car 75 338 spectateurs sont venus saluer l’entrée en lice de la Squadra, un des favoris de la compétition, même s'i il y a davantage d’Irlandais que de transalpins dans les travées. Vert-blanc-rouge d’un côté, vert-blanc-orangé de l’autre, le stade est chaud bouillant.
L’Irlande est une équipe compacte, un "gang" qui a pris le dessus sur l’Allemagne et sur l’Argentine en match de préparation. Elle a en face d’elle une Italie que l’Amérique, novice en matière de soccer, meurt d’impatience de découvrir : in primis The Divine Ponytail, le "meilleur joueur du monde" si l'on en croit les journaux et Michael Farber :
"Baggio, un buteur qui a la licence artistique de se placer à peu près où il veut sur le terrain, est unanimement considéré comme le meilleur joueur du monde. En outre son art, comme celui de Michael Jordan sur un parquet de basket; parle de lui-même. Son talent s’offre comme des pictogrammes, visibles et évidents, même aux États-Unis. Baggio, un brin d’homme de 1 m 74 pour 72 kg (inclus la queue de cheval) a les plus grandes chances de relancer aux USA un amour du football qui remonte au Pelé des New York Cosmos. "
Un grondement formidable retentit quand l’arbitre néerlandais libère les Verts et blanc et les Bleus Azur. Les supporters s’interpellent d'un virage à l'autre ; un siècle et demi de rivalité et de contentieux s’affrontant sur la pelouse.
L’Italie est plus technique mais compassée. Sacchi fait confiance à la défense championne d’Europe des clubs et à un tandem d’attaque Baggio-Signori. Benarrivo et Berti sont sur la touche, remplacés par Maldini et Baggio-2.
L’Italie tisse son jeu dans le droit fil de ses matchs contre la Suisse et le Costa Rica mais Baresi commet une bourde de débutant, le ballon file à Hughton qui lifte une demi-volée vicieuse qui survole Pagliuca avancé et finit sa course dans les filets ! C’est du délire chez les Westies au trèfle : 1 à 0 pour l’équipe du Trèfle !
Les certitudes des Azzurri vacillent, nouvelle erreur de la défense quelques minutes plus tard et un presque 2-0 qui glace le sang des tifosi.
Baggio et Signori ont beau s’entendre comme larrons en foire au milieu d’une défense irlandaise aux mailles resserrées, l’Italie est menée à la mi-temps et comme les entrées de Massaro à gauche et de Berti à droite délitent le jeu voulu par Sacchi et que les milieux ne trouvent plus Baggio, le match s’achève sous les hurrahs des supporters irlandais et les bourrades de Jacky Charlton triomphal en casquette blanche de base-ball.
Les Italo-Américains sont furieux, ils vont devoir endurer les fiestas irlandaises à Manhattan... Sacchi est livide, il répond à peine aux questions qu'on lui pose.
Roby parlera de ce fiasco huit ans plus tard : "Un match à oublier. Nous étions paralysés par la chaleur et par la peur. À la fin de la partie on était démolis. "
Patrick Barclay, l’envoyé du Guardian, est moins sévère :
"L’Italie a toujours eu au moins autant de possession de la balle, presque tout son jeu étant aiguillé par Roberto Baggio dont le touché de velours s’est révélé d’une toute autre qualité que tout ce qu’on a vu d’autre sur le terrain. " (Suite :) "Avant le match, pas mal de ces spécialistes italiens en quête de mauvais présages ont maugréé quand ils ont appris que l’attaque de Sacchi serait constituée de Baggio et de Signori. Mais Baggio et Signori sont moins à blâmer que le côté prévisible de son milieu de terrain et la fragilité de sa défense. "
Les cinq jours qui séparent le match contre l’Irlande de celui contre la Norvège ne sont pas de tout repos pour les Azzurri à qui l’on donne le conseil de ne pas trop bavarder avec les journalistes. Hélas pour les hommes de Sacchi, le 23 juin 1994 est à deux doigts de rejoindre la short-list des désastres industriels de 1958 (élimination en phase de groupe par l’Irlande du Nord), 1962 (élimination par le Chili), 1966 (par la Corée du Nord !) et 1974 (élimination suite à une défaite contre la Pologne). Car si l’Italie et Baggio entrent bien dans le match (trois occasions d’entrée), Pagliuca percute un attaquant norvégien hors de sa surface. Fin de partie pour le portier de Bologne que l’arbitre expulse, laissant ses partenaires à dix à une heure de la fin du match.
Ce qui va suivre déclenche la stupeur des 52 395 spectateurs et de centaines de millions de téléspectateurs, Sacchi fait entrer son gardien remplaçant... et sortir Baggio qui médusé lâche un : "Mais il est devenu fou" que les télévisions du monde entier décortiqueront sur ses lèvres des centaines de fois. Ambiance-ambiance entre l’homme symbole de la Coupe du Monde et son sélectionneur qui lui dira en tête-à-tête ; "Tu sais que tu m’as fait passer pour une m... devant un milliard de téléspectateurs ? "
Baggio plus tard ; "Je ne suis pas tout à fait idiot. Si ton équipe est réduite à dix, il est logique de sortir un attaquant. Ce qui m’a blessé c’est la totale inadéquation entre la décision de Sacchi et ses déclarations de la veille. S’il m’avait vraiment considéré comme le Maradona de l’équipe, il ne m’aurait jamais retiré, même dans une situation d’urgence. C’est dans les situations d’urgence que les joueurs de talent peuvent faire la décision. "
Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas ; au tout début de la seconde mi-temps le genou de Baresi, le capitaine indiscuté, se bloque et il sort en grimaçant : le ménisque dit-on, et une chance sur dix de revenir sur le terrain avant la finale si finale il y avait.
Les dix Italiens restants se battent comme des lions. À la 69e minute, sur un coup franc frappé de la gauche par Signori, Baggio-2 catapulte la balle de la tête dans la lucarne du portier norvégien. Clameur folle dans le stade majoritairement occupé par les supporters de la Squadra. Avec trois ponts en deux matchs, l’Italie jouera sa qualification contre le Mexique, qui a battu l’Irlande et compte trois points lui aussi.
À la fin du match on parle autant de l’exclusion du Divin et de la blessure de Baresi que du résultat largement miraculeux. Les anti-Baggio se font venimeux. Certains "opinionnistes" laissent entendre que Roby n’aurait pas été fâché que son équipe perde afin que Sacchi paie son impudence à son égard.
"Ceux qui ont prétendu ça, non seulement professent des hérésies, parce que je n’envisage même pas de ne pas soutenir l’Italie, mais ils ont en plus les idées confuses : qu’est-ce que j’y aurais gagné, moi, à une éventuelle défaite ? Je serais rentré à la maison comme tout le monde et j’aurais été comme d’habitude le bouc émissaire du désastre ! "
Inutile de décrire l’ambiance qui règne autour de la Squadra avant le troisième match d’une poule dont l’Italie ne peut sortir indemne qu’en battant le Mexique ou en espérant que les résultats des autres groupes lui permettront, au pied à coulisse, d’être qualifiée comme meilleure troisième.
Giorgio Tosatti, monument du journalisme sportif dont le père est mort dans la catastrophe de Superga, fait un bilan d’étape en prime time sur Rai Uno.
"Nous pouvons nous qualifier et faire un bon Mondial mais il faut éclaircir quelques points cruciaux. Le premier concerne l’utilisation de Roberto Baggio. Si Sacchi considère qu’il est précieux pour l’équipe et dans une condition physique adéquate qu’il remette Casiraghi et qu’il en revienne à la formule avec laquelle nous nous sommes qualifiés pour ce Mondial. Signori en pâtira un peu, mais l’attaque aura de la puissance et Roberto redeviendra l’homme-but que nous connaissons. S’il doute de celui-ci et de sa forme, qu’il le sorte et qu’il mette sur pied un tandem Signori-Massaro (ou Casiraghi) derrière lequel pourrait opérer Zola. "
Mexique-Italie se déroule le 28 juin à Washington devant 52 535 spectateurs. Le vert blanc rouge est à l’honneur du côté mexicain comme du côté italien.
Le match est électrique. Sacchi aligne Baggio en soutien de Signori et de Casiraghi, tandis que Maldini remplace Baresi blessé au centre de la défense. L’Italie part bien et se montre dangereuse. Aligné à la place de Casiraghi en deuxième mi-temps, Massaro, celui qu’on appelle "la Providence" au Milan (sauf contre l’OM un an plus tôt) ouvre le score à la 48e minute sur un bon ballon d’Albertini. L’Italie compte sur sa défense pour conserver ce 1 à 0, mais elle ne peut rien contre le tir de Bernal à la 68e minute. Timorés, les adversaires du jour en restent là et comme l’Irlande et la Norvège n’ont pas pu se départager, les quatre équipes se retrouvent ex-aequo avec 4 points : le Mexique (1er), l’Irlande (2e) et l’Italie (3e) arrachant leur qualification aux buts marqués au grand de la Norvège, quatrième et éliminée faute de buts inscrits.
Cette qualification tirée par les cheveux fait grand bruit dans la Péninsule.
"Il a surtout manqué Baggio, écrit Teotino, il devait être la touche en plus, mais il a été l’homme en moins. Pas mal de mouvement mais peu de détermination devant le but. Il s’est laissé aller à des tirs mollassons toutes les fois qu’il a eu l’occasion de conclure. Il n’a même pas su profiter des mains de laine du gardien Campos. Bref : aucun coup de génie, aucun dribble réussi, aucune passe démarquante, rien de rien en somme. "
"Baggio devait être le grand protagoniste de ce Mondial avec la couverture de Newsweek et tous ces reportages dans les journaux américains. Même si le New York Times a intitulé son portrait : "L’homme dont on sait tout sur ce qu’il n’est pas" : c’est ce non-être dont il était question dans sa vie d’antipersonnage qui hélas l’a poursuivi sur le terrain.".
Estocade du pamphlétaire : "Tout ce qu’il y a à sauver, c’est le calme de Costacurta, le courage de Maldini, les passes d’Albertini, le travail de Dino et la vivacité de Massaro. Quant à Roberto Baggio, c’est un clone qui joue à sa place à la pointe de l’attaque. "
La manière dont l’Italie se qualifie pour les huitièmes de finale est humiliante, Elle ne doit sa survie que comme quatrième sur six au classement des meilleurs troisième : première l’Argentine (6 points), deuxième la Belgique (6 points), troisième les États Unis (4 points), Dernière qualifiée l’Italie (4 points). Éliminées la Russie et la Corée du Nord...
Au pays la polémique fait rage. Casiraghi, Signori, Baggio, Massaro : Sacchi ne sait plus où il en est et le système de jeu qu’il prône, trop physique par de telles chaleurs (il fait dans les 35 degrés et on joue à midi et demi !) va finir par laisser la Squadra sur les genoux.
"Je suis bien conscient que je ne joue pas aussi bien que je l’aurais espéré " reconnaît Baggio dont le dernier but en sélection remonte à l’automne 93 contre l’Estonie.
Qualifiée pour le tour suivant, l'Italie doit affronter le Nigéria devant les 54 367 spectateurs du Foxboro Stadium. Un Nigéria dirigé par l’Allemand Westerhof qui est la révélation du tournoi après avoir battu la Bulgarie de Stoichkov (3-0), perdu de justesse contre l’Argentine de Maradona (1-2) et battu facilement la Grèce (2-0).
L’Italie est-elle favorite de ce huitième de finale au moment d’entrer sur le terrain ? Pas pour l’Avocat qui joue sur la presque homophonie entre Queue-de-cheval ("codino") et lapin ("coniglio") en italien et déclare à la presse amusée : "Je ne sais pas si vous avez vu le visage qu’il avait avant le match contre le Mexique, on aurait dit un lapin mouillé, ça me déplaît, parce que c’est un garçon sensible. " - Vacherie à laquelle Roby répond en précisant qu’il avait eu Agnelli au téléphone : "Il m’a dit que j’avais l’air d’un lapin mouillé avec affection. Il a l’habitude de lancer ce genre de traits mais je ne me sens pas blessé. "
"La chose ne m’a pas fait plaisir, lira-on sept ans plus tard, mais j’étais le premier à savoir que je ne rendais pas autant que je le pouvais. Et puis je crois qu’il essayait de me stimuler, de m’éperonner avec ses piques. "
Roby enregistrera le message suivant sur son répondeur téléphonique, alors qu’il se remet de ses émotions en Argentine : "Le Lapin mouillé n’est pas là, laissez-lui un message...". - Autant pour les dirigeants de la Juve à la rentrée.
Roby n’est pas le seul à risquer gros en cas de retour prématuré à la maison. Sacchi est dans le collimateur des spécialistes avec son pressing rendu impossible par la chaleur, sa défense en ligne fracturée par les erreurs de placements et la blessure de Baresi apparu fatigué.
Voici ce qu’en dit le Pr Ferretti, le responsable du staff médical cité par Giorgio Rondelli ;
"L’Italie du ballon a dû faire ses comptes avec un ennemi redoutable : la crampe, autrement dit la contraction involontaire du muscle qui durcit et qui devient douloureux pendant une dizaine de secondes. Chez les footballeurs, le muscle le plus sensible est celui du mollet, en jargon, le triceps sural. Les causes sont de type fonctionnel (une extrême sollicitation) mais dépendent de facteurs vasculaires et inflammatoires sans écarter les éventuels états d’anxiété. Il faut enfin prendre en considération un déséquilibre éventuel dû à une sudation élevée, c’est-à-dire à la perte d’eau et de sels minéraux. Car la crampe est l’antichambre de l’élongation, de la contracture ou de la déchirure musculaire. "
En Italie on n’a que faire de ces prétextes, les coupables étaient Sacchi et Baggio, un ayatollah et un faux champion à un certain niveau.
Foxboro Stadium, USA, le 6 juillet 1994.
Le panneau lumineux ne triche pas : Italie 0 - Nigeria 0
L’arbitre mexicain siffle le début des hostilités dans une ambiance colorée.
L’Italie, qui joue en blanc, entame bien le match. Privée de Baresi c’est Maldini qui joue dans l’axe avec Costacurta, une formule choisie pour ne pas enrayer les automatismes de la défense titulaire, le Parmesan Benarrivo jouant latéral gauche à la place de Maldini recentré et devenu capitaine.
Sacchi a fait des concessions, Donadoni, le milieu offensif de Milan, joue à côté de son partenaire de club Albertini dans un milieu complété par Mussi, son élève à Parme et par Berti, Devant, le ct italien a opté pour un trio composé de Baggio en pointe base, Signori à gauche et Massaro devant et à droite.
Le plan de jeu fonctionne. Les Italiens récupèrent et repartent, mettent la défense des Super Eagles en danger mais manquent de précision dans le dernier geste. Baggio, applaudi à chaque touche de balle, est maltraité par les Nigérians qui profitent des ballons perdus par les milieux italiens pour prendre la défense transalpine à revers.
Peu de temps avant la demi-heure, alors que Maldini ne parvient pas à reprendre un coup-franc vicieux de Signori, les Africains partent en contre et le centre d’Ammuniké est dégagé in extremis en corner. Sur le corner tiré de la droite par George, Maldini apprécie mal la trajectoire, queute sa demi-volée en direction d’Ammuniké qui exécute Marchegiani de l’extérieur du pied : Sensation ! Nigéria 1 Italie 0 ! C’est immérité mais le public, africain et américain, célèbre le but de bon cœur
Revoir un tel match dans les conditions du direct est salutaire. Ce qui est resté dans les mémoires c’est que l’Italie a été médiocre et le Nigéria magistral. Rien de tel si l’on se met dans la peau d’un spectateur de l’époque.
L’Italie blessée dans son orgueil hausse son centre de gravité d’une quinzaine de mètres, Benarrivo et Signori à gauche, Albertini au centre du terrain, Mussi et Donadoni à droite multiplient les combinaisons dont la plupart passent par Baggio qui les aiguille vers Massaro, en vain pour le moment.
La partie prend de l’ampleur, les Nigérians, qui ont battu le record de fautes commises contre l’Argentine (33) repartent à toutes jambes dès qu’ils le peuvent, s’appuyant sur un J.J. Okocha époustouflant et profitant du placement approximatif de Maldini, à qui son coéquipier Costacurta sauve au moins deux fois la mise.
Épatante, cette partie du match. Jusqu’à la 33e minute où Baggio est poussé dans le dos au moment de reprendre une tête de Massaro. Le public gronde, mais l’arbitre ne bronche pas.
La partie se fait haletante :
— Benarrivo centre sur la tête de Massaro au premier poteau, de peu à côté.
— Combinaison sur balle arrêtée entre Baggio et Signori, pied gauche téléguidé sur la tête de Maldini au second poteau, 50 cm trop haut...
— Une montée de Donadoni suivie d’une frappe à ras de terre. Sans danger pour le gardien nigérian.
Il fait très chaud. Les Verts profitent de la fatigue des Azzurri pour placer des banderilles.
L’arbitre sifflé la fin de la première période sur le score de : Italie 0 - Nigéria 1.
Mouvements d’humeur entre pique-nique, chœurs et "bronzing". La tribune de presse occupée par les Italiens se transforme en volière, 45 autres minutes de cette Squadra et tout le monde fait ses valises direction Riccione, Porto Cervo et Ibiza...
Le remplacement de Berti par Baggio-2 met la pression sur le Nigéria au plan physique. Cela se sent dès la première minute de la reprise sur corner : Volée de Baggio-2 au milieu d’une forêt de maillots verts, le gardien repousse le ballon par miracle !
En dépit du talent d’Okocha, les contres des Eagles se font plus rares et les fautes se multiplient, la plupart provoquées par Baggio-1 qui met de l’huile dans les rouages du jeu italien et lui permet de hausser son centre de gravité. Les cartons pleuvent, comme celui d’Oliseh qui en gesticule de frustration (53 minute). Les équipes sont harassées, on boit beaucoup d’eau.
Sur une balle en profondeur Baggio est pris en sandwich sans le ballon. Coup franc dangereux à la 48e minute. Joué vite. Le tir de Signori est muré. Nouvelle faute des Nigérians, nouvelle bousculade dans les six mètres
Baggio monte peu à peu en température, il est au cœur de toutes les actions dangereuses, il évite, dévie, élude, remet, rôde autour de la surface, recours permanent pour ses coéquipiers, il déboussole ses gardes du corps.
À la 60e minute, suit un échange Baggio-Signori, ce dernier s’écroule dans la surface. Simulation pour l’arbitre, la protestation est assourdissante...
Une belle action de Donadoni, Signori sur la droite, sa passe n’arrive pas à "Little Buddha" que deux Verts contrent à l’entrée de la surface.
Les Verts sortent de leur coquille. L’arbitre Brizio Carter un carton contre l’Italie, se faisant copieusement siffler.
Sacchi voit que son équipe ne s’en sort pas, il remplace Signori qui a tout donné et le remplace par Zola qui n'a pas joué une minute jusque là. Signori fait la tête. Zola se jette dans la mêlée : tir contré au 16 mètres, tête la première à suivre, frappe de loin qui n’inquiète pas les Eagles.
"Baggio a de la chance d’être toujours sur le terrain, lâche le commentateur de F.I.F.A.-TV. En sortant Signori qui défend et en doublant Baggio par Zola, Sacchi risque de déséquilibrer la Squadra. " Plan de coupe sur Signori la tête baissée sur le banc qui se désespère.
La chaleur est étouffante, les jambes sont lourdes, on voit Baggio tacler une passe vers Massaro dont le tir est freiné, les géants verts se régalent sur les balles hautes ; Okocha et Yekini conservent les ballons qui leur arrivent, les éloignent de leur camp, font courir la montre. Dans les tribunes, les supporters africains font la nouba, l’exploit est à deux pas.....
La rentrée de Zola n’a pas apporté ce que Sacchi espérait.
À 25 minute de la fin du match, Sacchi se met à gesticuler et pousse un "Porco Juda " qui ne cadre pas avec son habitus de bon catholique. Ce qui suit lui raccourcit la vie : l’arbitre survole une faute sur Baggio-2, il n’y a pas pénalty, jouez !
L’arbitre se surpasse deux minutes plus tard, lorsque Zola, en train de déborder son adversaire direct, subit une obstruction plutôt évidente, récupère la balle en s’interposant entre elle et son adversaire qui se tord de douleur comme s'il avait été foudroyé.
L’arbitre mexicain s’avance et brandit... un rouge complètement hors de propos !.
Zola en tombe à genoux les bras croisés sur son ventre comme un enfant, et s’en remet aux dieux du ciel - Réaction qui émeut un Nigérian qui va le consoler tandis que l’autre, celui qui a triché, sort sur une civière en rigolant...
L’Irlandais a du "fighting-spirit", l’Uruguayen de la "garrà charruà" et l’Italien de la grinta à revendre car à dix la Squadra se rue à l’attaque, ce qui permet à Roby d’adresser un caviar à Massaro qui est contré in extremis (77e minute). Une minute plus tard, c’est l’autre grand numéro 10 présent sur le terrain, J.J. Okocha, qui martyrise la défense italienne (78e).
Le drame de l’élimination approche. Après s’être glissé entre trois défenseurs Baggio s’effondre perclus de crampes. Cette fois Sacchi ne le remplace pas...
Sur le contre Iekini résiste à Costacurta et à Maldini qui s’accroche à son bras. Tête baissée, le beau Paolo attend la sentence mais l’arbitre juge qu’il n’était pas le dernier défenseur et ne lui donne qu’un jaune. Il ne reste moins de dix minutes à jouer et c’est au tour des supporters des Eagles de huer l’arbitre mexicain... Okocha tire le coup-franc à 18 mètres du but italien. Pétard mouillé que Pagliuca contrôle sans problème.
Il n’y a pas de limite aux émotions procurées par le match. La minute suivante (81e minute), Baggio-2 reprend de la tête une balle venue de sa droite. En vain. Le commentateur de F.I.F.A. TV est explicite : "L’Italie est sur le point de sortir de la Coupe du monde. "
Les Azzurri sont à bout de nerfs, Donadoni, Albertini, Benarrivo n’assurent plus leurs passes, Massaro n’a plus la force de faire des appels, Little Buddha ? Plus baucoup d’essence dans le réservoir. L’humiliation est proche pour l’Italie.
Trois minutes avant le coup de sifflet final. Baggio se prend un petit pont. Rigolade dans les tribunes occupées par les supporters africains. Dans la foulée, Okocha sème trois Italiens et initie un taureau sous les vivats de la foule.
L’horloge du stade marque 87 minutes et 30 secondes.
Un Nigérian adresse une balle idiote dans les bras de Machegiani...
15 secondes plus tard, sur une initiative de Costacurta, Donadoni ne sert pas Baggio qui est marqué par deux Nigérians. On voit Baresi, opéra au ménisque, hurler dans la direction de ses partenaires...
La 88e minute a débuté. Mussi, qui finit le match à l'aile droite, gagne un contre, met la balle en retrait vers le Divin qui sort un lapin blanc qui se faufile entre les jambes des géants noirs qui l'encerclent et s'en va mourir dans le petit filet...
Ça n’est pas un mirage...
Le Foxboro de Boston s’effondre d’un coup !
Le Calcio est grand et Roby est son prophète !
Il était une demoiselle, une primadonna, il est un Dieu car il l’a fait et l’Italie est sauve ! À 10 contre 11, contre la canicule, contre le sort contraire, contre l’arbitre, contre ses détracteurs !
Et là commence les "retournages de veste" :
"On ne l’a pas beaucoup vu, il a failli rentrer incognito chez lui mais je suppose que c’est la nature des grands joueurs d'inventer des solutions in extremis" admet le speaker de F.I.F.A.-TV. "Pendant que le banc italien l’étreint, l’embrasse, le remercie et que Pagni essaie de faire passer ses crampes et qu’il vide une bouteille d’eau minérale... "
"Au Somerset Hill de Warren, New-Jersey, lit-on dans le Corriere della Sera, les magasiniers avaient commencé à préparer les valises. Du côté de la tribune de presse, les journalistes consultaient les horaires d’avion pour le retour. Dans la tribune le président de la Fédération peaufinait son système de défense et enfilait un gilet pare-balles. Il manquait 90 secondes à la fin du match, à la fin de tout. Les ennemis de Sacchi étaient en train d’affûter leurs adjectifs et les opposants à Matarrese étudiaient une stratégie pour donner l’assaut à la présidence fédérale. Il manquait 90 secondes et il n’était désormais plus que 10 joueurs sur le terrain et un petit bonhomme à y croire, Arrigo Sacchi, toujours debout. Nous nous demandâmes combien de temps allait prendre Nizzola pour faire virer Matarrese, si Sacchi allait se retirer du football ou s’il allait tenter une aventure à l’étranger comme son grand ennemi Trapattoni. Mais également quel serait le prochain sélectionneur de l’équipe nationale : Cesare Maldini, probablement. Il manquait 90 secondes à la fin du match quand Roberto Baggio a changé l’histoire du football italien. "
Padovan, un anti-Baggio de Tuttosport, prend le relais :
"C’est presque fini... Les Nigérians en sont à nous ridiculiser par un taureau et les Azzurri rebondissent et s’écrasent contre eux comme des mouches agonisantes dans une chambre close. On en est là. C’est peut-être le désespoir et non le splendide Donadoni qui lance Mussi dans la surface africaine à la 43e minute de la deuxième période. Le blondinet exsangue gagne un contre, ne perd pas son calme et s’appuie sur Roberto Baggio. L’instant est suprême, il fracassera la partie : tir du droit sec, net, pur, profond et c’est l’égalisation. Une égalisation invraisemblable ! Tout se jouera dans les prolongations ! "
On ne résiste pas au plaisir d’entendre se lâcher Pindare par la bouche d'un anti-Baggio de la première heure ;
"Il y a un très beau conte Zen, un homme fuit un lion, il se jette dans un ravin, il reste suspendu à une racine. Une souris se met à ronger la racine. Un tigre famélique l’attend au fond du précipice. La fin est certaine. L’homme voit une fraise qui pend à côté de lui. Il la détache et la mange, elle a goût sublime. Morale : Bouddha vous sourit quand vous ne l’attendez plus... — Donadoni s’échappe à droite, j’observe Sacchi pour vous raconter sa réaction. Passe à Mussi qui tacle pour protéger la balle, qui la transmet. Qui arrive ? Baggio. Pas la peine de regarder, les yeux sur Sacchi pour le dernier article, celui de l’éviction. Par instinct de supporter, je regarde tout de même la surface. Tir. Rufai plonge. Gol ? Gol ! Gol ? Siiii, Gol, Gooolll, goooooolll, Gol, Gol, Gol Gol. Gooool... "
"Le but qui nous a sauvés a fait entrer Baggio dans le Mondial. Disparues les crampes, chaque minute qui passait semblait le rechercher comme une dynamo."
Ce fut un but chanceux prétendirent certains à qui Roby répondit rétrospectivement :
"Quand tu marques à la 90e minute, il y a toujours une part de chance. Mais la balle, j’ai vraiment voulu la mettre là. Et puis... Peut-être qu’il y a eu quelque chose de spécial dans cette inspiration (...) Je n’étais plus angoissé, je jouais avec facilité, tout me venait naturellement. Oui, je m’étais libéré. Ça pouvait, ça devait devenir une occasion fondamentale. "
Égaliser c’est beau mais l’euphorie apaisée, les Azzurri se rendent compte qu’il y a match nul et une demi-heure d'extra-time à jouer à dix contre onze dans une étuve.
L’arbitre siffle la reprise et le Foxboro Stadium rugit, une façon de prolonger l’Independance Day de la veille.
L’Italie se procure deux situations favorables mais ça ne suffit pas. Costacurta, Donadoni, Albertini, par qui partent toutes les actions, ont baissé d’un ton. Yekini, intenable numéro 9 nigérian, profite du mauvais placement de Maldini et de Costacurta pour se faufiler et buter sur Marchegiani. Les Italiens ont eu chaud (94e minute).
Les joueurs font peine à voir pendant que les supporters des deux équipes font la fête dans les tribuns. L’Italie se remet à la manœuvre. Costacurta, Maldini, Benarrivo... le ballon arrive à Baggio-2, qui est plus frais que ses partenaires, il pousse la balle dans l’axe, file vers la droite, pivote sur lui même et écarte sur Benarrivo qui déboule, infatigable. Arrivé aux abords de l’angle des 16 mètres, le Parmesan cède la balle à Baggio et file droite devant lui. Roby a une idée, il exécute une louche délicieuse qui lobe un Vert, pris dans son dos, abusé, le gars écroule Baggio-2 dans les 5 mètres : Pénalty indiscutable !
Il faut attendre que Benarrivo soit remis de ses crampes pour que Baggio prenne l’affaire en main. Le stade bourdonne, vibrionne ; de quel côté la pièce va-t-elle tomber : pile ou face ? Sublime en blanc avec son numéro 10 et sa queue de cheval tressée, Roby frappe de l’intérieur de son pied droit, le ballon prend appui contre la base du poteau droit nigérian : l’Italie mène 2 à 1 à 20 minutes de la fin des prolongations. "Standing ovation If you please !"
Il ne faut jamais se fier aux résumés d’époque, ils calcifient la mémoire et mettent de côté la dramaturgie d’un match. Deux minutes après le 2 à 1, Le latéral nigérian évite Costacurta et centre dans les pieds de Yekini seul à 4 mètres du but, le malheureux taupe la balle du tibia et Baggio-2 sauve sur la ligne alors que deux Super-Eagles sont démarqués derrière lui !
Sur un contre amené par Benarrivo, le Divin prend la balle seul entre cinq défenseurs, les déborde, devance Massaro qui arrive en trombe et manque le cadre pour ce qui aurait été un hat-trick. On peut dire que Foxboro Stadium est en feu, les USA se régalent de ce jeu qu’ils connaissent encore mal, un jeu pour Anglais et pour "greasy dagoes" (ndla : "métèques graisseux");
Les cinq dernière minutes de la deuxième prolongation de ce Nigéria-Italie sont à couper le souffle 28 ans plus tard on doit s'incliner devant les performances de Benarrivo, d'Okocha, de Yekini ou encore de Massaro, Celle de Baggio bien sûr, mais pas uniquement pour les trois gestes nés de ses pieds qui ont décidé la partie ; également pour son aptitude à garder la balle, à distribuer des caviars à ses partenaires exténués et même, coupé en deux par un adversaire de lui donner l’accolade pour le pardonner en le grondant, un geste d’uae grandeur qaasiment Zen, ce qu'un journaliste résume en une phrase : "Roberto-Baggio, Roberto-Baggio ou comment frôler l’humiliation et le transformer en action de grâce exécutée "all’ultimo respiro'" autrement dit "au dernier souffle."
The Divine was born
La Squadra l’avait échappé belle et le monde entier saluait "le Miracle de Boston" :
"Baggio le sauveur, titrait Marca en anticipant le quart de finale contre l’Espagne. Cet homme est de la dynamite pure. L’étoile de l’Italie et le cerveau de la Juve devra être tenu sous haute surveillance par les hommes de Clemente. "
Selon El Pais :, "Les dieux protègent l’Italie ! "
Le Soir de Bruxelles parlait d’un "nouveau miracle" et se demande "à quels saints les Italiens se sont voués dans les dernières minutes du match".
Le Times louait lui les mérites d’un "Baggio brillant qui sauve une Italie à dix lors des prolongations", le rédacteur en chef du dit journal suggérant que Baggio avait "récité un mantra de Shakyamuni avant de marquer".
Opinion du héros ? Il estime que le mérite de son exploit revient au fait d’avoir pu embrasser sa fille Valentina, sa femme et ses parents dont Matilde sa Mamma qui faisait le bonheur des gazettes : "Je l’ai appelé depuis les grilles, déclare-t-elle aux caméras qui l’assaillent : 'On est là !' Vous savez ce qu’il m’a fait comme ça avec la main ? Il m’a fait deux avec les doigts ! Vous avez vu ? Il ne m’a pas menti ! Maintenant, c’est sûr, ça va aller beaucoup mieux ! "
Valentina confirme à l’occasion du 50e anniversaire de son héros de papa :
"Papa avait appelé maman après le match contre l’Irlande. Venez, j’ai besoin de vous. Nous sommes allés là bas avec les parents de Papa et le frère de Maman. On est arrivés la veille du match contre le Nigéria. Je lui ai dit : Papa, je coirs que je suis tombée amoureuse de toi . Là, je crois bien que je l’ai conquis pour toujours. Maman m’a dit que ses yeux sont devenus tout rouges. Le jour suivant il a marqué ce but à ras de terre au dernier moment et il me l’a dédié, il essayait de me voir dans les tribunes. À la fin du match il m’a demandé : 'Qu’est-ce que tu en penses ?' - Que mon papa est-le plus fort du monde, j’ai dit, folle amoureuse comme je le suis encore. "
Un dieu du stade déguisé en Cupidon, des boules d’oreille, un catogan tressé par une coiffeuse africain qui vole au vent ; des coups du sort et derrière tout cela une famille, sa fille et le bonheur qu’il offre à la foule comme ses baisers... : l’Amérique vacille ! l’Amérique l’adore !
Les images du Divin fêtant son premier but un index dressé au ciel contre le sort fait le tour du monde. On le voit courir, se parler, ne plus en finir d’expulser ce qui l’oppresse depuis des mois, tandis que ses partenaires, les remplaçants, les masseurs, le staff le poursuivent ivres de joie.
Qu’a-t-il pu se passer à cet instant-là dans la tête de celui dont on avait fait l’homme-symbole d’USA 94 et qui sortait d’un calvaire psychologique ?
Il avait marqué des dizaines de buts ? Cela n’avait pas suffi.
Il a remporté le Ballon d’Or ? Ça n’a pas suffi.
Loin de là. Une partie de la presse n’avait eu de cesse de le mettre en porte-à-faux avec son club, avec ses entraîneurs, avec ses partenaires, avec les supporters en club comme en sélection. On avait fait courir le bruit qu’il va se faire opérer, que ses muscles ne tiendraient pas, que son genou droit pouvait céder d’un moment à l’autre. N’avait-on pas raconté qu’il voulait rejoindre le Milan vainqueur de la Coupe d’Europe. Que Baresi et Maldini étaient opposés à sa venue. Qu’il était un virtuose et un soliste pas un chef d’orchestre. Qu’il ne serait jamais un meneur d’hommes. Le savait-on qu’il faisait du chantage à la Juve pour revaloriser son contrat déjà milliardaire ? Que le Soka Gakkai était une secte complotiste, un père jésuite n’était-il pas allé jusqu’à demander qu’on l’excommunie ?
Un flash purement imaginaire avant de s’endormir ce soir-là.
The Divine Ponytail s’agenouille devant son Gohonzon, fait "daimoku" et récite deux versets du "Sutra du Lotus". Daisaku Ikeda, son "maestro di vita", le lui répète : s'il lutte de toutes ses forces, il prendra conscience de sa destinée "à la toute dernière minute".
Le Prince in-extremis
Foxboro Stadium de Boston, le 9 juillet 1994.
"Roberto Baggio a toujours opéré comme un deus-machina, comme une épiphanie" écrira une belle plume au pays.
"Je ne veux pas être le sauveur de la patrie" répond le Divin.
"Il nous faudrait un numéro de phoque, un numéro à la Baggio sorti tout droit du Grand Livre du football. ".
De la magie, toujours de la magie. Sur les 322 buts marqués par Baggio en compétition officielle (205 en championnat d’Italie, 32 en coupes d’Europe et 27 en équipe d’Italie) un tiers ne l'ont-t-il pas été en fin de mi-temps et un cinquième dans les dix dernières minutes ?
"Contre l’Espagne, je vois une autre grande souffrance. J’espère ne pas devoir se prolonger jusqu’à la 90e minute comme en huitième."
Le Financial Times : "Baggio a dû subir l’humiliation d’un remplacement contre la Norvège après 20 minutes de jeu et sa résurrection est arrivée dangereusement tard dans les prolongations contre le Nigeria."
Passé la surprise d’une qualification miraculeuse, les Italiens replongent dans leur péché mignon : la glose démocratique et de qu'on appelle là-bas "la dietrologia", la science des informations cachées et des interprétations vaseuses. Pour cela ils ont sollicité les politiques, les chanteurs-compositeurs, les peintres contemporains et bien sûr les occultistes...
Foxboro Stadium, Italie-Espagne : 0 à 0
Sous les caméras d’Antenne-2, Didier Roustan devise avec l’Italo-Espagnol de Marseille, Éric Cantona. Il lui fait remarquer que l’Italie n’a eu que quatre jours de repos alors que les Espagnols ont eu une semaine pour récupérer de leur quart tout en douceur contre l'équipe de Suisse (3-0)
L’ambiance est chaude entre Italiens et Espagnols. La défense et le milieu de terrain italien dominent la partie jusqu’à ce que Baggio, Dino, ouvre le score d’une frappe cinglante des 20 mètres. Du délire dans les tribunes où prédomine le vert-blanc-rouge.
Sacchi a écarté Signori pourtant excellent contre le Nigéria et choisi de placer Massaro aux côtés de Roby qu’il a trouvé trop isolé au cœur des défenses adverses.
Massaro répond présent, il déborde sur la droite, centre vers Roby qui est contré de justesse par la défense espagnole. Massaro fait un signe de la main auquel le Divin répond par un sourire reconnaissant mais désolé. Les Italiens n’ont pas perdu contre l’Espagne depuis 74 ans, L’Espagne reprennent du poil de la bête, ils se mettent à jouer plus haut.
À la rentrée des équipes sur le terrain, les Espagnols égalisent sur un tir lointain dévié par la cuisse du ‘Parmesan Benarrivo : "Italy 1 - Spain 1". Le stade se teint de rouge et or, les "Arriba’"supplantent les "Forza’"et "el color rojo", "l’azzurro".
Il fait lourd à Boston. Les deux matchs conclus à dix ajoutés aux prolongations et à la tension nerveuse contre le Nigeria ont entamé la résistance des Azzurri. L’Espagne passe à l’attaque, Pagliuca multiplie les sorties aériens, les parades, les claquettes et accomplit un miracle devant Salinas arrivé seul devant lui à la 86e minute.
Baggio : "Je n’avais plus de force, nous étions fatigués, épuisés. Je voudrais que celui qui nous critique essaie de jouer par cette chaleur poisseuse avec trois jours de repos de moins que les Espagnols en plus d'un transfert à Boston qui n’en finissait plus, trois heures dans l’avion en attendant que la tempête se calme et qu’on puisse décoller..."
Foxboro Stadium, le 9 juillet 1994. 88e minute de jeu...
Berti trouve Signori sur la gauche, un Espagnol va le contrer la jambe tendue mais Beppe le devance d’un souffle, ce qui permet à la balle de parvenir en cloche au chérubin à la queue de cheval, qui file à la rencontre de Zubizarreta, le devance d’un extérieur léché du pied droit, l’esquive, caresse la balle pour qu’elle ne lui échappe pas, et tord son corps pour accompagner son tir croisé ; le ballon quitte son pied ; un défenseur espagnol se jette dans le trou de souris trouvé par le Divin : Trop tard ! : 88e minute encore : "Italie 2 – Espagne 1" !
Le numéro 10 d’Azur, le Divin, se rétablit après une cabriole arrière et adresse un baiser les pieds joints des deu mains, vers la tribune. Massaro, Signori, Maldini viennent un à un l’embrasser comme on embrasse un prophète. Du délire dans le stade. Roberto Baggio est Dieu et il porte un catogan !
Sacchi en perd ses lunettes de soleil. Baggio et Signori s’étreignent et ne se lâchent plus. Un remake de cette publicité pour la Diadora où ils faisaient des claquettes en frac et crampons avant de pouffer de rire.
Le dualisme devenu complicité entre Roberto et Giuseppe mérite une digression.
Le premier est né le 18 février 1967, le second le 17 février de l’année suivante. Astrologie et religion sont des domaines voisins, pendant que Roby récite son daimoku tous les jours que Bouddha fait, Beppe, qui a survécu à un accident de voiture, prie sous le patronage de Padre Pio, le saint homme des Pouilles que Jean-Paul II ne tardera pas à béatifier en même temps que Don Escriva Balaguer, le père de l’Opus Dei, l’idole de... Trapattoni !
Loin de ses conjectures théologiques, Giuliano Zincone raconte le but qu’ils ont signé à deux contre l’Espagne...
"La balle est entre les pieds de Baggio qui (bon dieu, pourquoi ?) ne risque pas le lob ! qui écarte Zubizarreta et qui (bon dieu, pourquoi ?) file vers la ligne de but ! C’est malin, il n’a plus devant lui qu’un soupirail de 40 à 50 centimètres pour glisser la ‘pelota’ dans les cages ! Mais lui il y parvient, il trouve le soupirail ! Le voilà qui triomphe après une cabriole, après le but qui porte l’Italie en demi-finale. À quoi servent les champions ? À gagner les parties, pardi, tout simplement ! "
Le triomphe est proche mais pas consommé. La Roja se lance à l’assaut de Pagliuca qu’elle bombarde de balles en profondeur et de centres aériens. Sur l’un d’eux Tassotti casse le nez de Luis Enrique, échappe à l’expulsion et ça dégénère. À la 50e minute de la deuxième mi-temps, Sandor Pool, l’arbitre hongrois, met un terme aux hostilités ce qui permet à Didier Roustan de demande son avis à Cantona sur Antenne 2.
"Ça t’est déjà arrivé de perdre à la dernière minute ?.
– Oui c’est pire que dans un rêve, tu veux te réveiller et tu n’y arrives pas.
Roustan : — Baggio a marqué à la 88e minute contre le Nigeria, il a dit : 'Si le ballon avait frappé le poteau, on aurait dit que Sacchi était nul et moi un rat, mais il est rentré et je suis le sauveur'. Il est lucide, Baggio...
Cantona, le dos enfoncé dans son siège, une mimique enfantine sur le visage, le casque sur les oreilles : — "Mais quand on est bon (silence, geste des mains exprimant l’indicible), il y a quelque chose qui t’aide, quelquefois...
Roustan, silence, Canto précise :
"Oui, il y a quelque chose là haut, quelque chose d’imperceptible... "
Regard des deux hommes vers la pelouse où un à un les Italiens viennent chercher un câlin auprès du Divin.
Puis regard vers le ciel de Canto et nouveau silence :
"Ce n’est pas toujours le cas, malheureusement mais... "
Deux buts décisifs à la 88e minute, deux qualifications en quatre gestes magiques, l’Amérique tombe sous le charme et Roberto qui se rappelle :
"Dire que j’ai pensé que tout était cuit quand Salinas s’est retrouvé seul devant Pagliuca. Pour nous à ce moment-là le Mondial était fini... Au lieu de ça... Le foot est comme ça, une suite d’épisodes et de détails. Mais je suis content que la balle décisive me soit arrivée de Signori. Qui disait que nous ne pouvions pas jouer ensemble ? "
Après le match le sauveur est moins lunaire, preuve que les anges, même bouddhistes, éprouvent de la rancœur :
"Maintenant je voudrais que les choses soient claires : travailler en paix fait du bien à tout le monde. Ce qui m’a ennuyé jusque là c’est la mauvaise foi. Il existe des gens du spectacle qui devraient connaître la réalité de la scène et qui m’ont manqué de respect. Moi, je ne me suis jamais permis de critiquer un chanteur ou un acteur. "
2 à 1 : Balle au centre. Le Divin a parlé.
Pressing ou pas pressing ?
Pendant que l’Italie des experts continue à faire et à défaire les équipes et les stratégies, une "Baggiomanie" indescriptible s’empare de l’univers du football et le nouveau héros de deux mondes - le premier ayant été Garibaldi - met les choses au point d’une voix à peine audible mais déterminée :
"Avoir atteint la demi-finale est un grand résultat et non un résultat minimum comme je l’entends dire. Dans beaucoup d’autres d’éditions du Mondial, l’Italie était déjà rentrée à la maison. Maintenant nous devons penser à retrouver de l’énergie en vue de la demi-finale, Allemagne ou Bulgarie, ça n’a pas d’importance. "
"Pour remporter ce Mondial, nous devons apprendre quelque chose de fondamental : être plus cynique. Nous courons trop sans le ballon et souvent dans le vide. Dans ces conditions il est difficile de rester lucide. Je ne dis pas qu’il faut changer de module mais nous devons nous dépenser moins pour la bonne raison que par cette chaleur il est impossible de tenir à certaines cadences.... Nous devons nous améliorer et profiter des occasions quand elles se présentent ; nous aurions pu mener 2 à 0 en première mi-temps conte l'Espagne et cela nous aurait permis de sauvegarder des forces qui pourraient s’avérer précieuses par la suite. "
Ce conseil de bon sens est interprété comme une réticence à l’égard du jeu prôné par Sacchi, ce "football total" qu’on n’avait peu vu à l’œuvre depuis le début de la compétition. D’ailleurs l’Italie ne presse pas haut, elle ne le fait qu’à partir des 50 mètres.
La réflexion de Roby produit un effet délétère. Pour les uns l’exclusion de Baggio contre la Norvège a creusé un fossé entre le Divin et Sacchi. D’autres pensent que les cinq premiers matchs ont démontré que le jeu préconisé par Sacchi était inapplicable dans une compétition par équipes nationales comme la World Cup. Contester fait vendre. Un envoyé du Corriere della Sera se lâche : "Alors ces victoires, ces buts ? Quand est-ce que l’Italie guérie va commencer à donner du spectacle ? "
Roberto prend cette fois la défense de son sélectionneur.
"Certains parlent sans savoir. La chaleur t’assassine, la fatigue est chaque jour plus grande. Nous ne pouvons pas aller à 100 à l’heure pendant 90 minutes ; c’est physiquement impossible. Ça ne sert à rien de courir beaucoup, il faut courir bien. Regardez les Brésiliens, ils font courir la balle. Qui est parti trop vite est déjà rentré à la maison. "
Qu’en pense Sacchi ?
"Scud" d'un journaliste étranger : "C’est vrai que tu as demandé à ton entraîneur de changer la manière de jouer de la sélection ?"
"J’ai demandé qu’on s’adapte à la situation. Ces quatre dernières années le football a changé. Personne ne commet plus d’erreurs tactiques et les espaces sont restreints. Quand tu es serré de près, tu n’as qu’une chance : tu dois t’en tirer grâce à ton inventivité. "
Les réactions déclenchées par ces déclarations rempliraient un Bottin téléphonique. Voici ce qu’en pensait Giorgio Tosatti, le maître à penser du journalisme sportif italien, lors des matchs de préparation :
"Le problème est toujours le même. Sacchi n’a pas les idées claires, il se débat entre ses doutes, ses marches en arrière, ses expérimentations. Obsédé par le désir de stupéfier le monde, de modeler les joueurs comme des statuettes d’argile, de changer leur rôle et leurs missions, de créer une équipe toute sienne, de sorte que personne ne puisse dire : au fond, il suffisait de faire jouer toute l’équipe de Milan et de vivre tranquille. "
"L’Italia è l’Italia", Sacchi a ses partisans comme Benarrirvo, le latéral de Parme :
"Nous ne pouvons pas renoncer au pressing et à l’agressivité. On peut être moins frénétiques dans la gestion du jeu en certaines occasions, mais le discours du pressing est rédhibitoire. Nous ne pouvons pas le pratiquer pendant 90 minutes, mais nous devons être prêts à tout instant, veiller à la qualité et être impitoyable au moment où les occasions nées d’une pression constante sur l’adversaire se présentent. "
Sacchi explique qu’il a raison mais que Baggio n’a pas tort, démonstration tout en souplesse non dénuée d’un reniement :
"Nous sommes sur la même longueur d’onde. Nous savons ce que nous devons faire, mais je me rends bien compte qu’il devient difficile, avec ces températures très élevées, de prétendre obtenir certaines choses. Il est à présent important de courir bien, de rester organisés pour courir mieux et de faire voyager la balle avec une extrême précision. "
Signori qu’on accommode à toutes les sauces est mis en difficulté par un petit malin. :
"Vous êtes du côté de Sacchi ou de celui de Baggio ? "
"Du côté de Signori ! Faire courir la balle et faire courir les hommes ! Doser les énergies est fondamental, mais l’organisation sert à ça. On doit avoir une répartition précise des rôles pour maintenir l’agressivité et la diviser entre tous. On ne peut pas faire trois sprints de suite, c’est pour cela qu’il faut alterner. "
"Je l’ai dit à un moment hors de tout soupçon et je le répète, s’échauffe Pincolini, le préparateur physique. C’est un Mondial de fous ! On joue dans des conditions, j’espère, qui ne se répèteront plus jamais. Le marathon de New-York et celui de Boston se courent en octobre, pas en juillet ! À cette saison en Amérique, on joue au baseball et le soir, pas à midi ! "
Le Pr Zepilli ajoute : "À mi-Mondial nous avons demandé à un laboratoire américain d’effectuer une série d’examens pour nous. Les conditions climatiques, typiques pour la perte en sel, ont causé un abaissement du taux d’hémoglobine. Des examens hormonaux ont mis en évidence une augmentation du cortisol et une diminution de la testostérone. Le problème le plus grave concerne les enzymes musculaires : des carences de ce genre ne peuvent être réintégrées. " — Les apprenti-médecins se réjouissent : l’Italie a un jour de plus que la Bulgarie de Stoïchkov pour récupérer.
En attendant de revoir The Divine Ponytail en action, les journaux people américain en font une semi-divinité. Pour ceux qui ne voient pas la différence entre Baggio, Romario, Stoichkov, Hagi et les joueurs du Costa Rica ou des Îles Féroé, le destin de la Coupe du Monde se résume à un seul suspense : Baggio conduira-il la Squadra au titre ?
USA Today : "Au fond de lui Clinton est pour l’Italie. Idem pour Hillary et pour Chelsea qui extériorisent leurs ‘Bravo Robbie !’ - Le président fait mine de rien mais il sait qui est le Divin Roberto, comme l’a appelé un photographe italo-américain de la Maison Blanche. ‘ Regarde comme Silvio est heureux, a-t-il soufflé à Elstsine au G-8 de Naples. Il est heureux parce que Baggio a marqué un but en coupe du monde ! "
To win or not to win ?
En 1994 on se souvient des Cosmos de New-York et de l’Armada de vieilles gloires qui avaient envahi le Nouveau-Monde avec l’intention de supplanter le baseball, le foot américain, le basket et le hockey-sur-glace. Le projet avait fait long feu, ce qui mettait la nation organisatrice dans la situation d’être un des rares participants à ne pas avoir de ligue professionnelle de soccer.
Ce qu’on peut dire en revanche, c’est que le football (anglais) était devenu le premier sport féminin et un des plus pratiqués au niveau universitaire et scolaire. Cette prédominance d’un public d’amateurs au niveau culturel plus élevé et de femmes ne fut pas sans effet sur l’idolâtrie dont fut l’objet le Divin Roberto. Dès la fin de l’année 1993 en effet, une armée de journalistes américains et canadiens s’était déversée en Italie pour obtenir une interview de ce curieux petit bonhomme qui poussait le snobisme jusqu’à être bouddhiste dans un pays où le pape et le Vatican faisaient la pluie et le beau temps. Témoins d’un match à Turin, Allen Wiggins et Alex Chater s’émerveillent :
"Vous entendrez la foule chanter en l’honneur de la Juve, tandis que Baggio crée occasion sur occasion, que cela vienne d’une transversale de 40 mètres ou d’un sublime coup de talon. Baggio, 5 pieds 7 pouces (1 m 74) se déplace librement sur le terrain, change de position à son gré mettant le public à ses genoux à chaque touche de balle. C’est sa queue de cheval qu’on remarque d’abord. Mais c’est sa vision quasiment artistique du jeu qui lui donne une place à part, même comparé aux joueurs les plus habiles. Che bellissimo !"
Quand ils lui demandent qui a été son modèle, ils sont surpris par sa réponse.
"Je dirais Zico. Zico était un joueur sensationnel à regarder. Zico était son propre joueur. Car vous pouvez essayer d’imiter les mouvements de quelqu’un, vous pouvez essayer de faire aussi bien que lui, mais vous ne pouvez pas ‘dupliquer’ ses gestes. Au final vous devez devenir votre ‘propre’ joueur. Personne ne peut vous y aider. Vous devez trouver cette force au fond de vous."
Dans un article paru dans Sports Illustrated, Michael Farber développe :
"Baggio - un attaquant qui a la licence virtuelle de se placer où il veut sur le terrain - est unanimement considéré comme le meilleur joueur de la planète. En outre son art, comme celui de Michael Jordan, parle pour lui-même. Son talent s’offre au regard comme des pictogrammes, visibles et évidents même aux États-Unis. Car Baggio représente le triomphe du talent sur la tactique."
"Baggio joue sur l’instinct et sur l’intuition. Slalomant autour des défenseurs, orientant la balle, altérant la géométrie du jeu par des déviations rapides des deux pieds, il peut changer le destin d’un match plus vite que son pays change de gouvernement."
À la une des magazines US, la pression est sur Little Buddha, comme on l’appelle au grand dam des fondamentalistes chrétiens qui prient pour les "Athlètes du Christ" brésiliens et contre le "Bouddha italien".
Rares sont les superstars qui ont tenu promesse lors d’une compétition mondiale. On se souvient du fiasco de l’Espagne conduite par Di Stefano et Puskas en 1962 ou de l’effondrement brésilien de 1966 en Angleterre et de 1982 en Espagne. Les revers hollandais. les catastrophes italiennes (1962, 66, 74, 2010...)
Romario, Stoichkov ou Baggio allaient-ils inverser la tendance en 1994 ? Les paris étaient engagés.
Italie-Bulgarie, la demi-finale (presque) parfaite
Le 13 juillet se jouent les demi-finales de la coupe du monde 1994.
Sur la Côte Ouest le Brésil affronte une surprenante équipe de Suède menée par le lutin Tomas Brolin, Kenneth Anderson et le légendaire gardien Thomas Ravelli.
Sur la Côte Est la Squadra doit se débarrasser de la Bulgarie de Trifon Ivanov et de Hristo Stoichkov. Les pronostiqueurs anticipent une répétition de la finale mexicaine de 1970 et une victoire des Brésiliens contre les Italiens à Pasadena.
Les matchs auront lieu à 16 heures (13 h en Californie) pour ce qui concerne l’Italie et à 16 h 30 pour le Brésil, trois fuseaux horaires séparant le Giant Stadium d’East-Rutherford du Rose Bowl de Pasadena où la finale aurait lieu quatre jours plus tard.
Ces considérations font causer dans la Botte. Les Italiens sont et de loin les plus éprouvés. Ils ont joué de nombreuses minutes en infériorité numérique, à l’instar des Bulgares et des Suédois qui ont joué des prolongations, la Bulgarie contre le Mexique en huitième, la Suède contre la Roumanie en quart.
La presse italienne a retourné sa veste. Certains se voient en finale pour une revanche du match légendaire de 1970 au Mexique et un quatrième titre.
"Du calme, temporise le Divin. Il y a quatre ans, tout le monde nous voyait en finale et on sait ce qu’il est advenu. "
"Oui, mais cette fois, Baggio jouera ! "
"Roby Baggio comme Paolo Rossi, c’est notre espoir ! "
"En attendant, j’aimerais mieux jouer que je ne le fais en ce moment. Je suis content d’avoir retrouvé le chemin du but mais j’aimerais donner plus à mes coéquipiers. C’est ce que je leur ai dit. Je voudrais toucher plus de ballons, offrir des balles décisives comme celle que Signori m’a offerte avant-hier. "
Question : «Ça vous déplaît de ressembler à Romario, une balle jouée et un but ? "
"Non mais vous plaisantez ? Je serais content de continuer comme ça en demi-finale et même en finale !"
"Quelle est la force de cette équipe nationale ? "
"La capacité de souffrir ensemble. Nous sommes un groupe, nous sommes amis. Il y a ici des gens intelligents qui ont su tout avaler, y compris quelques bouchées amères. Le Mondial est quelque chose de stressant. Il s’en faut de quelques heures pour te faire changer d’humeur. "
Les auteurs du pamphlet anti Juve "Lucky Luciano" en parlent avec beaucoup de talent :
"Le football, qui bouleverse tant d’Italiens et qui remue des masses croissantes d’argent, est ce qui existe de plus éphémère dans la nature, il suffit d’une bouffée de vent, de l’erreur millimétrique d’un joueur, d’une bévue arbitrale, d’un aléa même infime pour que les perspectives changent et que des fortunes naissent ou meurent pour un rien. "
Les envoyés spéciaux n’en ont cure, ils chassent les petites phrases :
"Hillary Clinton a parlé de vous au sommet de Naples. Où est passé le "Lapin mouillé" de l’Avocat, il s’est réveillé ? "
"J’ai toujours été réveillé ! Et Agnelli a toujours eu beaucoup d’esprit."
Vous savez que votre ami Dino Baggio a été vendu à Parme par la nouvelle équipe dirigeante ?
"Les stratégies du marché ne sont pas de ma compétence mais c’est vrai, il va nous manquer."
"C’est difficile, de se voir tous les jours à la une des journaux ?"
"Pas du tout. Il suffit de ne pas les lire !"
Question du Candide de service : comment font les grands champions pour ne pas perdre les pédales ?
La Bulgarie et l’Italie font leur entrée sur la pelouse du Giant Stadium. Plus de 70 000 spectateurs les attendent. Si l’Italie se qualifie il y a de fortes chances pour que Franco Baresi, fasse son retour après une guérison éclair. En cas de qualification Baggio posera sa candidature pour un second Ballon d’Or consécutif sur les traces de Cruyff, de Platini et de Van Basten qui en ont remporté trois.
L’herbe est d’un vert magistral, le ciel est d'un bleu chromo, les tribunes sont bigarrées.
Si l’on exclut la canicule, les conditions sont idéales pour ceux qui sucent des glaçons sur leur terrasse à Paris, Milan ou Berlin. - Bill Platschke, du Los-Angeles-Times, confirme :
"Il faisait 93° Fahrenheit à l’ombre quand Baggio pénétra sur la pelouse qui avait été aménagée pour cette occasion, une pelouse qui, à l’heure actuelle, a déjà été tondue et vendue, une pelouse qui va rapporter pas mal de lires en Italie, on vous le jure. — Il avait beau faire chaud à l’ombre, c’est en plein soleil que Baggio et ses partenaires allaient en découdre. On le vit essuyer la sueur qui coulait dans ses yeux. Encore une après-midi dans un four. Le staff de l’équipe n’ayant pas autorisé ses joueurs à utiliser la climatisation de peur qu’ils n’attrapent froid les deux jours avant le match..."
Coup d'envoi. - Le match a commencé. Les Azzurri pratiquent leur meilleur football depuis le début de la compétition. Albertini est particulièrement inspiré mais tous les regards sont braqués sur le prodige. A-t-il récupéré ses superpouvoirs....
L’envoyé du L.A. Times raconte la suite...
"La démonstration n°1 survint à la 21e minute. Ce fut moitié finesse lorsqu’il reçut le ballon sur une remise en jeu à la main et se fraya un chemin en dribblant le long de la surface ; moitié puissance quand il fit exploser son shoot dans le coin droit du but. - La démonstration n°2 arriva moins de cinq minutes plus tard. Il se faufile vers la surface pendant que son compère Albertini pique sa balle au-dessus de la défense bulgare. La balle était bien là mais la convertir en but n’était pas si simple que ça et demandait un timing parfait. Baggio l’a prise au rebond en pleine course, peut-être à un ou deux centimètres du sol, et l’a propulsée dans le coin gauche du but."
Teotino, un Roberto-sceptique, va plus loin dans le Corsera :
"Baggio ou l’art de la manutention du ballon. Première acte. Comment transformer un grain de sable en perle : une remise en touche banale, à la main, un adversaire qu’on passe en force, un autre contourné d’un pas de danse, une course légère pour revenir vers le centre et le ballon qu’on caresse du droit pour qu’il aille embrasser, après une ample courbe, le petit angle de la cage où le gardien ne pourra pas arriver. Deuxième acte. Comment cueillir un instant qui fuit : une passe dans l’axe qui survole la défense adverse, un démarrage impétueux pour rejoindre la balle, le temps de se coordonner et une frappe de volée sèche, digne d’un grand avant-centre. Gianni Brera, à certains moments, avait revu en lui Meazza, pendant cinq minutes, Baggio a été Meazza et Paolo Rossi à la fois."
Baggio dessine des pictogrammes "lisibles même aux États-Unis":
"Comme le Petit Prince venu d’Italie se tenait près du poteau de corner mercredi, les bras tendus et 70 000 voix grondant pour lui, un morceau de tissu vint atterrir à ses pieds. C’était un drapeau. Un drapeau américain. C’est ainsi que l’Amérique le fit sien, l’étreignant de tous ces baisers soufflés, de tous ces gestes d’affection en direction de Pasadena, après que l’Italie eut vaincu la Bulgarie en demi-finale de la World Cup au Giant Stadium."
Envoi à suivre : "Car nous distinguons une belle chose quand nous la voyons de nos yeux. Baggio, le plus excitant de tous les athlètes sans épaulières, nous a vendu deux buts en moins de cinq minutes."
Coda : "Ce jour-là, Baggio nous offrit même un dénouement sentimental. À quelques minutes de la fin du match, il se leva et demeura près de la ligne de touche, les mains repliées et touchant ses lèvres, comme recueilli en méditation. Lorsque le coup de sifflet final retentit, il se mit à pleurer. Il pleura dans le girond du grand Dino Baggio. Il pleura en attirant Demetrio Albertini à eux. Il tomba dans les bras de la légende du football italien, Gigi Riva, et continua de pleurer en sortant du terrain. Avant qu’il n’eut franchi les limites du terrain, il échappa aux embrassades de son staff et leva les yeux vers la foule : la presque-totalité des 77 094 spectateurs qui étaient restés à leur place l’attendaient. Il leva les mains, ils se levèrent comme un seul homme et le remercièrent. "
Jim Platschke de conclure :
"Une partie de lui nous appartient maintenant. Quand il sera arrivé à la finale, dimanche, au Rose Bowl contre le Brésil, nous ne le laisserons plus partir. "
Pelé, Platini, Beckenbauer acquiescent. On voit les champions quand on a besoin d’eux. Ils ne manquent pas les grands rendez-vous.
De l’autre côté de l’Atlantique l’Italie est devenue folle.
Roberto Baggio comme Paolo Rossi, auteur des six buts qui avaient valu le titre 1982.
Pas sûr, maugréent l’armée des Cassandre patentés : "ne pas crier chat tant qu’il n’est pas dans le sac", pour paraphraser le Trap...
Mais catastrophe ! Les voitures n’ont pas fini de tourner autour de la fontaine de Trevi que la nouvelle tombe qu’il ne jouera pas la finale ; encore un coup de son foutu Karma !
Des muscles et des hommes
Retour en arrière. La World Cup va débuter et Sacchi met les bouchées doubles pour faire rentrer ses principes dans la tête de ceux des Azzurri qui ne les maîtrisent pas :
Baggio : "On peut dire qu’on ne s’amuse pas mais nous sommes optimistes, parce que personne ne s’économise. Dans le passé presque personne n’avait travaillé autant, moi pour commencer. C’est normal vu que pendant la saison nous jouons tous les trois jours et nous ne pouvons pas nous entraîner. "
Les problèmes se multiplient lors d’un mach amical que la Squadra dispute contre une équipe de quatrième division italienne :
"Je veux jouer même si je ne suis pas au maximum. Sacchi peut décider de me remplacer et je respecterai son choix, mais vous ne m’entendrez jamais dire que je ne me sens pas capable de jouer. Je suis toujours allé sur le terrain, même dans des états pires que celui-ci.
— Le Pr Ferretti prétend que votre tendinopathie vient de loin, vous ne pensez pas avoir trop forcé à l’entraînement ?
— Le médecin a fait son diagnostic mais je n’ai jamais eu mal au tendon. Les problèmes ont commencé après le coup que j’ai pris contre la Suisse. Après c’est sûr qu’en s’entraînant sur un coup les choses ne peuvent guère s’améliorer. De toute manière je n’ai pas le choix, si je ne m’entraîne pas je ne joue pas. "
La vie d’une star n’est pas une partie de plaisir, qu’on en juge par cette défense des mérites de Baggio avant son exclusion contre la Norvège :
"Quand Roberto dit que la douleur est son destin, il ne le dit pas avec résignation mais avec la lucidité de quelqu’un qui à 18 ans a subi un accident qui pouvait briser sa carrière et qui l’a conditionné lourdement. Pour rejouer à son niveau il a d’abord dû combattre les douleurs d’un genou reconstruit, et puis il y a la jalousie qui a toujours entouré les gens de talent. Baggio, contre la Norvège jouait bien, il était présent, vivace, déterminé. Il répondait par les actes aux paroles incroyablement dures qui avaient été prononcées à son encontre, un défi à ses ennemis qui l’avaient accusé de tous les maux après sa partie opaque contre l’Irlande. "
Comme le rêve de Roby de marquer l’histoire de la compétition peut s’évanouir contre le Mexique, Roby gamberge. Le problème, affirmait Tosatti le 30 juin 1994, c’est la longue éclipse de Baggio :
"C’était le plus frais et le plus motivé. Mais encore une fois il n’a laisse aucune trace sur l’issue du match. L’éclipse dure maintenant depuis longtemps : un seul but lors des 9 derniers matchs avec la Juve, 2 prestations médiocres en C-3 contre Cagliari, il est mauvais en équipe nationale où il ne marque plus depuis le mois de septembre. Adieu les démarrages vertigineux, les slaloms, les pénétrations mortelles, les tirs fulgurants. Adieu le vrai Baggio, en somme. La vérité, c’est qu’il n’est pas en bonne santé. Sacchi doit décider avec les médecins s’il peut revenir à son niveau. Dans le cas contraire, l’équipe nationale doit être construite sans lui. Dans les matchs à l’élimination directe, il est exclu de joueur à 10. "
Les jours qui précèdent leur huitième de finale contre le Nigéria, Roby et ses partenaires sont inquiets. Baresi s’est blessé contre la Norvège et il n’a (presque) aucune chance de rejouer après son opération en arthroscopie. Quant à cette défense du Grand Milan (Maldini, Baresi, Costacurta, Tassotti, etc. elle est décimée par la fatigue.
"Nous aurons deux jours pour nous reposer, insiste Ferretti, c’est aussi important pour Dino Baggio (contracture) que pour Roberto (coup de crampons sur le péroné). Un Roberto qui doit se remettre en selle du point de vue psychologique.
Le vice-président de la Juve (sic), Roberto Bettega se dit rassuré... :
"À présent nous allons voir le vrai Baggio. Il m’a dit qu’il allait mieux et qu’il a seulement besoin de plus de confiance et de liberté dans le jeu. "
Quand le Divin, après 88 minutes passées à jouer dos au but et à subir les agressions d’Oliseh et consorts, marque le but du miracle nigérian, tout est oublié. "Le Petit Prince" est guéri, il plaisante, il n’a plus mal nulle part.
Tout le monde a envie de croire en cette version de la guérison miraculeuse, sauf Pincolini, le préparateur physique :
"Les crampes sont dues à une perte de liquide et de sels minéraux. (...) Les composantes sont multiples. Dans le cas de Baggio, il y a ce coup qui a fait empirer ses appuis et altéré sa course... "
Entre les parties victorieuses contre le Nigéria et l’Espagne et la demi-finale contre la Bulgarie, l’équipe médicale est sur les dents :
"Le problème est de réintégrer les sucres après le match. Nous utilisons des perfusions qui contiennent des vitamines et des ré-intégrateurs salins. Pour obtenir le même résultat autrement il faudrait des camions d’eau ! Même la nourriture est importante. On ne peut pas servir des pâtes à la tomate pendant quarante jours, mais là intervient l’imagination de Baule (le cuisinier de la Squadra). Pour contrôler l’état de santé de l’équipe et planifier les traitements, un check-up approfondi de tous les joueurs a été effectué il y a quelques jours..."
Roby exécute la Bulgarie malgré ses mauvais appuis, malgré ses muscles en soie, malgré ses allures de coquette. Et Luca Valdiserri, un contempteur de Roby, de se transformer en Bernardette Soubirous :
"Pleure, Roberto, maintenant, tu peux pleurer. Avec l’Italie à tes pieds qui finalement t’a retrouvé ! Et Roberto regarde devant lui tandis que tout le monde le cherche et que lui ne cherche plus rien. Deux buts pour battre la Bulgarie et pour voler en finale comme l’avion qui transportera aujourd’hui l’équipe nationale et ses rêves à Los Angeles pour une finale de cette coupe vécue continuellement et obstinément dans la souffrance. L’accolade de Roberto Baggio est le symbole de son Mondial : d’abord Albertini, le chouchou. Puis Tassotti, l’homme qui a le plus souffert sur le banc aujourd’hui. Mais l’accolade la plus longue est pour Gigi Riva, le canonnier qui a été son miroir lors des jours tristes, quand son Mondial n’avait pas encore commencé et que les critiques le submergeaient. "
"Incroyable, trouve la force de dire The Divine en larmes. Nous avons tous joué avec le cœur et nous sommes parvenus en finale ! "
Avant de confesser, un éclair d’angoisse dans ses yeux verts :
"Je vous l’avais dit, mon Karma est la souffrance. J’ai senti une pointe à la cuisse. Mais on peut changer son karma et je pense jouer la finale. "
Conclusion de Valdiserri :
"Après deux buts comme ceux qu’il a marqués contre la Bulgarie, espérons que Codino n’ira pas au devant d’une nuit de cauchemar. C’est une contracture qui pourrait l’éloigner de la finale annihilant toute la joie accumulée ce soir-là. "
"Vous savez, confie Baggio. Mes trois premières blessures sont restées en moi au niveau mental ; elles m’ont appris à avoir la force de tout recommencer. J’ai toujours cherché de nouveaux défis, de nouveaux horizons. Il faut se rénover... Au fond c’est comme ça dans la vie de tout le monde ; le foot est un gymnase de la vie, la différence entre nous les footballeurs et les gens qui travaillent tient seulement à la vitesse à laquelle notre monde à nous bouge. "
Ce que Roby ne dit pas, c’est l’importance qu’a joué la pratique du bouddhisme dans sa vie de tous les jours. Aurait-il pu endurer ces misères sans avoir eu recours à la méditation, et qui sait, à des pratiques d’automédication mentales ? Quant à nous les gens normaux, mettons-nous un instant dans la peau de Roberto la veille de la finale. Et si son corps avait été un vélo, serions-nous descendus à tombeau ouvert dans les lacets de l’Izoard ou de l’Alpes-d’Huez ?
Au pied du Gohonzon...
La veille de la finale a été longue et énervante. L’Italie et le Brésil sont en transe. "Les Italiens, écrit Moreira Alvès sur O Globo consacrent leurs unes aux menaces du Juge Di Pietro d’abandonner l’enqûete "Mains Propres". Au Brésil la seule chose qui nous intéresse c’est la santé de Robybaggio.".
Du côté de Bélem, de Recife ou de Bahia, les maîtres du candomblé font pleuvoir une marée de malédictions sur le "bouddha italien", tandis que l’on apprend que les "Athlètes du Christ", cette organisation sectaire à laquelle appartiennent plus d’un joueur de la sélection auriverde, prient pour que l’"apostat" ne l’emporte pas... Prière anticipée par les voix qui s’élèvent d’Italie pour que Roberto soit excommunié...
Entrons dans la peau de l’hérétique. Il salue le personnel de l’étage et ferme la porte derrière lui. Il vient d’avoir Andreina et Valentina au téléphone. En demi-finale il a pu voir une banderole qui l’a ému sur laquelle il y avait inscrit : "Valentia est là et t’embrasse".
Matilde, sa maman, lui a parlé dans l’après-midi, ils se sont souvenus de la clinique Bellevue de Saint-Étienne ; ils se sont rappelé son but sur coup-franc à Naples, celui contre la Tchécoslovaquie, ils se les rappellent, tout va bien se passer.
À présent Roberto est seul. Ses partenaires plaisantent dans le hall du Motel. Certains jouent aux cartes, d’autres écoutent de la musique. Gigi Riva évoque le retour de la Squadra après la finale perdue 4 à 1 en 1970 contre le Brésil de Pelé, Gerson, Tostao et Jaïrzihno : avec des tomates !
Les garçons sont habitués aux finales et aux matchs en Mondiovision mais il n’y a rien à faire contre le rat qui vous mange la tête avant le plus grand de tous les rendez-vous, une finale mondiale.
"Combien de footballeurs professionnels ont la chance durant leur carrière d’atteindre une finale mondiale "pense Roby en dépliant le retable qui contient le Gohonzon et en disposant les objets du culte.
Roby s’apprête à faire daimoku : "Nam Myoho Renge Kyo Nam Myoho Renge Kyo Nam Myoho Renge Kyo Nam Myoho Renge Kyo..." ; à s’immerger dans le 'Sutra du Lotus' dont ses maîtres estiment qu’il est l’essence de la condition vitale et la Voie pour accéder à la bouddhéité : "Par respect pour l’objet de culte, dit un site Soka Gakkai, nous n’en reproduisons pas de photographie. Les zones colorées numérotées représentent les différentes parties inscrites en sanscrit et en chinois ancien sur l’objet de culte initialement traduit par Nichiren à l’encre sumi... "
Roby connaît le mandala de Nichiren par cœur. Il ferme les yeux et laisse les incantations consacrées monter de sa poitrine et avec elles l’évocation des quatre nobles mondes : "la bouddhéité, le bodhisattva, l’auto-éveil et l’étude qui vont le protéger des maléfices issus des six voies inférieures : le bonheur temporaire, l’humanité, l’avidité, l’animalité, la colère et l’enfer, symbolisées par les huit grands rois dragons, par la mère des filles démones (N°24) et par les dix filles démones (N°25) ".
Roby communie par le cosmos selon le rite du Soka Gakkai et de Daisaku Ikeda à qui il a dédié son Ballon d’Or comme Gullit le fit pour Mandela, parce que son maître Ikeda a consacré sa vie à la paix dans le monde et aux échanges entre les cultures....
Ce 17 juillet 1994 (le 17 est un nombre maudit chez les Latins), cela fait cinq ans passés que Roby pratique seul ou dans un lieu du culte à Sesto Fiorentino, Turin ou Milan.
Cela ne plaît pas en Italie. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un journaliste ne tente de faire témoigner Matilde, la très pieuse, ou un prêtre du voisinage de Caldogno. Certains lui font remarquer qu’il s’est marié à l’église alors. Il répond qu’il ne voulait pas faire de peine à sa famille et à Andreina.
"En Vénétie on naît en priant. Avec le foot et les voyages, j’ai fini par ne plus aller à la messe, ça ne m’a pas vraiment manqué, signe que c’était plus un habitude qu’un besoin. "
Lors des stages avec les Azzurri on essaie de le mettre en porte à faux :
— Est-il vrai que vous cherchez à convertir vos compagnons de chambrée ?
La curiosité remonte au Mondial 90 lorsque Roby partageait sa chambre avec Totò Schillaci. "Un matin je me réveille, confie Totò dans un documentaire de RAI-3, et je m’aperçois que Roby n’est pas dans son lit. Puis j’entends un drôle de bruit, comme une lamentation, un borborygme. Ca vient de la salle de bains. Inquiet, je vais ouvrir la porte quand je vois Roberto qui sort avec un truc sous le bras. C’est là qu’il m’avoue qu’il est bouddhiste et qu’il prie matin et soir. Pour ne pas me déranger, il est allé aux toilettes... "
Un journaliste s’approche au début de la compétition américaine et lui demande s’il essaie vraiment de convertir ses partenaires, par exemple son compagnon de chambrée ;
"Pas mes partenaires, mais la compagne de celui qui est avec moi en ce moment. "
À cet autre journaliste qui lui demande un nom, Roby répond qu’il parle de sa femme Andreina. Le journaliste tourne les talons et trempe sa plume dans le vitriol.
Le choix du Divin de se tourner vers Shakyamunyi plutôt que vers Jésus et ou la Vierge Marie n’a rien de bien évident. Où se trouve-t-il pendant qu’Albertini et Donadoni, deux catholiques fervents, servent la messe pour leur coéquipiers croyants comme eux ?
Roby, ses boucles d’oreille et sa queue de cheval, son amour de la musique pop et des concerts de Prince, font des ravages dans la jeunesse, une jeunesse qui se cherche, comme l’écrit le sociologue Sabino Acquaviva la veille de la finale :
"Ce sont les jeunes d’aujourd’hui et Baggio est l’expression de cette majorité silencieuse faite de souffrance et de malaise. Des jeunes gens qui mènent une vie assez normale, capables de bien travailler et en même temps qui sont inconstants. Même la fascination de l’Orient est typique. Le bourgeois moyen aime le yoga, la méditation transcendantale. Des formes de religiosité différentes, un peu transgressives. Baggio est une diva du football avec les caractéristiques de notre société. Il représente une mutation survenue en Italie, la figure émergente d’un changement d’époque. Il exprime un pays différent qui avait besoin d’un symbole comme lui. "
Tout cela plaît modérément aux dominicains et au Vatican qui est gêné par le scandale de la banque Ambrosiano, par l’agressivité de l’Islam politique, par les sectes charismatiques du nouveau-monde, l’organisation de Moon en Corée ; ou par le Soka Gakkai de Daiseku Ikeda, le directeur de conscience de Baggio.
Red Ronnie, sorte de Dick Rivers italien, vole au secours du gamin de Caldogno :
"Il y a pas mal de jeunes gens qui cherchent d’autres réponses que les réponses officielles. Baggio est un de ceux-là. Il est allé chercher sa religion et il n’a pas accepté celle qu’on lui imposait. Les jeunes veulent se libérer des dogmes."
Pendant que l’Italie, le Brésil, une partie des États-Unis et la planète Football entière se passionnent pour le petit gars que 'Like a Virgin' Madonna a qualifié de "beau et macho comme je les aime" mais que ses détracteurs traitent de fillette - et pourquoi pas d'homosexuel, Roby fait ‘gongyo’ et reçoit le message de Nichikan et de Siddartha Gautama, se référant au bouddha principal et aux bodhisattvas qui refusent l’état de nirvana pour s’astreindre à la compassion ; qui ne franchiront le pas de la bouddhéité que lorsque le dernier des pécheurs sera en odeur de sainteté.
Il peut être minuit quand Roby range ses objets du culte et s’allonge et palpe sa jambe gauche du bas des reins pis au bas de son mollet. Elle ne le fait pas souffrir, elle est comme endolorie...
Avec l’Allemagne (six fois), le Brésil (cinq fois) et l’Argentine (quatre fois), l’Italie est le pays qui est allé le plus souvent en finale avec trois victoires et une défaite. Les statisticiens ont fait leurs calculs. Lors de la finale du stade Aztèque en 1970, l’Italie s’est fait souffler la coupe Rimet promise à la première nation trois fois victorieuse. Or ce 17 juillet 1994 Brésiliens et Italiens se disputent à nouveau l’hégémonie mondiale puisqu’ils sont à égalité dans les matchs officiels, dans les matchs amicaux, pour les buts marqués, pour les buts encaissés et pour le nombre de coupe du monde gagnées, l’Italie ayant remporté son troisième titre lors d’Espana 82.
Il est une heure du matin et nous sommes dans la peau de Baggio la veille de la finale de la coupe du monde. Guirlande de questions pour nous :
À quoi pense-t-on quand on est dans son lit du Mariott Inn sur le campus de la Loyola University en Californie ?
À quoi pense-t-on quand on poursuit un rêve depuis l’enfance et que ce rêve est sur le point de se matérialiser ?
À quoi pense-t-on quand on n’est pas sûr de pouvoir poser le pied par terre au matin du plus grand rendez-vous de sa vie ?
À quoi pense-t-on quand on rassemble ses forces lors d’un dernier bivouac à quelques encablures de l’Everest ?
Quelles bonnes raisons se donne-t-on pour entrer sur le terrain diminué ?
En a-t-on le droit ?
Baggio a-t-il seulement dormi cette nuit-là ?
Il fait chaud, très chaud, sur le campus. Le corps médical a demandé qu’on coupe la climatisation. Quand le bruit du moteur de la BMW du directeur du Motel s’éloigne, Roberto de Caldogno s’est enfin endormi.
C’est l’heure de l’apéritif en Italie et les conversations vont bon train. Baresi fait un retour inespéré après une opération du ménisque en arthroscopie et quatre semaines d’inactivité, Evani revient lui aussi de blessures. Berti et Albertini sont à bout de force, Maldini et Donadoni clopinent un jour sur deux, et ceux qui sont en bon état comme Signori ou Zola manquent de rythme. Maudite défaite contre l’Irlande qui a contraint la Squadra à errer de stade en stade et l’a forcée à voler en Californie après six heures de vol pour trois grosses heures de décalage horaire.
Du premier ministre Berlusconi au dernier tifoso en passant par ce qui porte plume et pantalon, micro et chapeau, chacun a une opinion et c’est bien entendu la meilleure.
Par exemple : "Baggio ne jouera pas la finale !"
"Il n’a pas le droit de jouer s’il n’est pas à 100%";
"À Sacchi de prendre ses responsabilités !". ;
Le staff médical est gêné aux entournures :
"Il n’y a que 50% de chance qu’il joue la finale."
"Contracture aux flexeurs de la cuisse droite, déclare le Pr Ferretti, qui qualifiait la crampe d’antichambre de la contracture. Un problème musculaire du premier degré sans lésion des fibres. À l’heure qu’il est il est impossible de faire un diagnostic plus précis. Je dis 50% de chance de récupérer et 50% d’absence, mais seulement parce qu’il n’est pas sérieux d’en dire plus."
Roby retrouve sa chambre et fait du stretching à l’abri des regards indiscrets. Sacchi a décidé qu’on testerait sa cuisse dans le gymnase de l’hôtel au premier étage. La scène apparaît dans le biopic "Il Divin Codino" sur Netflix. Roby doit frapper une série de ballons contre le mur, doucement, plus fort, puis de toutes ses forces. Témoignage du champion ou exagération de la réalisatrice : Sacchi insiste pour que son numéro 10 frappe et frappe encore jusqu’au moment où celui-ci l’accuse de vouloir qu’il se blesse pour tirer la couverture à lui en cas de victoire...
La polémique tourne vit en "Scènes de chasse à Pasadena" et les anti-Baggio n’y sont pas allés de main morte l : "Karma de la douleur, tu parles ! Si Baggio faisait un peu moins de chichis avec son bouddhisme, son bouc chinois et sa queue de cheval..."
Roby retrouve Pagni, Pincolini, Feretti et les autres.
Les envoyés spéciaux l'entourent :
"Je suis préoccupé, parce que je n’arrive pas à comprendre ce que j’ai et quelle est la gravité de ma blessure. Je ferai l’impossible mais si le risque et trop grand, je ne peux pas tout compromettre, question de respect pour moi même, pour mes partenaires et en vue du futur."
Celui que que Madonna veut faire chercher en Limousine tourne neuf fois la langue de sa conscience dans sa tête. Il se revoit devant tous ces micros, toutes ces caméras, tous ces calepins... : "Je ferai l’impossible pour joue, mais je ne peux pas vous dire avec précision comment je vais... Je sens encore une douleur - cela peut être ce que je crains - alors je manquerai la finale - ou seulement la conséquence des massages et des soins. (...) Je déciderai seul. (...) Je ne veux pas mettre mon équipe en difficulté. Je ne veux pas les laisser à dix. Mais ne pas jouer serait pour moi une rebuffade, de la rage, de la désillusion et du désespoir. Une ruse, disent les Brésiliens ? On voit qu’ils ne me connaissent pas ."
Roby descend chercher une bouteille d’eau fraîche. Peut-être entend-il un membre du staff chuchoter ce que Ferretti va déclarer à la presse : c’est du 50/50 même si les exercices n’ont pas augmenté la douleur.
Le personnel accrédité a raconté la manière dont les Azzurri ont écouté Sacchi au milieu du rond central pendant que Baggio courait seul le long de la touche. Certains s’inquiètent du fait qu’il s’est isolé au moment du petit match entre les titulaires rouges et les réservistes verts. il a couru, il a tiré au but. Fort du gauche, mais prudemment du droit. Qui peut savoir ?
Un journalise qui s'est faufilé : "Tu vas jouer ?" Baggio n’a pas la réponse, même pas au fond de lui. Il y a ce désir immense, cette lame de fond à apaiser. Mais tout cela c’était hier, c’est déjà du passé. Aujourd’hui nous saurons, aujourd’hui Roberto saura. "
"La nuit précédent la finale, j’ai bien dormi", racontera Roby dans son autobiographie. Si ce fut le cas, peut-on en dire autant de Sacchi dont l’objectif était de stupéfier le monde avec son football du IIIe Millénaire. Que doit-il faire ? Aligner celui sans qui il serait en isolement en Italie ou rester pragmatique et jouer sans lui ? Et Baresi, dont le genou portait les traces d’une arthroscopie, il fallait le faire jouer d'entrée ?
The Final Kick
Pour Los Angeles le 17 juillet est probablement une journée d'été comme les autres. En Californie, le soccer ne mobilise pas les foules et il y a fort à parier qu'on ne parle ni de Romario ni de Baggio le long des plages et à Venice d'autnat que la finale a lieu à 17 km l'Hollywood Boulevard.
Aux alentours du stade c'est une tout autre histoire. Sur les gradins qu'ils ont envahis, les Brésiliens se sont lancés dans un "batucada" infernale et invoquent l’esprit d’Ayrton Senna rendu ad patres deux mois et demi plus tôt comme s’il était parmi eux et qu’il devait intervenir pour inspirer les Auriverde et paralyser les Azzurri.
Hélas pour la qualité du spectacle, ni les hommes de Rio ni les petits-enfants de Dante ne brillent au firmament du jet et le sommet que tout le monde attendait se dispute sous le signe d’une prudence obsessionnelle et d'un "wait and see" que la température de 40°C par 90% d’humidité justifie en gande partie. Un double chef-d'œuvre tactique concocté par le Brésilien Carlos Pereira qui ne dispose pas d'un effectif à la hauteur du passé glorieux du Brésil, et par le Romagnol qui aligner des joueurs exténués ou/et blessés.
Baggio : "Nous étions tous un peu fatigués, on jouait par des températures infernales, quelques-uns d’entre nous auraient dû se reposer. Moi compris. "
"Une partie lente, se remémore Catania, les équipes toujours sur le qui-vive, la domination du Brésil au milieu du terrain avec la peur constante d’une contre-attaque italienne, la déviation de Pagliuca sur son poteau après un tir de Mauro Silva, ce poteau qu’il embrasse qui sait combien de fois par la pensée... "
Romario ? Quelques contrôles, des tentatives de "une-deux" avec Bébèto mais on ne passe pas entre les mailles d’une défense centrale quand c’est Baresi le rescapé de la dernière heure qui est aux manettes.
Baggio ? Écoutons-le :
"Je n’étais pas au mieux mais ça n’avait rien à voir avec ma blessure. Je pouvais jouer, une pointe de fatigue ne peut pas tout remettre en question quand tu t’approches du rendez-vous de tout une vie. Quelqu’un de vraiment blessé, avec ce climat-là, sous un soleil de plomb, absurde, télévisuel, aurait tout abandonné au bout de cinq minutes."
Roby manque par trois fois briser la touffeur qui monte de la pelouse et asphyxie le stade.
- Sur un tir lointain que Taffarel préfère dévier au-dessus de sa barre transversale.
- Sur une pénétration qui le déporte sur la droite du but mais qu’il conclut par une frappe trop molle.
- Enfin vers la fin de la prolongation :
"Quand il y a eu ce magnifique échange entre Massaro et Roberto, dira Apolloni, j’ai fermé les yeux et je me suis senti champion du monde. Un Baggio dans une condition physique optimale n’aurait certainement pas manqué ce tir-là. "
Les protagonistes sont harassés. 120 minutes n’ont pas suffi à les départager. On aura recours aux tirs-au-but que certains interpréteront comme le jugement de Dieu : Athlètes du Christ brasileiros versus le Bouddha italien.
Les joueurs, à bout de force, se jettent sur les bouteilles d’eau. Les soigneurs sur les jambes de ceux qui ont été choisis pour l’ordalie en Mondiovision. Sacchi, qui n’a pas fait rentrer Signori, un ultra-spécialiste, désigne cinq "volontaires" : Baresi, Albertini, Evani, Massaro et Roberto Baggio...
Baresi à peine sorti de la clinique est le premier à s'éloigner du rond central et à poser le ballon sur le rond des onze mètres. Les jambes alourdies par un match joué 24 jours après une opération du ménisque et amoindri par un choc reçu dans les prolongations, il expédie le ballon dans les étoiles, s'effondre, tombe à genoux et fond en larmes.
Le Capitaine a failli.
Les 94 000 retiennent leur souffle. Est-ce que les Brésiliens vont prendre l’avantage ? Est-ce que la Vierge du Pain de Sucre va supplanter Siddharta Gautama ? Pelé, Clinton et Kissinger n’ont pas le temps de se poser la question ; Pagliuca arrête le tir de Marcio Santos.
Le temps s’est suspendu...
Albertini et Evani pour les Italiens, Romario (poteau rentant !) et Dunga, le capitaine brésilien et ancien partenaire de Roby à la Fio, réussissent leurs tirs au but.
Hélas pour la Squadra Massaro craque et adresse le ballon dans les bras de Taffarel, ce qui permet aux Brésiliens de mener 3 à 2 avant les tentatives de Baggio et de Bébèto, deux orfèvres en la matière.
Roberto a ôté le "strap" noir qu’il a porté autour de la cuisse toute la partie. Il touche l’arrière de ses ischios. Apolloni et les Azzurri prient, comme prie et contre-prie la délégation auriverde. Si Baggio réussit son tir - ce dont personne ne doute : il y aura 3 à 3 et le destin d'USA 94 reposera sur les épaules d'un Bébèto qu'on voit dans ses petits souliers.
Darwin Pastorin, né à Sao-Paolo d’une famille originaire de Vérone, se régale de l'instant dans un pamphlet qu’il baptise "Tu te souviens, Baggio, de ce penalty ?" :
"Courage, Baggio, c’est ton tour. Il nous fallait l’émotion et la douleur et l’attente et l’angoisse des penaltys pour rendre vivante la finale la plus laide d’un Mondial. Baggio, le destin ne pouvait choisir que toi. Tu dois marquer. Tu es contraint de marquer ou le Brésil gagnera la Coupe. "
Suite : "Et tes pas, dans le silence absurde du stade, résonnent presque grotesquement, on se croirait dans un film de terreur, Baggio dans un sale film américain de série Z. "
"L’histoire (cette histoire) passe par ce petit cercle en plâtre. Regarde-le, Roberto Baggio : parce qu’il pourrait devenir l’îlot de ton sauvetage ou de ton naufrage. "
C’est de tout cela qu’il s’agit au moment où le "Divin à la queue de cheval" prend la balle entre ses mains et se dirige vers le point de penalty : sauver son équipe, sauver son pays, même s’il s’agit d’un sauvetage symbolique (il reste un tir aux Brésiliens). Ou faire naufrage et plonger dans l’amertume et la rage au grand dam d’une nation, amis et ennemis inclus.
Mettez-vous dans la peau d’un jeune homme de 27 ans, seul sous le regard de 94 000 spectateurs et d’un milliard et demi d'êtres humains par télévision interposée... Les jambes endolories, tétanisées. Le crâne brûlant à en éclater. Les poumons en dette d’oxygène. Les nerfs à fleur de peau. La vue troublée par l'ondulation folle de drapeaux or-et-vert de la torcida brésilienne...
Le documentaire allemand The Final Kick raconte la finale de Pasadena vue d’une prison russe, d’un campement afghan, d’un appartement algérois, de la demeure d’un rasta polygame, d’un bateau de pêche norvégien, d’un marabout saharien et, entre autres endroits, de Copacabana et d’une trattoria italienne. Lien immatériel entre tous ces points du globe, que l’aurore soit boréale ou que le soleil se couche sur la savane : un écran de télévision et le match dans les conditions du direct.
Il est 15 heures en Amérique de l'Ouest, les éventails s’affolent, les torses ruissellent, la Curva italienne rivalise avec la torcida brésilienne...
Darwin Pastorin, un Italo-Brésilien, s’enflamme :
"Le gardien Taffarel accomplit le rite d’un petit ballet sur la ligne de but. Il regarde le ciel. Que sont devenus les tambourins, les voix, les applaudissements, les imprécations, la jouissance ou les simples sourires ? Pendant que toi, Baggio, regarde Taffarel dans les yeux, lui n’a pas cessé de regarder le ciel... "
La short-story de Pastorin est anti-baggienne au possible mais elle donne la dimension de la tension, des ondes mauvaises et positives qui ont présidé à l’exécution du Final Kick, le coup de pied final...
Car une marée d’articles, d’éditoriaux, d’interprétations, de poésies, de livres même, se sont attardés sur ce le coup de pied le plus intense de l’histoire de l’humanité ; des ouvrages de balistique (de combien de degrés l’erreur de mire ?) des contributions de la psychanalyse (l’enfant tireur n’a pas pardonné à son papa-coach), une confrontation entre religions. (le Christ bat Bouddha aux tirs au but)...
Albertini, qui tira en deuxième position revient sur cet instant :
"Si vous saviez comme ils sont longs les 40 mètres que vous faites seul pour gagner les 11 mètres. "
On veut bien le croire. Mettez vous dans la peau de Baggio. Ébloui par la lumière cobalt d’un début d’après-midi en plein été, vous voilà seul face un l'ennemi ; "Cary Cooper contre John Wayne"(Darwin Pastorin)... - Il y a l’aveuglement, les courbatures mais surtout la peur de tout perdre alors que vous êtes au pied de votre rêve d’enfant.
A posteriori, les chroniqueurs se régalent, ils passent et se repassent la séquence ;
"Qu’ils sont longs ces quarante mètres du rond central jusqu’au point de penalty. Roberto Baggio, le Petit Bouddha, les parcourt un à un. Nous avons un but de retard. Massaro a manqué le sien, Capitaine Baresi aussi. Petit Bouddha doit marquer sinon ce sont les Brésiliens qui triompheront..."
Baggio avance pas à pas, il est à mi-chemin dans l’herbe quand Apolloni, cheveux blond vénitien sur maillot bleu, fait le signe de la croix. De quel côté se situe Dieu ? Qui considèrera-t-il plus proche de lui, les habitués de ses paroisses ou les fidèles dans leurs pagodes ; les saints de l’Église ou les bodhisattvas ; le rachat du péché originel ou la dure loi du Karma, Est-ce-seulement le moment le moment de l’invoquer. Il y a tellement de malheur sur terre...
Roberto revient sur le cauchemar de toute son existence, une obsession dont il avouera, après le décès de Marco Pantani, qu’elle lui a presque fait perdre la raison
"Quand je me suis dirigé vers le point de penalty, j’étais relativement lucide pour le peu qu’on puisse l’être dans ce genre de situation. Je savais que Taffarel, que je connaissais bien, se jetait toujours d’un côté. J’ai donc décidé de tirer au milieu à mi-hauteur pour éviter qu’il ne touche la balle avec ses pieds. C’était le bon choix, puisque Taffarel s’est jeté sur sa gauche et qu’avec la trajectoire que j’avais choisie pour le ballon, il n’aurait jamais pu l’arrêter. Hélas, je ne sais pas pourquoi, le ballon est monté et s’est envolé au-dessus de la barre transversale."
"Il arrive qu’on ait l’intention de faire quelque chose et qu’il s’en passe une autre."
Tous ceux qui ont revu les 322 buts inscrits par le Divin dans sa carrière et la centaine de penalty qu’il a tirés avec 85 % de réussite peuvent en témoigner : jamais Roby n’avait tiré des 11 mètres au-dessus de la barre transversale, s’en approchant avec Vicenza quand jeune espoir il fit rebondir la balle sous la transversale.
Ce qui lui fera dire :
"Il y a des choses dans la vie qui n’ont pas d’explications faciles."
Médisant et perfide, Pastorin dans ce sens.
"Ton tir, Baggio, est parfait. Tu l’as exécuté comme toi seul sait le faire. Avec habileté, calme et précision... "
"Le ballon a filé là-haut comme une étoile filante. Comme une inutile, inopportune, hors de question, stupide e insignifiante étoile filante. ;
"Mais moi j’avais suivi Taffarel qui regardait le ciel. Le ciel de Pasadena qui lentement se perdait dans la mémoire. Et de ce ciel quelqu’un avait soulevé le ballon au-dessus de la barre, parce que ce ballon propulsé par Roberto Baggio, un champion, un spécialiste, était tout simplement parfait. Mais Taffarel avait demandé de l’aide. Et d’un nuage en un éclair est apparu Ayrton Senna. ! "
La version de Roberto Benigni, appelé à improviser un éloge pour "Io che saro Roberto Baggio," est différente et plus charitable.
C’est Dieu, émerveillé par le Divin depuis un mois, qui a cru que le ballon que celui-ci venait de frapper lui était destiné et qui l’a pris sous son bras pour l'emporter au Paradis...
Plus prosaïquement, Roby de Caldogno serait-il l'icône qu'il est encore s’il avait marqué et que Bébèto avait transformé son tir au but offrant de toute manière le titre au Brésil ?
Troisième partie :
"Un déclin sous forme d'apothéose - 1995-2004"
Retraite au fond de la Pampa
L’année 1994 a été capitale dans l’histoire de la jeune République italienne dans la mesure où le Cavalier Berlusconi, un ancien chansonnier et amuseur public, fondateur de l’empire Fininvest, propriétaire de trois chaînes de télévision et d’un groupe de presse, a déjoué les pronostics et prit le pouvoir en devant ministre du conseil grâce Forza Italia, la machine électorale à l’américaine dont il a quasiment été l’unique protagoniste. Allié provisoire des populistes d'extrême-droite Umberto Bossi (Ligue du Nord) et Fini (Ligue du Sud), il a devancé le centre et évité que les rouges de Cossiga ne l’emportent et ne mettent leur nez dans les affaires des oligarques qui dominent l’Italie depuis la fin des années 60.
Berlusconi est brillant, amusant, moderne, en un mot c'est un "gagnant", et la quasi-victoire de l’Italie lors de la coupe du monde états-unienne a servi ses intérêts, le Divin Codino ayant contribué à diffuser dans le monde une version du made in Italy tout en élégance et en glamour. Son "entrée en jeu", un concept destiné à fluidifier le message de Forza Italia, son parti, a été gagnant en mars, même s'il le sera moins après les révélations de ses accointances avec une partie de la mafia... pendant le sommet de l’ONU consacré au problème du crime organisé !
Fin juillet 1994. Baggio est loin de tout ça.
À la Ciquita, la propriété agricole qu’il a achetée à 600 km de Buenos-Aires, il fait trente degrés centigrades de moins que dix jours plus tôt au Rose Bowl de Pasadena. Tout le monde sait qu’il aime l’Argentine, sans doute grâce à son ancien coéquipier Ramon Diaz. Ou par l’intermédiaire de Batistuta qui lui a succédé dans le cœur des Florentins. Il se dit d'ailleurs qu’il est un supporter de Boca Junior dont il connaît tous les hymnes.
La Repubblica confirme fin juillet titrant :
"La nouvelle activité de Baggio : une ferme en Argentine ! - Accompagné de son père et de trois amis, Baggio se consacrerait à la chasse aux canards "dans son domaine situé à Rivera, dans la Province de La Pampa".
La nouvelle est confirmée en Argentine par le quotidien régional Cronaca et par Juan Carlos Pascual, un conseiller municipal de cette localité de 3 000 habitants. Le fonctionnaire aurait précisé que le footballeur avait acquis il y a trois mois La Ciquita (la petite – ndla), une exploitation agricole de 360 ha située à 3 km du centre de la ville (...). Les jours qui viennent, Baggio doit se rendre dans la localité voisine de Berutti (900 habitants) où il participera à des parties de chasse jusqu’au jour de son retour en Italie le 10 août... "
On peut imaginer que le champion italien cherche à ce moment-là un peu de paix. Qu’il fuit les calepins et les micros. Que le cauchemar de son tir au but s’est enkysté au fond de sa tête et le harcèle. Espoir d'être en paix déçu : - La presse locale a annoncé la nouvelle. Une enseignante a rappliqué avec ses têtes blondes. Des files de 4X4 débarquent des alentours. Au pont que l’entourage de Baggio sollicite la protection de la police, hélas, mobilisée dans la chasse aux terroristes auteurs du massacre antisémite qui a "endeuillé la capitale le lendemain de la finale de la coupe du monde (84 morts, 230 blessés)".
Le champion cherche le salut dans la fuite, il revient tard et seul de la chasse, se glissant dans son hacienda par une porte dérobée.
Roberto évoque ce moment particulier dans "Una Porta nel Cielo". C’est dans les parties de chasses avec les gauchos qu’il cherche à fuir le cauchemar qui le tenaille et qui le tenaillera jusqu’à ses vieux jours. Il a beau se lever à l’aube, humer les parfums fauves de la Pampa, chevaucher à la tombée de la nuit son fusil en bandoulière, les images tournent en boucle dans sa tête pendant qu’il chasse le canard sauvage ou le sanglier : lui seul devant Taffarel qui s’adresse au ciel, cette pointe à l’arrière de la cuisse, l’azur scintillant de son maillot trempé de sueur, les 94 000 du Rose Bowl plongés dans un mix' étrange de crainte respectueuse et d’impatience ; le centième de seconde de distraction, la sangle abdominale qui se relâche, le ballon son ami, son enfant, qui fuit son pied et s’envole avec son rêve de battre le Brésil en finale... Incrédulité, apesanteur, néant... Sa silhouette de minot mouillé de guingois, les main sur les hanches, la tête basse, le Codino en berne.
Il existe des techniques pour se souvenir, il n’en existe aucune pour oublier.
Daimoku ou non, l’âme du Divin est restée captive à onze mètres du but de Taffarel.
Pallas, ton univers impitoyable
Pendant que le héros du Foxboro et du Giant Stadium, cinq buts en trois matchs, fait daimoku : "Nam Myoho Renge Kyo Nam Myoho Renge Kyo... " et qu’il passe une dernière nuit à La Ciquita, un autre Roberto jette les bases d’une Juve radicalement nouvelle, ce qui n’est pas une mince affaire quand on doit succéder à Giampiero Boniperti, un homme qui peut se vanter d’avoir remporté neuf titres de champion et quatre coupes d’Europe, dont celle de l’U.E.F.A. de l’année précédente.
"Tête d’Or Bettega" n’est pas un novice, il a participé au doublé Scudetto/C-3 en 1977, il a brillé lors du Mundial argentin de 1978, et marqué 179 buts en 14 saisons en Série A.
Bettega n’a pas été qu’un champion. Une pleurésie et un grave accident de voiture ont fait de lui un héros bianconero avant qu’il ne parte finir sa carrière au Canada et ne devienne homme de communication à l’école de la Fininvest de Berlusconi.
Avant d’être le successeur de Boniperti, Bettega a été son héritier mais ils ne s’apprécient plus ; l’aîné reprochant au cadet son dérapage contre un arbitre à qui il avait promis "de lui casser le ***, mais surtout d’être parti jouer au Canada sans l’avoir tenu au courant assez tôt :
"Dans ce livre consacré à Boniperti, vous ne trouverez pas d’accents venimeux sur l’adieu définitif au siège de la Juve et sur les rapports difficiles avec son ex-protégé Roberto Bettega. Boniperti ne voulait pas donner en pâture ce qui n’est que broutille par rapport à la grandeur lumineuse d’une vie vouée toujours et seulement à la Juventus. Une vie "La Tête Haute" aux côtés de Giovanni Agnelli au nom d’un style qui signifie : noblesse, recherche de la perfection et, en exagérant un peu maintenant que l’Avocat s’en est allé vers un monde meilleur : tension vers l’absolu. "
"Tension vers l’absolu" si l’on veut. Les Agnelli et la Juve, qui se sont toujours voulus "style et stylet", c’est-à-dire assassine sur la pointe des pieds, s’est arrangée pas mal de fois de ce crédo. Cela dit pouvait-on rester élégant et loyal quand on perdait de l’argent et que vos concurrents, les gentlemen-présidents, devenaient des crapules autour de vous ?
Umberto n’est pas un voyou mais un homme d’affaires. Comme tous les hommes d’affaires amenés à reprendre une entreprise, il ordonne un Audit qui met en évidence des dépenses excessives et les approximations contractuelles, en particulier pour ce qui concernait le prolongement du contrat de Baggio.
Pendant que la Squadra s’illustre aux États-Unis, on assiste à une restructuration profonde du club et deux hommes sont désignés pour seconder Bettega dans sa mission : gérer serré, investir dans un stade appartenant au club, et contester la supériorité du Milan de Berlusconi et les ambitions de l’Inter de Moratti, vainqueur d’une coupe d’Europe de l’U.E.F.A. quelques mois plus tôt.
Plus ou moins volontairement, Agnelli-2 fait entrer le loup dans la bergerie. Car si Bettega est un homme de football et Giraudo un cadre de la Fiat, le troisième larron est un drôle de zèbre.
Luciano Moggi, qu’on surnommera "Lucky Luciano", est originaire du pays des Étrusques. Véritable personnage de la Commedia dell’Arte, il est comme on va le voir une fable de Boccace à lui tout seul.
Simple employé des chemins de fer à Civitavecchia ; surnommé Monsieur Palette, la légende raconte que cet énergumène au front bosselé, au nez caréné et à la poitrine de Polichinelle s’empare du sifflet du chef de gare et fait partir un train sans en avoir reçu l’autorisation. Mis à la retraite anticipée, Moggi n’a pas l’intention de faire carrière dans l’administration ferroviaire, il s’y entend en football et n’a pas son pareil pour repérer les jeunes talents au point d’avoir ses entrées dans les couloirs du Stade Olimpico de Rome.
On retrouve le bonhomme à Naples où il est un disciple d’Italo Allodi, ex-Inter, devenu le directeur sportif de Ferlaino, le président qui a fait venir El Pibe de Oro Maradona au San-Paolo.
Sentant le vent tourner quand les couloirs de Fuorigrotta empestent la coke et la camorra, "Lucianone" infiltre les rangs de la Roma et de la Lazio mais tombe sur un os en la personne du président Viola qui le considère comme du menu fretin et lui tend le coude plutôt que de lui serrer la main en public.
Il en faudrait plus pour décourager Moggi qui prend le chemin de Turin où, sous la direction du président Borsano, un ami de Craxi, l’évadé fiscal du Partie Socialiste italien, il se voit confier la fonction de direction sportif du Toro.
C’est à ce moment là que le chef de gare manqué fait la connaissance d’Antonio Giraudo, un cadre supérieur de la maison Agnelli. Grands pragmatiques l’un et l’autre, ils affinent leurs stratégies et Moggi en profite pour s’octroyer les faveurs d’une quantité non-négligeable de journalistes, d’agents de joueurs et bien entendu d’arbitres.
"Quand les arbitres venaient en déplacement à Turin, il les enveloppait comme un boa. Il les installait au Turin Palace, l’hôtel le plus luxueux, s’arrangeant pour qu’il trouve des habits en cadeau. Suivaient le déjeuner et le dîner puis le night-club de l’ombre duquel sortaient des odalisques splendides qui transformaient la nuit des maillots noirs en rêve. " (Lucky Luciano, Éditions Kronos).
Le système est huilé, Moggi ne tend pas le coude à ses inférieurs et il répond toujours au téléphone : "Par le système du don, Luciano entretient d’excellents rapports avec les supporters les plus extrémistes, les bêtes noires des présidents. Typique le billet gratuit pour assister au match dans la tribune d’honneur. Le billet le plus fameux a été celui remis à Fabrizio Carroccia, dit "Mortadella", le "supertifoso" qui a tellement intrigué à la fin du match Juve-Inter d’il y a quinze jours. " (in Lucky Luciano).
Les manigances de Moggi ne s’arrêtent pas là. il y a : "les comptes ouverts dans les restaurants. Les restaurants de Moggi sont le Ciro à Mergellina, La Cantinella et l’Hotel Royal à Napoli, Urbani et les Deux Mondes à Turin, tous deux près de Porta Nuova. Il y a les cantines à l’usage des journalistes. On peut soit manger gratis, soit payer 30 000 lires en obtenant un reçu de 60 000 à remettre au journal pour remboursement. " (Lucky Luciano).
Avant d’infiltrer le Calcio depuis Turin, Moggi a été le témoin (et l’acteur ?) des outrances napolitaines au temps du grand Diego ;
"Tout naît des déclarations de Pietro Pugliese, l’ex-chauffeur de Maradona impliqué dans une enquête sur la camorra napolitaine. Repenti en 1995, Pugliese déclare aux magistrats parthénopéens que Maradona a usé de cocaïne pendant sept ans et qu’il n’a été pris que la dernière année, fait singulier dont ils devraient parler à Matarrese (le président de la fédération)... Il y aurait eu quelqu’un pour piloter les contrôles du laboratoire d’Acquacetosa à Rome et, au moment opportun, pour mandater certains à frapper des joueurs déterminés... Les analyses qui ont condamné Maradona datent du 17 mars 1991 alors que le super-champion était sur le déclin et qu’il avait rompu avec l’équipe, y compris avec la forte amitié qui le liait au directeur sportif... Luciano Moggi ! "
Moggi a vite des démêlés avec la justice mais il a beaucoup d’amis et des dossiers sur un peu tout le monde ; il est blanchi de l’accusation de proxénétisme aggravé mais condamné pour le délit d’atteinte à la régularité sportive.
Le Torino succombant à une crise économique et sportive sans précédent, Moggi descend offrir ses services à Franco Sensi, le successeur de Viola à la tête de la Roma. Il lui offre deux joueurs : l’international portugais Paolo Sousa et le milieu de Lecce Antonio Conte qu’il a su attirer dans son écurie, étant enregistré comme agent de joueurs. Comme Viola Sensi l’éconduit avec mépris. Moggi prend ses joueurs sous le bras et va les offrir à la Juventus... qui cherche de nouveaux dirigeants.
C’est ainsi que ce sera constitué, sous l’égide d’Umberto Agnelli, un trio de lascars qui aura pour mission d’assainir les finances du club et de le débarrasser de ses états d’âme, la fin justifiant les moyens en Savoie-Piémont comme en Toscane.
La question du remplacement de Trapattoni est mise tôt sur le tapis. Le trio hésite mais Moggi se porte garant d’un coach qui s’est distingué à l’Atalanta et qu’il a connu à Naples, Marcello Lippi, un Toscan de Viareggio dont on vante les méthodes modernes et la soif de succès. Reste l’épine dans le pied de cet été 1994 : l’improbable et sublime Roberto Baggio, "beautiful loser" boiteux et icône mondiale qui a coûté 25 milliards de lires, qu’on rétribue trois milliards par an, et qui n’a pas rapporté autant qu’on l’espérait au plan sportif (une coupe de l’U.E.F.A. et un Ballon d’Or, tout de même).
Le timing est mauvais pour la Juve. Achetés et vendus comme des immeubles de rapport, les joueurs professionnels et leurs agents signent à présent des contrats à temps et revendiquent les droits afférents à leur image. Mutation qui sera boostée par l’affaire Bosman et ses développements sur le marché des joueurs à l’international.
Baggio est un pionnier. Meilleur joueur de la planète en 1993/94, il est entré dans le club des gens les plus riches du monde si l’on en croit la revue Forbes, une information qui fait l’effet d’une bombe chez les chômeurs de la Fiat :
"Entreprise Baggio, chiffre d’affaires 15 milliards - Sponsor, Télévision et projets américains. Voici tous les détails des affaires vertigineuses gérées par IMG "
Plus loin : "Ils veulent tous le diriger, en particulier la Juve qui a réduit à zéro ses commentaires malveillants et qui a mis sous clé les antipathies de certains dirigeants (sic)."
"Les administrateurs du projet Baggio et lui-même comptent sur la qualité dans la durée plutôt que sur la quantité dans l’instant. Outre son salaire à la Juve (3 milliards de lires par an), Baggio a un sponsor technique (Diadora, 500 millions) et il prête son image à deux entreprises (Le pétrolier IP et les chocolats Ferrero pour 1.800 millions). De nombreuses initiatives sont en chantier et les demandes sont innombrables, tous le veulent, comme ce fameux coiffeur... "
Le journaliste du Corriere della Sera, pas une gazette de province, a suivi toutes les pistes, Il révèle divers projets comme la production de vidéos et la création d’une chaîne d’écoles privées de football à l’image des fameuses "clinics" du tennis :
"Des États-Unis sont arrivées de nombreuses demandes de structuration de l’image "baggienne" avant la Coupe du Monde, mais Baggio a refusé ces contrats d’homme-sandwich concentré sur une brève période au profit de liens plus durables où l’argent a son importance mais surtout la qualité de son image (qui rapporte autant mais d’une autre manière, voir ci-dessous). "
L’auteur de ce dossier ajoute que la F.I.F.A. adhère à un projet de 52 mn sur les grands joueurs de l’histoire dont Baggio inaugurera la série. Le tout pour un chiffre d’affaires global de 10 à 15 milliards de lires, les matchs amicaux de la Juve avec le Divin rapportant plus, TV oblige : "Avec cette nouveauté, conclut le journaliste, que le projet Baggio, c’est Baggio qui le gère ! "
Farber, arrivé d’Amérique pour "vendre" le Divin à ces concitoyens, aborde la question sous un angle différent :
"Trois semaines plus tôt, un journal a révélé qu’(il) va signer un contrat de 10 millions de dollars. Parce qu’il y a 10,5 % de chômeurs en Italie, Baggio, qui va gagner 3 millions de dollars par an, pensait que cette histoire allait le faire passer pour quelqu’un d’avide. Aussi a-t-il annoncé qu’il n’aborderait pas la question avec la presse italienne jusqu’à la coupe du monde. "
Le cadet des Agnelli réunit son monde. Le parvenu vénitien est une épine dans le pied de la Juve, un boulet financier et un problème médiatique. Moggi recommande la patience. Il n’est pas certain que Baggio fasse un bon Mondial. Combien de cotes de grands joueurs s’étaient effondrées pendant les coupes du monde précédentes au profit de joueurs inconnus qui s’y étaient révélés ?
Les espoirs de Moggi sont déçus. Lorsque le Divin atterrit en Italie, c’est l’occasion pour ses fans de célébrer sa grandeur malheureuse, ses cinq buts et les émotions qu’ii a procurées à ses compatriotes. N’est-il pas "Ballon d’Or", "Onze d’Or" et "Meilleur joueur du monde de la F.I.F.A." ? N’a-t-il pas fait briller les couleurs de l’Italie et aimer le football aux États-Unis, en particulier chez les femmes dont certaines deviendront championnes olympiques de soccer, le vrai football en américain ?
Roberto n’a pas le temps de réintégrer ses meubles qu’on le questionne sur les changements que le club a opérés durant son absence. Il est prudent mais n’en pense pas moins comme il le déclarera dans son autobiographie :
"Si j’avais su que Boniperti et Trapattoni allaient passer la main au trio Bettega-Giraudo-Moggi, je ne sais pas si j’aurais agi de la même manière. "
Les nouveaux hommes forts de la Veille Dame ne font pas de sentiment, ce sont des entrepreneurs, des administrateurs et des manipulateurs sans scrupule.
Financièrement la Juve s’appuie, sur l’Institut financier italien (IFI) un fond spéculatif dirigé par Umberto Agnelli, qui l’a fait prospérer pendant que son frère l'Avocat jouait les gentlemen médiatiques. L’objectif est de passer d’une gestion paternaliste à une gestion d’entreprise, la concurrence du football s’étant mondialisée, Manchester United et les Espagnols en tête.
Avant le décret Bosman, les joueurs étaient vendus comme des savonnettes de luxe. On se rappelle que Baggio avait été promis par Caliendo au Milan AC. Agnelli va voir Berlusconi, propose des contreparties et l’arrache aux Pontello, les propriétaires de la Viola ravis de rentrer dans l’orbite des magnats et dans leurs frais. Victime (et bénéficiaire) de la collusion de trois capitaines d’industries (Pontello, Agnelli et Berlusconi), Baggio va à la Juve et son agent empoche ses 10%...
Quatre ans plus tard, Baggio a marqué une centaine de buts pour les blanc-et-noir, il a remporté une coupe de l’U.E.F.A., une coupe d’Italie et le Ballon d’Or de France Football Transféré 2,7 milliards de lires de la Fio à la Juve en 1990, combien vaut-il à son retour des États-Unis ? Combien ceux qu'on appelle "la Triade" sont-ils prête à débourser pour qu’il n’aille pas à l’Inter ou au Real Madrid ? Combien vaut un garçon qui joue sur une jambe et demie qui a des genoux à retardement ? Avec ou sans ses droits à l’image ? Pour deux, trois ou quatre ans ?
Baggio et la Juve – Saison 5
Roberto constate que pas mal de choses ont changé en un mois et demi : l’entraîneur, la présidence, la direction sportive, la direction technique, l’encadrement médical, jusqu’aux personnels de service.
Le groupe que la direction a mis à la disposition de Lippi est lui aussi renouvelé. De manière surprenante Dino Baggio, l’autre héros d’USA 94, a été expédié à Parme pour la coquette somme de 20 milliards de lires. Autres départs importants : ceux d’Andreas Moeller et de Julio Cesar au Borussia Dortmund, et celui de Zoran Ban, le défenseur croate, au Belenenses (Portugal). Pour les remplacer, Moggi et Lippi ont fait venir Didier Deschamps de l’O.M., le défenseur de Naples Ciro Ferrara, Paulo Sousa du Sporting du Portugal et deux transfuges du Torino (tiens tiens) dont l’international croate Robert Jarni.
À noter l’arrivée d’un milieu prometteur en provenance de l’Atalanta, Alessio Tacchinardi. Et l’apparition d’Alessandro Del Piero, un jeune homme dont on dit le plus grand bien.
Baggio n’a pas à se plaindre, lui qui insistait pour qu’on se renforce car pour un remaniement c’est un remaniement avec 13 départs pour 7 arrivées, amplifié par l’embauche de Giampiero Ventrone, un préparateur physique façon GI’s, et celle du Dr Agricola, un expert en pharmacopée qui allait finir derrière les barreaux.
Paolo Sousa, Didier Deschamps, Antonio Conte, Di Livio, Ciro Ferrara et Ravanelli, Roby doit comprendre où son nouvel entraîneur veut en venir. Surtout après l’avoir entendu déclarer que son équipe ne devait plus être "Baggio-dépendante" et que le poids du jeu d’attaque devait être réparti "entre Vialli, Ravanelli, Baggio et Del Piero" dont le registre s’apparentait à celui du héros malheureux de la coupe du monde...
Les choses se compliquent au sujet du contrat. Après avoir rencontré McCormack, Baggio décide de défendre seul ses intérêts, "assisté par un ami financier et un(e) avocat(e)". Ce sera donc 4 milliards de lires pour 2 saisons et non 3 milliards sur 3 ans comme le veut la Juve nouvelle formule...
Baggio est adulé par les adolescents, par les politiques, par les artistes, par les mamies, mais pas par les associations de supporters de la Juve qui lui reprochent ses faiblesses florentines.
La saison a repris. La Juve new look remporte 7 victoires, pour 2 nuls et 1 défaite. Roby est moyen ; pas simple de revenir au train-train après les émotions américaines.
La direction tripartite de son club, surnommée Trimurti ou Triade, manœuvre en sous-main. Exécuteur des basses besognes, Moggi et ses relations douteuses avec le Kop bianconero, ses petits cadeaux, les billets gratuits et les soirées privées....
Le numéro 10 à la queue de cheval, toujours capitaine, doit attendre la septième journée du championnat pour marquer son premier but contre la Cremonese (2-2). Ses partenaires ne font guère mieux. Vialli n’a inscrit que 2 buts en 7 matchs, Sousa, Conte, Ravanelli, Del Piero, Di Livio 1 seul.
Le bilan de Lippi est satisfaisant sans plus, Son équipe compte 14 ponts sur 21, une belle victoire à Naples mais une défaite à Foggia 2 à 0 et un jeu qui peine à décoller.
En coupe d’Italie, la Juve passe les premiers tours, Vialli, Baggio, Ravanelli et Del Piero se partageant le temps de jeu dans un 4-3-3 qui se rôde petit à petit.
Même chose en C-3 où les bianconeri écartent le C.S.K.A. Moscou et le Maritimo Funchal.
Les Azzzurri, qu’ils soient parmesans, milanistes ou juventini ont du mal à digérer les touffeurs de leur été américain. Milan, le triple détenteur du titre traîne à la onzième place au moment d’affronter la Juve au Delle Alpi. Pour cette soirée de gala Capello ne peut pas disposer de Van Basten, blessé à une cheville mais retrouve un Gullit dépaysé.
Qui dit soirée de gala, dit Roberto Baggio. Au service de son équipe et peu en vue, le Codino finit par sortir comme un diable de sa boit et par marque de la tête en plein cœur de la défense milanaise. Délire dans le stade ! Berlusconi au poteau !
Voici ce qu'on lit dans la presse le lendemain : "Quand sonne l’heure du match contre le Milan de Capello le 30 octobre 1994, un bianconero percute la balle du front à la 43e minute et marque ! C’est encora lui, Roberto-Baggio ! "— Comment as-tu marqué, lui demande le journaliste de la RAI ; "De la corne ! ", rigole Roby.
Bettega salue la première victoire turinoise sur le Milan depuis bien longtemps mais rit jaune : un but de Baggio contre le rival rouge-et-noir en vaut dix et c’est mauvais pour la négo...
L’ambiance n’est pas au top entre le Divin et ses donneurs d’ordre. Il n’a pas plus confiance dans le staff dirigé par le Dr Agricola que dans celui managé par l’équipe médicale précédente, ces gens supportant mal le traitement de faveur et les soins spécifiques que nécessitent le genou et la musculature du Roby.
Le 4-3-3 voulu par Lippi prend forme. Dynamique au milieu, créatif au trois-quarts avec Baggio ou son dauphin Del Piero, remuant façon déménageur grâce à Vialli, et à un Ravanelli déchaîné, la Juve prend la tête du championnat.
Cela va beaucoup moins bien lorsque Baggio surprend un membre de la Triade en train d’haranguer un groupe de "Drughi", une mouvance guidée par un personnage qu’on retrouvera au cœur de l’affaire "Calciopoli" ; le motif de certains chœurs offensants à son endroit pendant les matchs ?
Les bianconeri ont le vent en poupe. Régénéré par Lippi, Vialli aligne deux doublés contre Torino et contre la Reggiana. Ravanelli est la révélation du début de saison, il marque à la pelle en coupe, il est d’une générosité qui plaît. De bons points également pour Del Piero. Tout cela calé par le duo Deschamps-Sousa qui fait dans le sérieux tant au plan défensif qu’offensif.
Le jeu prôné par Lippi ne fait pas la part belle à Roby qui n’a sans doute pas récupéré de sa coupe du monde et dont la condition mentale n’est pas au zénith. Moggi attend son heure, il y a peu de chance que le genou de Roby tienne longtemps dans ce contexte.
Le 27 novembre 1994, Roby, particulièrement inspiré à Padoue, inscrit un coup franc d’école en première mi-temps mais sort sur blessure. Malédiction ou sur-accident, il est arrêté pour un minimum de deux mois.
La Triade se frotte les mains, puisque loin de souffrir de l’absence de leur capitaine, ses partenaires joue un football tout en mouvement et en verticalisations.
Agresti écrit dans le Corriere :
"Baggio, l’ex-Ballon d’Or, se sent seul. Les petites phrases de Bettega, les blessures, la concurrence de Del Piero, le retour de Vialli, tout est contre lui."
"Baggio a joué moins de la moitié des matchs officiels : 7 sur 14 en championnat, 5 sur 12 en coupes. Et ce n’est pas la moyenne élevée de ses buts (6 en 12 matchs) qui peut convaincre la Juve à revoir sa position. Les dirigeants bianconeri observent attentivement le rendement de Vialli, les inventions de Del Piero et les absences prolongées de Baggio depuis le 27 novembre. — Conclusion de l’article : Baggio a passé les fêtes en famille en se posant beaucoup de questions. "Son avenir pourrait bien être ailleurs, à Rome ou à Barcelone. "
Lors des longs mois de son absence (il devra se faire opérer), les résultats de la Juve sont probants. La Vieille Dame renverse la Fiorentina, la Lazio, la Roma et Parme. Jusqu’à leur surprenante défaite 3 -0 à Cagliari, les bianconeri de Lippi s’affichent comme les possibles triomphateurs de la saison avec le Parme de Nevio Scala qu’ils trouveront six fois sur leur chemin cette année-là.
Miné par ces coups du sort, Baggio fait appel à Pagni, le physiothérapeuthe de Montecatini qu’on a vu lui sauter au cou après le match contre le Nigéria.
La cellule médicale de la Juve n’apprécie guère et insiste pour que le joueur se fasse opérer. Roby a perdu deux mois, il accepte de passer sur le billard.
La fragilité et l'âge du joueur servent la cause de la Triade qui fait courir pas mal de bruits. Sans Baggio, Ravanelli, Vialli et Del Piero ont donné la preuve de leur valeur. Ils s’alternent dans un trio soudé qui va au pressing, impose un tempo soutenu et marque beaucoup de buts.
Roby a compris que ses problèmes physiques jouent contre lui et que le jeu voulu par Lippi implique que les attaquants défendent et jouent à une touche de balle, cela pouvant très bien se faire sans lui.
Roberto retrouve les terrains à la mi-mars après que ses coéquipiers ont eu un coup de moins bien. Cela se passe à Turin contre le Foggia révolutionnaire de Zdenek Zeman, le Bielsa de l’époque.
Le terrain est gras. Par trois fois Vialli et Ravanelli oublient Roby démarqué à droite. Rien n’est joué jusqu’à la 57e minute : balle au compte-tours de Roby dans la foulée de Ravanelli laissé seul devant le gardien et 1 à 0 ! Six minutes plus tard, feinte de corps sur un défenseur qui empêche Roby d’aller au but. Coup franc à dix mètres de la ligne de fond. Mot soufflé à l’oreille de Ravanelli qui s’installe au second poteau, ballon de l’inter-talon du Divin, la balle parvient à Fabrizio : Intérieur du petit filet et 2 à 0 ! Sortie de l’artiste, l’air renfrogné, qui passe le brassard autour du bras de Vialli et donne une petite tape à Del Piero qui le remplace. L’artiste est ovationné, le stade en transe ; "Roberto-bag-gio, roberto-bag-gio..."
La Juve vient de battra l’Eintracht Francfort 3 à 0 grâce deux buts de Del Piero. Le match de championnat suivant est joué sur un terrain spongieux devant la Cremonese qui ne lésine pas sur les efforts, ni sur les moyens. Baggio souffre mais centre en retrait en pivotant vers Vialli, né à Crémone, reprise de volée en ciseau : 1 à 0 et 3 ponts pour la Juve.
Gros "crunch" le 1er avril pour la 25e journée. Milan-Juve à San-Siro la veille d’un déplacement à Paris pour Milan et à Dortmund pour la Juve, Baggio manque un face à face avec le gardien milaniste, Ravanelli et Vialli non. Commentaire de la RAI : "Baggio n’est pas encore au sommet de sa forme, mais il croit au titre. "
En demi-finale de l’U.E.F.A., la Juve reçoit le Borussia qui espère se venger de finale perdue deux ans plus tôt. Les ex de la Juve, Reuter et Moeller marquent... Kohler, l’ex du Borussia égalise ; 2 à 2. Entre temps ? Balle plongeante de Roby que la transversale renvoie sur Ravanelli qui se fait descendre. Gardien d’un coté, ballon de l’autre, Baggio transforme le pénalty, Roby est divin, trois points c’est tout.
Le 9 avril, trois de chute contre le Toro qui remporte le derby 3 à. L’égalisation bianconera ? - Une déviation d’un défenseur du Toro sur une frappe vicieuse... de Baggio.
Le 11 avril se joue le quart retour contre la Lazio en coupe (0-1 pour la Juve à l’aller). Pénalty de Baggio à la 90e minute ; 2 à 1 et en route pour la demi-finale !..
À Reggio Emilia, le Codino Nazionale distille, aère, dévie et finit part marquer d’une volée dès 30 mètres sous la barre, Puis d’un centre tir vicieux qui passe sous les moustaches de Del Piero et de la défense : 2 à 1. Après le match : "Je suis content pour le joueur, déclare Lippi. Il a été durement critiqué mais il revient en forme. "
Quelques jours plus tard, c'est le match retour contre le Borussia au Westfalen-Stadion. Un mur jaune-et-noir de supporters, Julio Cesar du coté allemand. Les Rhénans ouvrent le score tôt. Ecce il Maestro... : un ballon déposé sur la tête de Porrini sur corner. Un coup-franc copie conforme de celui contre le PSG qui touche le poteau gauche et la transversale en même temps. Enfin un tir lobé de 40 mètres que le gardien allemand sauve par miracle. Les jaune-et-noir s’inclinent "noch mal" : chapeau Roberto !
Les amateurs de foot le savent, c’est en avril-mai-juin que tout se joue. Privée de Deschamps, de Sousa et de Kohler ainsi que de Vialli insuffisamment remis d’un claquage, le Juve tombe sur une équipe de Padoue bien organisée.
"Je l’ai toujours dit, grommelle Lippi. Avec 8 points et 27 points en jeu, rien n’est fait "
Rien n’est fait parce que la Fiorentina attend son ennemi juré de pied ferme. Vialli et Ravanelli sont intenables, Marocchi joue les Baggio devant le but et Baggio égalise sur pénalty devant son ancien public. Ambiguïté archivée. À qui le tour ?
Les hommes de Lippi perdent 3 à 0 contre la Lazio à domicile, gagnent 4 à 0 à Gênes (Baggio, Ravanelli, Jarni, Vialli), remportent la coupe d’Italie contre Parme (1-0 à Turin et 2-0) et écrase les mêmes 4 à 0 (Ravanelli 2 buts, Deschamps et Vialli,) devenant champion pour la première fois depuis neuf longues années. Leur défaite 3 à 0 à Rome et la victoire 3 à 1 contre Cagliari comptent pour du beurre.
Reste la finale de la coupe de l’U.E.F.A., à nouveau contre Parme. Des Parmesans qui ne manquent pas l’occasion de gagner la troisième confrontation européenne toute italienne : 1 à 0 au Tardini et 1 à 1 au retour....grâce à l’ex Baggio-2 : om y a parfois une justice.
Bilan en fin de saison. Un Scudetto, une coupe nationale : Roby à marqué 14 fois en 39 matchs (8 en Série A, 2 en Coupe et 4 en U.E.F.A.), Ravanelli 30 fois en 53 matchs, Vialli 22 en 46 matchs et Del Piero 11 en 50 : démonstration que la Juve nouvelle formule peut se passer d’un deus ex machina aux genoux de cristal et que sa force est l’organisation, la vitesse et l’engagement physique.
Partie d’échecs au buzzer
Poncif mille fois entendu : Tout va vite dans le monde du football. Un an après l’entrée en lice des Azzurri dans le New Jersey, Crosetti de Repubblica fait le point dans un papier intitulé "Baggio piégé par la Juve".
"L’annonce d’un nouveau contrat ? Roberto a compris que la stratégie juventina est une morsure de cobra en terre brûlée... :"
"Je n’ai pas d’équipe "confirme le héros redevenu fauteur de problèmes.
C’est la pure vérité. Sous contrat courant jusqu’en septembre 1995, la clause libératoire a été fixée à 45 milliards (30 millions d’euros) mais quel grand club miserait sur un garçon qui ne joue que la moitié des matchs au programme et dont le bruit court qu’il est au bout du rouleau ; qui parierait une telle somme sur une icône qui faisait de l’ombre à tous ceux qui l’approchent, partenaires et entraîneurs compris ?
Pour la Triade tous les coups sont permis. Baggio raconte qu’il a surpris "quelqu’un’ en train raconter aux supporters qu’il voulait de l’argent, toujours plus d’argent, et qu’il n’avait jamais aimé la Juve. Derrière tout cela "Shylock Moggi", un intrigant habile à distribuer des billets gratuits et des repas VIP aux plus influents des Ultras.
Quand Baggio pressent qu’il ne pourra pas renverser la vapeur, il va au contact. Profitant d’une sortie d’Agnelli-2 annonçant qu'il n’obtiendrait jamais ce qu’il réclame, il demande à lui parler entre quatre-s-yeux. L’aristocratique joueur de golf et amateur de sports d’hiver s’en offusque comme s’en était offusqué Pontello avant lui : Pas question qu’il s’assoie à la même table qu’un morveux à queue de cheval et boucles d’oreilles incapable de discuter les termes légaux d’un contrat.
La riposte de Roby est cinglante. Il exige la présence d’une délégation de supporters lors de la reprise des négociations, C’est une question de respect... Et puis il en a assez d’être le dindon de la farce.
Moggi et la Triade, à l’insu du joueur, le proposent à l’Inter de Moratti, qui se dit prêt à payer une partie du dédit et à lui assurer 5,5 milliard de lires par an pendant 3 ans...
Roby voit rouge :
"Qu’aurait-on dit si j’avais trahi la Juve et parlé avec d’autres club, on m’aurait une fois de plus traité du traître, alors qu’eux ont essayé de se débarrasser de moi en secret... "
Quand on lui apprend le refus du Codino, Moratti, un de ses grands admirateurs, est vert de colère. La situation est dommageable pour le joueur comme pour la Vieille Dame qui risque de voir son Ballon d’Or partir l’année suivante sans lui rapporter une lire.
C’est le moment que choisit Galliani, l’homme de Berlusconi au Milan, pour avancer ses pions. Il fait courir le bruit que personne n’a les moyens de respecter la clause libératoire de 45 milliards, auxquels il faudrait ajouter 4 ou 5 milliards de salaire annuel sans les primes. À preuve Barcelone et Parme ont fait machine arrière. De toute manière pour le président de la Lazio, intéressée par le joueur, il est déjà la propriété du Milan.
Galliani dément. Les rossoneri sont sur Casiraghi dont ils ont racheté la moitié du contrat. Roby est un joueur merveilleux, une étoile que tout le monde voudrait avoir avec soi, mais Milan dispose déjà de Dejan Savicevic, de George Weah et de Marco Simone, un attaquant dont la cote monte en flèche.
Baggio doit se rendre à Seattle, USA, pour le compte de la Diadora, puis en Argentine où il va se ressourcer dans son hacienda, d’où il rentrera à la fin du mois de juin.
Si aucun grand club ne se présente, Baggio se trouvera devant un dilemme : quitter l’Italie ne plus jouer pour la Squadra, ou bien alors signer dans un club de second rang. Ou partir au Japon, ce qui signerait la fin de sa carrière au plus haut niveau.
Baggio déclare qu’il négocie avec l’aide de deux amis, un 'commercialiste’ et un avocat’ — S’agit-il déjà de Petrone, l’alter-ego qui prendra sa carrière en main par la suite ? De coreligionnaires du Soka Gakkai ? D'amis de la famille à Vicenza ?
Milan se découvre par la voix de Galliani. Son club ne versera pas la somme demandée (40 milliards de lires). Pas même 21 milliards. Ou alors compensé par le départ à la Juve de Boban, le milieu de terrain croate, À la limite d’Eranio, le milieu international. Ou de Stroppa, qu’on a vu avec la Squadra le printemps précédent, Et même de Marco Simone, le joker des rossoneri.
Les états-majors de la Juve et du Milan ont prévu de se réunir au plus haut niveau. Il s’agit de constituer une sorte de joint-venture où l’on s'échangera du savoir-faire et des projets.
Galliani convoque la presse. Des accords ont été entérinés par les deux sociétés. Au cœur de ces accords le transfert de Baggio qui a passé une visite médicale dans la matinée avant de devenir un joueur de l'A.C. Milan, la somme perçue par le joueur ne sera pas communiquée mais l’opération globale s’élèverait à 18,5 milliards sur deux ans, 21 milliards si l’on ne tient pas compte des accords passés en termes de merchandizing, de diffusions télévisées et d’autres projets communs aux deux sociétés....
La nouvelle fait l’effet d’une bombe. Quelques centaines de fans assiègent Piazza Crimea, pendant quel d'autres se réjouissent du départ de "Judas" qui a fini par se vendre au plus offrant.
Revenu de vacances, Roby se choisit une demeure à Milan, ce qui le rapproche de Caldogno et de sa famille. Une demeure qu’il partagera avec Andreina, Valentina, sa fille, et Mattià, né peu de temps avant le Mondial états-unien.
Quelques jours plus tard il découvre Milanello et le "Milan Lab", un centre médico-sportif qui tient de la N.A.S.A. ; demandez à Christophe Dugarry et à Vikash Dhorassoo, Milanistes la saison suivante et quelques années plus tard...
Le football doit sortir des pharmacies
Une des premières décisions prise par la Triade Bettega-Giraudo-Moggi a été de limoger le staff médical dirigé par le Dr Bergamo, de le remplacer par Riccardo Agricola et de confier la préparation des joueurs à Giampiero Ventrone et à Antonio Pintus, des hommes qui feraient transpirer Deschamps et Zidane avant que Zizou ne fasse du second le responsable de la préparation physique du Real...
Qu’a pensé Baggio des méthodes paramilitaires de ces adeptes de la préparation commando ? Des transfusons, des injections de créatine et de l’accroissement de la masse musculaire de certains de ses partenaires ?
Ceux qui l’ont soigné l’ont constaté, Roby est allergique aux anti-inflammatoires et aux antalgiques. Comment prend-t-il les séances de perfusion façon "Panique à Needle Park" rendues célèbres par Fabio Cannavaro et son sketch douteux pour la télévision ? On en a rarement parlé mais cette interrogation ne fait-elle pas partie du mur qui s’est dressé entre le héros malheureux de Pasadena et la Vieille Dame ? Mis à l’écart par sa troisième grosse blessure au genou la saison précédente, Baggio s’est-il rendu compte des traitements auxquels ont été soumis ses partenaires lors de sa dernière saison à la Juve ? Lui propose-t-on des solutions personnalisées ? Est-il un spectateur passif, un témoin embarrassé mais peu disposé à balancer ses collègues de travail ? Le tient-on à l’écart ?
Les faits sont avérés, un procès à eu lieu en 2002 qui a valu de la prison au Dr Agricola, au pharmacien qui le fournissait, ainsi qu’à Giraudo, condamné au premier degré, innocenté au second.
Les mystères de la cure Agricola ont été rendus publics par l’enquête du Juge Gueriniello, même s’ils ne sont pas tous élucidés. D’après le quotidien suisse Le Temps, Fabrizio Ravanelli avoue avoir pris "deux kilos de muscles en quinze jours" quand il prenait de la créatine, "hausse de poids explicable uniquement par la prise de doses massives...." — Ravanelli a aussi reconnu avoir fait des injections de Liposom Forte : "un médicament prescrit contre les troubles cérébraux alors qu’il n’était pas malade, mais c’est le docteur qui faisait la déclaration au contrôle antidopage... "
Gianluca Vialli admet avoir fréquemment pris du Voltaren (un anti-inflammatoire), avoir fait des injections de Samyr (un antidépresseur) et des perfusions d’Esofosfina (un reconstituant utilisé contre l’éthylisme) avant les matchs...
"Neuf fois sur dix je ne souffrais pas de troubles particuliers, c’était juste pour être plus tranquille et le docteur était d’accord. "
'Citius, altius, fortius" : le quotidien suisse Le Temps révèle que le taux d’hématocrite de Didier Deschamps, futur double champion du monde avec les Blees, était passé de 42,3% à 52,9% en deux mois, en 1995. Lien de cause à effet, le héros national-populaire Zinedine Zidane ne se présente pas au procès, se limitant à répondre aux questions qu’on lu pose sur une lettre à en-tête du Real Madrid. - Baggio et Inzaghi ? " Ils se rendent au Palais de Justice mais ne se rappellent pas grand-chose, une crise d’amnésie suspecte à leur âge ", soulignent plusieurs chroniqueurs.
Baggio, Peter Pan, le Chérubin, Pinocchio ment-il par omission ou a-t-il été tenu à l’écart de cette entreprise de dopage organisé ? Les amis qui lui restaient dans le vestiaire lui ont-ils caché la réalité des faits ? A-t-il voulu les préserver ? Son abstinence médicamenteuse et son crédo bouddhiste ont-ils joué un rôle dans son non-renouvellement ? Ceux parmi les collègues qui ont des éléments de réponse peuvent nous contacter...
Portrait du Divin en Buffalo Bill
Baggio arrive dans l’antre du Diavolo milanais fin juin et les "unes" s’enflamment. Il s’agit d’un des transferts les plus prestigieux de l’histoire avec ceux de Zico, de Platini, de Mattheus, de Maradona, de Ronaldo et bien sûr de Zidane.
Ce n’est pas l’avis des experts. Baggio est entamé, la Juve s’en est débarrassé. il n’est plus qu’une monnaie d’échange.
Les supporters rossoneri ne son pas de cet avis. San-Siro lui réserve un accueil plus que royal :
"Moi et le Génie (Savicevic) ? Gare à tout le monde ! "
"Jouer avec George Weah est un bonheur et un honneur. "
Le coach se nomme Capello, un Italien du nord-est à la mâchoire carrée qui, dicton transalpin, "ne confond pas le rôti avec son fumet ".
Lui-même un milieu de terrain international coriace, il veut que les équipes qu’il entraîne soient équilibrées et que "tous" ses joueurs "soignent la phase défensive"..
Disposant d’une armada de stars couvertes de lauriers (Baresi, Maldini, Costacurta, Tassotti, Panucci, Albertini, Donadoni, Savicevic, Boban ou encore Marcel Desailly), Capello ne peut plus compter sur Gullit, Van Basten et Massaro mais sur Marco Simone qui a marqué 21 buts la saison précédente ; sur Di Canio qui enflammera la Premier League et sur l’ancien Parisien Weah, auxquels il faut ajouter Futre, qui a fait gagner la C-1 à Porto trois ans plus tôt...
Le football ne se joue pas à 15 et San-Siro n’est pas un cirque en tournée. Pendant cinq ans les supporters noir-et-noir ont été gâtés. Ils ont vu leurs idoles corriger 4-0 le Steaua Bucarest en finale de la C-1 1989 et le Barça sur le meme score en 1994. Ils les ont vus aligner 58 matchs sans défaite entre le 19 mai 1991 (Bari à l’extérieur 2 à 1) et le 0 à 1 contre Parme, but d’Asprilia, le 21 mars 1993) ; ce qui leur a valu de monter sur le podium des Invincibles de tous les temps...
Autant dire que le défi est de première grandeur pour ceux qui leur succèdent. Berlusconi, lancé en politique et devenu Premier ministre, veut des titres sans plus tarder et dans le style Milan qui est flashy, gagnant et spectaculaire !
Lors de la préparation estivale, les âmes chagrines repensent à la déclaration de Galliani après la signature de Roby : "Baggio n’est pas une dépense excessive mais un investissement. Sportif, bien sûr mais également en termes d’image. Nos sponsors nous ont demandé de faire venir les plus grands, le Milan ne tire que 50% de ses ressources des spectateurs en tribune... " Se rendant compte du blasphème il ajoute : "Roberto revient, je veux dire, viens chez nous après cinq ans et il est le bienvenu. Un Milan avec Baggio à droite... Je veux dire Savicevic à droite - Baggio à gauche – Simone... et Weah qui revient pour renforcer le milieu, un 4-2-4 qui devient 4-4-2 quand on défend, sans oublier Futre et nos jeunes Locatelli et Ambrosini, j’estime que nous sommes bien armés pour la saison qui vient. "
Pour montrer sa bonne volonté aux ex-invincibles qui viennent de se faire chiper le Scudetto par "sa" Juve, Roby ne revendique pas le n°10 qui est sur les épaules de Savicevic et se contente du 18 qui ressemble au 10 et qui fait deux fois 9,5, référence amusée au néologisme inventé par Michel Platini pour dire que Roberto était ‘à la fois un finisseur et un passeur décisif" mais que les ennemis du "Lapin mouillé" avaient interprété comme une vacherie...
Trapattoni et la Juve de l’après-Mundial 1982 avaient rencontré cette difficulté. Comment faire tourner une équipe qui comptait six champions du monde, plus Boniek, plus Platini, plus Bettega et Furino qui n’avaient pas participé à la compétition espagnole ? Gueule de bois post-mondiale et difficulté d’insertion du futur roi Michel, les premiers matchs avaient donné l’impression que les stars se passaient la balle encore et encore, ce qui étouffait la manœuvre plutôt qu’elle ne l’incitait à se développer.
Quinze ans pus tard, on se pose la même question. Le Milan de Capello, triomphant de 1991 à 1993, pourrait-il redevenir invincible avec sa brigade d’attaquants aux égos surdimensionnés, mais sans Gullit, Rijkaard, Van Basten et Massaro ?
Celui qui allait faire les frais de cette concurrence, c’est le Codino à qui une fine plume promit le destin de Buffalo Bill qui avait fini sa carrière de héros dans un cirque ambulant.
Capello, l’orchestre rouge-et-noir et ses solistes
Capello engendre peu de sympathie mais il s’y entend en haut niveau ; n’a-t-il pas entraîné la Juve, le Real, le Milan AC, l’équipe nationale anglaise et Jangzhou en Chine, ayant obtenu de nombreuses reconnaissances en tant que coach et manager...
L’homme est déterminé comme il l’était sur les terrains avec un bilan de 464 matchs joué pour 71 buts et la fierté d’avoir inscrit le but de la première victoire italienne à Wembley le 14 novembre 1973.
Viril et technique, le numéro 8 devenu coach ne supporte pas les caprices des primadonnas qu’il entraîne et déteste les tire-au-flanc.
Autant être franc. Les deux saisons que le Divin va passer entre Milanello et San-Siro ne seront pas un franc succès. Loin de ses performances florentines et turinoises, Roberto, qui approche les 30 ans, doit se contenter de 19 buts en 67 matchs, dont 12 pour 61 matchs en championnat entre septembre 1995 et juin 1997. Sa contribution n’est pas pour autant un échec. L’année de son arrivée il inscrit 7 buts, adresse 10 passes décisives et un grand nombre d’avant-dernière passes dont profitent Savicevic, Weah et Marco Simone. Les gourmets du jeu et le public se régalent même s'il n'est plus le numéro 1.
Comparé à ses performances d’avant Pasadena, le compte n’y est pas mais il n’y est pas non plus pour ses partenaires puisque Dejan Savicevic, dit "Le Génie", ne marque que 6 fois, Weah 11 et Simone 8, en jouant davantage de matchs que lui.
Arrivé affaibli par les conséquences de ses blessures, le numéro 18 rossonero est touché à la cuisse en novembre et ne brille que par intermittence. Capello le ménage, le sort après une heure de jeu, se rapproche de lui quand il doute.
Les réseaux sociaux n’existent pas mais les conférences d’après-matchs fourmillent de journalistes dont la moitié travaille pour des télés privées locales. Roby étant le héros "national-populaire" avec Marco Pantani, on essaie de le dresser contre son entraîneur. Pourquoi le fait-on sortir si souvent ? Pourquoi Savicevic à droite ? Pourquoi Simone à gauche ?
Capello est cohérent. Il fait comprendre au garçon qu’il doit se ménager s’il veut allonger sa carrière. Roby accepte mais il rappelle qu’il a marqué 40% de ses buts dans le dernier quart d’heure ou lors des prolongations. L’égo blessé d’un champion sur le déclin ? De la jalousie dans le vestiaire ?
Pas selon Ielpo, un des gardiens du Milan AC de l'époque :
"Baggio ? Des passes décisive dingues, des coups-francs magistraux. À l’entraînement, j’essayais de les arrêter mais quelles trajectoires incroyables ! (Dimarzio.com le 17 février 2017)".
"Comment il était dans le vestiaire ? Difficile à gérer ? Ce sont des conneries ! C’était un gros blagueur, Si vous ne me croyez pas, demandez à mon fils ; un jour je l’emmène et je lui demande de monter sur une balance. Roby se glisse derrière lui et appuie sur le plateau avec son pied. Mon fils a toujours cru qu’il faisait 80 kg ! Des blagues comme ça ? Mais il n’arrêtait pas ! "
Du Baggio farceur, on en a des traces à Florence. Fantappiè, le coordinateur des supporters de la Viola, ses amis restaurateurs de la Lomellina, Peruzzi, le gardien de la Juve et de la Nazionale, Dino Baggio, les Argentins de l’Inter, tout le monde confirme. Jusqu’à Franco Baresi, le légendaire capitaine qui se déclare heureux que Roby ait rejoint le Milan, car "c’est un garçon solaire, joyeux, et un "fuoriclasse" absolu dont le Milan aura besoin pour reprendre son titre et aller loin dans les coupes".
Si Roby n’est plus un des tout meilleurs joueurs du monde (les Ballons d’or de 1994 à 1997 sont décernés à Stokchkov (Roby Ballon d’Argent), Weah, Sammer et Ronaldo (Robyy 23e en 1996), il est toujours considéré comme un magicien capable de décider à lui seul d'une partie car, comme l’écrira l’auteur-compositeur Lucio Dalla :
"Voir Baggio jouer c’est redevenir enfant... Baggio c’est l’impossible qui devient possible, de la neige qui descend d’une porte ouverte dans le ciel... "
La désastreuse saison 1996-97
Le Milan de la Saison 1995/96 triomphe en Série A et détrône la Juve qui de son côté remporte la Ligue des Champions en battant l’Ajax aux tirs au but. C'est le 15e titre national pour le Diavolo. La seconde Ligue des Champions pour la Vieille Dame après celle, maudite, du 29 mai 1985 au Heysel.
En coupe d'Italie, les hommes de Capello font long feu en décembre, élimés qu’ils sont en quart par Bologne (1 à 1 à l’aller et au retour, 6 à 7 aux tirs au but : erreurs d'Eranio et Cocco).
Ils font mieux en coupe de l’U.E.F.A. mais après avoir écarté Zaglebie, Strasbourg et le Sparta de Prague, l’équipe de Capello bat Bordeaux 2-0 (deuxième but de Baggio sur coup-franc) mais se fait corriger 3 à 0 par les Girondins où évoluent Zidane, Dugarry et Lizarazu : ouverture du score par Tholot (14e minute), doublé de Duga (64e et 70e).
C'est un euphémisme de dire que Baggio n’a justifié que partiellement les milliards de lires investis sur lui quand le 28 avril 1996 se joue un des classiques du Calcio, Juventus vs Fiorentina. Un match qui peut permettre à Milan de s’adjuger le titre si la Juve trébuche à Rome avant la deuxième finale de Champion’s qui l’attend le mercredi suivant.
Battre la Fio cette année-là n’est pas une formalité. À la 14e minute, Rui Costa, le capitaine de l’équipe du Portugal, sollicite un une-deux, se faufile et bat Sebastiano Rossi, le gardien rossonero. Mais les supporters de la Viola ont à peine le temps de se rasseoir que George Weah, une force qui va, trouve Savicevic qui égalise à un partout. Si l’on en reste là... Milan n’est pas certain de devancer la Juve qui, la tête à sa finale de C-1, éprouve les pires difficultés à Rome.
Juste avant la pause, Weah s’écroule dans la surface. Le pénalty est indiscutable. Cérémonie cent fois revue Baggio pose le ballon à onze mètres de la cage et prend Toldo à contre-pied et comme il maîtrise l’art de marquer les mémoires, il ôte son maillot, court en direction du poteau de corner, le déterres, l’enveloppe de son numéro 18 et le brandit vers la tribune occupée par les "Brigades rouge-et-noir". L’image envahit les unes des journaux. "Baggio est un gros malin ", nous confiera Zazzaroni non loin des Deux Tours à Bologne en 2003.
Baggio, qui sans cela ne serait pas ce qu’il est resté dans les mémoires, jongle une nouvelle fois avec les coïncidences merveilleuses ; c’est contre "sa" Fiorentina qu’il vient d'assurer le Scudetto de son nouveau club à San-Siro.
Après que Marco Simone se jette pour transformer en but un récital de Donadoni à la 76e minute, il ne se passe plus ien et l'arbitre siffle la fin des hostilités. La foule envahit alors la pelouse ; Baresi fond en larmes en pensant à Pasadena ; Donadoni confirme son départ pour les États-Unis ; Desailly court dans tous les sens ; Maldini dédie la victoire à sa fille qui vient de naître et Roby n’arrive pas à faire passer son maillot derrière la grille des tribunes. Un Roby à qui l’on ose demander s’il n’est pas déçu par ses performances de l'année. Question curieuse quand on sait qu’il a inscrit dix buts en une trentaine de match et qu’il a multiplié les passes décisives dans une équipe où la concurrence avait pour nom : George Weah (15 buts) Marco Simone (11) ; Savicevic (6) ; Di Canio (6), Boban (6) Lentini (3) et Marco Van Basten (0).
La fête qui suit le 15e Scudetto du Milan a un goût de nostalgie anticipée. Donadoni va partir, Tassotti en parle ; "On perd des morceaux chaque année", reconnaît Maldini encore sur la pelouse. Plus désolant encore. Blessé à la cheville, le grand Marco Van Basten, triple Ballon d’Or, qui avait confié qu’il rêvait de jouer dans la même équipe que Roby, comprend qu’une période de sa vie vient de s’achever et pour de bon et qu'il ne rechaussera plus les crampons.
"Galliani, demande un journaliste qui se défend du tourbillon rouge-et-noir qui balaie la pelouse en rafales. - Donadoni, Tassotti, après Gullit, Galli... Peut-être Capello... ; c’est la fin d’une époque ou le début d’une ère nouvelle ? "
Galliani réplique d’un coup droit lifté : "Deux champions d’Europe ont déjà signé pour l’année prochaine, Edgar Davids et Reiziger de l’Ajax... "— Oui, mais Capello ? — Tout est possible, atermoie Berlusconi. Il était prévu qu’on se voie début mai... "
Capello, qui vient de remporter son troisième titre en quatre ans, entraînera les Meringués du Real la saison suivante, une mauvaise nouvelle pour Baggio qui a fêté ses 29 ans quatre mois plus tôt.
1996/97 : l’annus horribilis
Pendant que Roberto se relaxe en Argentine, Galliani et ses recruteurs ont fait signer Edgar Davids et Reizinger de l’Ajax ; Christophe Dugarry arrivé de Bordeaux ; le Serbe Vukotic et le défenseur vétéran Pietro Vierchowod, que rejoindra le Suédois Blomqvist au marché d’hiver. Fidèle à sa manie de dénicher ses coaches là où personne n’aurait l’idée d’aller les chercher, Berlusconi insiste pour que Galliani fasse venir Oscar Victor Tabarez Silva, alias El Professor ou El Maestro en Uruguay.
Tabarez a entraîné Penarol, l’équipe d’Uruguay Olympique, le Deportivo Cali en Colombie, l’équipe nationale uruguayenne, Boca Junior, Penarol à nouveau et novice en Série A a conduit les Sardes de Cagliari à la 10e place du classement la saison précédente
Plus tard vainqueur des Jeux Panaméricains 1983 avec les U-23 de son pays, de la Copa Libertadores avec Penarol (1987) et du championnat argentin avec Boca Junior (1992), El Professor a été choisi pour ses idées offensives qu’il impose à ses équipes. Sélectionneur mythique du côté de Montevideo, il remportera la Copa America 2010 avec son pays, finira quatrième de la Coupe du monde sud-africaine en 2010 et obtiendra le titre du meilleur entraîneur F.I.F.A. de la saison, de meilleur entraîneur de la F.I.F.A. 2010, et ceux de meilleur coach sud-américain cette année-là et l'année suivante.
Maintenir Cagliari en Série A est une chose, succéder à Sacchi et à Capello dans un club qui est alors le recordman absolu des victoires dans les compétitions internationales, en est une autre.
Tabarez dispose d’un effectif pléthorique. Il peut compter sur la quasi-totalité de la défense quadruple championne d’Europe et du Monde, plus Desailly, Savicevic, Weah, Simone, les Néerlandais Davids et Reiziger et sur Baggio qui est vénéré comme un crack en Amérique latine.
Les matchs de préparation sont prometteurs. Le Milan corrige Osasuna 4 à 0, perd 2-1 contre le PSG bat le Bayern, l’Ajax et remporte le trophée Berlusconi qui oppose la Juve et le Milan et dont on dit que le vainqueur ne sera jamais champion...
Fin août 1996, les protégés de Silvio Berlusconi affronte la Fiorentina de Batistuta et Rui Costa en finale de la Supercoupe itaienne. Baggio ne joue pas, il n’est pas encore en condition. Baresi non plus qui multiplie les bourdes, Batistuta dit Gabybol lui inflige un sombrero dans les six mètres ; ouvre le score et le conclut 2 à 1 des 20 mètres. Triomphe de la Viola à San-Siro pour le plus grand bonheur d’un Ranieri que Leicester et bien d’autres apprendront à connaître au XXIe siècle.
Le championnat commence le 8 septembre. Adversaire du Diavolo : l'Hellas Vérone de retour en Série A après quatre ans de purgatoire.
Milan joue mal, prend un but en premier mi-temps mais le match restera dans les mémoires suite au box-to-box de 14 secondes de Weah, qui inscrit un des plus beaux buts de l’histoire du Calcio. Mise à mort de Simone, 2 buts, et du Codino de l’extérieur en tap-in devant le but.
Les choses dégénèrent contre Porto qui l’emporte 3 à 2 en Champion’s. Aligné derrière les Simone et Weah, Baggio a l’air perdu. Galliani évoque une blessure à la cheville, la presse une dispute avec Tabarez.
Disposés en 4-4-2 les rossoneri ouvrent le score par Weah mais trébuchent 1-2 pour la Samp (Veron, Mancini). Bilan partiel : la défense est à la dérive et la condition physique, plus que précaire.
La défense n’est pas meilleure lors du match qui suit mais les rouge-et-noir s’imposent 2 à 1 à Bologne. Le duo Weah-Simone a encore frappé, une saison difficile en vue pour l’ex-Divin, qui a rejoint le banc ;
Le match suivant voit les rossoneri corriger Rosenborg en Champion’s. Le duo Simone (3 buts)-Weah (1 but) tourne à plein régime et l’entrée tardive de Roby n’apporte pas grand-chose.
On frise le délire avant Milan-Perugia. La presse parle du prêt éventuel de Baggio... à Perugia, et d’une proposition de Newcastle à la hauteur de 20 milliards de lires.
Ce qu’on voit de Roby sur le terrain plaide pour cette solution. Tabarez l’aligne au milieu à gauche, ce qui le contraint à défendre et à tacler ses adversaires directs.
Borduré par les courses de Boban derrière lui, de Simone devant lui et de Weah balle au pied, il est coincé dans sa portion de terrain au point de faire pitié.
Jusqu’à ce que Boban écope d’un deuxième carton et quitte le terrain.
Replacé dans l’axe, on retrouve le Codino. À 10 contre 11, menant 1 à 0 (but de Weah à la 1ère minute), on le voit de plus en plus. Cisaillé par un défenseur à 25 mètres du but, il se charge de l’exécution. Mains sur les hanches, il s’élance, parabole divine dans la lucarne la plus éloignée, le gardien n’a pas bougé, San-Siro explose, Eranio, Galli, Panucci, Maldini, Costacurta accourent et le consolent comme on console un enfant. Standing ovation à rallonge : ‘Roberto-bag-gio, roberto-bag-gio...’
Tabarez disait vouloir mettre Baggio au centre de son projet, il était heureux d’entraîner un tel joueur. Il joint les actes à la parole en alignant Roby aux côtés de Weah à l’Olimpico contre la Roma : "Curieux pour un Ballon d’Or d’être contesté à ce point, non ? " demande-t-on à l’idole. Réponse : "C’est une question d’habitude, il faut juste garder son calme "
Les hésitations de Tabarez ne portent pas leurs fruits. Baggio échoue deux fois sur le gardien romain. La défense est catastrophique : 3 à 0 pour les giallorossi !
Tabarez continue ses numéros de contorsionnistes, il finit par envoyer Weah, Simone, Baggio et Boban ensemble sur le terrain. Ça marche contre le Napoli, deux buts du Libérien sur assist de Simone et amorti du dos entre trois adversaires, puis deux contacts du droit et balle de l’intérieur hors de portée du gardien Weah 2 : les autres 0.
Le vent tourne lorsque les rossoneri perdent 1 à 0 à Florence, Eranio expulsé, Tabarez fait rentrer Davids à la place de Roby.
La suite est poussive, nuls contre l’Atalanta (1-1), contre la Juve à Turin (0-0) et contre l’Inter (but de Baggio).
Le bilan est insuffisant pour un candidat au titre : 4 victoires, 3 nuls et 3 défaites, Weah 6 buts, Roby 4 buts, Simone 3. Le chemin qui conduit au titre est tortueux mais rien n’est perdu.
Le 13 novembre, Milan joue un quart de finale de coupe d’Italie contre Vicenza, le club formateur de Roby. Dans un stade qui sonne creux, il faut une remise de la tête de Dugarry pour que Baggio égalise 1 à 1.
Le match retour a lieu le 27. Si Vicenza-Milan n’est pas un match de Gala pour les rouge-et-noir, ça l’est pour Vicenza qui joue ce match comme si sa survie en dépendait. Les blanc-et-rouge arrachent un 0 à 0 qui les qualifie pour une finale ; qu’ils remporteront contre Naples (0-1, 3-0 après prolongations).
Milan a perdu la Super Coupe italienne, il est distancé en championnat et éliminé de la Coupe d'Italie avant Noël. C’est peu de dire que l’heure est grave pour El Professor avec le match du 1er décembre à Plaisance et la réception de Rosenborg en Champion's pour un match couperet.
L’affaire tourne mal. Contre Piacenza, le club qu a révélé Filippo et Simone Inzaghi. Baggio ne joue pas, Dugarry non plus et Milan perd 3 à 3. Agacé par les questions des journalistes, Tabarez fulmine : l’urgence c’est le match de Champion’s qui suit.
Berlusconi aurait-il pris la décision de limoger son coach s’il n’y avait pas eu l’échéance de la Championt’s ? Toujours est-il qu’il demande à Sacchi de démissionner de son poste de sélectionneur national et de remplacer son collègue uruguayen de toute urgence.
"Je ne m’attendais pas à la démission de Sacchi, lit-on dans Libération le 2 décembre 1996. J’ai commencé à penser que c’était vrai quand j’ai appris le résultat de Milan à Plaisance, " avoue un membre de la fédération.
S’il en est un qui prend mal la nouvelle c’est Roberto. Il va se retrouver sous les ordres du coach qui l’a fait sortir contre la Norvège, qui a laissé entendre qu’il avait joué la finale blessé ; l’homme dont il a dit après le match contre la Croatie qu’on ferait mieux de le remplacer par Trapattoni, ce qui lui avait valu d’être exclu de la Squadra éliminée en phase de poule lors de l’Euro en Angleterre...
Le 4 décembre, Milan joue sa survie en Ligue des Champions.
Sur le banc Arrigo Sacchi : "uno di noi" (un des nôtres) selon une banderole isolée perdue dans un virage. En face de lui et de ses joueurs, les semi-amateurs de Rosenborg contraints à gagner à l'extérieur s’ils veulent passer le tour.
Les tribunes sont plus que clairsemées. Berlusconi est entouré de sa cour en tribune. C’est bien lui qui a limogé Tabarez et fait revenir Sacchi. Un changement éclair. Pas une seule journée d’entraînement, juste une mise en place. Garder son calme, un nul suffit pour se qualifier.
Milan joue en maillot rouge sang uni, flottants rouges, bas rouges. Rosenborg en blanc et le terrain est bourbeux. Baggio est titulaire, il reçoit une balle en profondeur, il devance le gardien et un défenseur mais son lob s’écarte de la lucarne au dernier moment.
Les Danois tiennent tête aux Milanais. À l’heure de jeu un tir carambole sur les tibias de Baresi, revient dans les pieds de l’avant centre danois qui marque : 0-1 pour Rosenborg !
Le match reprend, Dugarry se démène, Boban orchestre. Sur une action venue de la droite, le ballon arrive à Baggio dos au but dans les 6 mètres, pointu du défenseur entre ses jambes, la balle parvient à Boban qui reprend des 9 mètres, renvoi de la défense, ballon dans les pieds de Dugarry qui marque : 1 à 1 - Milan est qualifié.
Le match est Illisible, l’arbitre oublie de siffler un pénalty sur Baggio, un autre sur Dugarry. Rosenborg joue son va-tout. Centre de la gauche vers la surface. Baresi se baisse, Rossi sort comme Zenga contre l’Argentine, Maldini oublie Eggem qui expédie la balle dans les filets : 1 à 2 - Milan est éliminé !
La suite de la saison est un calvaire. Éliminé de toutes les compétions, l’équipe la plus titrée du monde tombe de Charybde en Scylla. Sept fois vainqueurs contre les petites cylindrées, les hommes de Sacchi concèdent 7 nuls et 9 défaites contre la Lazio, Parme, la Sampdoria, contre l’Inter, une nouvelle fois à Vicenza et contre Cagliari. - Berlusconi, qui a des problèmes avec la justice, tient à son image de vainqueur, est furieux. Il a échoué avec Sacchi, la "minestre réchauffée" a mauvais goût, même préparée par un cordon bleu comme lui.
Roby ne cache pas son écœurement. Sacchi ne l’aligne que 16 fois comme titulaire et le fait rentrer 7 fois en fin de seconde mi-temps. Même chose pour Dugarry qui débute 10 fois et entre 11 fois comme remplaçant. Savicevic est 10 fois titulaire, il entre 7 fois en cours de match. Seul Weah joue régulièrement et encore (23 titularisations et 2 apparitions tardives). L'ex-"Sorcier de Fusignano" craque nerveusement, il pense à remettre son tablier.
Le 6 avril, un Milan à la dérive reçoit la Juve. Sous les yeux d’un public consterné, les hommes de Lippi ridiculisent les bianconeri grâce à Zidane, Jugovic, Vieri et Amoruso. Il y a 4 à 0 pour la Juve quand Sacchi demande à l’ex Divin de s'échauffer. Il s’y refuse mais raisonné par un adjoint change d’avis.
"Entra Baggio" donc. Commence par rôder dans la défense turinoise, se démarque, reprend un centre de la tête aux 15 mètres, parade de Peruzzi ! Applaudissements... Quelques minutes plus tard, alors que la Juve profite des largesses d’une défense milaniste à la dérive, Roby téléguide un corner en retrait sur le pied de Simone qui sauve l’honneur. Combien de fois faudrait-il expliquer aux entraîneurs que Baggio n’est pas un homme ordinaire, qu’il n’a pas besoin de suivre le "plan de jeu" pour faire la décision ?
On lit la réponse au classement des buteurs de cette année maudite. Savicevic a marqué 2 buts en 22 matchs. Dugarry 6 en 26. Albertini, un milieu, 9 en 37, Marco Simone 10 en 33, Baggio 9 en 33 et Weah 16 en 36 matchs. Pendant ce temps-là Filippo Inzaghi (Juve) et Vincenzo Montella (Roma) en avaient inscrit 24 et 22, Mancini 16 et Giuseppe Signori 15... Le rêve de certains entraîneurs seraient d’entraîner des joueurs de babyfoot, à coups de poignet.
San-Siro c’est fini
La saison 96/97 file en eau de boudin. Berlusconi rappelle Capello qui est devenu champion d’Espagne avec le Real. Le condottiere Fabio est franc. Il ne compte pas sur Baggio pour la saison à venir. Sa valeur n’est pas remise en question mais il n’a plus 90 minutes dans les jambes. Le Frioulan à la mâchoire carrée veut entamer un nouveau cycle, comme on disait de l’autre côté des Alpes à l’époque.
Roby apprécie la franchise de son coach et l’attitude des dirigeants du Milan qui sont prêts à intervenir pour faciliter son transfert. Les fans adorent Roby ; Berlusconi et Galliani ne veulent pas passer pour des ingrats à leurs yeux. Ils proposent de l’aider à rebondir : ils ne feront pas de son départ une question d’argent.
Le Ballon d’Or 1993 a la cote à l’étranger mais il veut rester au pays pour préserver ses chances de participer à coupe du monde qui se profile en France. Au pays mais où ? - À la Juve, il n’en était pas question. À l’Inter, après Milan, c’était osé. Restait Parme, la valeur montante avec sa coupe de l’U.E.F.A., sa Coupe des Coupes et un entraîneur que l’on promettait à un brillant avenir, Carlo Ancelotti. Le Parma AC c’est en outre la Parmalat, un géant mondial de l’agroalimentaire dirigé par une famille d’entrepreneurs avides de faire parler d’eux : n’avait-elle pas pris des parts dans le capital du Boca Junior (Argentine) et de Palmeiras (Brésil), deux clubs fondés par des Italiens d’Amérique....
Baggio a-t-il signé à Parme ?
L’imagination de la presse sportive n’a pas de limite pourvu qu’elle nourrisse les conversations : "Baggio reste au Milan. Baggio va à l’Inter. Barcelone et United veulent Baggio. Baggio part au Japon..."
Pour beaucoup le Phénomène n’a plus grand-chose de divin, il fait ses 30 ans et le football a changé. On a davantage besoin de sprinters et de déménageurs que de joaillers.
En attendant le joueur a confié la gestion de ses intérêts à la "Kronomark & Partners", la société fondée par Vittorio Petrone. Plus question d’être un jouet entre les mains des capitaines d’industrie, de McCormack ou d’un agent de joueur indélicat.
Le nom de Petrone apparaît souvent dans la presse. Présenté comme l’homme de confiance de Baggio, il est épaulé par Patrizia Ferighi, une avocate. Mission du trio Baggio-Petrone-Ferighi conseillé par Caliendo, avec qui Roberto s’est réconcilié : faire le lien entre le Milan AC et lui avant qu’il ne parte se ressourcer en Argentine.
Les indiscrétions vont bon train. Galliani aimerait inclure Zvonimir Boban dans le deal avec Parme. On demande son avis à Ancelotti.
Ancelotti est un adepte du 4-4-2 comme Sacchi qui vient de saborder l’équipe nationale et Milan en maltraitant l’ex Divin...
Calisto et Stefano Tanzi se damneraient pour faire venir Baggio en Émilie-Romagne. Quatre ans plus tôt les Crociati ont soulevé la C-3 en battant le Royal Sporting Antwerp à Wembley. Avant de réussir le doublé en finale de Coupe d'Italie contre la Juve de Lippi et de Roby deux ans plus tôt.
Sur le plan du jeu, à cette époque-là, Parme n’a pas grand-chose à envier à la Juve ou au Milan. Le groupe de joueurs mis à la disposition d’Ancelotti, ancien capitaine de la Roma et du Milan champion d'Europe, est de toute première valeur. Ils peuvent compter sur Gianluigi Buffon, 18 ans, sur Lilian Thuram, Alessandro Nesta, Fabio Cannavaro, Dino Baggio ; sur l’Argentin Hernan Crespo et sur Enrico Chiesa, le papa de Federico, le numéro 14 de la Juve et champion d'Europe italien en juillet 2021.
La famille Tanzi se soucie peu de tactique et d’organisation du jeu. Elle ne fait pas le lien entre le départ de Zola en Angleterre et le 4-4-2 que son coach veut mettre en place pour gagner le Scudetto. Ce que les Tanzi voient c’est que les supporters jaune-et-bleu s’enflamment à la nouvelle que le Codino va les régaler au Tardini. Il y a eu Giuseppe Verdi, il y aurait Roberto Baggio. Pour un bon prix. De 3,5/4 milliards de lires au lieu des 40 milliards demandés quatre ans plus tôt.
Les histoires de transferts ne sont jamais simples. Ceux du Divin encore moins si l’on pense aux trois jours d’émeutes à Florence et à la foire d’empoigne avec les supporters de la Juve deux saisons plus tôt. Les négociations entre Milan, le clan Baggio et Parme ne font pas exception et pour y voir plus clair, exhumons les archives de La Gazzetta et les papiers publiés par Carlo Laudisio, un spécialiste du "Calciomercato" transalpin.
Laudisio annonce la nouvelle sur une radio privée : — C’est fait ! Baggio portera le maillot jaune et bleu de Parme ; on en est à régler les derniers détails,
Les allées et venues se multiplient entre Parme et Milan. Le clan Baggio tempère les espérances, le Divin a reçu une proposition de Tottenham et de deux clubs anglais. Interrogé, le président Tanzi annonce que les parties se sont mises d’accord sur une somme avoisinant les quatre milliards revenant au Milan et deux annuels pour le joueur.
Milan annonce que le transfert de Baggio sera traité séparément du cas Boban, qui n’est pas intéressé par Parme. Baggio et Parme annoncent que le joueur veut rester en Italie et gagner sa place avec la Squadra. On prévoit une communication aux alentours de 19 heures
Les gazettes et les radios privées se régalent : Baggio au Teatro Reggio ou pas ? Ancelotti aurait téléphoné à Sacchi.
Ancelotti y reviendra sept ans plus tard :
"Looking back on it now, I was crazy, how can you give up to someone like Baggio? I was young and i didn’t have the courage to throw mysel into something that I didn’t know well enough. "
Ce qu’on peut traduire par : "En y repensant, j’ai été fou, comment peux-tu te priver de quelqu’un comme Baggio ? J’étais jeune et je n’ai pas eu le courage de me lancer dans quelque chose que je ne connaissais pas assez bien... "
Dans les "trattorie" et devant les glaciers de la bonne ville de Parme, on commente la nouvelle, les Tanzi et leur directeur sportif, Riccardo Sogliano (ex-Milan) auraient fini par convaincre Ancelotti.
Carletto est mécontent, ses titulaires sont Chiesa et Crespo : 30 buts assurés par saison. Si Baggio vient à Parme, il devra gagner sa place ou jouer quatrième milieu à gauche.
Sur ce Chiesa, qui craint d’être marginalisé en club comme en équipe nationale, fait savoir qu’il demandera à partir si la rumeur Baggio se précise. Parme est au centre de toutes les attentions, les journalistes affluent.
Mis au courant de ces rumeurs, Baggio quitte le salon de l’hôtel où l’on peaufine les tractations : "Je viens à Parme pour jouer, pas pour faire l’homme-sandwich."
Et il saute dans son 4X4 direction Caldogno.
Le soufflé retombe.
Pas de Baggio sous la direction d’Ancelotti cette année-là.
Et aucune responsabilité de sa part dans les mauvaises performances des Crociati qui se font éliminer en phase de poule de la C-1. En demi-finale de la Coupe d’Italie par Milan et n une sixième place tirée par les cheveux en Série A. - Chiesa l’ombrageux ? - 21 buts : 10 en championnat, 5 en coupe d’Italie et 6 en C-3. - Hernan Crespo ? - 12 championnat et 2 en C-3. Un échec quand on voit l’effectif parmesan cette saison-là.
On comprend que Carletto ait éprouvé des regrets par la suite.
D’autant plus que le Divin allait réserver une surprise à la bonne ville de Parme en allant renforcer son pire voisin.
Bologne, crises de nerf pour un pari gagné
Il faut se mettre à la place de Baggio quand il rentre à Caldogno. Il a marqué près de 150 buts en championnat, illuminé deux coupes du monde ; il fait partie des joueurs les plus admirés de l’histoire du jeu et on vient de l’éjecter de la Juve, du Milan et de Parme avant même qu’il ait joué un match. Or il s’est mis un défi dans la tête : il jouera une troisième coupe du monde ce qui ne peut arriver que s’il est titulaire dans une équipe de valeur et s'il multiplie les exploits comme à ses débuts.
Roberto et Renzo ignorent qu’ils vont avoir maille à partir ensemble. Renzo, c’est Renzo Ulivieri, né le 2 février 1941 à San Miniato peu de temps avant que les Allemands ne bombardent le Dôme de la ville : "Je me rappelle la fumée, les cris. Nous étions pour la plupart des enfants et des femmes, 56 personnes moururent parmi lesquelles ma grand-mère... Un épisode à partir duquel on a tourné 'La nuit de San Lorenzo' des frères Taviani. "
Ulivieri, ce milieu de terrain médiocre qui a obtenu un diplôme fédéral d’entraîneur à l’âge de 22 ans et qui a gravi les échelons depuis l’équipe de son village au Bologna en passant par les équipes de jeunes de la Fiorentina, Perugia et la Sampdoria, deux équipes qu’il a fait monter dans les catégories supérieures. En Italien "fare la gavetta" : faire ses preuves de petit job en petit job.
Ulivieri est engagé "du côté du peuple" et membre du Parti communiste depuis 1960. Le profil idéal pour entraîner "Bologne la Rouge", alors la plus importante ville communiste d’Europe occidentale.
Loin d’avoir la carrure d’un athlète : les paupière tombantes, voix rauque, diction lente, ce personnage dont le visage rappelle le comédien Totò fait un excellent travail partout où il passe. C’est à lui qu’on doit la résurrection de Bologne qui est passé de Série C à la Série A en trois ans.
Le Bologna n’est pas l’équipe "moyenne-basse" que les jeunes connaissent à peine, ce fut une institution avec sept titres nationaux et deux coupes d’Italie auxquels il faut ajouter deux Mitropa-Cup en 1932 et 34. (ndla : La "Mittel Europa Cup" était un ancêtre des coupes d’Europe qui opposait des équipes venues d’Autriche, de Hongrie, de Tchécoslovaquie, de Yougoslavie, cette dernière ayant été remplacée par l’Italie fasciste de Mussolini). C’est de cette époque que date le surnom tombé en désuétude de "Bologna, l’équipe qui le monde trembler fait ".
S’il n’a pas l’intention de faire trembler le monde, Giuseppe Gazzoni-Frascara, un entrepreneur de l’agroalimentaire laitier puis de la finance qui a racheté le club, veut le faire renaître. Son enthousiasme gagne les gradins du Renato-Dall'Ara, monument restructuré pour le Mondial italien, Des gradins où l’on croise les derniers témoins du dernier Scudetto obtenu en play-off contre l’Inter le 7 juin 1964 .
Tout cela est bien loin quand arrive le 17 juillet 1997, date anniversaire du tir au but manqué par Baggio aux USA. Alors qu’on a parlé de lui à Parme et que l’affaire paraissait conclue, Ulivieri reçoit un coup de fil de son président : "Tien-toi bien Renzo, je fais venir Roberto Baggio à Bologne ! "
Les "unes" des quotidiens de tous les pays ébruitent la rumeur : Un coup de maître à mettre au crédit de Gazzoni-Frascara ! L’occasion de replacer la capitale émilienne dans le Gotha du football transalpin !
La nouvelle enflamme Bologne et ses environs. Les gens se précipitent dans les points de vente pour acheter des abonnements, les fabricants de faux maillots floqués Baggio se remplissent les poches. Stadio, le quotidien sportif local, et le Guerin Sportivo, un Canard Enchaîné d’actualité "sportive et politique" font chauffer leurs rotatives.
Ce qui exalte la fierté des supporters du Bologne F.C. n’amuse pas le coach "près du peuple" car ce changement d’échelle le prend de court.
Ulivieri est un homme de terrain qui a imposé son idée de "coopérative" à un groupe de solides joueurs de Série A et de Série B qui côtoient des espoirs affamés de succès ; une formation qui enthousiasme par son allant et sa résilience, qui compte dans ses rangs l’attaquant russe Kolyvanov, l’international suédois Kenneth Anderson, Marocchi, un international venu de la Juve où il a côtoyé Baggio. Cocktail gagnant puisque Bologne s’est qualifié pour une demi-finale, puis pour une finale de coupe d’Italie perdue in-extremis, alors que les rossoblu était encore en Série B.
Quand Baggio atterrit à Castel Debole, ce groupe, arrivé 7e pour son retour en Série A, prépare son entrée en coupe d’Europe Intertoto. Le vestiaire bruisse de commentaires...
L’Effet Baggio est dévastateur. Une armée de micros et de bloc-notes débarque dans une ambiance d’hystérie entretenue par les tifosi des Rossoblu mais également par les touristes venus en famille voir le Codino d’Oro : "On était habitués à signer quelques autographes, on connaissait nos supporters et puis là, d’un coup, on avait l’impression qu’ils tournaient un film à Hollywood", avouera un des piliers de la coopérative d’Ulivieri à un chroniqueur malveillant.
Le quotidien Stadio, Il Resto del Carlin, la presse italienne au grand complet diffusent la surprenante nouvelle, y compris Libération en France :
"Après l’échec de son transfert à Parme, l’attaquant international italien du Milan AC, Roberto Baggio est sur le point de signer un contrat de 24 millions de francs avec Bologne (D-1 italienne), selon le président du club, Giuseppe Gazzoni-Franscara. "
Soulagement pour Baggio, pas pour le camarade Ulivieri qui tire le premier :
"Ce qui me dérange, c’est que l’arrivée de Roberto Baggio fera perdre sa place à un de mes joueurs " : sous-entendu à un membre du groupe soudé qui a mérité deux promotions successives, une septième place en championnat et qui a fait vibrer Bologne sans aucun ballon d’Or.
Ulivieri n’a pas froid aux yeux, il estime "qu’avec Baggio son équipe risque la descente. "
Car le foot est un sport d’équipe et qu’il avait ce qu’il lui fallait avec l’international suédois Anderson et le n° 10 russe Kolyvanov...
Jouer avec un 9 et demi ? Cela affaiblirait le milieu et la défense, déséquilibrerait toute l’équipe.
Roby vient de s’installer sur les collines émiliennes avec sa femme Andreina et ses enfants Valentina (7 ans) et Mattià (3 ans). Vittorio Petrone, son frère en bouddhisme, veille au grain. Pas le moment de provoquer une polémique.
Cela étant Petrone bat l’estrade en coulisse. Roby veut effacer le souvenir des séances de tirs au but perdues à Naples en 1990 et à Pasadena trois ans plus tôt. Pour cela il doit aider Bologne à se qualifier pour une coupe d’Europe. Des problèmes de positionnement ? Il verra avec son entraîneur, il est prêt à faire des sacrifices.
Le challenge de Roby enflamme les imaginations. La Squadra de l’avant-coupe du monde 98, c’est : Del Piero, Vieri, Inzaghi, Zola et Chiesa. À trente ans et avec ses vieilles jambes, reverra-t-on Roby en Azzurro ?
Cesare Maldini, le papa de Paolo, est le nouveau sélectionneur, un homme imperméable aux trafics d’influence téléguidés de Turin ou de Rome. Un connaisseur qui sait ce que c’est qu’un "fuoriclasse" ayant été le partenaire de Rivera, le Ballon d’Or 1969.
Pour mettre toutes les chances de son côté, Roby va consulter le Pr Nanni, le fondateur de l’Isokinetic, une clinique de pointe dans le traitement des articulations blessées. Ce dernier assure que le joueur a eu des problèmes mais qu’il va beaucoup mieux qu’on le dit et qu’il souffre surtout de ne pas avoir assez travaillé les saisons précédentes : "Avec un bon travail de fond et des soins adaptés, tout devrait bien se passer. "
Alors que des vagues de bonheur balaient la piazza Grande et les Deux Tours, Ulivieri prend peur. Comment tempérer les envolées lyriques de "Bologne la Docte" et la fierté d’avoir supplanté Turin, Milan et Florence dans le cœur de Baggio, un artiste, un monument et un militant pour la paix...
Ulivieri est un homme concret. Rien de ce qu’il a obtenu ne lui a été apporté sur un plateau. Pédagogue averti et adepte de l’éducation populaire, il s’y entend en psychologie sociale et en dynamique de groupe. Qu’adviendra-t-il de sa coopérative si le prétendu Divin se blesse après avoir perturbé le fonctionnement psychosocial de son équipe ? Qui devra céder sa place et comment réagiront ceux à qui le dernier arrivé aura fait de l’ombre ?
Ulivieri, "l’homme de principe" ou Baggio, "l’impossible devenu possible" qui fait pleurer l’Italie de bonheur ou de tristesse ? Peut-on combattre une légende avec des arguments rationnels ? Faire la synthèse de l’effort, de la discipline et du génie ?
Baggio s’y entend en sublimation des symboles. Le 14 août 1997, avant que le championnat ne commence, il tranche sa queue de cheval. La nouvelle fait le tour du monde. Le catogan tressé par une shampouineuse africaine à Coverciano a fait long feu !
Coquet genre relax, Baggio est le premier footballeur de classe mondiale à s’être distingué par son look. En changer c’est envoyer un message fort. D’où la mise en scène d’Andreina taillant le "codino" de son mari, épiée par l’objectif d’une caméra : passage rituel entre castration et renouvellement. Baggio en sort tondu comme un GI. Symbole bouddhique d’une renaissance attendue ou référence à une pénitence ?
Reprendre la main sur le terrain de l’empathie est impossible pour Ulivieri. Baggio a le pouvoir de faire battre les cœurs, tourner les langues et courir les plumes.
Les chanteurs Gianni Morandi et Lucio Dalla y vont de leur interprétation. Bologne est une des premières universités du monde, les controverses et les exégèses y riment avec fromages et mortadelle.
L’été est radieux, la "Ville Rouge" a besoin de rêver. 27 336 Bolonais investissent dans un abonnement comparé aux 19 154 de l’année précédente. Le record d’assistance sera battu contre la Juve avec 36 602 spectateurs rendus furieux par la mise à l’écart du Codino par Ulivieri. Point bas de la courbe, les 28 535 contre l’Atalanta.
Les journalistes du Guerin, dont le siège se trouve dans un faubourg de Bologne, nous racontent l’ivresse qui balaie la ville. Des gens qui n’ont jamais vu un match de football viennent "pour le voir" : Imaginez CR-7 à Auxerre. Husayn Bolt au PUC.
Baggio s’entraîne comme un damné, il est souriant, modeste, disponible. On le dit gêné chaque fois que le camp d’entraînement est assailli par des brigades de Japonais, de Chinois, d’Allemands, d’Américains.
Les quinze premières journées donnent une idée du dilemme auquel Ulivieri est confronté. Bologne perd contre l’Atalanta (4 à 2) et contre l’Inter (2 à 4), Obtient trois nuls contre Bari, Roma et Piacenza (0 à 0). Perd le derby contre Parme (2 à 0) avant de pulvériser Napoli à domicile (5 à 1). Quelques jours plus tard, les hommes d’Ulivieri subissent la loi de Vicenza à Vicenza (3 à 2), obtiennent un 2 à 2 spectaculaire contre la Fio puis contre la Sampdoria à domicile. La défaite 4 à 3 à Udine fait mal mais elle est compensée par une victoire 2 à 0 contre Lecce. Bilan de la séquence : 17 points pour 3 victoires, 7 nuls et 5 défaites...
Baggio ? 10 buts ! Pas des buts à la Raphaël ; des buts à l’arraché et dans l’urgence. Infaillible sur pénalty, diabolique sur coup-franc, proche de ses coéquipiers Anderson et Kolyvanov qui marquent autant de fois que lui.
Cette année-là on va au Dall’Ara comme on va au Reggio, on ne vit que pour le prochain tour de passe-passe du Codino en version commando ; les mains en pavillon autour des oreilles pour recueillir les vivats qui vont le propulser en France. N’est-il pas en mission, n’a-t-il pas mis Bologne dans sa poche ?
Ulivieri trouve que son équipe prend trop de buts. Avec les terrains gras, les polémiques sur la position de Baggio sont ressorties des placards. Avec trois attaquants, le milieu de terrain rossoblu, pourtant composé de joueurs comme Marocchi ou Paramatti, souffre trop ; ce sera rédhibitoire contre la Juve, l’Inter, Milan, Parme ou les Romaines...
Avant le match du 21 décembre contre Milan, Ulivieri laisse Roby répondre aux questions de journalistes impatients de le voir jouer un sale tour au club qui l’a chassé de San-Siro. Or stupeur dans la tribune de presse ! Ulivieri ne l’aligne pas au coup d’envoi.
Baggio, qui n’a pas bronché, est ovationné quand il va s’installer sur le banc. Ce n'est pas le cas de Savicevic et Kluyvert qui se font siffler pendant que montent des Roberto-bag-gio et une banderole : "Roby in Nazionale. "
Bologne bat Brescia à domicile et obtient le nul à Emploi (0-0). Du 7 décembre au 4 janvier, les rossoblu ont perdu une fois, gagné deux fois contre les derniers de la classe et obtenu deux nuls. L’équipe ne prend pas de buts mais marque peu. Le spectacle en pâtit mais c’est l’hiver.
Survient la venue de la Vieille Dame à Bologne le 18 janvier 1997. "Baggio vs la Triade !" Une armée de micros, de caméras et de stylos prend d’assaut le camp d’entraînement de Castel Debole :
"Roberto, quel effet cela vous fait-il d’affronter le club qui vous a rendu célèbre ? "
"Roberto, êtes-vous habité par un désir de revanche ? "
"Roberto, quelle sera votre position sur le terrain, jouerez-vous à deux devant ou avec un milieu à cinq ? "
Baggio est en forme physique. Suivi par l’équipe du Pr Nanni, il veut faire la démonstration de son aptitude à jouer au plus haut niveau.
Bologne-Juve, c’est the Match of the Day, règlement de compte à OK-Corral ; seulement...
Ulivieri convoque Baggio et Kolyvanov et leur annonce qu’ils ne commenceront pas le match. Explication : La Juve exerce un pressing forcené qui use ses adversaires et les asphyxie, d’où le choix d’aligner des joueurs aptes à bloquer les couloirs. Dès que le rythme du match aura baissé, selon l’évolution du score, ils devront se tenir prêts....
D’ordinaire assez Zen Baggio perd son calme. Sur le banc ? Contre la Juve, comme par hasard ? Après l’avoir laissé se ridiculiser devant la presse ? Non mais pour qui il le prend, le camarade ? Hors de lui Baggio ne se contente pas de dire ses quatre vérités à son entraîneur, il se change, saute dans sa voiture, passe chercher Andreina, charge Valentina et Mattià et file à Caldogno ce qui provoque la stupeur de Matilde et de Florindo.
Lele Oriali, champion du monde 1982 et directeur sportif de Bologne cette année-là, envoie tout le monde au lit pour éviter les fuites et Gazzonni débarque en catastrophe à l’hôtel où logent les rossoblu. Il exige des explications. Ulivieri reste droit dans ses bottes, son équipe doit commencer sans son numéro 10, c’est un choix tactique. Gazzoni en convient. Baggio a commis une faute passible d’une rupture contractuelle. Oriali temporise, on parle de Baggio, pas d’un joueur de seconde zone....
Gazzoni-Frascara est piégé, c’est lui qui a cassé sa tirelire pour s’attacher les prestations d’un des plus grands joueurs de tous les temps, C’est à lui de décider et à lui seul. Dans la soirée, Dossena, bolonais et ex-champion du monde lui aussi, profite de ses bonnes relations avec Roby pour lui parler au téléphone. Consultant pour RMC-Italia, il estime que la réaction de Baggio est inopinée mais qu'elle s'explique. Il se bat pour jouer la coupe du monde et on le prive de l’occasion de démontrer qu’il le mérite contre son ancien club...
La rébellion de l’enfant chéri fait la une le lendemain :
"Je suis dégouté, je serai mieux chez moi que sur le banc, Si c’est comme ça, autant changer d’air ! "
Le dimanche 18 janvier 1998 devant 36 608 spectateurs payants, les joueurs du Bologne FC et de la Juventus de Turin font leur entrée sur la pelouse... Laissons la parole à l’envoyé de La Gazzetta :
"Privée de son héros, Bologne la Docte, maîtresse en civilité et en bien-vivre, fait contre mauvaise fortune bon cœur et les sifflets adressés à Ulivieri (pour avoir écarté Baggio) se transforment en vivats pour Del Piero l’héritier, qui dessine un coup-franc magnifique dans la lucarne d’Antonioli : — 'À force de s’entraîner avec Roberto, il a fini par apprendre’, déclarerait Trapattoni peu de temps après. Résultat final : 3 à 1 et un cavalier seul de la Vieille Dame où resplendit Zizou Zidane. "
"Ce jour-là, confie Baggio pour le coffret de dix dvd que lui a consacré La Gazzetta, j’ai pris un risque énorme. Si mon équipe avait obtenu un bon résultat, c’en était fini de moi et de mon rêve mondial : j’aurais fini sur le banc jusqu’à la fin de la saison... "
Ce qui se jouera en coulisses aurait pu changer le cours de la saison de Baggio, de Bologne... et de l’Inter de Milan qui profite de l’occasion pour proposer à Roby de rejoindre Ronaldo, Djorkaeff, Zanetti, Aaron Winter et Paolo Sousa.
Le joueur pèse le pour et le contre mais il refuse, il ne se voit pas trahir les 27 000 abonnés du Dall’Ara et se faire à nouveau traiter de retourneur de veste.
La tempête ne s’est pas calmée le lendemain du match. Des journalistes font état d’une rixe entre Ulivieri et Petrone qui imagine peut-être un "arrangement" entre Bologne et Moggi pour que Roby ne joue pas ce match là...
L’affaire prend des proportions. Déçus par la déroute de la veille, les supporters veulent faire la peau à Ulivieri que la police doit exfiltrer du camp d’entraînement.
"Au point où l’on est rendu, confesse le camarade Ulivieri, je dis au président que je m’en vais, que je ne peux pas continuer... Avoir décroché deux promotions en deux saisons et se faire traiter de la sorte, ça n’est pas possible. "
Kenneth Anderson est de l’avis de son entraîneur, il lui aurait dit : "Si vous vous en allez, Mister, je m’en vais aussi."
Torrisi, le défenseur central et capitaine, révèlera les dessous de l’affaire :
"L’équipe n’était pas coupée en deux, il y avait ceux qui voulaient convaincre le coach de revenir sur sa décision et ceux qui voulaient que Roby reste. On a tenu le coup, on n’a pas formé de clans. "
"Certains joueurs ont eu du mal à se situer, avouera un joueur en off, il y avait tellement d’agitation médiatique autour de nous que certains se sont parfois pris pour des autres. "
Le départ de Baggio au mercato d’hiver aurait été un échec cuisant pour le président, pour le club, pour la ville de Bologne et pour le joueur lui-même. Un "silenzio stampa" est décrété. On se voit en privé et on se remet au travail.
Le redémarrage est en AC/DC. Bologne perd 1-0 à Rome contre la Lazio et ne va pas au-delà d’un nul vierge contre l’Atalanta. À ce moment de la saison Baggio a inscrit 10 buts en 18 journées, des buts considérés comme inutiles par ses ennemis ayant été inscrits à match perdu par les siens.
Une légende, c’est une fable au long cours pleine de coups de théâtre et de rebondissements, d’exploits et de fiascos. Des histoires d'amour et de détestation. Une légende c’est une accumulation de destins croisées, de petites morts et de résurrections...
C’est l’Inter et ses 66 327 spectateurs qui accueillent Roby et Bologne le 8 février 1998. L’Inter de Ronaldo, de Djorkaeff, de Recoba, de Paolo Sousa. Cette fois pas de blague, Ulivieri aligne Roby au coup d’envoi.
Les nerazzuri ne sont pas dans un grand jour, ils subissent les assauts de Kenneth Andersson et de Kolyvanov que Baggio inspire aux dépens de Taribo West et de Fabio Galante.
Le Giuseppe-Meazza gronde. Ronaldo n’est pas dans le coup. Djorkaeff trop personnel. La défense souffre sous les coups de boutoir d’Anderson (une transversale et un tir dévié) et de Kolyvanov, que Roby trouve sans peine.
Roby manque rarement l’occasion de se faire remarquer dans les matchs qui comptent. En le voyant mener la danse, Simoni sort Recoba et Djorkaeff et fait rentrer Simeone et Branca. Cela n’empêche pas Andersson lancé dans l’axe de frapper de toutes ses forces sur la transversale.
Moratti et son état-major sont dépités, l’Inter n’arrive pas à gagner à domicile...
Ce qui doit arriver arrive...
Baggio, un poison lent, se glisse dans la surface de réparation, centre en pivotant vers Paramatti qui ouvre le score ! Les jaunes de Bologne embrassent l’ex Divin dont le visage demeure impassible.
Ronaldo veut tout faire tout seul mais n’y parvient pas. Les supporters de l’Inter conspuent leurs joueurs. Frisson à un quart d’heure de la fin quand Ulivieri remplace deux joueurs dont Baggio qui sort sous les applaudissements des tifosi de l’Inter, Pâle, il ne saisit pas la main de son coach qui veut de le saisir par l’épaule tandis qu’il rejoint le banc...
Baggio fait toutes les unes du lendemain. On loue sa sa maturité. On le dit moins centré sur lui-même. Il n’en est rien. il veut marquer et marquer encore. Il sait que son combat passera par les stat's. Buts réalisés et passes décisives à l’intention d’Anderson et de Kolyvanov, lorsqu’Ulivieri accepte de les aligner tous les trois.
Les rossoblu se mettent à carburer à domicile : 4-3 contre Bari (pénalty de Baggio et assist). - 3-0 contre Piacenza (Anderson 2, Baggio), 3-1 contre Vicenza (Anderson 2, Kolyvanov). Mais sont fragiles contre les meilleurs : 1-2 contre Parme (Paramatti), 1-2 à Rome (Kolyvanov), 0-0 à Naples et 1-1 à Florence (Baggio sur pénalty).
Les hommes d’Ulivieri se donnent de l’air au printemps. Ils battent la Samp 3 à 2 chez elle (triplé d’Anderson), écartent l’Udinese 2 à 0 (Kolyvanov, Shalimov) et obtiennent le nul 1 à 1 à Lecce (but de Fontolan)
Gazzoni et son coach sont rassurés. Inspirés par leur capitaine, Anderson (12 buts en fin de saison) et Kolyvanov (9) se font valoir. Aux dépens des stats de Roby qui joue tous les matchs et n’a scoré "que" 13 fois depuis le début de saison.
On en est là quand c’est au tour de Milan de tester les rossoblu d’Ulivieri, de Baggio, de Marocchi, de Fontolan, de Paramatti, d’Anderson et de Kolyvanov..
Le match est capital pour Roby qui croit toujours à son rêve, Ce ne sont pas ses 13 buts et sa demi-douzaine de passes décisives en 29 journées qui vont suffire à convaincre Maldini qui peut compter sur Vieri, Del Piero, Inzaghi, Chiesa, Di Valo et si l’on veut sur Montella, Vialli et Mancini.
Le bruit court dans la presse que Maldini aurait promis à Roby de l’emmener en France s’il finissait meilleur buteur italien de la Saison. Info ou intox, cela a le mérite d’alimenter le suspense et de passionner le pays.
En dépit du retour de Capello, Milan ne vit pas une grande saison tandis que Bologna sort d’une série de sept matchs sans défaite, ce qui lui permet de briguer une place européenne comme la saison précédente.
35 983 spectateurs se coudoient sur les gradins du Dall'Ara.
Le ciel est plombé et Capello en pardessus noir a des allures de fossoyeur. Weah et Ibou Ba' ont beau sonner la charge, il y a 0 à 0 à la pause.
Ulivieri fait entrer Fontolan, un joueur de couloir, Capello Boban pour Milan.
Le match se joue sur le fil du rasoir. Le jeu est décousu, On assiste aux rushes de Weah, de Kluyvert et d'Ibou Ba' qu’Albertini et Boban envoient au front au cœur d’une défense bolognaise surpeuplée, mais rien ne passe.
Côté bolonais, on compte sur Roby pour garder la balle, la dévier et mettre dans l'embarras la défense milanaise. Devant lui Anderson se sacrifie et Kolyvanov se démène.
Une fois de plus la muse du football, baptisée Eupalla de l’autre côté des Alpes, choisit son camp. Sur la quatrième pénétration de rang rossoblu, Baggio embrouille les milieux de terrain rossoneri, laisse passer le ballon pour Anderson qui la lui remet en cloche ; l’elfe de Caldogno et de la Ciquita se faufile entre trois défenseurs, cueille le rebond au niveau du nombril de Smoje et glisse la balle dans les filet de l’extérieur du pied comme il l’avait fait à Dortmund contre le Borussia : explosions du Dall’Ara qui croule de joie ; les sièges en mousse et les mouchoirs volent ; les anciens de la Mitropa applaudissent debout. C’est sûr, Roby a des rapports étroits avec la magie : un Roby que ses partenaires dissimulent aux regards tandis qu’il fait daimoku. Un Roby qui ne saute pas de joie par respect pour ses anciens supporters. Un Roby que ses coéquipiers remercient, révèrent, vénèrent. Qu’il est loin le clash de décembre. En football tout va si vite et il peut rendre fou.
Que pense Capello en voyant les joueurs qu’il a voulus jouer comme une bande de rugbymen adeptes de l’up-and-under ? Que pense-t-il de ses déclarations de l'année précédente sur le manque de résistance de celui qui était son joueur deux ans plus tôt ? Un vétéran cagneux aurait-il pu arracher trois ballons dans les pieds de ses adversaires, marquer seul contre cinq défenseurs et prendre à contrepied Rossi d’une roulette dans le petit filet ? Enfin a-t-il vu le poing rageur du joueur fini lorsque celui-ci a inscrit le but du 3 à 0 dans un stade en adoration... Un seul cri ce jour-là à San-Siro comme tant d'autres fois : "Roberto-bag-gio, roberto-bag-gio."
Maldini est présent le dimanche suivant à Brescia dont l’équipe joue sa survie. Les cartons volent. Baggio surgit dans une mêlée et marque de la tête à la 32e. À la 69e il s’arrache à un paquet de joueurs et signe le troisième but de la victoire 3 à 1 au Rigamonti.
Le défi de Roberto devient un feuilleton dominical, Les supporters de tout le pays envoie des messages au sélectionneur et à la Fédération : ‘Baggio au Mondial ! ’ - CA IL mérite de prendre sa revanche contre le sort, contre ses entraîneurs. Contre les jaloux. Contre ses douleurs ; Baggio n'est-il pas l’impossible devenu possible, Robin Hood châtiant les méchants, un poète au pays des gros bras....
Il reste trois matchs à jouer avant la fin du championnat. Contre Empoli, contre la Juve qui prépare sa finale de Champion’s contre le Real et contre la Lazio pour finir et Baggio ne laisse pas passer sa chance. Chaque dimanche il marque, fait marquer et met sa main en cornet pour inciter la foule en pamoison à crier son nom...
C’est comme cela qu’il marque deux fois contre Empoli, égalise 2 à 2 contre la Juve (défaite 2-3, but décisif d’Inzaghi) et signe un autre doublé contre la Lazio, ce qui permet à Bologne d’arracher une place en C-3 lors de la dernière journée.
Bilan de la campagne 1997/98 : Baggio, 22 buts en Série A, finit 3e du classement des buteurs derrière Oliver Bierhoff (Udinese, 27 buts) et Ronaldo (Inter, 25 buts) mais devant Batistuta (Fiorentina 21 buts), Del Piero (21 buts), Montella (20) et Inzaghi (16) ; un record personnel assorti d’exploits techniques que le commissaire technique national Maldini allait avoir du mal à le balayer sous le tapis.
En partant Roberto rendra hommage à la Ville Rouge :
"Bologne a été une oasis, l’île heureuse, la trêve entre une mer de tempête et l’autre. Bologna m’a embrassé comme seule Florence l’avait fait. Si je devais la décrire, je dirais que Bologne a été une accolade chaleureuse qui te reste à l’intérieur. Il se dit qu’on peut renaître à Bologne, c’est ce qui m’est arrivé et par la suite à Signori. Ce n’est pas par hasard. "
France 98 : Baggio sur la pointe des pieds
Le sélectionneur est impacté par la déferlante des pro-Roby : "Roby merci d’exister" - "Baggio in Nazionale !" — "Tu es né à Caldogno mais tu es dans le cœur de tous": "Roberto-bag-gio, roberto-bag-gio..."
Sur Médiaset ou sur la RAI ou sur la "7" la campagne en faveur de Roby tourne au plébiscite. Il mérite une dernière chance, on n’a qu’à le faire rentrer quand tout est perdu...
Dan la presse on n’est pas à court de métaphores. Roby c’est Orphée qui va chercher la Coupe Eurydice aux enfers - Prométhée que les dieux punissent pour avoir offert le feu de la joie aux tifosi - Sisyphe, condamné à expier son pénalty jusqu’à la fin des temps - Le Phénix, éternellement rené de ses cendres – Sébastien criblé de flèches mais immortel.
Le 20 mai 1998, soir de la finale de Champion’s perdue par la Vieille Dame contre le Real, Maldini communique la liste des joueurs qu’il a choisis pour le tour final de la Coupe du Monde en France. L’oreille soudée à leur transistor, le peuple du Calcio retient son souffle....
" Voici la liste des convoqués pour France 98 (bruit de la feuille qui bruisse :)
" Dans ls buts ; Gianluigi Buffon, Gianluca Pagliuca, Francesco Toldo
"Défenseurs : Giuseppe Bergomi (surprise !) ; Fabio Cannavaro, Alessandro Costacurta, Paolo Maldini, Alessandro Nesta et Gianluca Pessoto (demi-surprise !).
"Milieu de terrain : Demetrio Albertini, Sandro Cois (demi-surprise !), Dino Baggio, Angelo Di Livio, Luigi Di Biagio, Robeto Di Matteo, Francesco Moriero et Moreno Torricelli
Silence aménagé à dessein (il ne reste que cinq places..)
"En attaque. Numéro 10 : Alessandro Del Piero.
"Numéro 18 : ROBERTO BÀGGIO !
"Numéro 19 : Filippo Inzaghi
"Numéro 20 Enrico Chiesa
"Enfin Numéro 21 : Christian Vieri ! ".
Le nom d’un absent court sur les lèvres : "Povero Ravanell !", auteur d’une saison remarquable à Marseille, qui s’est fait prendre en photo vêtu de son maillot 9 de la Squadra deux jours plus tôt.
On imagine la réaction de Baggio et de sa famille. Une fois de plus la passion de Roby a eu raison de l’adversité ! Que fait-il pour célébrer la bonne nouvelle ? Quelques heures de prières au bouddha principal ? Une promenade solitaire en forêt ?
Machiavel a baptisé cela "la fortune", un mélange de hasard, de chance et de fatalité. La nouvelle se répand le matin de la finale perdue 1 à 0 par la Juve contre le Real, Del Piero, le numéro 10 titulaire, se serait blessé aux adducteurs et il doit passer des examens. Pour ce genre de lésion, il faut compter de deux à trois semaines de repos, or la Squadra joue un match amical en Suède le 2 mai. Maldini a répété qu’il n’emmènerait en France que des joueurs à 100%.
La question du remplacement de "Pinturicchio Del Piero" monopolise les plateaux de télé et les journaux en parallèle avec le défi gagnant de Roby Baggio. Pour les uns, Roby remplacera Alè Del Piero, le temps qu’on le remette sur pied. Pour les autres, remplacer un invalide par un canard boiteux est une mauvaise idée, Mieux vaudrait aligner Inzaghi (Juve) à côté de Vieri (Atlético de Madrid), soutenus par un milieu à quatre.
Del Piero passe des mains du Dr Agricola à celles du Dr Feretti, et des couloirs du Delle Alpi à ceux de Coverciano pendant que ses coéquipiers perdent contre la Suède à Göteborg, but de Kenneth Andersson, de Bologne, à la 91e minute.
Baggio à la place de Del Piero, Del Piero à la place Baggio, les Italiens sont renvoyés à l’époque du dualisme Mazzola-Rivera, deux attaquants que Valcareggi avait utilisés une mi-temps chacun, privant la Squadra de leur talent réuni en finale.
Roberto désamorce la polémique :
"Il n’y a pas de dualisme avec Alessandro, nous avons joué ensemble à la Juve, je le considère comme un frère plus jeune. Actuellement il est le meilleur à son poste. "
Il ajoutera dans son autobiographie : "Je me revoyais en lui, il subissait des pressions énormes, comme moi aux États-Unis. "
Les désarrois de l’élève Del Piero nourrissent l’attente du match prévu le 11 mai à Bordeaux contre le Chili. L’Italie n’est pas assurée de sa qualification dans un groupe comprenant la Roja andine emmenée par Salas (Lazio) et Zamorano (Inter) ; le Cameroun, porte-drapeau du continent africain quatre ans plus tôt ; et l’Autriche dont la plupart des joueurs évoluaient en Bundesiiga.
Dans son camp de base du côté de Montpellier, encouragé et ovationné par les nombreux Français d’origine italienne, Roby se plie de bonne grâce aux sollicitations des journalistes :
"Mon Mondial, je l’ai déjà gagné en étant en France. "
"Àlé (Del Piero) est le titulaire, nous allons tour faire pour qu’il soit dans les meilleurs conditions. "
"J’ai décroché le bronze en 1990, l’argent en 1994, vous comprenez où je veux en venir ? "
Un Baggio rieur qui se transforme en reporter d’images avec sa caméra. Qui blague avec ses ex-coéquipiers à la Juve et au Milan, heureux de retrouver son homonyme Dino parti à Parme.
La joie de vivre et la malice du doyen de la sélection après le vétéran Bergomi, est communicative. À un journaliste qui lui demande l’effet que ça lui fait d’être revenu à la lumière mondiale à son âge, il répond par une galéjade :
"Vous connaissez l’histoire de la cigogne qui finit sa tournée et qui trouve au fond de son sac un vieux bébé qui porte la barbe et fume la pipe ? Le vieux bébé se tourne vers la cigogne et lui dit : tu m’as oublié, avoue ? "
Baggio n’est pas venu pour fumer la pipe. Il se démène à l’entraînement où il multiplie les tours de passe-passe ; il est clean comme un sou neuf, avec un début de brosse à la Tintin.
Pendant que Del Piero est aux prises avec ses adducteurs, Baggio s’impose aux jeunes loups, type Chiesa qui avait contribué à faire échouer son transfert à Parme. S’attirant les bonnes grâces du staff, du personnel des hôtels, des journalistes et de ses innombrables fans, il gagne le droit d’entrer sur le terrain trois ans, 11 mois et 25 jours après avoir le drame sportif de Pasadena
Sur la pelouse du Parc Lescure à Bordeaux, l’adversaire est le Chili qui s’est qualifié en devançant le Brésil et l’Argentine grâce à un duo de niveau mondial composé de Marcelo Salas et d’Ivan Zamorano ; une équipe technique qui fait partie des outsiders de la compétition.
Le match est engagé. À la 10e minute, sur une passe de 40 mètres de Maldini, le Divin enchante la balle et la planète Foot. Serré par deux Chiliens, il remet une balle en touché à Vieri qui ne se fait pas prier pour faire trembler les filets. Remise lumineuse, frappe sèche du gauche, le tandem Baggio-Vieri est né en sept secondes et trois touches de balle : une illustration du principe du moindre effort de Leibnitz ou du rasoir d’Ockham. : "Roberto-bag-gio, roberto-bag-gio..."
La suite est moins brillante. L’Italie, très élégante en blanc, subit les assauts du Chili qui attaque à tout-va jusqu’à la 45e minute, où Zamorano prend le dessus de la tête, oriente la balle vers Salas qui la reprend victorieusement : 2 partout et balle au centre ! Les équipes rentrent au vestiaire en transpirant.
Maldini est un homme d’expérience, le pli qu’a pris le match ne lui dit rien qui vaille. Ce que Cesare pressent se produit à la 50e même : Salas s’élève au-dessus de Cannavaro et catapulte le ballon dans les filets de Pagliuca. La Roja latino-américaine est à la fête comme en 1962 lorsqu’elle avait renvoyé l’Italie de Rivera et Corso dans ses foyers !
Etre supporter de la Squadra n’est pas un long fleuve tranqile. À chaque Mondial c’est la même musique, on frise l’élimination contre des outsiders, on se qualifie 'meilleure troisième' et on passe en huitième à la dernière minute.
On en est aux "Maldini démission" et aux "Vergogna, tous à la maison" quand San Robertino prend les choses en main. Voyant que Vieri n’arrive pas à convertir les occasions qu’il lui procure, il enfile sa cape d’homme invisible, intercepte une passe en retrait de la pointe de la chaussure, pointe le défenseur qui avance vers lui et - d’une frappe piquée - atteint sa main ! Comme elle est décollée du corps : l’arbitre siffle pénalty.
On est à la 85e minute et tout le monde se rappelle le tir manqué de Pasadena. Que va faire le héros malheureux d’USA 94 ? Va-t-il oser ? Va-t-il sauver la Nazionale ou se défiler ?
Les images d’archive sont explicites. Maldini, qui a été le capitaine du premier Milan vainqueur de la coupe d’Europe, siffle l’ordre depuis son banc. c’est Roberto qui s’y colle !
Roby n’a pas attendu la consigne pour ramasser la balle et la poser aux 11 mètres. C’est à lui d’exécuter "le coup de pied de rigueur", comme on dit en italien.
S’il n’y a plus les 2 milliards de téléspectateurs mis en scène dans The Final Kick le 17 juillet 1994, le tir des 11 mètres confié à Baggio quatre ans plus tard est le premier moment épique de la coupe du monde française.
Il est 19 heures à Bordeaux. Roby est en blanc et en brosse dans une tenue qui a l’air trop grande pour lui. Il est livide, l’air chinois avec son bouc finement taillé :
Baggio plus tard : "À ce moment là, j’ai pensé une seconde : si je me manque encore, je suis fini, je n’ai plus qu’à rentrer au Chili avec Salas et Zamorano. "
Revoir les images donne une idée de l’intensité du moment. Un Chilien est plié en deux dans le dos de Baggio ; il lui souffle des douceurs à l’oreille, lance des sorts, grimace, gueule de carnaval qui lui dit : ' tu es un loser, tu vas le manquer, tu vas le manquer ! Pasadena ! Pasadena !"
Roberto essuie la sueur qui dégouline de son front de la main droite. Cinq ou six pas d’élan, une frappe sèche à 50 cm du sol. Chilavert part du bon côté. On a l’impression qu’il touche la balle. Il n'en et rien : 2 à 2 entre e Chili et l’Italie ! - Explosion de joie des tifosi, applaudissements des non-Chiliens : du matériau pour la légende du Codino : "Baggio sauve encre la Squadra ! "
Apparté : — Qu’en pensent Moggi, Bettega, Giraudo, Lippi, Ulivieri et Pasquale Bruno, qui s’est taillé une part de notoriété en le traitant de "gonzesse avec sa queue de cheval et ses boucles d’oreille" ?
Les fans de Roby pleurent de joie de Paris à Tokyo en passant par la Ciquita et la Piazza Grande à Bologne. Messi ou Ronaldo, ce sont des demi-douzaines de Ballons d’Or et un millier de buts et de passes décisives. Baggio c’est un chapelet de moments inoubliables par-delà les succès et les défaites, des images pieuses que l’on promène toute sa vie dans son journal intime...
Au pays, on se moque de Maldini. Il a pris le risque d’emmener Baggio et le problème se pose : Est-ce qu'il devra céder sa place à Del Piero quand ce dernier sera remis ? Et pourquoi ne pas les aligner tous les deux ?
Del Piero peine à se rétablir mais il reçoit un soutien le soutien de Ronaldo le Brésilien qui lui souhaite un prompt rétablissement et lui donne rendez-vous en finale en lui rappelant que : "Seul l’Inter est de niveau international ayant remporté la Coupe de l’U.E.F.A. alors que la Juve "échouait pour la deuxième fois en finale de Champion’s".
Se remettre d’une lésion aux adducteurs lorsque le temps presse n’est pas chose facile. Del Piero va mieux mais l’équipe médicale de la Squadra préfère le ménager : c’est Roby qui débutera contre le Cameroun.
Le match se déroule à Montpellier devant 35 000 spectateurs plutôt acquis à la Squadra. Les Lions indomptables se sont fait une réputation huit ans plus tôt en Italie, mais ce soir-là, à la 8e minute de jeu, ils encaissent un but de la tête de Di Biagio sur un centre téléguidé de Baggio ; deuxième passe décisive en deux moins de cent minutes de jeu.
Les Camerounais joue dur. Raymond Kalla, qui s’occupe du Codino, est expulsé à la 42e minute. Del Piero remplace son aîné à la 65e, Vieri mettant un terme au suspense à la 75e, puis à la 90e minute.
Roby revient sur ce match dans son autobiographie : - "Tu as raison, je n’ai pas bien joué mais le souvenir que j’en ai, c’est que j’ai été massacré du début à la fin et que l’arbitre laissait faire. "
Del Piero rétabli, Roby prend place sur le banc À la une des journaux du lendemain, on célèbre le retour du 10 de la Juve, un top-player avec Ronaldo et Zidane ces années-là.
Roby ne fait pas de vagues. Il se lève à l’aube pour faire son daimoku, il prend soin de ses muscles et de ses articulations, il répète aux journalistes qu’il est là pour être utile et que le titulaire est son jeune coéquipier.
L’Italie compte 4 points avant le dernier match de poule qui doit l’opposer à l’Autriche de Polster. Les successeurs de la "Wunderteam" des années 30 ont arraché le nul contre le Cameroun et contre le Chili. La qualification pour les huitièmes est ouverte : Italie 4 points, Chili 2, Autriche 2, Cameroun 1 mais L’Italie doit gagner s’il est ne veut pas sortir le pied à coulisse comme aux États-Unis ou en Espagne en 1982.
Del Piero va mieux, l’idée c’est qu’il tourne autour de Vieri ; trois buts en deux matchs, dans un 4-4-2 qui s’appuie sur une défense robuste et un milieu physique et technique à la fois.
Le match a lieu au Stade de France. La première mi-temps est poussive pour la Squadra mais à la 49e minute, Del Piero trouve la tête de Vieri qui marque son quatrième but en trois matchs. Del Piero est de retour, le moral est au beau fixe !
La suite est plus inquiétante, Pinturicchio perd la moitié des ballons qu'il touche et la séléction italienne balbutie son football. Au prétexte de les ménager, Maldini fait entrer Inzaghi à la place de Vieri à la 60e et Baggio pour Del Piero à la 73e.
Décidément, le Divin ne joue pas dans le même espace-temps que ses collègues, 16 minutes après être entré sur le terrain, il ébauche une manœuvre d'école avec Inzaghi sur la droite, écran de "Pippo" qui lui laisse la balle ; il la remet à gauche ; centre en retrait de Pippo pour Roby qui entre dans le but autrichien avec le ballon. Ravis du tour qu’ils viennent de jouer à leurs adversaires médusés, Superpippo Donald Inzaghi saute sur les épaules de Peter Pan sous le regard amusé de leurs coéquipiers accourus en riant. L’Autriche a beau inscrire un but sur pénalty en fin de match, la Squadra passe en huitième avec 7 points (1 nul et 2 victoires) et 7 buts dont 4 de Bobo Vieri, 2 de Baggio, et 1 de Di Biagio.
Roberto n’a joué qu’une partie entière contre le Chili, il a été remplacé lors de la deuxième, n’a joué qu’un quart d’heure dans la troisième, et pourtant les chiffres parlent : 2 buts, 2 passes décisives, des touches de satin et les vivats unanimes du public et de la critique.
Del Piero est à 100%, on peut miser sur lui pour les matchs à quitte ou double. Son entente avec ses coéquipiers à la Juve et les internationaux de la nouvelle génération ne se discute pas. C’est lui qui alimentera Vieri, déjà 5 buts, dont on fait le roi des buteurs de la compétition et pourquoi pas le Paolo Rossi de la quatrième étoile italienne.
Le huitième de finale contre la Norvège est prévu au stade Vélodrome dans une chaleur de four. Del Piero est titulaire pour le plus bonheur des supporters de la Juve.
La Norvège part mieux que la Squadra mais un contre, une passe filtrante de Di Biagio et le Bison Vieri sème son adversaire direct, croise à ras de terre et bat le gardien norvégien. Fête immédiate au Vélo où les tifosi transalpins sont nombreux et mènent grand train.
Les choses ne sont pas aussi simples qu’il n’y paraissait, le jeu aérien des Scandinaves mettent la défense azzurrra au supplice et Pagliuca sauve les meubles sur une tête du géant Flo.
Maldini et son staff misent sur la contre-attaque mais Del Piero, visiblement sans jambes, manque un tir croisé, un lob et allume un pétard mouillé des 16 mètres. À voir ses cheveux trempés de sueur, on pense à un autre lapin mouillé que la foule marseillaise réclame à grands cris, incitant Maldini à l’envoie s’échauffer.
La notion de tragi-comédie est italienne. Comme Maldini a effectué deux changements, Di Livio pour Moriero et Di Matteo pour Pessoto, le public du Vélo s’impatiente, Del Piero à bout de force, ce qu’il faut c’est : "Roberto-bag-gio, Roberto-bag-gio."
Le sélectionneur s’agace, il se tourne vers les supporters qui protestent derrière lui et les houspille. Vexé, le bon Cesara sort Del Piero pour faire entrer Chiesa sous les huées du Stade Vélodrome.
Il fait très chaud à Marseille, "malgré la brise de mer" indique le commentateur de la RAI qui ajoute "que la contre-attaque est dans l’A.D.N. de l’équipe d’Italie mais qu’il ne faudrait pas continuer à reculer ". Baggio se rappellera l’anecdote :
. "Je ne peux pas dire que s’échauffer pour rien par 35°C, c’est le max. Disons que la scène ne manquait pas de drôlerie... "
L’Italie se qualifie mais tremble jusqu’au coup de sifflet final. Le "Baggio or not Baggio" n’a pas fini d’animer les fins de repas en Italie, en Argentine, au Japon et dans le reste du monde : quand on vous dit que ce Baggio est un ficheur de mouise...
Quand les Sœurs Latines se crêpent le chignon
La première fois que la France et l'Italie s'affronte en quart c’était en 1938 à Colombes, un match auquel mon père avait assisté avec ses copains macaroni. Un récit qui m’a marqué, les Italiens de France, pour la plupart antifascistes, hués et insultés parce qu’ils supportaient les joueurs en noir embrigadés par le Duce...
50 ans plus tard, c’est la même punition pour les enfants des Italiens de France, pour une partie d’entre eux en tout cas, puisque la France et l’Italie s’affrontent à nouveau en quart, une lacération de plus entre "tricolores" et "transalpins"...
France-Italie ! Quel choc dans un pays où les Ritals et les enfants de Ritals et de demi-Ritals sont légion, de Lino Ventura à François Cavanna en passant par Nino Ferrer, Léo Ferré, George Brassens, Roger et Michel Platini, le co-président du comité d’organisation. Voici ce qu’en dit France 3 – Auvergne-Rhône-Alpes en 1998.
"Le 3 juillet 1998 la France affronte l’Italie. Une journée particulière sur le chemin des Français, une soirée électrique à Grenoble, la plus italienne des villes françaises..."
Dans une atmosphère moins dramatique qu’à Colombes en 1938, ce ne sont pas deux nations qui s’affrontent mais deux visages d’une civilisation partagée, la langue latine étant avec le grec et le celtique une source des "parlers-françois"...
Et puis le droit romain a inspiré le code Napoléon, la Renaissance italiennes les us de l’aristocratie française pendant que François 1er allait chercher Leonard.
C’est dans ce terreau commun que les deux nations ont puisé le même goût du bien-vivre, de l’œnologie, de la gastronomie et de la politique, car en France comme en Italie, le libéralisme bourgeois et la lutte des classes se livrent bataille.
Jusqu’au drapeau transalpin (expression palindrome) qui est tricolore, hommage rendu par la République italienne à la Révolution française, le vert prenant la place du bleu symbolisant la Ville de Paris.
Sources communes, synergie, complémentarité mais également rivalité et choix cornéliens. Lino Ventura, grand acteur français, "tife" pour la Squadra. Claudia Carninale, italienne de Tunise, elle-aussi. De nombreux autres sont en revanche pour leur pays d’accueil. La polémique est installée dans tous les foyers de France et de Navarre et le débat fait rage dans les familles binationales de Montreuil, de Thionville, de Marseille et de Nice bien sûr, où sont nés le grand Italien Garibaldi et le Français Gambetta.
C’est Vladimir Jankélevitch, le philosophe né en 1903 à Bourges, qui en parle le mieux : "Le petit peu" et le "presque rien" attisent davantage l'inimitié que l’altérité radicale... Pas facile pour un Palestinien d’aimer un juif sans le haïr, à un supporter du Genoa de ne pas faire la fête lorsque la Samp perd en finale de C-1. Pas simple pour un Français d’accepter d’être battu par un Italien et pour ce dernier de voir les Bleus triompher quand ils sont exclus d’un Mondial comme en 2018. Heureusement, trois ans plus tard à Londres...
L’idée d’un derby se précise quand arrive le jour du quart de finale entre la Squadra et les Bleus. Outre les vingt Italiens qui jouent en Série A (Vieri joue à l’Atlético et Di Matteo à Chelsea), la fine fleur du foot français a évolué et évolue dans le Calcio : Zidane et Deschamps à la Juve. Djorkaeff à l’Inter. Desailly à Milan, Thuram à Parme, Boghossian à la Sampdoria, Candela à la Roma pour ne pas mentionner Laurent Blanc et son passage à Naples en 1991. Celui de Patrick Vieira à Milan. Ceux à venir de Trézéguet et de Thierry Henry à la Juve.
France-Italie est présenté comme un derby, mais également comme une sorte de finale avant la lettre entre entre le triple vainqueur italien (1934,38, 82) par ailleurs finaliste au Mexique (70) et aux États-Unis (94), troisième en Italie (90) et quatrième en Argentine (19078). Et le favori français ; troisième en Suède (58), quatrième en Espagne (82) et au Mexique (1986).
France-Italie, c’est aussi l’affrontement entre deux nuances de la même couleur, l’azur issu du persan et de l’arabe "al-azul" ; le "bleu" dérivé de l’anglo-saxon "blau" et "blue".
Le presque-rien et le petit-peu fleurissent sur la ligne de démarcation italo-française. D'un côté la "Furia francese" des armées napoléoniennes, de l'autre côté, "la grinta italienne". C’est la zizanie entre collègues de travail, Zizou et Del Piero ne viennent-ils de perdre leur deuxième finale de Champion’s ensemble ?
L’amoureux du foot est un enfant. Dans tous les cafés de l’Hexagone comme de la Botte, à Nogent-sur-Marne comme à Little Italy, on passe la veillée d’armes en se disant que Cannavaro va s’opposer à Zizou, que Del Piero va affronter Thuram, que Desailly croisera Maldini sur les balles hautes, et que Djorkaeff voudra prendre son coéquipier Pagliuca en défaut. Curieux quart de final décidément...
C’est définitif. Baggio sera sur le banc, il a vécu ça avant la demi-finale de 90 contre l’Argentine. Vicini n’avait pas voulu trahir Vialli qui prenait ombrage de l’explosion du duo Schilacci-Baggio...
Maldini ne veut pas trahir Del Piero. Il a bâti son équipe en tenant compte de la force physique de Desailly et de Thuram, de l’activité de Petit et de Deschamps...
Ceux qui veulent revivre un des plus beaux 0-0 de l’histoire doivent lire l’article de Maxime Brigand paru dans So Foot du 23 avril 2020. Pour l’auteur, on assiste à une merveille d’affrontement tactique et stratégique entre deux équipes hyper-organisées. D’un côté la Squadra, maîtresse du contre, de l’autre des Bleus qui n’en peuvent plus de se voir trop beaux et d’échouer contre le récif allemand (4 à 3 à Séville en 1982, 2 à 0 au Mexique en 1986).
La démonstration de Brigand est brillante, il nous entraîne à Clairefontaine où Aymé Jacquet, nourri au biberon des défaites injustes contre l’Italie, jure qu’il étouffera la Squadra au point qu'il déclarera le lendemain de sa victoire qu’elle avait été "laminée" pendant une mi-temps et que c’était lui, le "Mémé", l’auteur de ce chef-d’œuvre tactique.
La presse italienne lui donne raison. Le Corriere dello Sport déclare que Zidane, Deschamps, Desailly, Djorkaeff, Thuram... jouent dans le Calcio et que : "Nous avons enfanté des monstres." Affirmation confirmée par Emmanuela Audisio de Repubblica :
"Les Français étaient beaux et perdants, ils sont venus chez nous et ont appris le cynisme, ils se sont mis à nous ressembler."
Dans sa carrée de Clairefontaine, Jacques fait et refait le match. Il opte pour un 4-4-2, qui deviendra un 4-3-2-1 ou un 4-3-1-2. L’idée est d’empêcher les Italiens de repartir avec ses "quarter-backs" Di Biagio et Dino Baggio, les rampes de lancement du Bison Vieri, bomber de la compétition, et du vif-argent Del Piero
Le plan de match de Jacquet est implacable. La liberté de Zidane sera sacrifiée dans un premier temps, les milieux devront étouffer le milieu italien, quant à Desailly et Thuram, ils prendront Vieri et Del Piero en individuelle couverts par Laurent Blanc à qui le staff français donne licence de porter la balle dans le camp adverse.
La bataille de Saint-Denis, c’est Alexandre contre Darios ou Napoléon contre Blücher. Le soleil se couche sur Saint-Denis. Les figurines azur et blanches alignées sur le tapis vert sont prêtes à entrer en action.
"Le match aurait pu être rejoué dix fois, il y aurait toujours eu 0-0 "
La phrase est de Vieri. La faute à l’enjeu, au respect mutuel, à l’angoisse générée par ce duel fratricide : "Chaque jour, raconte Jacquet, je me disais : 'Putain ! Ces mecs-là, ils peuvent nous passer à la trappe, fais attention !' "
L’atmosphère à Saint-Denis est spéciale. Un cocktail d’admiration réciproque et de crainte, un face à face entre mangoustes et cobras, une veillée mortuaire en famille,
La France plante ses dents dans le match avec fureur. C’est elle qui se procure les premières occasions : tir croisé Zizou dévié par Pagliuca, lob retourné de Petit que Pagliuca sort de sa lucarne ; tir sans angle de Guivarc'h ; enfin tir croisé écrasé de Djorkaeff qui fuit le cadre.
Passé la frénésie de cette entrée en matière, la défense italienne se reprend et se la joue "à l’italienne" ce qui aboutit à un missile de Vieri que Barthez repousse à poings tendus et une tête du même repoussée par le Divin Chauve au risque de sa santé. - Del Piero ? "Mai pervenuto" dit-on en Italie : "Jamais arrivé « ; le mérite en revenant à Thuram qui l’étouffe, le bouscule, lui arrache le ballon des pieds.
Twitter, Instagram et Facebook n’existent pas en 98 mais on imagine les échanges de coups de fils entre parents dans la Botte :
"Baggio, bon sang ! Il attend quoi Pépé ? Que les Français marquent ?"
À la reprise, les Bleus se font à nouveau menacents. Sur une tête de Guivarc'h (qui a éclaté la pommette de Cannavaro). Suite à un sombrero de Zizou suivi d’un centre en retrait que Karembeu téléporte sur le boulevard voisin.
L’heure de jeu survient. Alexandre-Jacquet et Darius-Maldini doivent faire des choix. Le moindre déséquilibre, la moindre inattention portée au moindre détail et les stars du foot mondial que sont Zidane, Vieri, Djorkaeff ou Maldini peuvent tout faire basculer.
Dans les travées, à la radio, sur les téléviseurs, les poncifs vont bon train : "Le premier qui marquer a gagné !" - "Tu vas voir que les Ritals vont scorer à la dernière minute. " - "Quand deux sœurs s’affrontent et se connaissent aussi bien, chaque détail peut faire basculer le scénario ", rappelle Brigand dans So Foot.
Maldini cède le premier. À la 52e minute Il fait entrer Albertini à la place de Dino Baggio Jacquet riposte treize minutes plus tard ; il remplace Karembeu et Guivarc’h par Thierry Henry et David Trézéguet, les jeunes loups de l’A.S. Monaco.
L’Italie tire profit de ces changements. Di Biagio joue long et juste. Albertini éclaire le jeu, Vieri est moins isolé, - Côté français les milieux ont tendance à s’écarter de l’axe. Thierry Henry dézone à droite, ce qui n’est pas sa zone de confort. Paolo Maldini subit ses premiers rushs, le freine et relance, ce qui embarrasse Thuram et Karembeu. - Lizarazu laissé libre en profite pour monter mais il ne peut adresser que des pétards mouillés. - C’est alors que le Divin se présente sous les ovations des tifosi présents au Stade de France. Del Piero lui donne l’accolade, Baggio le console d’une tape derrière la nuque. Quel drôle de type, ce Baggio.
Le Baggio de ce quart de finale est propre sur lui avec ses tempes taillées de près et son début de houpette à la Tintin. Dans son maillot azur taille L et avec son flottant trop large, ses cuisses comprimées par un body blanc font l’effet d’allumettes. Le voyant s’installer sur le flanc gauche, Blanc, Desailly et Thuram se font de grands gestes.
Comme à Caldogno quand ses frères ne voulaient pas qu’il joue avec eux, Roby sait qu’il a peu de temps pour faire la décision : 23 minutes exactement.
Le Divin est le Divin : Le ballon fait un drôle de bruit quand il le frappe. On ne l’entend pas se déplacer. Un gars qui prétend que "L’intuition c’est de l’intelligence par anticipation... Il faut avoir l’idée d’un geste et il se réalise... Ça ne marche pas toutes les fois, mais ça se passe comme ça pour moi. "
"Lorsque Roberto est entré sur le terrain, par sa seule position, il nous a posé plus de problèmes que tous les attaquants que nous avions rencontrés dans la compétition" admettront Thuram et, après le match.
Baggio est accueilli par une grosse faute de Laurent Blanc, puis il dévie une ou deux balles vers un coéquipier, conserve la balle le temps qu’il faut pour que la Squadra gagner quelques mètres. L’arme secrète de Baggio c’est son art du démarquage, sa façon de rôder entre les lignes comme un fantôme...
Baggio opte pour le flanc droit de la défense tricolore où se trouvent Karembeu, fatigué, et Henry qui bute sur Maldini et ne défend pas beaucoup.
À mesure qu’on s’approche d’éventuelles prolongations, Maldini et Albertini font monter l’ex-Divin en température même si ce sont les Bleus qui se montrent les plus dangereux par Zidane, Henry et Djorkaeff.
La Squadra a maintenant la solution Baggio pour repartir. À la première bonne balle touchée à proximité des 16 mètres sur la gauche, Roby Mandrake adresse un amour de ballon à Di Biagio qui échoue de peu de la tête. Un instant plus tard, il fixe Thuram sur un pas et adresse un centre que Pessoto reprend aux 15 mètres, ballon contré in extremis !
La balle suivante Roby la glisse dans le dos de la défense française et il faut un énorme Desailly pour "murer" Vieri à quatre pas de la cage gardée par Barthez.
Baggio quitte de temps à autre son aile, par exemple pour offrir un caviar à Vieri, sifflé hors jeu d’un rien. Envouté par ce Baggio qui ronronne façon Chartreux, les tribunes vacillent entre espoir et hantise, selon que l’on est azur ou bleu.
À la différence de Zidane, qui galope et inspire la manœuvre des Bleus, Baggio est inquiétant par petites touches : Zizou-Roby, c’est Géricault et David contre Monet et Modigliani
J’invite ceux qui aiment le grand ballon à revivre ce qui se produit (et ne se produit pas) à la 12e minute de la première prolongation de ce quart de finale historique,
La Squadra a desserré l’étreinte et presse les Bleus que les changements opérés par Jacquet ont affaibli, mais qui profitent des espaces pour menacer les Italiens en contre.
Côté Italien, il y a la position flottante de Baggio, son pouvoir de solliciter Vieri, et l’activité de Di Biagio, Di Livio et Albertini qui mettent en difficulté Deschamps, Petit et Desailly à mesure que le temps passe. - Autre danger pour les Français, la verve de Moriero qui met Lizarazu au supplice et allume des mèches à gauche de la défense française.
À la 102e minute la balle parvient à Di Biagio qui rebrousse chemin après un échange avec Di Livio et transmet à Albertini, un des meilleurs milieux de l’époque avec Guardiola... Albertini - qui a un pied de velours - adresse une balle en cloche à Roby qui a démarré dans le dos de Desailly ; la copie conforme du caviar qu’il avait glissé au cœur de la défense bulgare lors de la demi-finale 1994.
Le cœur du Stade de France arrête de battre. La passe d’Albertini descend lentement entre l’angle des 16 mètres et les 6 mètres, tandis que Baggio se penche, ébauche une aile de pigeon de l’extérieur et cueille le ballon du pied droit face à Barthez qui glisse et tombe sur ses talons. La surface du pied que Baggio a choisie est inédite : entre talon, cheville et coup de pied. En naît une parabole toute pureté et risque. Porté par un bruissement d’air, ce qui serait un ballon en or est déporté par un souffle et se transforme en plomb, à l’instar du tir au but de Pasadena. Barthez, Blanc, Desailly, Les Bleus, la France se congratule, les Coqs sont lancés vers le titre mondial.
Reprendre au vol un ballon qui vous vient de derrière est un exercice de haut vol. Baggio le démontrera trois ans plus tard en marquant le but le plus irréel de sa carrière sur une passe de 50 mètres de Pirlo. - Baggio a-t-il manqué ce but ou a-t-il inventé le concept de presque-but comme Pelé contre Mazurkieics au Mexique en 1970 ? La manière dont le stade réagit sur l’instant est étrange. Pas de ricanement ni de youpies. L’impression d’une mort frôlée entre peur d’avoir tout perdu et inavouable regret d’une prouesse avortée.
Une trentaine de minutes plus tard, après que Zidane eut transformé son tir au but, Baggio réussira le sien d'un plat du pied glacial et posera un doigt sur ses lèvres après avoir pris Barthez à contre-pied. Les Français marquent, les Italiens marquent, mais les prières de Baggio ne pourront rien quand son presque homonyme Di Biagio percutera la barre transversale. Une fois de plus Roberto fait front. Il va consoler son équipier comme il avait consolé Aldo Serena à Naples en 1990. Il vient de perdre une troisième coupe du monde des onze mètres. Il est comme ça, son Karma, il ne lui a jamais fait de cadeaux.
La France triomphera donc aux tirs au but, éliminera la Croatie grâce au deux buts photocopie de Thuram. Enfin - "et 1 et 2 et 3" - corrigera le Brésil de Ronaldo en finale, remportant sa première étoile, l’étoile "bleu-blanc-rouge" et "black-blanc-beur". Quant à lui, Roberto il ira se réfugier à la Ciquita, s’en prenant aux canards, aux sangliers et aux pumas.
Avec le recul je me pose la question suivante : que se serait-il passé si le plus malchanceux de tous les très grands joueurs de foot avait fouetté le ballon en corrigeant la hausse et inscrit un des plus beaux buts de l’histoire ?
Eh bien nous n’aurions pas connu Thuram double buteur contre la Croatie,
Pas vu Zizou surclasser Ronaldo.
Il n’y aurait pas eu de Chirac aux anges dans les tribunes puis à l’Élysée.
Pas de centaines de milliers de Français en délire.
Pas de voiture folle fauchant des dizaines de personnes sur les Champs et causant la mort d’un homme d’affaire tchèque passé par là par hasard.
Vous vous rendez compte, qu’aucune de nos vies, suivant la loi des causes et des effets, ne se serait déroulée de la même manière, si le pied droit du Divin avait fait trembler les filets de Barthez ce soir-là ?
Décadence et grandeur d’un panda en noir-et-bleu
Massimo Moratti, né le 16 mai 1945, est le fils d’Angelo Moratti, l’homme qui a fondé le Saras Group et la Sarroch, une compagnie pétrolière et un fonds qui exploite un des derniers gisements pétrolifères d’Europe du Sud. Angelo Moratti n’a pas seulement été un industriel de pointe dans l’Europe de l’après-guerre, il a été le président de l’Inter qui a remporté trois Scudetti entre 1963 et 1966. Deux coupes d’Europe (1964 et 1965) et un titre intercontinental sous la direction d’Helenio Herrera, avec des joueurs de la valeur de Luis Suarez, Sandro Mazzola, Mario Corso et sa défense de fer exaltée par les montées du premier latéral offensif de l’histoire, le mythique vice-président Giacinto Facchetti.
Moratti a été nourri au lait de la victoire, il a un grand rêve : égaler son père. Cet aristocrate qui porte de longues mèches brunes sur le font et d’épaisses lunettes est un amoureux des grands joueurs et du beau jeu. Se refusant à accepter la suprématie du binôme Agnelli-Berlusconi, il se jette sur le marché des transferts. En quelques années, il fait venir Xavier Zanetti, Roberto Carlos, Aaron Winter, l’Argentin Diego Simeone, le feu-follet uruguayyen Recoba, Ivan Zamorano, Youri Djorkaeff et surtout "Ronaldo Luis Nazario de Lima", le vrai Ronaldo que le Barça n’a pas su retenir.
Alors que les feux de la rampe se sont éteints sur le premier triomphe mondial du voisin français, Moratti Jr n’a pas digéré la manière dont ses joueurs ont été volés dans la dernière course au titre par un arbitre à la solde des gangsters de la Juve. Que ceux qui pensent qu’il exagère revoie la manière dont Iuliano joue l’auto tramponneuse contre Ronaldo et l’empêche d’égaliser dans le choc décisif du 26 avril 1998 : 1-0 pour la Vieille Dame grâce à un but de Del Piero.
Pourtant la saison 1997/98 n’a pas été un échec. L’équipe dirigée par Simoni a battu la Lazio 3 à 0 lors de la finale de la coupe de l’U.E.F.A. disputée à Paris, ce qui cadre avec la vocation internationale de l’Inter : deux C-1, un titre intercontinental et deux coupes de l’U.E.F.A. en 1990-91 et 1993-94.
Moratti félicite Luigi Simoni, arrivé de Naples, mais il doute qu’il soit l’entraîneur idéal au plus haut niveau. Même s’il a été élu meilleur entraîneur de Série A de la saison précédente, Moratti le trouve trop pondéré ; certains de ses conseillers estimant qu’il n’est pas assez exigeant avec ses stars, trop "papa-poule" pour en tirer le meilleur parti.
L’effectif mis à la disposition de Simoni en 1998/99 est impressionnant d’autant plus que le Président va réaliser un de ses rêves : faire venir Roby Baggio à Giuseppe-Meazza.
"Comme tous les présidents au long cours de l’époque, se rappelle Beppe Severgni, un éditorialiste du Corriere della Sera, Moratti a un faible pour le genre de joueur ‘beau et impossible’ or Roberto c’est un peu ça... "
Moratti a voulu Roberto, il sait que les Baggio sont intéristes depuis les années 60. Et que Roby, âgé de 5 ans à l’époque, se rappelle la finale de C-1 perdue 2 à 0 contre l’Ajax de Cruyff en 1972... Pour accompagner Baggio, il fait venir Sébastien Frey, Zoumana Camara, Ousmane Dabo et Mikael Sylvestre, ainsi que les espoirs Andrea Pirlo et Nicola Ventola.
Lorsque Roberto revient de la Chiquita où il a passé plus de temps en vadrouille avec des gauchos aux mines patibulaires qu’à penser au football, il n’est toujours pas champion du monde, mais il a vaincu le signe indien du pénalty manqué en devenant le premier joueur italien à avoir marqué lors de trois coupes du monde successives : neuf buts au total, comme Paolo Rossi, onze sur douze si l’on tient compte de ses tirs au but réussis de 1990 et de 98.
Vêtu d’une chemise de bûcheron et d’une casquette, Roberto est ovationné sous le balcon du siège de l’Inter Corso Vittorio Emmanuele II. Roby à l’Inter avec Ronaldo, c’est l’assurance d’une saison formidable : Baggio et Ronaldo, deux génies, la promesse de supplanter les cousins milanistes et les "Bossus" de la Triade.
Simoni est un père tranquille qui traite tous ses joueurs de la même manière, même s’il avoue qu’entraîner les deux plus grands joueurs de leur époque "a été le point culminant de sa carrière". Baggio et Ronaldo. Deux ballons d’or - 25 buts pour Ronnie la saison précédente avec l’Inter, 22 pour Roby avec Bologne. Sans tenir compte des galopades balle au pied et des avant-dernières passes décisives.
Dans le Calcio comme à Hollywood, le gossip est roi. Lequel des deux phénomènes allait porter le numéro 10 ? Les tifosi se rappellent le passage de Baggio à Milan où le problème s’était posé avec Savicevic, ce qui avait contraint Roby à opter pour le 18, qu’il a porté par la suite en France.
Les choses se passent mieux à l’Inter. Ronnie est tout heureux de troquer le "10" qu’il a porté la saison précédente contre le "9", son numéro fétiche. Zamorano, le "9" de l’année précédente, ne fait pas d’histoire ; impatient de jouer avec les deux phénomènes il opte pour un "1+8" aux limites du règlement ; Djorkaeff conservant le "6" et l’espoir Ventola endossant le "11".
Début août, les supporters se frottent les mains. Ronaldo, Baggio, Zamorano, Djorkaeff, Recoba, Winter, Simeone, Ventola, Zanetti, Taribo West et Pagliuca, les nerazzurri sont donnés favoris avec la Juve et Milan.
Le Terminator auriverde et le Divin de la Squadra s’entendent comme larrons en foire lors des matchs de préparation. Et si Ronnie n’est pas disponible c’est Roby qui se montre décisif comme contre les Lituaniens du Skonto Riga en tour préliminaire de Champion’s : 4 à 0 à l’aller (2 assists et une volée du gauche de Roby) et 3 à 1 au retour grâce à Zamorano-Ventola-Djorkaeff. À Giuseppe-Meazza on voit la vie en rose.
Les problèmes de l’Inter se situent du côté de l’infirmerie. Roby, victime d’une sciatlagie et de douleurs récurrentes, suit une préparation "différenciée" qui ne donne pas vraiment ses fruits. - Ronnie, qui a subi une rupture du tendon rotulien quand il était au PSV, joue sur le fil du rasoir, son imposante masse musculaire posant des problèmes au niveau des tendons.
Les supporters noir-azur vont tomber de haut. Qualifiés pour la phase de poule de la Champion’s où ils retrouveront le Real (tenant), le Spartak Moscou et les Autrichiens du Sturm Graz, les hommes de Simoni ont du mal à se débarrasser de Cesena et de Castel di Sangro en Coupe, deux nuls à l’extérieur suivis de victoires étriquées qui les qualifient sans gloire.
L’Inter inaugure la saison de championnat en obtenant un nul 2-2 à Cagliari, en battant Piacenza 1-0, Empoli 2-1 et Perugia 3-0, soit 10 points sur 12 en quatre matchs.
Privés de Baggio depuis la 2e journée, Ronaldo et consorts perdent 3 à 5 contre la Lazio, 0-1 contre la Juve et 3 à 2 à domicile conte Bari.
Moratti en perd son flegme. On est en novembre et l’Inter a neuf points de retard sur la Fio au moment d’affronter Milan qui a trois points de plus qu’elle. Une quatrième défaite der rang signerait la quasi-fin des espoirs de Scudetto cette année-là.
80 000 spectateurs se pressent au Meazza où l’on respire l’atmosphère des grands soirs, plus de 200 pays retransmettant le match en direct. Simoni et Zaccheroni, le nouveau coach de Milan, ont une petite mine sur leur banc.
Milan joue sans son champion du monde brésilien Leonardo. L’Inter est privé de Zé Elias et de Baggio qui ne joue plus depuis septembre.
L’entame de match est bonne, Ronaldo ouvre le score. Égalisation immédiate après à un une-deux Weah-Bierhoff. Zanetti redonne l’avantage au nerazzuri mais Milan égalise à nouveau sur pénalty : 2 à 2 score final. Turbulences au siège. Le Président, l’avocat Prisco et Tronchetti-Provera, le pdg de la Pirelli, se demandent si Simoni est l’homme de la situation.
L'Inter se ressaisit contre la Sampdoria qu’ils battent 3 à 0.
Sursaut gâché par une défaite 3 à 1 à Florence en dépit du pénalty provoqué par Baggio et transformé par Djorkaeff.
Fin novembre, l’avenir de Simoni ne fient qu’à un fil. Ronnie et Roby souffrent tour à tour des genoux, de tendinites, des ischio-jambiers et jouent très peu ensemble.
Le parcours en Champion’s n’a pas été brillant. Défaite 2 à 0 contre le Real à Séville (Simoni n’aligne ni Djorkaeff ni Baggio). Victoire à la 90e minute contre Graz à San-Siro (Djorkaeff)... Victoire 2 à 1 contre le Spartak (Ventola, Ronaldo). Mais match nul 1 à 1 contre Moscou le 4 novembre (Simeone à la 89e minute) ! Un parcours qui contraint les Intéristes à jouer leur va-tout contre le Real qui est seul en tête de la poule.
Le match retour a lieu le 25 novembre 1998 à Milan. On reproche à Simoni d’avoir hypothéqué le match aller en ayant laissé Roby, Djorkaeff et Pirlo sur le banc ;
Simoni : "La vérité c’est que je n’étais pas convaincu de faire jouer Baggio à l’extérieur. À sa place j’ai aligné Milanese, un milieu défensif, Milanese à la place de Baggio, pour les amoureux du foot, c’était une hérésie... Bien sûr que ce n’était pas Milanese à la place de Baggio, mais j’avais opté pour qu’on soit plus couverts... "
Pas de Baggio à l’extérieur, pas de Baggio sur terrain gras, pas de Baggio quand ça joue dur : on est en pleine dictature du 4-4-1-1 et les numéros 10 sont une espèce en voie de disparition.
Le match a lieu le 25 novembre 1998. Le Real est en tête de son groupe avec quatre victoires et une défaite. L’Inter compte trois victoires, un nul à Moscou et une défaite 2 à 0 à Madrid. À deux journées de la fin, les nerazzuri sont menacés par le Spartak qui peut arriver second s’il bat Graz et le Real lors de la dernière journée.
Moratti fait monter la pression, il veut rejoindre son père au palmarès de "la coupe aux grandes oreilles". Il dépense sans compter, il veut du beau jeu et des victoires.
Le spectacle du tifo vert-blanc-rouge déployé par les supporters et le fracas des bombes agricoles donne la chair de poule ce soir-là. Inter-Real, c’est un des grands classiques de la C-1 d’alors. En arrière-plan le souvenir du premier titre intériste contre le Real de Di Stefano, Puskas, Gento en 1964. "Voix off" dans le docu "Io Che Saro Baggio, volume 7" : "Dans une atmosphère surchauffée, on en arrive au défi contre le Real Madrid. "
Simoni, impeccable en pardessus cravate, est conscient de jouer sa survie à la tête de son équipe et celle de l’Inter en Europe mais il n’aligne pas Baggio "qui est plus dangereux quand il rentre à la fin des matchs...(sic) ".
Revoir le match en streaming est impressionnant. L’Inter se jette dans la bagarre à corps perdu, Ronaldo dévaste tout sur son passage. Simeone, Winter, Paul Sousa, Moriero sont au four et au moulin, mais le champion d’Europe madrilène laisse passer l’orage et endort les nerazzurri en attendant la pause.
La reprise est électrique. Un nul maintiendrait le Real en tête du groupe mais les obligerait à ne pas perdre contre Moscou lors de la dernière journée.
Formidable, Ronaldo sème la panique, appuyé par Zamorano qui déménage. À la 51e minute Ronaldo frappe des 20 mètres, la balle heurte la jambe du Chilien qui la met hors de portée d’Ilgner, le gardien du Real. Orgie noir-et-bleu dans Giuseppe-Meazza : 1 à 0 et La qualification en vue !
La réaction du Real ne se fait pas attendre, Savio enrhume West et centre sur la tête de Seedorf qui devance trois intéristes : 1 à 1 ! Tout est à refaire pour les hommes de Simoni I
La suite est haletante, les équipes se rendent coup pour coup, mais le Real prend petit à petit l’avantage, Mijatovic se révèle un poison pour l’arrière garde italienne. Ronaldo propose des déboulés en contre, des rushes solitaires mais il ne fait pas la décision.
Les Madridistes ont le vent en poupe. Inspirés par le duo Redondo-Seedorf et par les percées de Savio, ils mettent les Italiens dans l’embarras ce qui incite Simoni à jouer la carte envoie Zanetti plus Baggio.
Ne restent plus qu’une vingtaine de minutes à jouer quand Baggio ôte son K-Way et sort la tête de son bonnet. Passons la parole à Susanna Wermelinger, l’attachée de presse de l'Inter :
"Finalmente entra Baggio ! Entra Baggio : et il nous change la vie ! "
Les quinze minutes que passe le ballon d’Or 1993 sur le terrain ce soir-là sont un cocktail de ce qui a fait de cet homme une étoile au firmament du football éternel.
Dans un premier temps Il reçoit un ballon le long de ligne de touche et il se fait couper en deux par Seedorf. Il perd le deuxième ballon. Il glisse une ou deux remises en souplesse. Adresse une passe lobée à l’arrêt vers Simeone. Exécute un pas de tango suivi d’un paso-doble avant d’ajuster une passe interceptée de justesse en direction de Ronaldo.
Électrisé par la rentrée de son génial compère, Ronaldo se fend d’un déboulé formidable dans le couloir gauche : feintes et contre-feintes, ballon collé-serré à son pied droit, les Madrilènes doivent l’abattre près du poteau de corner. Roby se charge du coup-franc. Le gardien Ilgner repouisse du poing.
Le Français Benoît Cauet est entré à la place de Paolo Souza, ce qui libère El Cholo Simeone qui monte d’un cran et devient aussitôt dangereux. Zanetti met l’ex Roberto Carlos à l’agonie sur une montée de 50 mètres.
84e minute de jeu. Les efforts intéristes sont méritoires mais le Real ne manque pas une occasion de se montrer dangereux par Savio, Raul, Mijatovic ou Jaime.
Lorsqu’on revit le match, on est pris d’angoisse en se demandant s’il ne va pas se terminer 1 à 1. Jusqu'au moment que choisit le concertiste numéro 10 pour mettre en place son récital et monter en gamme. Comme sur cette balle en profondeur et ce contrôle de velours qui le conduit devant le gardien du Real, contraignant l’homme qu’il a pris de vitesse à le pousser dans le dos et à le piétiner ; sans que l’arbitre ne bronche !
Baggio, 1 m 74 pour 70 kilos, des genoux à la dérive, les cuisses tétanisées par des années de rééducation, est un panda albinos dont on ne comprend pas les déplacements, Il voit des choses que les autres ne voient pas...
El Cholo Simeone est en feu, il presse tout ce qui bouge aux 35 mètres et empêche les remontées de balle du Real à lui seul.
Plus que trois minutes à jouer. Simeone adresse un ballon sans conviction vers le but madrilène, passe par là "Mandrake" qui attend, niché dans son trou de souris. Contrôle vif-argent et tir croisé des onze mètres entre les jambes des géants qui l’entourent, Ilgner est pris à contrepied ! 87e minute et "il" a encore frappé !
"C’est Raphaël, c’est Van Gogh, c’est Picasso, lui il est tout ! "s’exclame Eraldo Pecci, un ancien du Torino reconverti en consultant.
C’est un grand moment. D’ordinaire mesuré dans ses célébrations, Baggio ôte son maillot et court en Marcel vers la tribune. Simeone, Ronaldo, les remplaçants, les kinés l’ensevelissent en un instant : "Ce que nous a montré Roby en quelques minutes, c’est une leçon de football que seul un joueur hors-du-commun peut donner " confiera Xavier Zanetti aux journalistes.
Le calme est revenu. L’Inter mène 2 à 1 mais le tenant du titre a de la ressource, il se jette à l’assaut du but de Pagliuca.
Panique dans la minute qui suit : une erreur de marquage, un mauvais renvoi et ces diables de Mijatovic puis le Croate Suker manquent égaliser...
Lorsqu’on se repasse les exploits du Divin, on a vraiment l’impression qu’une fée le précède à la baguette : un contrôle orienté, trois pas de danse sur le ballon, un pénalty non sifflé, enfin ce but à la barbe des rustauds...
L’arbitre consulte sa montre. Le Meazza gronde : comment se fait-il que l’arbitre ne siffle pas la fin du match ? Cauet, entré dix minutes plus tôt, a du mal à contenir sa nervosité.
91e minute et quelques secondes... Simeone trouve Roby qu’on a oublié dans la demi-lune de la surface. - Où sont passés les défenseurs du Real ? Silence dans le stade. Roby a le ballon entre les pieds. Le portier s’avance vers lui les genoux pliés, les bras ballants comme un gardien de hockey sur glace... Roby s'en amuse ; il s’est glissé de l’autre côté du mur de Planck : un appui, un ramené en douceur du pied droit vers le pied gauche, plat du pied de fée et le ballon coule en douceur dans les filets. Le tout suivi d’une galopade la main posée en pavillon sous l’oreille gauche, puis sous l’oreille gauche, avant que Simeone, ivre de joie, ne le capture dans la cage, où ils sont rejoints par leur partenaires tandis que le stade entre en épectase :
"Il pleuvait dru mais tant pis, s’extasie l’humoriste Enrico Bertolino, les yeux pleins d’étoiles, on serait restés des heures et des heures sous la grêle, pour avoir dix minutes de plus du Baggio de ce soir-là... "
La cure Lucescu
Dans un monde moins pressé un tel moment aurait été le tremplin d’une saison vertueuse. Le président aurait convoqué les joueurs et aurait fait une mise au point. Ce qui était fait était fait. La priorité était la Ligue des Champions et une place dans les quatre premiers de la Série A. Solidarité, sérieux, concentration : ça n’était pas le moment de flancher.
Ce n’est pas ce qui se passe. Opposé à la Salernitana quatre jours plus tard, les joueurs de Simoni se relâchent et le fantasque Taribo West offre un ballon de but à Di Michele qui ouvre le score à la demi-heure de jeu, Simeone reprend un corner de Baggio au premier poteau pour l’égalisation, mais il faut attendre la 94e minute pour que Zanetti égalise.
Les supporters noir-et-bleu sont à bout, leur équipe joue si mal qu’une qualification aux dépens de United en quart de finale de la Champion’s serait un miracle.
C’est ce que pense Moratti qui annonce à Simoni qu’il est limogé et au Roumain Mircea Lucescu qu’il prend la direction de l’équipe qui se déplace à Vicenza pour le compte de la 13e journée de championnat
Lucescu est une figure. Ancien international, il a mené le Steuau Bucarest à de nombreux succès avant de profiter de la fin du régime Ceaucescu pour s’expatrier et coacher Pise, la Reggiana et l’équipe de Brescia qu’il fait monter en Série A et avec qui il est descendu avant de remonter un an plus tard.
Lucecsu est une figure. Il va au théâtre avec son épouse, il est amateur d'art, Professionnellement, il est connu pour avoir fait signer Hagi et Raducioiu à Brescia. Partisan d’un jeu de mouvement, certains pensent qu’il aura du mal à gêner l’égo des stars de l’Inter que le départ de Simoni a désorienté.
Lucescu et Simoni c’est le jour et la nuit. Le défenseur central Fabio Galante s’en rend compte d’emblée : "Avec Lucescu tout a changé, le mode de préparation - beaucoup de ballon, et le mode de jouer, il nous demandait de repartir par les ailes, de faire circuler la balle entre les lignes, de ne pas nous débarrasser du ballon. À San-Siro, pour jouer comme ça, il faut avoir du caractère, on n’avait pas trop l’habitude..."
Ancien coach de Hagi, le "Maradona des Carpates", Lucescu est enthousiaste à l’idée de diriger Ronaldo et Baggio à qui il a l’intention de confier les clés du jeu, mais ça ne sera pas en coupe contre la Lazio, le duo des merveilles étant sur le flanc.
Le baptême du feu de Mircea est malheureux. Trop de Mancini, de Nedved, de Stankovic et de Nesta pour l’Inter qui perd 2 à 1 en dépit d’un superbe coup-franc de Djorkaeff et des coups de boutoir de Zamorano et de Simeone, les derniers à se rendre.
Lucescu fait ses débuts en Série A à Vicenza. Bousculé, l’Inter s’en tire à la dernière minute grâce au Français Michael Silvestre, entré à la mi-temps et transformé en avant-centre.
La victoire à Udine (1-0 but de Ronaldo à la 87e) n’incite pas à l’optimisme même si l’Inter se réveille avant les fêtes : 4 à 1 devant la Roma, buts de Cauet, Zamorano, Baggio (un lob retourné de toute beauté) et de Zanetti en second mi-temps.
Les 58 500 abonnés du Meazza se régalent à domicile, mais l’Inter succombe à Parme (0-1) et à Bologne (0-2) ; concède un 0 à 0 à Piacenza ; perd à Perugia (2 à 1) ; perd contre la Lazio à Rome (1-0) avant de concéder un nul vierge contre la Juve.
Si l’on fait le bilan de Lucescu un mois et demi après son arrivée, on se rend compte que les noir-azur alternent les triomphes contre Venise, Cagliari et Empoli (6-2, 5-1 et 5-1 ) grâce aux 4 buts de Roby, aux 3 de Ronaldo, aux 3 de Zamorano, aux 3 de Djorkaeff et aux 2 de Simeone, mais qu’ils accumulent les contre-performances en déplacement.
En coupe d’Italie, les nerazzurri ont corrigé la Lazio 5 à 2 lors du quart de finale retour, mais ils baissent pavillon 0 à 2 en demi-finale aller contre Parme, le retour étant programmé après le match aller de Champion's à Manchester.
Lucescu fait de son mieux pour ravauder le vestiaire. Le bruit court de fortes dissensions depuis que Simoni a été limogé, au point que Taribo West craque en jetant son maillot en direction du banc contre Vicenza.
Le United de ces années-là, c’est York, Cole, Giggs, Scholes et les centres dévastateurs d’un blondinet nommé Bechkam, autrement dit du rythme et de la force face à une défense intériste qui n’offre pas toutes les garanties.
La logique est respectée à Old Trafford, Les centres pleuvent sur Pagliuca jusqu’à ce que York perce deux fois la cuirasse intériste. L’Inter essaie de réagir, Zanetti et Simeone tirent de loin mais rien ne va plus et Pirlo remplace Baggio dépassé, avant que Ventola ne manque d’un rien le but qui aurait tout changé. L’arbitre met un terme aux hostilités sous les clameurs de Old Trafford : "United 2 - Inter 0", les hommes de Ferguson ont un pied en demi-finale..
Le calendrier ne favorise pas Lucescu puisque l’Inter affronte un Parme en pleine forme en match retour de la coupe d’Italie. Il n’y aura pas de surprise. Chiesa cloue le cercueil des Intéristes dès la 4e minutes, Zamorano égalise à la 10e, avant que l’Argentin Veron n’assure la qualification des Crociati d’une frappe magistrale. Roby et Ronnie blessés assistent au désastre des tribunes, encore une saison gaspillée
Larguée en championnat et éliminé en coupe d’Italie, la constellation Ronaldo-Baggio-Djorkaeff-Zamorano-Simeone-Zanetti-Pagliuca accueille le Manchester de Ryan Giggs et de David Beckham pour un baroud de la dernière chance.
Desservi par l’arbitrage à l’aller (but de Simeone refusé sur un corner de Baggio), l’Inter ne l’est pas davantage au retour avec un pénalty non concédé à Zamorano. Cela dit l’arbitre n’est pas responsable des ratés intéristes devant le but et du tir sur le poteau de Zanetti, l’inévitable survenant en seconde mi-temps. Défaillants sur les centres de la droite de Beckham, Bergomi, Galante et Colonneese oublient Scholes qui reprend de la tête à cinq mètres du but de Pagliuca. La messe est dite : Man U en demi, l’Inter a casa.
Moratti est vert de rage. Sauver l’honneur contre les cousins milanistes est un minimum Ne serait-ce que pour mettre des bâtons dans les roues des hommes de Berlusconi que leur nouvel entraîneur Zaccheroni a lancés vers le titre, un malheur n’arrivant jamais seul.
Le fils d’Angelo Moratti boit le calice jusqu’à la lie. Ayant pris l’avantage sur un but contre son camp du Milaniste N’Gotti, l’Inter encaisse deux buts du futur directeur sportif du PSG Leonardo et arrache le nul sur un tir rageur de Zanetti. Toujours pas de Baggio sur le terrain, mais un Ronaldo qui se dit satisfait de son match, c’est dire.
Il appert que "la cure Lucescu" s’est révélée sans effet. À la mi mars, le vestiaire devient ingérable. L’Inter se fait corriger 4 à 0 à Gênes contre la Samp.
Réagit contre la Fiorentina avec un doublé de Ronaldo (2-0).
Mais perd à Salerne (0-2).
Après le nul 1 à 1 contre Vicenza, arrive la défaite 1 à 3 contre l’Udinese de Guidolin et de Marcio Amuroso, le "capocanoniere" de la Saison.
Entérinant son fiasco, le pompier Lucescu donne sa démission et l’assistant coach Castellini prend sa place. L’équipe s’effondre sous les yeux de Marcello Lippi dont on dit qu’il sera le futur entraîneur nerazzurro.
La fin del a saison est un calvaire. Catellini jette l’éponge, ce qui contraint Moratti à aller chercher Hogdson, un routier anglais qui connaît bien la Série A. : "Tout a basculé lorsque Moratti a limogé Simoni, prétendra Fabio Galante, plaidant pour un vestiaire uni autour de Simoni... et de joyeuse humeur.
Gianluca Pagliuca n’est pas sur la même longueur d’onde... Il raconte que les joueurs en venaient aux mains, se reprochant telle ou telle attitude après les matchs.
Pour sauver l’honneur de ce qui restera comme la saison la plus désastreuse de l’histoire des nerazzurri, il y aura ce Roma-Inter à l’Olimpico où un Baggio 5-étoiles envoie Ronaldo au but sur un bonbon fondant, délivre une caviar en retrait à Zamorano, une avant-dernière passe extralucide transformée en but par Ronnie via Zamorano et un coup franc téléguidé sur la tête de Simeone pour le but de la victoire, contre une Roma qui compte dans ses rangs Candela, Di Francesco, Tommasi, Francsco Totti, Zé Sergio et qui sera sacrée championne deux ans plus tard.
Humiliés sur le terrain, disloqués en interne, les hommes du très dépité président Moratti ont une dernière chance : arracher une place en C-3 contre une équipe de Bologne conduite de main de maître Carlo Mazzone, un homme qui n’aurait pas mis le Divin sur la touche.
Rien ne sera épargné au pauvre Moratti. Écœuré par l’arrivée prochaine d’Angelo Peruzzi, Pagliuca multiplie les bourdes à. Bologne marque par deux fois, Ronaldo se blesse gravement et le but de Roby en fin de match ne suffit pas. Outré le public du Meazza déclenche une pluie d’agrumes et de briquets sur la pelouse, pendant que Moratti quitte les tribunes sous les quolibets.
Il y n’y aura pas de miracle à Bologne.
L’Inter s’incline 2 à 0 contre les hommes de Mazzone éliminés de justesse par l’OM en demi-finale de la coupe de l’U.E.F.A., mais qui dérochent une place en Intertoto. - Baggio ? il file à Caldogno avant de prendre un avion pour la Ciquita où l’attendent des "asados" à l’argentine et un nuage d'oiseaux migrateurs qui se méfieront de lui car c’est un tireur d’élite, et pas seulement sur un terrain de football.
Le sergent de fer tombe sur un os
À quatorze ans on considère Baggio comme un phénomène et on lui pose des questons qui le dépassent. Pour se détendre il joue des tours pendables à ses frères et sœurs, il imite le chant des oiseaux, il transforme ses ballons en animaux de compagnie mais il n’a aucune idée de ce qui l’attend quand le ballon sera devenu son métier.
Baggio est une "mouche blanche" comme on dit dans son pays. Il fait des choses incompréhensibles. Émerveille ses camarades. Agace ses adversaires. Déstabilise ses entraîneurs. Lorsqu’on lui demande d’où ça lui vient, il raconte qu’il a joué des centaines d’heures en plein soleil, sous la pluie, sous la neige, dans le vent et qu’il fait appel en match à des situations qu’il a vécues cent fois.
Totò Rondon, l’avant-centre du Vicenza quand il fait ses débuts en Série C, parle de Roby trente-cinq ans plus tard. La première fois qu’il le voit, c’est lors d’un test que Roby passe pour s’entraîner avec les professionnels. Une longue balle lui parvient, il l’amortit avec le talon derrière sa jambe d’appui, la reprend de demi-volée et marque du milieu du terrain. Tout s’est passé vite, pas de ralenti pour comprendre.
Être un albinos est une malédiction. Baggio prend une quantité invraisemblable de coups à une époque où les arbitres ne protègent pas les attaquants. On imagine l’état d’esprit du briscard à qui l’on donne la consigne d’empêcher de sévir le gamin qui tourner en bourrique toute la division et que les recruteurs des grands clubs veulent acheter à prix d’or.
Dans la première interview connue de Baggio, le journaliste lui demande sa principale qualité. Il répond : "la vitesse".
Les vidéos d'époque lui donnent raison, Baggio, dit "el", un oiseau fréquent dans la région, prend le ballon dans son camp et file droit devant lui en évitant les tacles à la gorge et les tirages de maillot de ses adversaires : "Ne t’avise pas à faire le phénomène", s’était vanté de lui avoir dit Paquale Bruno, la ciseille vivante duTorino, puis de la Juve.
Le répertoire de Baggio est stupéfiant. Certaines de ses inventions exigent qu’on les revoie plusieurs fois. Ronaldinho est un élastique, Messi une mouche cephœmenia, Ronaldo un décathlonien ; MBappé est génétiquement modifié, Baggio est d’une autre facture ; il est un inventeur de formes et un créateur d'instants.
Être différent à ce point suscite des jalousies. Le jeune Baggio a une gueule d’ange bouclé, des yeux verts et or et des paupières plissées qui lui donnent un air oriental, il a des chevilles de rêve. Androgyne, aussi...
Les filles de son collège adorent "Baggino". Mais il aime par-dessus tout son ballon et la chasse, car elle lui permet de passer un moment avec son papa qui travaille six jours sur sept douze heures par jour dans son atelier.
Le bouddhisme arrivé ensuite. Un bouddhisme nippon différent du bouddhisme contemplatif tibétain, un bouddhisme ayant fait sécession après Hiroshima et Nagasaki. Un bouddhisme Nichiren où l’on pratique la méditation et les arts martiaux, ce qui explique que Roby ait chez lui une collection de sabres et qu’il se soit initié à les manier.
Le bouddhisme Soka Gakkai est un bouddhisme de combat, même s’il est orienté vers la paix. Il est censé libérer les énergies vitales et rendre les passions concrètes.
Roberto l’avoue dans une biographie précoce ; il est "beaucoup de choses à la fois". Être bouddhiste pour lui, c’est maîtriser ses pulsions, franchir les obstacles mais aussi s’engager dans la lutte contre la faim dans le monde et les violences faites aux enfants ; ce qui n’exclut pas qu’il soit un tireur émérite et qu’il chasse les migrateurs avec discernement, expliquant qu’il faut expérimenter le moment sacré qui relie la vie à la mort. On le harcèlera pour ça et il devra ester une association "animaliste" à ce propos. Beaucoup de choses à la fois, la définition du paradoxe.
Le bouddhisme que Baggio a choisi le 1er janvier 1988 est une discipline quotidienne, l’art de domestiquer ses démons. Baggio l’avoue, il est d’une sensibilité maladive. Enfant, il pleurait chaque fois qu'il entendait la sirène d’une ambulance. Il est sensible et susceptible. Lorsque sa mère lui fait des réflexions, il met sa chambre à sac, il faut que Florindo s’en mêle.
Roberto est d’un orgueil sans limite mais également timide. Humble mais capable de se se lancer des défis déraisonnables. Lorsqu’il vit une situation difficile, ses lèvres bougent à peine, ses yeux se plissent, la moutarde lui monte au nez. Comment être à la fois amical, généreux, jaloux, méfiant, joyeux et considéré comme une dixième merveille du monde ?
C’est en se réfugiant dans sa ville d’origine, en courant la campagne avec des connaissances qui ont l’âge de son père ou de ses oncles, en fréquentant des auberges reculées, en dormant dans des cabanes que le gamin devenu grand a trouvé son équilibre.
Et lorsqu’il est devenu la star planétaire que l’on sait, il ne s’est plus contenté de chasser à Grado, il est allé en Écosse et en Bulgarie chez Stoichkov, il s’est acheté une propriété en Argentine. Partout en fait où les oies et les cailles ignoraient qu’il avait manqué ce fameux pénalty.
L’Argentine, sa troisième patrie après l’Italie et avec le Japon :
"Il n’est pour aucune équipe à l’exception du Boca, raconte sa fille Valentina en 2017. Nous les enfants ont a été élevés au pain, au foot et à Boca Junior ! Avec les chœurs du Boca à fond dans la voiture à sept heures du matin quand il nous conduisait à l’école... "
L’Argentine, il y passe une partie de l’hiver depuis 1994. Loin des micros il va à la rencontre de la faune et de la flore de la Pampa. Mange des grillades arrosés de vin rouge de pays avec des gauchos au faciès pas rassurant. Loin de la presse à scandale, de la Triade, des gens qui veulent exploiter son image. Andreina se confie dans un des volumes de la série documentaire "Io Che Saro Roberto Baggio" produit par La Gazzetta :
"Quand nous étions plus jeunes, il a voulu m’accompagner faire les commissions. 9a a tourné à la bousculade. Je lui ai dit : jamais plus ! je ferai les courses toute seule ! ".
Avant la création des Pass sur les autoroutes, il fallait appeler la police chaque fois qu’il prenait sa voiture...
Mais laissons Roberto profiter de ses dernières heures de paix dans la Pampa et rejoignons le Président Moratti qui vient de lui jouer un sale tour.
Moratti n’a pas digéré le chemin de croix de la saison précédente. D’ordinaire pondéré, il s’est comporté comme un président de ceux que l’on trouve à Naples ou à Palerme.
À Milan on se moque de lui. Jamais il n’aurait dû limoger Simoni, un homme qui lui avait fait gagner la coupe de l’U.E.F.A. et qui avait qualifié son équipe pour les quarts de la Champion’s.
Moratti a pris contact avec Lippi, l’homme qui venait de conduire la Juve à trois finales de Champion's de file, une gagnée contre Ajax, deux perdues contre Dortmund et le Real, à quoi il fallait ajouter deux tires de champion d’Italie.
Vittorio Petrone a dû prévenir Roby. Avec la Triade, Lippi a été le principal responsable de son départ de la Juve et des mauvais traitements qu’on lui a fait subir à Turin.
Lippi lié à l’Inter pour deux années reconductibles, Roby comprend qu’il va devoir composer avec le natif de Viareggio et son arrogance congénitale. Du souci en perspective.
Pour Moratti, Tronchetti-Provera et le C.A. de l’inter, Lippi c’est la pierre angulaire d’une reconstruction. Présent dans les tribunes en mai, Lippi, qui a quitté fâché la Vieille Dame, voit à l’Inter l’occasion de prendre sa revanche.
Lippi a fait valoir ses exigences. Il a listé les joueurs dont il ne veut plus, ceux qui peuvent rester et ceux dont il a besoin.
Première arrivée, celle d’Angelo Peruzzi, le meilleur gardien de sa génération, international italien titulaire, vainqueur de trois Scudetti, d’une Champion’s, d’une coupe intercontinentale, d’une Supercoupe européenne et d’une C-3. Peruzzi s’entend bien avec Baggio, il est un habitué de "Da Romé" à Casoni Borroni.
Quand on consulte la liste des joueurs que Lippi laisse partir, on a une idée ce qui s’est passé dans le vestiaire la saison précédente...
S’en vont : le prometteur avant-centre Nicola Ventola (à Bologne), Andrea Pirlo (prêté à la Reggiana) et une partie de la défense (Michael Sylvestre, Zoumana Camara, Taribo West et Fabio Galante).
Plus surprenante l’exfiltration de Djorkaeff au FC Kaiserslautern, le transfert de Diego Simeone à la Lazio, le retour d’Aaron Winter à l’Ajax et le départ de Paulo Sousa, un ex-chouchou de Lippi, à Parme. Le vestiaire intériste perd en outre Tonton Bergomi qu’on encourage à prendre sa retraite de manière un peu brusque.
Pour compenser ces départs, Lippi obtient l’arrivée de Christian Vierri pour la modique somme de 49 milliards de livres ! Celle du Grec Georgatos, de Luigi Di Biagio de la Roma, de Panucci, retour du Real, de Laurent Blanc de l’OM et de Jugovic de l’Atlético Madrid ; auxquels il faudra ajouter, au marché d'hivers : le défenseur colombien Cordoba et Clarence Seedorf en provenance du Real. Lippi y adjoindra Adrian Mutu, prodige arrivé de Roumanie et concurrent naturel.... de Roberto Baggio.
Fondre cette myriade de talents et en faire une équipe en peu de temps tiendrait du tour de force. Comment faire cohabiter Ronaldo, Zamorano, Vieri, Georgatos, Recoba et Baggio : les experts sont perplexes.
Il n’y a pas que des sourires lorsque cette pluie d’étoiles se retrouve sous les ordres de Marcello, un coach pour qui les stars doivent filer doux comme les stagiaires de la Primavera.
Sur les plateaux de télévision la controverse va bon train : sur qui va s’appuyer Lippi en attaque : Vieri et Ronaldo, Vieri, Ronaldo et Baggio en 10 ? Vieri et Baggio si Ronaldo est blessé ? Vieri et Ronaldo si Baggio se blesse ? Mais alors Zamorano, Georgatos et Recoba... Un 4-4-2, o un 4.3-3 ? Un 4-3-1-2 ? Qui au milieu pour compenser ?
Fin juillet le bruit court que Lippi a rencontré Baggio. Il n’a pas à s’inquiéter, il aura les mêmes chances de jouer que ses partenaires, il sera "au cœur du projet".
La saison 1998/99 a laissé des traces. Sachant que Baggio est proche des sud-américains Zanetti, Zamorano, Recoba, celui qu’on surnomme Paul Newman lui aurait proposé d’être "son relais dans le vestiaire". Roby aurait pris cela mal, il ne serait pas la taupe de son coach.
Pour le peuple nerazzurro Lippi c’est la Juve, le rival détesté, l’homme qui a conduit la Vieille Dame sur le toit de l’Europe et du monde. La Gazzetta se fait l’écho de ce désamour. Marcello n’a pas le droit à l’erreur.
L’Inter entame bien sa saison. Victoire 3 à 0 à Vérone (triplé de Vieri), Nul à Rome 0 à 0. Festival 5 à 1 contre Parme (Zamorano 2, Vieri, Moriero, Thturam c.s.c). Victoire 1 à 0 contre le Torino à Turin. - 2 à 1 contre Piacenza (Panucci, Ronaldo). Soit 13 points sur 15 possibles en 5 matchs.
L’élan se brise en octobre. L’Inter perd 1 à 0 à Venise. Tombe contre Milan (1-2) dans le derby. Concède un nul contre la Lazio (1-1, Zamorano). Et se fait étriller 3-0 à Bologne. Soit 1 point sur 12 en 4 matchs pour un total de 14 points sur 27 possibles, loin de la tête du classement.
Le mécontentement gagne les tribunes. Lippi utilise Vieri, Zamorano, Recoba, Georgatos, le jeune Russo, mais pas Baggio qui n’a joué que 111 minutes au prétexte qu’il n’est pas au point physiquement.
Le 21 novembre, la rencontre contre Lecce à Milan est l’occasion de sonner la révolte. Les Intéristes sont déchaînés : Georgatos, Zenetti, Jugovic, Zamorano transforment les quatre premières occasions en buts, Ronaldo se joint à eux sur pénalty mais se bloque d’un coup : entorse du genou et de la cheville : 2 mois d’arrêt complet, de 4 à 5 mois pour reprendre sa place. - C’est le fantasque Recoba qui le remplace, inscrivant un bijou de sixième but : sombrero de l’extèr' dos au but et reprise de volée calibrée, un "but d’auteur" !
Ronaldo hors-service, Vieri aux prises avec des problèmes musculaires, les supporters tiquent quand ils voient Lippi faire appel à l’inconnu Russo plutôt que d’aligner le Ballon d’Or 1993.
Les civettes ululent, les chiens aboient mais Lippi est satisfait de ce qu’il voit. Ses hommes l’emportent 1-0 à Reggio Emilia (Recoba) et 4 à 0 contre l’Udinese (Recoba, Vieri, Russo !). Ils se voient moins beaux à Turin contre la Juve, défaite 0-1, mais surtout à contre Bari, 1-2, malgré un but de Vieri.
Le bilan de Lippi est médiocre. Les fêtes de fin d’année arrivent et le titre s’est plus ou moins envolé, déception à peine compensée par une double victoire en coupe contre Bologne : 2 à 1 (Gerogatos, Zanetti) et 3 à 1 au Dall'Ara (Vieri 2, Cauet)
Contrairement à ce que veut faire croire Lippi, Baggio est en état de jouer. Voici ce que nous en dit Emmet Gates dans son "Anatomie de l’incroyable vendetta Baggio vs Lippi " :
"Lippi réunit l’équipe au milieu du terrain et annone à Baggio qu’il est hors de forme et qu’il n’est pas digne de jouer avec l’Inter. À peine arrivé, Cordoba dit à Roby devant témoin qu’il ne comprend pas et qu’il le trouve toujours aussi bon à l’entraînement."
La suie est grand-guignolesque. Un joueur confie ce qui s’est passé pendant l’avant-saison. Roby adresse une passe de plus de 40 mètres dans la course de Vieri qui s’arrête pour l’applaudir, accompagné par Panucci. Lippi se met à hurler qu’on n’est pas là "pour s’applaudir mais pour travailler" et "c’est aussi valable pour vous, Monsieur Baggio !"
Les joueurs présents en restent interloqués.
"Un midi, Roby demande du piment à la serveuse, on l’envoie voir Volpi, le médecin du club qui lui apprend qu’il faut demander l’autorisation à Lippi pour ce genre de condiment... "
Lippi a quitté la Juve en mauvais terme avec Moggi, Giraudo et Bettega. Lui a-t-on soufflé qu’il est considéré comme un corps étranger à l’Inter et que Roby va monter contre lui les Sud-Américains, avec qui il passe beaucoup de temps ?
En menant sa campagne de destruction morale de son numéro 10, Lippi commet une énorme erreur car Baggio ne se laisse pas faire. Il donne du "il" à son coach quand il parle de lui à la presse et ne prononce jamais son nom. Il appelle la manière dont il se comporte avec lui "le traitement"...
S’il pense qu’il va faire craquer l’enfant chéri de l’Italie, Lippi se met le doigt dans l’œil. Roby lutte depuis l’enfance pour gagner sa place sur le terrain...
La tension est à son comble dans le groupe. Comment peut-on manquer de respect à un tel champion ?
Lippi, qui va à l’église, aurait mieux fait de potasser son "Bouddha pour les nuls" car il existe bel et bien un enchaînement des causes et de conséquences qui soumet les événements à leur loi. Ronaldo et Vieri se blessent. Zamorano prend trop de coups. Recoba alterne les hauts et les très bas et Georgatos baisse de régime...
Le championnat, conclu en décembre par une défaite de l’Inter contre la Juve et contre Bari, reprend le 6 janvier par un 5 à 0 contre Perugia (Georgatos, Seedorf, Vieri, Jutovic, Hilario c.s.c.), suivi d’une défaite 2 à 1 à Florence (Recoba) et d’une victoire contre Calglari (2-1, Simic et Moriero).
Laissé de côté, Roby déclare à la presse qui s’étonne de son absence : "Je crois que s’il n’y a pas d’épidémie, je ne jouerai pas cette saison. "
La presse populaire prend le parti de celui qui fait vibrer l’Italie depuis dix ans : le héros des "Nuits Magiques" de 90 et du Giant Stadium en 94 : "Il divise l’Italien en Guelfes et en Gibelins", peut-on à nouveau lire dans la presse intello...
Survient le 20 janvier 2000 à Vérone. Largué par la Juve, la Lazio et la Roma, l’Inter, dont l’infirmerie ne désemplit pas, n’a pas le droit de perdre au Bentegodi contre l’Hellas mais Lippi s’entête à laisser un Baggio pâle comme un linge sur le banc, lui préférant la doublette Recoba-Mutu, un non-sens tactique, les deux joueurs étant des solistes aux déplacements irrationnels
On ignore si Lippi se rend compte de ce qu’il fait mais, punition divine ou loi de la cause et de effets, Martin Laursen ouvre le score pour l’Hellas.
Emmet Gates raconte la suite :
"Lippi, presque désespéré, remplace Zanetti par Baggio à la pause. Recoba égalise aussitôt sur une passe... de Baggio, à qui il rend la pareille grâce à un centre en retrait que Baggio dévie au premier poteau avec la fulgurance de l’épervier. Baggio court vers la touche en brassant l’air, livide, et fracasse d’un coup de pied féroce un panneau publicitaire. "
Di Biagio confirmera ; "Nous sommes allés le congratuler, mais il était dans une colère noire, enragé de ne pas pouvoir démonter sa valeur. "
Le lendemain dans la presse, c’est "Baggio, Mandrake"- "Baggio est un conte de fée.". Imaginez l’humeur de Lippi qui voit traîner La Gazzetta sur les tables basses de la Pinettina au milieu des sacs des joueurs.
Il lui en coûte mais Lippi aligne Roby trois jours plus tard pour le quart de finale retour que se disputent l’Inter et le Milan AC : 3 à 3 pour l’Inter à l’aller.
Shevchenko ouvre le score à la 35e minute, l’Inter égalise à la 37e par Roberto... Baggio.
À la guerre comme à la guerre Baggio se présente en zone mixte avec une casquette sur laquelle on peut lire "Matame se no te sirvo" le tube de Tango Latino qui signifie : "Tue-moi si je ne te sers à rien ! "
Lippi déguste, on n'a jamais vu le chéri des grands-mères et de leurs petites filles exprimer aussi directement sa colère. Toute l’Italie s’en mêle. Une fois de plus les "techniciens" s’en prennent au Poète qu’ils veulent chasser de "La République du Ballon" à l’instar de Platon.
"Baggio est le football et ils l’ont assassiné ! "protestent les amoureux du jeu ; "Dio esiste, si chiama Baggio !" – "Dieu existe, il s’appelle Baggio ! "
Match suivant contre la Roma de Totti.
Ouverture du score sur une passe à contretemps de Roby transformée par Vieri ; lob lifté le dos tourné eu but et 2 à 1 pour l’Inter : "Roberto-bag-gio, Roberto-bag-gio..." - "Baggio sauve Lippi" - "Baggio a des rapports avec la magie..."
Il en faudrait davantage pour ramener "Paul Newman Marcello" à plus de modestie. Roby retrouve le banc ou arpente la ligne de touche en attendant que son tortionnaire daigne le faire rentrer, ce qu’il ne fait qu’en cas d’extrême urgence..
Lippi a tout du méchant dans un western. Il est le jaloux qui déménage le piano du concertiste la nuit, le mécanicien qui sabote le dérailleur du favori du Giro :
"Dès que Vieri et Zamorano sont remis, Merlin l’enchanteur reprend la place qui lui est ue sur le banc ou dans les tribunes. " (E. Gates).
La guerre reprend à la fin du printemps. Lippi a fait courir le bruit que Roby n’était pas en état de jouer, que ses tests étaient mauvais. Profitant d’une mini série de victoires, il repeint son "10" en mauvais camarade. Le football de l’an 2000, c’est Vieri et Zamorano, des champions qui ont le sens du sacrifice et qui ne jouent pas les primadonnas.
Le mois d’avril est marqué par un nul à Rome contre la Lazio, un nul contre Bologne à domicile, une défaite à Lecce. Une autre défaite contre la Reggina ; suivis d’une correction 3-0 à Udine et d’une humiliation contre la Juve. Sursaut à Bari et contre Perugia. Mais naufrage 3 à 1 contre la Fiorentina de Batistuta !
Baggio ? Deux matchs et 2 buts : un contre Bari (31e journée) et un pénalty qui donne à l’Inter le droit d’affronter Parme dans un barrage donnant à la Champion's puisque les deux équipes finissent ex-aequo avec 58 points.
Il reste une petite chance aux Intéristes de se sauver leur saison en remportant la finale de Coupe d’Italie prévue en matchs aller-retour (12 avril à Rome, 18 avril à Mila). Adversaire désigné : la Lazio qui compte dans ses rangs Nedved, Mihajlovic, Stankovic, Mancini, Salas et Simeone, le leader du vestaire intériste de l’année précédente. Contraint et forcé par les blessures, Lippi aligne Mutu et Baggio dans un 4-4-2 plutôt prudent.
Le match commence bien pour l’Inter et pour Seedorf qui ouvre le score à la 8e minute mais la Lazio égalise avant la pause par Pavel Nedved (un futur Ballon d’Or) ; enfonçant le clou au début de la seconde période grâce à une tête plongeante de Diego Simenoe, qui ne célèbre pas son but par respect pour ses anciens partenaires.
À la 62e, Lippi remplace un Baggio évanescent par Ronaldo qui fait son retour après sa grosse blessure de l’automne. Mauvaise pioche puisque le malheureux Ronaldo pivote sur lui-même et pousse un cri de douleur épouvantable. L’émotion est énorme, le jeu reste arrêté de longues minutes.
Le match retour a lieu à Giuseppe-Meazza. Une victoire 1 à 0 suffirait à l’Inter pour brandir la coupe et éviter une saison blanche.
L’Inter prend le match par le bon bout. À la 52e minute, Lippi fait entrer Vieri, et à la 63e, sortir Baggio et entrer Recoba qui trouve le poteau. Il est trop tard : l’arbitre siffle la fin du match qui consacrer le doublé coupe-championnat de la Lazio et le désarroi des nerazzurri ;
La semaine qui précède le play-off entre Parme et l’Inter est mouvementée dans les bureaux de l’Inter Corso Emmanuelle II. Moratti a trouvé inadmissible le traitement que Lippi a fait subir à Baggio, même s’il ne s’est pas permis d’interférer dans les choix sportifs de son entraîneur. Naviguant entre les pro-Lippi (peu nombreux) et les pro-Baggio (les trois quarts de l’Italie du football), il convoque ce dernier et lui propose une prolongation de contrat. Roberto remercie le président mais il pose ses conditions. Si Lippi reste, il s’en ira ; supporter une semaine de plus un tel bonhomme est au-dessus de ses forces. Moratti lui répond qu’il a passé un marché avec Lippi, qui ne sera plus l’entraîneur de l’Inter si l’équipe ne remporte pas la quatrième place qualificative pour la Champion’s en battant Parme. La situation est cornélienne. À bien y regarder Roby, s’il veut se débarrasser de son ennemi intime, a intérêt à ce que son équipe perde,
La veille du match, la question qui se pose est la suivante : Lippi, qui a fait sortir Baggio contre la Lazio, va-t-il l’aligner à Vérone ? Sachant que Di Biagio et Seedorf sont suspendus, la presse penche pour une attaque Vieri qui revient de blessure) et Baggio, ou Zamonrano, ou Recoba. En tout cas pas question d’aligner un trident Vieri-Baggio-Zamorano. Lippi renforcera son milieu avec Jugovic et déploiera sa formation sur toute la largeur avec Cauet dans le couloir droit et Serena dans le couloir gauche. À court de solutions derrière, le beau Marcello titularise le Français Domoraud qui a passé une partie de la saison à l’infirmerie.
Il y a pas mal de Français sur le terrain ce soir-là. Laurent Blanc, Benoit Cauet et Cyril Domoraud pour l’Inter ; Lilian Thuram à Parme qui peut compter sur une défense de fer. Mais plongeons-nous dans l’atmosphère d’un match qui allait marquer la mémoire des fans de l’Inter et des amoureux du Divin.
L’apothéose de Vérone...
"Apothéose" vient du latin "apotheosis’"(déification), lui-même issu du grec "apotheosis" dérivé de "théos" qui signifie dieu.
Dans la mythologie grecque l’apothéose désigne l’admission du héros parmi les dieux de l’Olympe, par exemple celles d’Héraclès et d’Énée. À l’époque romaine l’apothéose est une cérémonie de déification "anthume" ou "posthume" pour les empereurs, pour des membres de leur famille ou pour une personne de leur entourage. Dans la religion catholique "apothéose" renvoie "à l’ascension et à la glorification posthume de saints".
Le problème avec les saints, c’est qu’ils sont incompatibles avec la méthode expérimentale de Claude Bernard, qui ne certifie les phénomènes que lorsqu’ils se reproduisent cent fois sur cent à conditions égales, car le prodige, a fortiori le miracle, obéissent à des fréquences qui échappent à la description statistique commune.
Lippi, le coach de l’Inter, et Malesani, son homologue à Parme, prient peut-être mais ne comptent pas trop sur les miracles. Comme tous les scientifiques du jeu, ils comptent davantage sur Lilian Thuram et sur Laurent Blanc que sur l’astrologie chinoise ou sur les haruspices romaines. On peut même dire que les variantes de type Baggio leur compliquent la tâche. Tout ce que Lippi sait, c’est que son destin sportif est entre les mains de son pire ennemi, celui par qui la joie et les misères arrivaient.
Nous avons revu trois fois le Parma-Inter du mercredi 23 mai 2 000 présenté par Giorgio Tosatto, le fils de Renato mort avec les joueurs du Torino dans la catastrophe aérienne de Superga. L’homme - grosses lunettes, grosse moustache et cheveu argenté – fait remarquer que les adversaires du soir devront assumer leurs choix de l’été précédent ; on ne change pas de politique et de stratégie au premier revers, la première année. Une participation à la Champion’s rapporte gros et les grands joueurs coûtent cher. Moratti et Tanzi ont les moyens, mais une exclusion de la C-1 aurait un coût exorbitant : — "Nous passons l’antenne au Stade Bentegodi de Vérone..."
Les commentateurs du direct prennent le relais : Lippi joue gros, on évoque une décision radicale en cas de non-qualification. Certains le voient déjà à bord de son yacht d’épaisses lunettes noires sur le nez.
Il fait jour quand les caméras balaient les gradins qui sont garnis en dépit du retard de plusieurs groupes de supporters parmesans ralentis sur le raccord A1-A21, qui conduit de Piacenza à Brescia puis à Vérone.
La saison a été difficile pour les nerazzuri mais également pour lec Crociati de Malesani qui essaie de prolonger le travail de Sacchi, de Scala et d’Ancelotti dans la capitale italienne de l’agroalimentaire.
Il fait chaud, mais une brise se lève qui rafraîchit l’atmosphère, de bonnes conditions pour jouer au football.
La composition des équipes apparaît sur l’écran géant. Baggio en est ! Vieri aussi ! Recoba et Zamorano vont sur le banc. Di Biagio et Seedorf sont en tribunes. Côté Parme, Stanic et Di Vaio sont tenus en réserve.
Lippi, en costume hyper chic, a renoncé à son cigare, il mâchonne un chewing-gum. L’objectif des caméras le traque. Dans le rôle du méchant ( à la place de Paul Newman on verrait James Coburn dans le rôle), il est parfait.
Tout le monde a l’enjeu en tête. Si Parme gagne, Lippi essuiera un second revers en deux ans, un coup dur pour lui. Mais quelle sera l’attitude du joueur qu’il a déclaré "indigne de jouer à ce niveau-là "au printemps ? Petrone, l’agent de Roby : "Roberto a fait la preuve de sa conscience professionnelle, il aurait pu jouer sans s’engager vraiment, sans donner le meilleur de lui-même comme il le fait depuis des années..."
L’équipe que Lippi aligne est "in emergenza": en état d’urgence. Entre les blessés et les suspendus, elle est bâtie autour de l’épine dorsale formée par le gardien Peruzzi, Laurent Blanc, Jugovic le moteur-régulateur, enfin Vieri en pivot avancé, alimenté par un Baggio libre de se déplacer où il veut à partir du milieu de terrain. À ceux cette colonne vertébrale, Lippi adjoint Benoit Cauet, les défenseurs Cordoba et Simic, enfin le joueur de couloir Serena préféré à Recoba car il sait défendre. Satisfaction pour les Français, Domoraud prendra place à la gauche de la défense pour son deuxième match de la saison. Pas de Ronaldo, arrêté pour une période qui se révèlera interminable.
Parme est une valeur sure depuis une dizaine d’années. On est impressionné par la force physique de la défense Buffon-Cannavaro-Thuram-Sartor, par l’activité et la frappe de balle Dino Baggio et par le duo d’attaque argentino-brésilien composé de Crespo et d’Amoruso, que le Divin va saluer avant le coup d’envoi : Cut sur le banc intériste où Lippi se sent observé, il rajuste ses lunettes...
L’arbitre lâche les fauves. 90 minutes pour un chapelet de verdicts, 20 milliards de lires en jeu.
L’enjeu tue souvent le jeu, dit-on. Ce ne sera pas le cas ce soir-là, l’Inter joue vite et va de l’avant : Blanc, Zanetti et Domoraud cherchent Baggio qui dézone derrière Vieri, suivi comme son ombre par Thuram et par Cannavaro.
Les regards sont tournés vers le Codino. Le noir-et-bleu, short noir, bas noir-et-bleu lui va à ravir. Une déviation, une faute subie, une remise en retrait, une passe lobée vers Vieri interceptée, Baggio contrôle les niveaux.
Derrière lui Jugovic s’impose, qui pivote sur lui-même à la Pirlo, avant d’alimenter Cauet, Serena ou Cauet. Zanetti les soutient. L’Inter joue bien.
Sans avoir l’air d’y toucher Baggio dicte le tempo, Blanc, Cauet, Serena le cherchent et le trouvent. Il met les ballons au frigo le temps qu’il faut, il les nettoie et il oriente, il dérive et il distille.
Les chroniqueurs s’étonnent de la liberté laissée à Roby, Malesani ne veut pas dénaturer le jeu de son équipe, Parme guette l’ouverture, veut prendre les nerazzurri en contre.
Le public est heureux. Baggio régale à droite, à gauche, en position de 10, montrant à toute l’Italie qu’il est en condition physique contrairement à ce qu’un certain a voulu faire croire...
Le ballon va et vient d’un camp à l’autre. Parme se montre dangereux en rupture avec Valotti et Dino Baggio à gauche ; et Bolano qui est une épine dans le flanc gauche de la défense présidée par Laurent Blanc. Conclusion de cette série d’offensives parmesanes, trois positions de hors-jeu sifflées par Cesari.
Laurent Blanc est magistral. Comme avec les Bleus il monte balle au pied, cherche et trouve Vieri, Cauet ou Baggio entre les lignes.
On assiste à une belle partie du football, il y a de l’été dans l’air, l’odeur de la pelouse humide, les chants, la bonne humeur. Lippi n’est pas de bonne humeur, il ronge son frein engoncé sur son banc, contrôle ses gestes, donne peu de consignes.
On touche de plus en plus Baggio qui récite ses gammes : une déviation pour Vieri, un une-deux annihilé par Cannavaro, une déviation sur Vieri aux 30 mètres gâchée par ce dernier.
À la 8e minute Baggio, vient chercher la balle sur la gauche, Serena le voit, la lui remet, Roby brise une ligne et adresse un ballon retro vers Vieri que Buffon percute devant son but vide. Thuram et Cannavaro mystifiés, Buffon à terre : carton jaune ? carton rouge ? Cesari fait signe de joue : les supporters de Parme respirent.
Baggio monte en température, il contre un Parmesan, distille deux perles à droite et à gauche, éclaire le jeu vers Serena, puis vers Vieri ; se paie un sombrero, adresse un coup franc sur la tête de Vieri devancé d'un souffle par Buffon : "Baggio a trop d’espace, s’étonne Eraldo Pecci. Ça pourrait coûter cher à Malesani. "
C’est (presque) le cas à la 21e minute lorsque Baggio amortit un centre de Serena à 10 mètres du but, amorce un une-deux avec Vieri qui frappe en déséquilibre arrière et manque de peu le cadre... : "Roberto-bag-gio, roberto-bag-gio..."
Lee minutes qui suivent sont à l’avantage de Parme qui déséquilibre plus d'une fois la défense de l’Inter : jusqu’à la 26e minute où Dino expédie une bombe sans angle sur la transversale, Malesani encourage ses hommes. Parme tient le bon bout.
Coup de théâtre à la 29e. Sollicité en profondeur, Vieri se touche l’arrière de la cuisse. Les supporters de la Squadra - qui va jouer l’Euro en Hollande - s’affolent. Le Dr Volpi palpe la cuisse de Bobo et fait signe que ça va aller...
Ça ne va pas trop cinq minutes pius tard quand le Bison noir-et-bleu quitte le terrain et que Zamorano le remplace dans un 4-4-1-1 déployé sur la largeur avec Serena à gauche et Cauet en faux ailier à droite.
Le rythme du match baisse d’un ton en dépit de deux situations favorables pour Parme, dont un hors-jeu sifflé à tort sur Bolano lancé au but. Cauet est infatigable à droite, il livre un duel épique à Valotti...
On sent qu’il y a du K.O. dans l’air. Baggio inspire un triangle, lance Zamorano de l’exter du droit. Thuram arrive en trombe et lui donne un coup d’épaule. Revient sur ses pas et se jette dans les jambes de Cauet qu’il abat à un mètre de la surface de réparation. Protestation du bon Lilian et de Cannavaro. Vue la position excentrée du ballon Buffon commande un mur à deux
Dans la surface, Thuram et Zamorano jouent des épaules, il y a une quinzaine de joueurs à la lutte dans une trentaine de mètres carrés...
L'arbitre en est à faire reculer le mur, tandis que Roby, sa barbiche à la Fu Manchu et son catogan, bichonne la balle et la pose à 1 mètre, 1 mètre 50 après l’angle da surface de réparation.
Le public retient son souffle. Roby a la tête tournée vers la surface grouillante de bleu et noir et de jaune-et-bleu, il est un maitre quand il s’agit de poser un ballon sur la tête d’un partenaire, surtout quand ce partenaire s’appelle Zamorano, Laurent Blanc ou Jugovic.
Roby s’est élancé à tout petit pas, la tête tournée vers sa gauche. Mais au lieu de centrer, il percute la balle entre malléole et talon, visse sa cheville et accompagne le ballon à la manière d’un golfeur. La frappe, nette comme un coup de billard, propulse la balle dans la lucarne droite de Buffon qui termine sa course au fond des filets. Une apothéose, un émerveillement !
Dans les travées on se frotte les yeux. Une fenêtre de tir de 20X30 cm avec un angle de 25° si l’on tient compte du mur qui a sauté. Modeste, Roby écarte les bras et marche, salué par ses partenaires qui n’en reviennent pas.
Quand le public sort de sa stupeur : l’Inter mène 1 à 0 et Lippi n’est pas loin d’avoir sauvé sa peau. Orchestré par Blanc derrière, par Jugovic et Zanetti au milieu, l’Inter attaque et Baggio s’illustre par des jeux de semelle, des passes de la pointe du pied et même par deux percées. Parme a une belle équipe, Bolano échue sur Peruzzi avant la pause. Et l’on rentre aux vestiaires sur ce score de 1 à 0...
On ignore ce que Lippi demande à ses joueurs à la pause, on ignore s’il adresse la parole à Baggio. Ce qui est certain, c’est que l’Inter prend le contrôle du jeu à la reprise et monopolise la balle grâce aux triangulations Jugovic-Zanetti-Cauet que Baggio relaie vers Zamorano ou vers Serena à gauche.
Les supporters de l’Inter applaudissent beaucoup, mais suite à un couac entre Baggio et Jugovic, le ballon arrive sur la droite de l’attaque de Parme, il est contré et roule en corner. Un corner que Stanic, le numéro 13 de Parme entré en jeu dix minutes plus tôt, reprend de la tête en boulet de canon : Coup de poignard dans le cœur de Lippi : 1 à 1 à 23 minutes de la fin du match ! La perspective des prolongations se précise, et pourquoi pas des tirs au but....
Baggio se remet à la manœuvre, il s’appuie sur Cauet, propose des solutions à Jugovc ou à Zanetti, par trois fois cherche la tête de Zamorano dans l’axe.
Parme joue mieux depuis que Stanic est entré et que Di Vaio a remplacé Amoruso, "impalpable" pour le commentateur de la RAI.
À dix minutes de la fin du temps réglementaire, Lippi rebat les cartes. Baggio se tourne vers le banc, Son ennemi n’a pas osé. C’est Serena qui sort, remplacé par Recoba sur le flanc gauche de l’attaque nerazzurra.
Les supporters de Parme y croient, ceux de l’Inter invoquent les dieux du football en intensifiant les "Roberto-bag-gio, roberto-bag-gio..."
Sept minutes avant la fin de la deuxième mi-temps, la muse du football et les dieux de l’Olympe décident qu’il est temps d’en finir avec le suspense. Suite à un échange entre Zanetti et Recoba, ce dernier file comme un bolide, pile et adresse un centre piqué sur la tête du flibustier Zamorano, qui se tord pour la dévier en retrait vers le Divin au catogan, qui adresse une volée de l’extèr du gauche qui fait entrer ses coéquipiers, le stade, les téléspectateurs et les dieux de l’Olympe eux-mêmes en épectase : une gifle comme un jet de lumière qui va se ficher dans les filets de Buffon une nouvelle fois impuissant. C’est ahurissant mais une fois de plus, "de la neige est tombee d’une porte oiuverte dans le ciel" venait de tomber sur les humains, car "Dio esiste, porta il Codino e si chiama Roberto Baggio. " : "Dieu existe, il porte une queue de cheval et il se nomme Roberto Baggio !"
Le mini tour d’honneur de Roby et de Zamorano, qui trottent bras dessous dessus derrière le but, est un triomphe à la romaine. Comme Saint-Louis sous son chêne, Roby reçoit ses partenaires venus l’embrasser.
Lippi ? Traqué par les objectifs, il est obligé de se cacher pour jouir. Et comme c’est un grand pervers, il fait sortir l’homme qui l’a sauvé au prétexte qu’il a tout donné et qu’il mérite une standing-ovation.
Le Stade est debout. Les Parmesans se joignent aux Intéristes. Le Divin est un "bodhisattva" en mission. Portés par la grâce, "El Tractor" Zanetti déboule de toutes parts, le remplaçant Fresi marche sur l’eau, un Recoba déchaîné adresse un tir prodigieux que Buffon repousse par miracle et - comme il y a un bon Dieu ce soir-là - Zamorano et son numéro 1+8 glisse le ballon au fond des filets de Parme pour la troisième fois...
Plus personne dans le stade ne s’occupe de ce qui se passe sur le terrain. Tous les regards sont braqués vers l'endroit où l'on embrasse le héros comme du bon pain, Vieri, la cuisse bandée, lui demande en riant si c’est la première fois qu’il marque des buts comme ça.
C’est simple, lorsque Cesari siffle la fin de la partie, le Bentegodi est une soucoupe en train de léviter tandis que ses partenaires, le staff, les arbitres, les journalistes se ruent sur lui pour le toucher... Rusé, Civolli de la RAI de la Rai, tend un micro à Lippi qui, craignant qu’on lui parle du Divin, l'écarte et répond deux fois : "Nous avons joué un beau match, nous avons joué un beau match. " - Civolli veut relancer mais Lippi, pâle comme un linge, s’enfuit : "C’est tout ce que peut nous dire Lippi", lâche le journalisme en se jetant sur les talons du héros. « Roby, alors, heureux ? "
Ce que le Divin répond, il le dit en pilotage automatique, il est heureux pour ses partenaires, heureux pour les supporters ; c’est sa réponse à "ceux" qui le disaient hors de condition, en particulier son entraîneur. Accroché à son épaule, le regardant comme s’il était Saint Jean Baptiste, on voit Dario Simic l'observer bouche-bée. S’apercevant de sa présence, Roby le prend par l’épaule et lui adresse un sourire tandis qu’ils rejoignent leurs coéquipiers sous le Kop noir-et-bleu. Puis c’est le tour de Domoraud, de Zanetti, de Zamorano, longuement, de l’embrasser avec ferveur : - Ah, si Roby, qui connaît par cœur les chants de supporters du Boca, était né en Amérique du Sud, car il est un Brésilien avec un passeport italien, dira un jour El Cino Recoba, de la fête ce soir-là. Dans la foulée arrive le Président Laurent Blanc qui lui tend la main en signe de respect, l’hommage d’un champion du monde à celui qui ne le serait jamais. Roby prend ça pour une blague, il passe son bras autour du cou du Président, ce qui les illumine d’un magnifique sourire de connivence.
Plus aucun signe de Lippi dont Roby a sauvé la peau.
Tout autour du stade une seule clameur : "Roberto-bag-gio, roberto-bat-gio."
Ce Parme-Inter restera gravé dans le grand album illustré du football. La démonstration que Baggio a été le plus "beau joueur" de l’histoire, un éternel gamin qui a semé plus d’amour dans les cœurs qu’il n’a glané de trophées. Un "beautiful loser" à la Leonard Cohen pas prêt de sombrer dans l’oubli.
Moratti revint à la charge pour persuader Roby de rester à l’Inter. Peu enclin au pardon, celui-ci refuse la proposition d’un président qu’il estimait pourtant beaucoup.
Lippi se retira sur son yacht où il prit la sage décision de dénoncer son contrat. Moratti refusa sa démission mais les partenaires de Roby auraient sa peau à la fin de l’été suivant. Une défaite en Super-Coupe. Une élimination en Champion’es par Helsingborg (0-1 et 0-0) et une défaite lors de la première journée de championnat, provoquèrent l’abdication du très arrogant prétendu sosie de Paul Newman, entraîneur des futurs champions du monde six ans plus tard.
Été 2000 : un ballon d’or aux champs...
"Eté 2000 - Roberto Baggio quitte l’Inter et se retrouve au chômage pour un été" raconte calciomercato.com. L’anecdote est connue des "baggiomanes", la star mondiale tourne autour d’un terrain de campagne dans la touffeur de l’été. Ses camarades d’enfance affluent. On n’en revient pas. Cantona de retour sur un stabilisé des Caillols ou Zizou jonglant sur la terre battue de la Castellane...
Il va de soi que les journalistes et équipes de télé se pressent autour de l’ancien terrain de Caldogno et que les questions fusent : Que va-t-il faire maintenant qu’il a écumé toutes les grosses écuries du Calcio ? Est-ce qu’il compte raccrocher s’il ne trouve pas chaussures à son pied ? Va-t-il partir au Japon ? - Lui sourit, il élude les questions, renvoie les journalistes à l’ami Petrone. Ce qui compte pour le moment c’est qu’ils suivent les conseils de son préparateur Enrique Miguel : renforcement musculaire des cuisses, gainage, assouplissements, stretching, courses, détente...
L’isolement, la mise à l’écart pourraient être humiliants mais Roby peut compter sur sa famille, sur son amour de la nature et sur la méditation : "Transformer le poison en remède" appartient au credo du Soka Gakkai. Les journalistes questionnent Andreina, ils veulent savoir comment il est à la maison. Elle dit qu’elle le trouve serviable, serein mais dépaysé. En fait il ne tient pas en place.
Ceux qui lui souhaitent le pire sont déçus quand ils apprennent que l’ex Divin a reçu des propositions de l’étranger. Sir Alex Ferguson n’aurait pas renoncé à la faire venir à United pour remplacer Cantona dans le cœur des fans. Petrone est en contact avec Barcelone, Anderlecht et l’Olympique de Marseille. - La J-League nipponne est sur les rangs, prête à faire un pont d’or au bouddhiste 'nipponophile' qu’il est aux yeux du monde.
On imagine que Petrone, "l’ami fraternel", le manager et le bouclier lui demande ce qu’il en pense et ils en discutent. Une limite infranchissable : s’il veut retrouver la Nazionale, Roby ne peut pas quitter l’Italie. Mais où en Italie ? Qui peut se payer ses services ? Un retour à Florence ? À Bologne ? Une nouvelle aventure à Rome ou à Naples. Le héros, un Ballon d’Or, au chômage à la campagne. Que le monde est cruel !
Au milieu de l’été le Corriere dello Sport croit savoir que Roby a reçu une proposition de la Reggina, un club du sud du pays qui dispose de pas mal de liquidités.
Roby remercie ; mais pour éviter de perturber les études de ses enfants il préfèrerait jouer à proximité de Vicenza, Réaction des fans de la Reggina : Baggio sait ce qu’a vécu Maradona à Naples lors de la perte rocambolesque du titre par le Napoli. Pour ne pas évoquer l’affaire de l’enlèvement du cadavre du fils de Salvatore Bagni, mort dans un accident de voiture...
Roberto redouble d’effort. La F.I.F.A., qui le considère comme son homme image le plus pur, lui confie le brassard de capitaine du XI Mondial qui va affronter la France championne du Monde et d’Europe au stade vélodrome de Marseille.
Le 1er août 2000, Roberto passe de l’anonymat d’un terrain de campagne aux projecteurs d’un match de Gala où il pourra monter qu’"il" n’est pas fini et qu’il peut faire les beaux jours de n’importe quel grand club.
Le match est une fête. France 98, mise sur orbite par un Thierry Henry étincelant et inspiré par un Zidane des grands soirs, l’emporte 5 à 1 grâce à un triplé de Trézéguet, l’auteur du Golden Gol des Bleus contre les Azzurri un mois plus tôt. Le but de la sélection exotique mise sur pied ce jour-là est signé Roby Baggio sur penalty, réussite saluée par une ovation venue du cœur d’un stade Vélodrome qui aurait tant aimé l’avoir rien que pour lui.
Quand Roby retrouve l’anonymat de Caldogno, Petrone l’informe sur les propositions qui leur sont arrivés ; celles de plusieurs clubs anglais et espagnols, outre celle, insistante, de la Reggina. Valentina, 10 ans à l’époque, se rappelle :
"Cet été là, Papa se massacrait à l’entraînement avec son préparateur athlétique. J’allais le voir su le vieux terrain, je courrais un peu avec lui ; ça faisait drôle de la voir à a maison mais c’était chouette... "
Heureusement pour Roberto, la planète Calcio comptait dans ses rangs un certain Carlo Mazzone, l’homme qui avait découvert Totti et qui était passé par la Fiorentina, la Roma et Naples, pas toujours avec succès mais en laissant de grands souvenirs derrière lui
"Carletto", un grand-père au front dégarni et au regard malicieux, raconte la manière dont lui est venue une idée.
"Quand j’apprends que la Reggina veut prendre Roby, je ne fais ni une ni deux, je décroche mon téléphone : - Bonsoir Roberto, ça va ? Dis-moi un peu, tu veux toujours faire le footballeur, n’est-ce pas ? Tu viendrais, toi, jouer avec moi à Brescia ? "
Baggio a toujours adoré "Sor’ Magara", ("Magara" de "magari": "si seulement" en italen). Un homme du peuple qui n’est pas jal- oux des champions qu’il entraîne. Il lui répond : Et comment ! Pourquoi pas !"
Mazzone s’enflamme. Il appelle Corioni, l’homme qui avait fait venirr Hagi et Raducioiou à Brescia.
"Je vais chez le président et je lui annonce que Roby est prêt à venir chez nous.
Il écarquille les yeux, cela lui paraît trop beau pour être vrai...
Corioni et Mazzone rappellent Roby qui confirme son intérêt et on se donne rendez-vous...
Mazzone, le sourcil en broussaille, s’en régale encore :
"C’est là que je trouve un grand sponsor, la femme du "Près'" qui tombe amoureuse... du personnage... je veux dire du joueur. Quelques jours plus tard Baggio est un joueur du Brescia Calcio. "
L’année de la venue de Roby dans la ville rendue célèbre par la manufacture Beretta, les "Mille Milles automobiles" et – hélas - par l’attentat d’extrême droite de la Loggia, provoque une ondée de stupéfaction. Pour la rédaction du Giornale di Brescia il s’agit d’un canular. Pas pour Brescia-Oggi, le quotidien émergent qui y croit dur comme fer.
La nouvelle parvient rapidement à la rédaction de La Gazzetta, puis à celles de Tuttosport, de Corsport, de Stadio, pout ne pas parler des radios et des tv publiques nationales et privées : "Baggio à Brescia", c’est Del Piero à la Spal ou Totti à la Salernitana !
Le joueur est présenté à la presse quinze jours avant le début de la saison 2000/2001. Des images joyeuses, des visages illuminés de bonheur, les supporters des "Rondinelle" (les Hirondelles) sont en transe, les médias les plus improbables présents sur les lieux.
Platini à Guingamp, c’est l’effet que fait la nouvelle dans le Landernau du Calcio. Refuser Arsenal, United, le Barça et une montagne de yen pour jouer dans une équipe qui faisait le yoyo entre les séries inférieures et la Série A, était-ce bien raisonnable ? Tout cela par la faute des "techniciens" qui transformaient le foot en basket avec leurs systèmes, leurs parcours préférentiels et leurs "happy-hours" dans les pharmarcies - Aaaah, si Roby avait été brésilien, argentin, espagnol ou français !
Il Codino à Brescia, il fallait se pincer pour le croire. Écoutons Ciro Coradini, la voix du Rigamonti et de "Brascia-Punto TV".
"Baggio signifiait le top du foot. Or Brescia n’était pas, comment dire, une place "importantissime". Baggio à Brescia, c’était quelque part impensable et pourtant ça s’est fait ! La réaction ? Après l’incrédulité, il y eut un enthousiasme incroyable "!
La suite coule de source. Des centaines de gamins se glissent dans le moindre interstice pour "le" voir et c’est le moment des yeux écarquillés, des tapes dans le dos, des Roberto-bag-gio autour des terrains d’entraînement, Piazza della Loggia ou sur le parvis de l’Hotel Touring de Coccaglio où l’équipe se prépare la semaine : "À ne pas y croire, les premiers jours, raconte une fois de plus un jeune coéquipier, on était perdus, on aurait dit qu’ils tournaient un film tous les jours. "
Le trésorier du club se frotte les mains, ce sont des centaines de maillots de toutes les tailles qu’il faudra floquer pour faire face à la demande... et à la concurrence illégale. On enrôle du monde pour répondre au téléphone, pour acheminer le courrier et le trier. L’attaché de presse est débordé, il faut réorganiser une partie de l’administration du club.
Le retour à la réalité du terrain est proche. Roby ne peut pas être prêt. Le mois qu’il a passé sous les ordres de son préparateur personnel est insuffisant, ce que confirme Petrone :
"Ca fait trois mois qu’il ne joue pas. Arrive le plus difficile, Roby demande un peu de patience, le championnat commence contre l’Atalanta, n'est-ce pas ? "
Le championnat ne commence pas à Bergame mais à Udine, une défaite 4 à 2 concédée en fin de match. Suivent deux matchs nuls contre Parme (0 à 0) et contre la Fiorentina (1 à 1, but de Hübner). Puis trois défaites, deux contre les Romaines (1-2 à Rome contre la Lazio et 2-4 contre la Roma) et chez l’ennemi juré, l’Atalanta Bergame (0-2).
La veille de jouer à domicile contre la Juve, le bilan des Rondinelle est déplorable : deux points en six matchs sur dix-huit possible et une position de relégable.
Les ennemis du président Corioni ricanent. Personne n’a oublié qu'il est passé par Bologne et qu’il n’a pas forcément été le bienvenu. Baggio à Brescia, c’était de la politique et de la communication. Le joueur n’a pas marqué et Dario Hübner, le canonnier titulaire (3 buts en 5 matchs) apprécie moyennement la concurrence. Une concurrence réduite au minimum historique. Car chose rare, déclare l’envoyé de la RAI lors du nul 0 à 0 : "La Juve parvient à passer la muselière à Baggio "..
Du 26 novembre au 23 décembre 2000, Baggio est muet. Victoire 3 à 0 à Reggio Emilia, défaite 2 à 1 à Vérone (Hübner). Nul 1 à 1 contre Naples (Diana), nul 0 à 0 au Meazza contre l’Inter et 2 à 2 contre Lecce (Hübner 2). Brescia compte la misère de 9 points sur 36 points possibles en 13 matchs à la trêve malgré les 6 buts de Hübner.
Le "panettone" de Noêl a un goût amer. Les ennemis du président et les scaptiques ironisent, qu’allait-on pouvoir faire du fantôme de Baggio ? Avait-il encore un prix sur le marché ?
La séquence qui mène de l’Épiphanie au 24 février 2001, date du déplacement contre la Fiorentina, n’est guère plus glorieuse. Une défaite à Bologne (1-0), une victoire contre Perugia (1-0), un nul à Vicenza (1 à 1, Hübner) et un nul contre Milan (1 à 1, but de Hübner, son 8e).
Le Codino va mieux mais comme "il pleut sur le mouillé", il est victime d’une contracture contre Lecce : deux mois d’arrêt si tout va bien.
Les anti-Corioni se régalent. Baggio est un joueur de parade qui n’est pas fait pour jouer dans une équipe qui lutte pour son maintien. Cela dit : bravo pour le coup de pub, l’office du tourisme remercie... Encore heureux qu’il y a Hübner, un type qui n’a pas besoin de porter des boucles d’oreille et une queue de cheval pour faire trembler les filets.
Baggio redouble d’efforts dans les piscines et dans les gymnases. Il pratique tous les matins. Il se fait accepter par ses coéquipiers.
L’effectif mis à la disposition de Mazzone est composé de joueurs comme Filippo Galli (pilier de la défense de Sacchi au Milan), Daniele Bonera, 19 ans, un futur international, Igli Tare, la pointe albanaise, Diana et le gardien international tchèque Srnicek...
Roby ? il ne regrette pas d’être venu à Brescia. Mazzone ? il surveille sa préparation, convaincu que son heure sonnera quand les terrains seront moins lourds, à l’heure du money time.
Mazzone a une chic idée, il fait venir le très jeune Andrea Pirlo qu’il installe devant la défense avec pour mission d’alimenter Baggio et Hübner. Pirlo, qui admire Roberto avec qui il a joué à l’Inter, ne se fait pas prier : il fera ce qu’on lui dira de faire.
Le dispositif fonctionne : "Ce fut immédiatement une syntonie parfaite sur le terrain. Un regard, un geste, il est fréquent que cela advienne entre grands champions. " se rappelle Ciro Corradini, le Bruno Pizzul des Rondinelle
Début février les victoires 3 à 1 à Bari (Tare, Hübner 2) et contre l’Udinese (triplé de Hübner) mettent du baume au cœur du président et des supporters. Coup de chapeau à Hübner qui ne marque pas autant de buts qu’il ne fume de cigarettes mais presque.
La rentrée du Codino est prévue six jours après son 34e anniversaire : théâtre du come-back : l’Artemio-Franchi de Florence. - Applaudissements et sifflets quand il entre sur le terrain avec son brassard aux couleurs du Soka Gakkai. Impatience et espoir des supporters bleu à chevron blacc, amertume et superstition chez les Violets.
Rien n’est trop beau dans les fables. Sur un centre calibré de Hübner, Roby reprend de la tête, un défenseur repousse, Roby est à nouveau contré, mais il glisse sa jambe entre celles du dernier violet arc-bouté sur la ligne de but : et il marque !
"Rete di Roberto Baggio" à la 4e minute de jeu après trois mois d’absence et de rééducation, le Divin est de retour !
Il est de retour mais ça ne suffit pas. Enrico Chiesa égalise pour la Fio qui prend l’avantage à la 63r minute grâce à l’avant-centre portugais Nuno Gomes. Trois minutes plus tard, un coup franc est sifflé à l’intersection du rectangle des 16 mètres à droite de la lunette...
Silence... Hoooo et sifflets... Roby s’élance, sa parabole est laser, le ballon va s’incruster dans la lucarne après avoir touché le bas de la transversale. Comme Buffon à Vérone Toldo finit dans les filets sous les acclamations d’un stade à l’unisson, ce qui fait dire à l’autre Roberto mondial, Roberto Benigni :
"Où a-t-on vu qu’un joueur est applaudi debout par des supporters pour avoir marqué un but contre leur équipe ? Mais Baggio est comme ça, il réalise des prodiges. "
Roby est sur le terrain les trois matchs qui suivent mais les hommes de Mazzone perdent contre la Lazio, la Roma et l’Atalanta.
Survient un jour à marquer d’une pierre blanche pour Baggio et pour Mazzone, le déplacement contre la Juve qui est en course pour le titre et pour qui chaque point compte.
1er avril 2001 à Turin. Les amoureux du football se rappellent les 130 buts que Roberto a marqués sous les couleurs bianconere, la coupe d’Italie et la coupe de l’U.E.F.A., sa participation décisive au titre de 1994/95. D’autres le vomissent, l’injurient, en ont la frousse.
Zambrotta, vice champion d’Europe avec la Squadra, a ouvert le score à la 30e minute. La Vieille Dame contrôle le match. Les journalistes s’apprêtent à gagner le point-prsse quand se profile une parabole dessinée par Pirlo depuis le rond central. Le stade se tait car c’est une drôle de balle qui flotte, ombre aimantée par la course du Divin qui la surveille comme l’arrivée d’un colvert au-dessus de son épaule,
Soudain il s’en écarte pour confondre les zèbres qui le surveillent avant de "penser un geste" qui n’existait pas avant lui ; fusion de l’amorti, du contrôle orienté et du dribble, il esquive Van der Sar venu à sa rencontre, le désarticule sans e toucher et accompagne-la, domestiquée comme un chaton dans le but vide ; tout cela avec la délicatesse amoureuse d’une maman :
Roby n’a-t-il pas dit : "Un but doit être ton enfant, tu dois l’aimer, il est tien "
"Quand je m’approchais du but, j’avais l’impression que le temps ralentissait (So Foot) :
"Comment j’ai fait ? J’ai enfilé les chaussons d’Aladin, vous savez, celles qui rebiquent vers le haut. "
Dans le Calcio qui porte plume l’effervescence tourne à la danse de saint-gui :
"Un tour de magie et le titre de la Juve s’est envolé, car Roby la Némesis contribuera à la perte du titre des blanc-et-noir au profit de la Roma de Totti... Pour deux points, ceux perdus le 1er avril 2001 ! "
"Némesis" : une hyperbole hors de propos ? - Pas si l’on considère que de ce 1er avril au 5 mai, le Divin ressuscité va marquer 8 buts en 6 matchs dont celui qui mettra l’Inter à terre. Auxquels il faudra ajouter son énième but sur coup-franc au San-Paolo : prouesse saluée debout par le public napolitain....
Le Baggio tardif est un buteur en série. Entre la 24e et la 29e journée il aura inscrit deux pénalties, deux cpups francs sublimes, deux buts sur acton dont un triplé à Lecce inclus un corner direct de la gauche.
Ce qui émerge c’est l’atmosphère qui règne autour de cette parade triomphale. On est gêné de le dire mas la manière dont les coéquipiers du Divin accourent pour le célébrer, l’embrasser, le toucher tient davantage des comportements processionnaires et de l’adoration de la Vierge que du football. Possession collective qui finit par entamer ses adversaires. Certains parlent d’hypnose pendant que les économistes chiffrent la part de Baggio dans l’augmentation du Produit intérieur brut dans la Province de Brescia lors du dernier trimestre.
Benvegut le Pep
Le Brescia 2001/2002 a belle allure avec Baggio, Tare, Giunti, Bacchini, le jeune Caracciolo mais surtout avec l’arrivée en Lombardie de Pep Guardiola que le Barça vient d’exfiltrer sans gloire et de Luca Toni, un avant-centre prometteur en provenance de Vicenza.
Aux manettes, on a toujours Mazzone dont l’allure grand-paternelle grognonne séduit dans le vestiaire comme dans les chaumières. Souvenir personnel : les séances d’autographies accordée par le Papy ronchon à une nuées de gamins après un Empoli-Brescia de 2004.
En tout début de saison c'est une équipe B des Hirondelles qui se qualifie pour une finale de l’Intertotò donnant accès à la C-3. Fierté Piazza della Loggia quand Roby et les cadres vont défier le PSG au Parc où ils obtiennent un 0 à 0 plus qu’honorable. Les Rondinelle sortiront de la compétition devant 23 000 personnes : 1 à 1, égalisation de Baggio sur pénalty qui permet aux Lombards de sortir de la compétition sans avoir perdu un match dans le temps règlementaire.
Quelques entraînements plus tard, arrive le premier match de la saison contre Milan AC. Igrli Tare marque deux buts de la tête et les rossoneri ne doivent leur salut qu’à une remontée tardive : score final 2 à 2 devant plus de 20 000 supporters locaux enchantés par le jeu, mais déçus par le résultat. La semaine suivante Brescia bat Torino 2 à 1 à Turin grâce à un nouveau doublé de Tare et à Baggio sur pénalty.
Le moral est au beau fixe, les jeunes qui font partie de l’effectif sont aux anges : ils se préparent, ils déjeunent, ils échangent et il s’entraînent avec Roby Baggio et avec Pep Guardiola, deux stars mondiales, sous la férule avisée d’un coach légendaire et expérimenté.
Baggio et Guardiola au Rigamonti, c’est un rêve éveillé pour un club de Province au palmarès modeste. Aux abords du stade, un essaim de gamins excités frétille un numéro 10 et une queue de cheval dans le dos. Il y a de la joie dans l’air à Brescia et un parfum de fête partagée.
15 000 spectateurs de moyenne, plus de 20 000 lorsque les bianoazzuri affrontent les cadors du la division, les espaces VIP sont aussi vétustes que le stade, mais c’est là qu’il faut se rendre en compagnie "pour voir Baggio" Une embellie pour une cité de 200 000 habitants enclavée entre Bergame et Vérone, à une heure d’autoroute de Milan quand il n'y a pas d'encombrements.
La voix off du volume 10 de la série documentaire "Io Che Saro Roberto Baggio" l’annonce fièrement : "Dès la deuxième journée le Baggio-Show commence..." ; car sur la lancée du printemps Roby marque contre le Toro, égalise contre Lecce à la 93e minutes ; reste muet à Parme (0-1) mais fourbit ses armes en vue du derby "à la vie à la mort" prévu contre l’Atalanta au Stade Atleti d’Italia. Un derby qui allait rester dans les mémoires.
Quand un vieux Romain rattrape l’Atalante à la course
Mazzone est l’entraîneur avec qui Baggio s’est le mieux entendu. Une carcasse d'1m 90 pour un quintal abondant, ce sexagénaire plein de faconde arrive à Brescia avec une connaissance du football qu’il a glanée à Ascoli, Bologne, la Fiorentina, la Roma (3 saisons) et Naples (quelques mois) ; une carrière pleine de demi-succès et de coups de sang car "Carletto" n’est pas homme à transiger avec ses principes.
Mazzone ne s‘en est jamais caché, il admire Baggio, le professionnel, le phénomène et l’homme. Prenant le contrepied des "techniciens" travestis en sergents de fer, il déclarera :
"Nous les entraîneurs, avons beaucoup à nous faire pardonner. Avec notre 4-4-2, nous avons oublié ce qu’était le football et les joueurs comme Baggio en ont pâti. "
Mazzone est un Ascolan d’origine controlée : ses bons mots, ses intonantions, la nonchalance de son phrasé lui ont valu le surnom de "So’ Magara" du romanesque "magara, magari " qui veut dire : "Si seulement".
Pour les populistes racistes de la Ligue du Nord, qui naît au sud de Florence est paresseux, fourbe et parasitaire, des liguards, il y en a pas mal à Bergame comme un peu partout au nord-est de l’Italie.
Cet Atalanta-Brescia se joue le 30 septembre 2001. Des chœurs insultants montent du Kop bergamasque bien avant le coup de sifflet initial. Cible de cible : Mazzone et sa maman.
Entre deux explosions de bombe agricole et le crépitement des fumigènes, une vingtaine de véhicules blindés ont pris place tout autour du stade pour éviter que les supporters de la "Dea" ("la Déesse") et ceux des Rondinelle entrent en contact.
La Série A est une guerre des clochers. Brescia et Bergame sont séparées de 53 km. Brescia et Vérone de 79 km. Brescia et Crémone de 52 km. Brescia et Piacenza de 90 km, Brescia et Vicenza de 103 km. Les cités-États de la Renaissance sont toujours en guerre quand il s’agit de Calcio.
Retour au stade Atleti d’Italia. Grâce à sa politique de formation, l’Atalanta est une valeur de base du football italien ; elle se situe dans la zone moyenne supérieure de la Série A. Brescia est en revanche un club d’appoint qui fait la navette entre la Série B et la Série A.
Le coup d’envoi est donné dans une atmosphère pré-insurrectionnelle. Grondement des 30 000. Marée de drapeaux dans les virages. "Brescia-Brescia vaff... " ; polyphonie des lazzis, des vivats et des bras d’honneur qu’en Italie l’on appelle "gestes de l’ombrelle".
À la 23e minute, alors que Roby pratique le saut d’obstacle pour éviter les coups de cisaille qui lui sont destinés, Petruzzi lui adresse une très longue transversale qui surprend la défense bergamasque. Le divin se glisse dans le dos d’un adversaire, pivote pour se donner de l’angle et volleye le cuir entre talon-malléole et intérieur du pied : 1 à 0 pour les hommes de Mazzone ! Longue vague de "Roberto-bag-gio, roberto-bag-gio" accompagnés de "Booou, booou ! " Et naturellement de "Brescia vaff... " et de "Chi non salta bergamaco, è, è... " : " Qui ne saute pas bergamasque est, est..."
À l’Atalanta évolue Cristiano Doni, un "10" que Baggio a croisé jeune à Bologne. Doni est un joueur physique doté d’une belle dose de génie. Un bad-boy chambreur qui brigue la place de remplaçant de Del Piero au Mondial. Sous son impulsion la "Dea" fait le siège de la défense bresciane qui craque par trois fois. À la 27e (Sala), la 30e (Doni) et à la 45e (Comandini) : 3 à 1 pour Bergame avant la pause.
Des incidents éclatent sur les gradins dont Mazzone parlera plus tard.
Mazzone : "Tout au long du match les supporters de l’Atalanta n’arrêtaient pas de m’offenser, de m’insulter moi et ma famille. Je leur réponds à distance, je leur montre le poing... Je n’ai pas le temps de me calmer que Roby inscrit le but du 2 à 3 ! Là je leur dis : Promis, si on égalise je viens vous dire vos quatre vérités. Et là : Tac ! Baggio égalise ! "
Ce qui suit va faire le tour du monde. La foulée précipitée, le visage congestionné, le sourcil en bataille, Mazzone, 190 cm pour 120 kg, mouline des bras dans son K-way tandis que son Team Manager, 1 m 65 tout mouillé essaie de le retenir. Arrivé devant l’enceinte métallique qui le sépare des vauriens qui l’ont offensé, Carletto ne se démonte pas, il brandit le poing en leur en disant des vertes et des pas mures...
Comme dans toutes les tragi-comédies, le public hésite entre fureur et hilarité : "Président, demande-t-on à Corioni après le match. Comment jugez-vous le comportement de votre coach, êtes-vous en colère ?" : — Réponse de Corioni : "Pas du tout. Le football se nourrit de ces moments-là, ils sont finalement positifs pour le jeu. "
Qu’en dit Pierluigi Collina, le meilleur arbitre de tous les temps d’après la F.I.F.A. :
"Je vois ce monsieur d'un certain âge courir en direction du virage occupé par les Ultras de l’Atalanta, Arrivé à bout de souffle il les invective pendant que deux membres de son staff essaient de le ramener vers son banc. Je suis là, j’attends au milieu du terrain avec mon carton rouge, il passe devant moi et il me dit, : 'Pas de problème, monsieur l’arbitre. Pas de problème, je sors, je sors...' "
Le temps que le Codino file à Caldogno dans son 4X4, Carletto répond aux questions des journalistes TV :
"Ce n’est pas moi qui ai couru vers le virage en levant le poing. Je vous l’ai dit l’autre jour, il y a en moi cet autre Mazzone qui prend ma place de temps en temps. " - Il ajoute, amusé : "Attention, si on y réfléchit bien, tout est la faute de Baggio. S’il n’avait pas égalisé... "
"Baggio c’est un conte de fée", écrivait La Gazzetta quand il jouait à l’Inter.
Plutôt un opéra bouffe qui le place ce jouir-là en tête des buteurs avec 8 buts lors des 9 première journée de Série A, le meilleur série de sa carrière.
"Baggio au Mondial ! " "Baggio in Azzurro ! " "No Roby, no Party ! "
Enchaînement logique ou malédiction ?
Les Grecs et les Latins ont imaginé trois sœurs : Nona, Decima et Morta que les dieux de l’Olympe ont chargé de trancher les fils qui retiennent les mortels à la vie. Tuyautées par leurs cousines les Heures, elles accomplissaient leur besogne sans que la bande à Zeus/Jupiter ne puissent interférer pour épargner un protégé ou une amoureuse.
On ignore laquelle des Parques a décidé de nuire à notre héros, mais ça se passe à Piacenza et Baggio en parle comme suit ;
"On est à Piacenza, je marque un but mais une fois de plus - un mouvement absurde sans le moindre contact - et m’arrive ce problème au genou, l’autre genou, celui qui était censé aller bien. "
Il semblerait que ce soit une fausse alerte mais on prend des précautions. Roby se prépare à à part et sans ballon, Il est finalement autorisé à se rendre à Venise pour affronter un rival qui joue sa survie.
Le match est pour le moins rugueux. Lancé vers le but à proximité des 16 mètres, Roby, le regard dirigés vers le gardien adverse, ne peut rien contre le tacle assassin que lui inflige Marasco, le sicaire chargé de le mettre hors d’état de nuire. Déséquilibré il improvise un appui en porte-à-faux qui expédie te poids de son corps sur sa jambe gauche, provoquant une torsion qu’il accompagne d’un appel à l’aide du bras. Ses coéquipiers encerclent l’auteur de l’attentat et l’arbitre qui fait appeler le brancard.
En le voyant sortir, le sang des fans du Divin n’a fait qu’un tour. Fini l’espoir d’un maintien sans problème et d’une place en coupe de U.E.F.A. ! Pauvre Roby qui ne réalisera pas son rêve de jouer le prochain Mondial qui se déroulera au Japon, son autre patrie.
31 octobre au matin. Si Roberto accepte de passer sur le billard, il peut-être de retour au mois de mars, c’est-à-dire trois mois avant le coup d’envo de la Coupe du Monde. Il ne croit pas à cette solution. S’il n’a pas le temps de marquer une quinzaine de buts en Série A comme il l'avait fait quatre ans plus tôt à Bologne, jamais Trapattoini ne le convoquera.
Le récit du week-end qui sépare la résonance d’après match de celle à laquelle Baggio se soumet le mardi matin en dit beaucoup sur le monde de Roberto. Soutenu par Petrone, il a prié cinq heures le matin et cinq heures le soir pendant deux jours, l’objectif étant de "retrouver un état de force vitale" et de chasser les pensées négatives et l’angoisse. Certains bonzes n'étaient-ils pas capables de contrôler leur respiration et même d’arrêter les battements de leur cœur ?
Ce que Baggio confie dans son autobiographie ne donne pas toutes les garanties, cet ouvrage ayant été édité par un membre du Soka Gakkai ; toujours est-il que les radiologues de l’hôpital de Vicenza ne comprennent pas ce qu'ils constatent ; dysfonctionnement technique ou prodige de l’automédication mentale, le tendon du genou, qui ne tenait plus qu’à 20°% le soir du match, s'est reconstitué à 80 % d’après la seconde IRM. Roby est honnête à ce propos : il arrive qu’une première IRM à chaud, à cause des épanchements de fluide, distingue mal l’état d’une articulation fraîchement blessée...
Baggio ne supporte pas l’idée d’une nouvelle opération. Il confie son genou gauche et ses muscles à Enrique Miguel, son préparateur : gainage, ostéopathie, piscine, stretching, repos et méditation.
Les jours qui suivent, le moral est au plus bas. Une vidéo privée montre Roberto clopinant dans son jean trop large avec son chapeau de paille, soutenu par un médecin qui tente de le réconforter.
Alors que France Football annonce qu’il fait encore partie des 50 candidats au ballon d’Or, ses partenaires perdent 5 à 0 à Rome contra la Lazio ; obtiennent le nul à Perugia (1-1) ; battent l’Udinese (2-0) mais alignent cinq défaites de rang contre Vérone (2-0), l’Inter (1-3), la Fiorentina (1-0), la Juve (0-4) et Bologna (2-1) : soit 6 défaites, 1 nul et 1 victoire en 8 matchs et 5 buts marqués pour 17 encaissés. Ceux qui auraient douté de l’influence de Baggio sur les performances de son équipe étaient servis.
Rétabli a minima Baggio se remet au travail sous les ordres de Mazzone qui freine les enthousiasmes et jure qu’il n’alignera son atout maître que lorsqu’ii sera à 100%.
Nous voici le 23 janvier 2002 pour une demi-finale aller de Coupe d’Italie au Stade Tardini de Parme. Parme et le Divin, c'est toute une histoire : son transfert manqué, ces finales de coupe gagnées et perdues, le match de barrage à Vérone...
Ce soir-là la pelouse est pelée, bosselée, baignée dans le givre, pas les conditions rêvées pour faire sa rentrée après une sale blessure.
Son bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, Roby s’échauffe avec soin, veillant à bien poser ses semelles sur le gazon gelé, l’inquiétude à fleur de peau car - comme il l’a déclaré plusieurs fois -"certaines blessures ne s’oublient pas, elles sont gravés dans ta chair. "
À propos d’inquiétude Roberto voit un groupe de supporters faire de grands gestes et Daniele Bonera se diriger vers eux.
Baggio : "On se préparait pour le match mais une rumeur courait et je vois certains de mes coéquipiers s’essuyer les yeux. C’était curieux, on ne me disait rien, je n’arrivais pas à savoir... Soudain la nouvelle tombe... Au diable ce maudit match en coupe d’Italie ! Nous venions de perdre Vittorio Mero pour toujours ! "
Les images de la RAI confirment. Quand Roby s’approche de ses partenaires, personne n'ose lui confirmer la nouvelle. Il trottine vers la ligne de touche mais quand ils le voient arriver... les arbitres, les joueurs et les dirigeants du Brescia ont l’air gêné. C'est là que Baggio apprend la nouvelle. Après une valse hésitation, il s’éloigne vers le terrain et balance ses gants avant de prendre le chemin des vestiaires. L’arbitre entérine l’évidence : on ne joue au football sur les cendres d’un jeune homme de 27 ans mort dans un accident de voiture quelques instants plus tôt.
On en sait maintenant plus sur la tragédie qui a frappé Vittorio Mero le 24 janvier 2001 sur l’autoroute A-4 par la faute d’un poids-lourd le faucher son véhicule pendant qu’il le doublait.
Roby : "Mourir à 27 ans par la faute d’un avertissement reçu dans le couloir d’un stade, voilà une chose que je ne comprendrai jamais."
Baggio avait ressenti la même chose au sujet de son jeune coéquipier de la Juve Andrea Fortunato, mort à 23 ans d’une leucémie foudroyante. De Piercesare Baretti, son président à la Fiorentina, mort dans un accident d’avion à la fleur de l’âge. Et de Stefano Borgonovo, 29 buts à eux deux en 1989, qui avait contracté la maladie de Charcot et allait en mourir à moins de 50 ans.
Le bouddhisme intègre le passage de la vie à la mort avec une attention particulière. L’idée de la mort de ses proches, de ses familiers, habite Roberto qui ne pratique pas uniquement pour en tirer des bénéfices professionnels. Cette pratique sincère d’une pensée-religion, si éloignée du catholicisme dominant, l’a aidé à fuir l’idolâtrie et les mouvements de foule, mais lui a attiré les foudres des fondamentalistes catholiques et de l’Opuis Dei.
On se rappelle qu’un "dominicain" avide de publicité avait demandé au pape de l’excommunier comme apostat pour le punir de l’exemple diabolique qu’il représentait pour la jeunesse qui le vénérait D’autres estimaient que l’Italie avait été punie à Pasadena et que ce sont les "Athlètes du Christ" brésiliens que Dieu avait récompensés.
Et puis les bouddhistes qui abattaient les oiseaux migrateurs à la carabine, ça faisait sourire : pas étonnant que Baggio se plaignait des malheurs qui frappaient ses proches...
Lorsque les coéquipiers de Vittorio Mero rentrent à Brescia pour soutenir la famille de leur camarade et qu’ils le pleurent, Roberto prend place près de la chapelle ardente dans le Palais des Sports où la dépouille repose et il le veille comme les bouddhistes veillent les mourants.
Car cela peut surprendre mais nombreux en Orient sont ceux qui considère Baggio comme un "éveillé sur le chemin de la bouddhéité", par la grâce de son implication et de sa "geste", car il se doit d’être d’être exemplaire et compatissant pour l’humanité souffrante autour de lui.
La mort du numéro 13 du Brescia Calcio est une plaie encore ouverte quand les hommes de Mazzone se déplacent à Lecce deux jours plus tard. Un match qui commence par le recueillement de la délégation bresciane autour du maillot blanc à chevet de Mero, honoré par l’applaudissement unanime des 15 000 spectateurs présents au Stade Via del Mare cette après-midi là.
"L’atmosphère était mystique, surnaturelle, dira Igli Tare, le futur vice-président de la Lazio. Emmanuelle Filippini se lève et nous dit : 'je sens qu’aujourd’hui je vais marquer' "...
Son frère Antonio confirme : "Emmanuelle partageait la chambre de Vittorio, il n’avait jamais marqué en Série A. "
À la 87e minute (sic), alors que Brascia mène 2 à 1, Emmanuele écarte le gardien et dans un copier-coller du but de Baggio contre l’Espagne au Mondial, glisse la balle dans un trou de souris et inscrit le but du 3 à 1. Ce qui suit sidère le stade : le malheureux lève les yeux au ciel en se prenant la tête et se lance à plat ventre derrière le but avant qu’un soigneur et ses partenaires le recouvrent avec d’infinies précautions, frottements de consolation, petites tapes, caresses, comme on le fait avec les enfants...
Orgueil et châtiment
Dans "Le Brancard : Grosses Blessures, Grosse Carrière ", une série Youtube consacrée aux blessures fameuses, Benjamin Illouz a du mal à cacher son étonnement quand Thibaud Vézirian, de "L'Équipe d’Estelle" lui apprend que le Pr Bousquet de l’hôpital Bellevue de Saint-Étienne avait diagnostiqué une rupture du croisé antérieur avec éclatement de la capsule et qu’il l’a opéré "suivant une technique (récente) mise au point aux États-Unis ".
Ayant lui-même été victime d’une rupture des croisés et ayant commis des erreurs lors de sa réhabilitation, Illouz raconte que son genou gonflait chaque fois qu’il essayait de rejouer et qu’il avait aligné les tendinites, des inflammations, ne comprenant pas à l’époque que ces complications venaient de son dos et "des contractures qui s’étaient crées avant et pendant l’opération ".
Vézirian et Illouz en arrivent au ménisque de Baggio qui cède 10 jours après son retour à la compétition. Pour Illouz l’explication est évidente. Le quadriceps ne s’étant pas assez renforcé, il a subi une grosse pression lors d’un choc et c’est le ménisque qui a cédé.
Parcourons à nouveau le calvaire de Baggio pour voir ce qu’il a induit dans sa façon de courir et de jouer. Passé cinq saisons où il ne souffre qu’à la marge (tendinites, contractures, mal de dos), Baggio se donne une entorse à quatre mois de USA 94 (Juve, novembre 1994). Rien d’illogique pour le kiné ; " lorsqu’on a subi une mauvaise intervention très jeune, on va traîner des séquelles toute sa vie... "
Avec le recul Illouz n’est pas charitable avec le Pr Bousquet quand Vézirian lui parle des 220 agrafes internes qu’il a posées dans et sur le genou du futur Ballon d’Or en 1993., il avance le qualificatif de "boucherie" et évoque "les adhérences et les frictions" qui ont pu miner le genou du champion par la suite... "
Les frictions ? - "Eh bien au niveau des points de suture il y a un mauvais glissement. Ca peut générer des inflammations, de la raideur... C’est... Je voudrais bien voir l’état de son genou aujourd’hui, parce que : wooouu... "
On en vient au dos du cobaye...
"Quand on a la jambe éclatée pendant deux ans passés à boiter, il ne faut pas chercher, le dos n’est plus jamais le même. "
Le catalogue des misères du Codino ne s’arrête pas là :
Vézirian : "À Milan il souffre de contractures, d’élongations, de tendinites, de sciatalgies... "
Réaction d’lllouz qui suppose qu’"ils ont dû bidouiller des trucs pour son genou mais que tout le reste a dû partir en sucette ! "..
Tout va mieux jusqu’à l’hiver 2001 avec Brescia. Un choc contre Piacenza, attentat par derrière contre Venise et entorse du genou gauche, cette fois.
Illouz : "Le premier choc n’était pas grave mais il a affaibli le genou, lors du second, tout est parti ! "
Les explications du kiné suscitent des regrets. "On peut prévoir, ces trucs là. Soit on est fataliste et on se dit que ce n’est pas de chance, soit on pense que ça vient du cheminement... il a pris un choc, puis un second au même endroit... On prend toujours des chocs au foot, on tombe tout le temps mais on ne pète pas, Il aurait dû patienter une semaine de plus, il a mal été entouré… "
Mal entouré ? Cela ne fera pas plaisir à Antonio Pagni qui l’a suivi une douzaine d’années et qui l’a remis sur pied à chaque échéance importante.
La question serait plutôt : entoure-t-on un garçon qui pourchasse un rêve et qui croit qu’on peut dominer la souffrance et en guérir par la méditation ?
De Charybde en Scylla
Le 31 janvier 2002, une semaine après le décès de Vittorio Mero, Parme et Brescia pénètrent à nouveau sur la pelouse du Tardini pour disputer cette maudite demi-finale aller de coupe d’Italie. Les images sont raccord : même voile gris jaune sur l’objectif des caméras, même brume poisseuse, même gazon givré.
En hommage à Mero, les équipes se rassemblent tête basse ou regardent vers le ciel autour du rond central. Pudeur de la réalisation. Pas de gros plans. Pas de visages dévastés par les larmes comme trois jours plus tôt à Lecce.
La semaine n’a pas été facile, la douleur de la famille, le sentiment d’injustice, l’impression d’avoir perdu plus qu’un camarade, un frère (Antonio Filiippini dixit).
Le terrain est verglacé. Mazzone n’aligne pas Baggio qu'on voit emmitouflé dans son K-Way, un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux,
Les défaites se sont succédé en l’absence de Roby mais l’équipe a de la ressource. Arriver en finale de la coupe d’Italie est un objectif historique pour un club qui n’y est jamais parvenu.
Les Crociati sont donnés favoris, ils disposent du Turc Hakan Sukur et du Japonais Nakata, ainsi que de Sabri Lamouchi. Une équipe à coloration française avec Frey dans les buts, Alain Boghossian et Johan Micoud. - Et italienne avec les internationaux Benarrivo, Di Vaio, Sartor et Cannavaro.
Jouer un soir d’hiver devant 6 000 spectateurs n’est pas sexy, mais comme la qualification ne paraît pas inaccessible, Mazzone envoie Baggio s’échauffer pendant la pause.
Roby veut jouer, Il n’y a pas de raison qu’il reste sur le banc pendant que ses coéquipiers ont besoin de lui.
Un Baggio qui entre sur un terrain ça signifie danger pour l’équipe adverse. Les Parmesans s’organisent, Cannavaro monte au front et ne le ménage pas.
L’entrée du n°10 biacoazzurro ne donne les résultats escomptés, Nakata ouvre le score à la 59e minut. Brescia réagit mollement.
Sur une action venue de la gauche, Tare remise pour Baggio qu’il prend à contre-pied... Le pied droit de Roberto se bloque... Son genou tourne sur lui-même.
Le héros pousse un tel hurlement que le jeu cesse : coéquipiers et adversaires accourent et l’entourent, un copie-conforme de ce qui est arrivé à Ronaldo contre la Lazio.
Baggio plus tard : "Ma jambe était tellement contractée, j’avais si mal qu’il a fallu me faire une piqûre relaxante dans les vestiaires. ".
Le malheureux n’a pas besoin que le staff médical lui fasse un dessin ; les croisés du genou droit opéré seize ans plus tôt venaient de lâcher : - Adieu Mondial, Japon, Corée...
Le tour du genou en 81 jours
Nous avons rencontré le Pr Nanni lors de la période bolonaise du Codino. Fondateur de l’Isokinetic, il connaît Roby sur le bout des ongles. L’été 1987, c’est lui qui a certifié qu’il était apte au service pour peu qu’on le fasse travailler rationnellement.
Quand le célèbre blessé arrive de Brescia, il s'est déjà repris :
Nanni : "Baggio a été clair, il allait tout faire pour revenir sur les terrains avant la fin de la saison et convaincre Trapattoni et jouer son quatrième Mondial. Je le connaissais bien, il était capable d’une détermination féroce. J’en parle à mon équipe... "
Détermination n’est pas un vain mot chez un homme qui coexiste avec ses douleurs depuis de longues années. il insiste pour que l’intervention se fasse de toute urgence. Il n’y a pas une demi-journée à perdre.
On a glosé sur la nature de la blessure de Baggio et sur la technique opératoire utilisée par le Pr Marcacci. L’Isokinetik de Nanni avait la réputation d’innover dans le domaine orthopédique. Remettre Baggio sur pied en un temps record était une belle publicité. Certains n’hésitèrent pas à lier le choix de cet établissement avec la nébuleuse Soka Gakkai. Dans le monde du Divin rien n’était jamais simple.
On est le 5 février, début d’une course contre la montre que les dépêches d’agences, les journaux, les radios et les télévisions vont raconter au jour le jour comme une édition du Giro ou une série Netflix...
Nanni : "Baggio était incroyablement déterminé, il a commencé la rééducation le lendemain de l’intervention. " -
Andreina Fabbi, l’épouse : "Il était intenable, d’une énergie inépuisable. "
La vie de Baggio est une légende. Il se trouve toujours quelqu’un pour rapporter un épisode empreint de réalisme merveilleux :
Un membre du personnel médical : "Pour nous montrer qu’il allait bien, une trentaine de jours après l’intervention, Roberto a pris en chasse un faisan qui se promenait dans le parc et il l’a attrapé ! "
À une époque où tout est communication, on devine la patte de Petrone, l’intrigant manager. Des pétitions sont lancées : "Baggio au Japon" et "No Roby no Party "
Petrone est dévoué à son Roby. Il fait filmer les exercices balle au pied que lui impose l’équipe des kinés de l’Isokinetc. Malice numéro 1 : c’est Patrizia, une ancienne joueuse de foot qui apparaît dans les vidéos transmises aux médias. Elle est plus qu’honorée de participer à la restauration du monument national et à sa course contre la montre. C’est son heure de gloire.
Les images sont disponibles dans les "JT" et sur Internet. On en tire des clichés qui envahissent la presse papier. De là ce "count-down national-populaire".
Impressionnantes, les images ! Un mois et demi après être passé sur le billard, le Divin dribble trois ou quatre comparses dont l’ancienne joueuse de foot, il les ridiculise, multiplie les diableries, son bonnet de travers, le bouc rieur et la joie communicative.
Baggio : "Quelques jours après l’opération, mon genou n'avait pas gonflé, j’ai compris que c’était possible. "
Benjamin Illouz a abordé la question dans le Brancard de son ami Vézirian. Il est impossible de connaître la nature véritable de la blessure de Baggio début 2002. Il pouvait s’agir d’une rupture partielle particulière, car dans certains cas on n’opère pas. S’il s’était agi d’une rupture des croisés, difficile de croire que Baggio ait pu en guérir en moins de cinq ou six mois. Mais sur le court terme, nuance le kiné, on a pu parer au plus pressé... " -
Le bouddhisme ?
" Quand on subit ce genre de blessure, il y a la douleur, l’angoisse, le doute. La médiation a pu l’aider. "
Se pose la question de l’obstination du joueur. Qu’y avait-il de raisonnable dans son désir de jouer une quatrième coupe du monde ? La Squadra conduite par Dino Zoff avait perdu l’Euro 2000 d’extrême justesse et ses cadres. Mais Cannavaro, Nesta, Del Piero, Totti, nés entre 1973 et 1977, seraient au summum de leurs possibilités en Corée et au Japon. Outre le fait que leurs exploits au Pays-Bas ont raffermi leurs liens et nourri leur volonté d’être champion du monde ensemble.
Le premier à être embarrassé par la perspective d’un retour de Baggio avant la fin du championnat, c’est Trapattoni, l’homme qui l’a entraîné à la Juve et l’a vu monter sur le toit du monde. Les deux hommes se seraient parlé avant que Roby ne signe Brescia. S’il faisait ses preuves sur le terrain, aurait-il dit, rien ne s’opposerait à sa participation au Mondial asiatique. - Paroles qui n’engagent que celui qui y croyait ?
Si le Trap a parcouru le classement des buteurs après 9 matchs, il se rend compte que l’empêcheur de sélectionner en paix était capable de rééditer son exploit de Bologne : 22 buts en 34 matchs et une convocation arrachée grâce à la vox populi.
On n’envie pas la position du Trap qui compte sur une défense waterproof articulée autour de Maldini, Nesta et Cannavaro ; sur un milieu de terrain made in Juventus plus Albertini ; et sur les attaquants Totti-Del Piero-Del Vecchio,Totti étant annoncé comme une des étoiles du Mondial.
L’autre souci du Trap est d’ordre athlétique. Faire revenir en Azzurro un demi-dieu se déplaçant un trimestre sur deux sur des béquilles n’est pas confortable. Une compétition comme la coupe du monde s’étale sur huit semaines si l’on tient compte de la préparation. Comment réagira le corps d’un vétéran sorti d’une opération suicide et qui n’aura que quelques dizaines de minutes dans les jambes ? Se privant ainsi d’un joueur plus jeune et moins délicat à gérer comme Doni de l’Atalanta, par exemple, car ce n’est pas au Vieux Trap qu’on apprendra à faire des grimaces.
L’autre argument qui plaide pour que Trapattoni ne convoque pas Roberto tient à l’affolement médiatique qui l’a toujours entouré. L’emmener en Asie, c’est l’assurance de faire de l’ombre à Totti et à Del Piero. La presse le suggère : Buffon, Cannavaro et les autres ne voient pas sa présence d’un bon œil. Vieri, Del Piero et Totti sont nés en 1973, 74 et 76, ils veulent marquer l’histoire du jeu. Comment réagiront-ils si le Codino gagne son pari, retrouve les terrains et multiplie les coups d’éclat ?
Les nouvelles qui arrivent de l’Isokinetic ne sont pas rassurantes... pour les ennemis du Divin ! On dit qu’il a trois semaines d’avance sur le tableau de marche que le staff médical a étudié pour lui, et qu’il fera sa rentrée, non pas le 5 mai contre Bologne à Brescia, mais contre la Juve à Turin la semaine précédente ! Peut-être même le 21 avril contre la Fiorentina au Rigamonti. Si tel était le cas, il s’agirait un record mondial. Aucun sportif de ce niveau n’avait pu reprendre la compétition 77 jours après une opération des ligaments croisés du genou !
Trapattoni se fait du souci. Si Baggio rentre contre la Viola et qu’il marque, l’Italie, et le Japon, et le monde entier le voudront au Mondial. Comment se passer d’un tel prédestiné ? Il voit déjà les titres "Little Bouddha" au Japon pour le énième prodige !
Brescia a souffert pendant l’absence de son capitaine avec 6 nuls, 3 défaites et 2 victoires à domicile de manière que le spectre de la relégation en Série B rôde dans les couloirs de l’Hôtel Touring où les Rondinelle préparent le match capital contre la Viola, menacée de faillite et dans une mauvaise passe.
Le retour du "Capitano" donne du baume au cœur à ses compères Guardiola, Toni, et au président Gino Corioni, et à Carlo Mazzone qui l’embrasse comme du bon pain mais le supplie d’être prudent.
C’est dans un concert de "unes" aux caractères géants que Il Giornale di Bresciaa, Brescia-Oggi et la presse nationale annoncent le miraculeux retour du Divin contre le club qui l’a fait connaître, la Fiorentina. Encore un signe du destin.
Satori au Rigamonti (1)
Les 15 613 spectateurs, les maraudeurs, les stadiers, le service d’ordre, les officiels et les VIP présents ce dimanche-là se rappelleront longtemps le 21 avril 2002...
D’abord parce que les Rondinelle y jouent une partie de leur avenir, car s’ils perdent contre la Viola, la Série B leur est quasiment promise et, avec elle, le départ de ses stars, Guardiola, Toni, Baggio in primis.
Ce n’est pas un match comme les autres, la rumeur court que le Divin va faire son retour douze semaines après sa blessure contre Parme, du jamais vu dans l’histoire de l’orthopédie mondiale pour un champion.
Alors que les conversations vont bon train tout autour du stade, Roby sort du tunnel et salue le public ; ça n’était pas un canard, il est sur la feuille de match !
Le frisson qui court et les chœurs qui montent feront dire aux témoins que ce jour-là "il y avait quelque chose d’inexplicable dans l’air... "
Indicible comme le pronostic de ce supporter au visage de vieille Indienne qui mise sur un doublé de Roby et celui de cette dame qui voit un "3 à 0" pour son anniversaire : "2 buts de Baggio et 1... de Toni, vai ! "
Condamné à la Série C-2 pour banqueroute frauduleuse, la Viola joue le jeu mais souffre. Sussi centre en direction de Toni qui manque ouvrir le score à la 35e minute.
Le public est confiant, les journalistes locaux sont confiants, Brescia a l’avantage de la motivation, les occasions se multiplient, la Viola n’est pas dangereuse...
La logique est respectée, Brescia ouvre le score, tête de Toni sur un coup franc téléguidé de Pep Guardiola...
Quelque chose se grippe dans de jeu des Rondinelle au retour sur le terrain, la Fio frise l’égalisation sur une reprise de Maurizio Ganz.
On ne la fait pas à Mazzone qui enfile son masque de proconsul irascible, il n’aime pas ce qu’il voit, il gesticule comme à Bergame. Son milieu se distend, Guardiola tient tant bien que mal la barque à flot.
Quand on est un coach digne de ce nom, il faut prendre des décisions. "Sor’ Magara" envoie son capitaine s’échauffer et lui souffle à l’oreille : "Roby, écoute-moi, tu vois que nos garçons sont perdus, voilà ce que je te demande, tu vas entrer sur le terrain et tu vas les prendre par la main. N’en fais pas trop, promène-toi dans le rond central. Ensuite tu sais quoi faire... "
Dans les tribunes on sort une banderole : "Vous y croyez, vous ? Merci champion, tu es un exemple ! "
Ce qui se passe alors au Rigamonti prend tout le monde de court. Voyant que Roby est sur le point d’entrer sur la pelouse, Pep Guardiola, le grand Guardiola, court vers lui, ôte le brassard de son bras et le passe à celui Roberto ce qui n’est pas autorisé. La clameur est immense, profonde, plusieurs Florentins embrassent le Divin qui leur concède sa bénédiction.
L’émotion est à son comble...
La suite un conte de fée...
Sur les ondes de Radio Rai 1 : "Attention, attention Provenzale ! C’est juste pour signaler l’entrée en jeu de Roberto Baggio qui a quitté le banc et a pris la place de Giunti à la 65e minute, Ovation au Rigamonti. Pour le moment Brescia mène 1 à 0... "
Deux minutes passent à peine : amorti de la poitrine de Toni vers Baggio, qui se libère de deux adversaires et lui restitue la balle, voici Toni lancé seul à droite, il bute sur le gardien, balle en cloche dans la surface, protection de balle de Roby, qui pivote en retourné et marque dans le délire qu’on imagine."
La suite est loufoque. Le frère de Roby, Giorgio, travesti en photographe, se jette sur le dos de son frère et agrippe à son cou, ce qui empêche Toni de le hisser sur ses épaules comme il lui en a fait promesse s’il arrivait à marquer : une scène de plus à glisser dans l’album d’images pieuses de Roberto San.
Radio RAI :
"Attenzione, Attenzione ! Baggio est de retour et quel reotur ! Un doublé à bout portant sur une action confuse : Brescia 3 - Fiorentina 0, à trois minutes de la fin du match ! Brescia fait un pas vers le maintien avec une arme en plus : Roberto Baggio, qui une fois de plus l’a emporté sur la malchance ! "
Le deuxième but de Roby à la dernière minute du match tient lui du vol à la tire. Un but maraudé à un mètre de la ligne de but en position de hors-jeu que les arbitres n’osent pas siffler pour ne pas gâter le miracle, auquel eux aussi ont assisté : il était comme ça le Divin, il altérait le jugement...
Au bord du terrain Gino Corioni se réfugie dans les robes de Sor’ Magara. Trois points en deux matchs contre la Juve et Bologne, et Brescia restera en Série A.
81 jours avaient suffi à Baggio pour se remettre sur pied, une impossibilité clinique ; Mazzone salue l’exploit et lance un message à Trapattoni. Roby est guéri et il doit prendre sa candidature en compte Avec ses deux buts, 10 buts inscrits en 15 matchs de championnat et 1 en finale d’Intertoto, ça n’était pas à la portée du "premier Azzurro venu`".
On fait dire ce que l’on veut aux statistiques. S’il veut miser sur l’efficacité Trapattoni optera pour Vieri (22 buts), Di Vaio (20) et Del Piero (16) et tiendra compte des kilomètres parcourus, du travail de replacement, du pressing effectué après la perte du ballon, mais surtout des affinités...
Pour les inconditionnels de Baggio, Del Piero, Totti, Vieri étaient des champions mais ils n’arrivaient pas à la cheville du Divin au plan du charisme. Et si le Japon était la terre de sa rédemption du Raphaël de Caldogno ? Et s’il était écrit qu’il prendrait là-bas sa revanche et ferait redescendre le ballon de Pasadena dans les filets en finale ?
Pour le Larousse, le "charisme" est "l’influence sur les foules d’une personnalité dotée d’un prestige et d’un pouvoir de séduction exceptionnels. - Ensemble de dons spirituels exceptionnels (glossolalies, miracles, prophéties) octroyés par l’Esprit Saint à des groupes ou à des individus notoires de l’Église... "
Si l’on donne le sens restreint de "prouesse inattendue" ou "de réalisation hors du commun", Roberto de Caldogno a sa place au Panthéon du ballon rond, un Gotha universel comme le prouve le patronyme de ses fans sur les réseaux sociaux où ses admirateurs, dix-sept ans après ses adieux à Milan, s’expriment en hébreu, en arabe, en sanskrit, en cyrillique et en indonésien. Outre qu’en italien, en anglais, en français, en allemand, en roumain, etc.
On ne programme pas les prodiges. Ils se glissent comme des fantômes dans les mailles des défenses les mieux organisés ; ils se déplacent sans faire de bruit. Hélas le Dvin a développé un art de la suggestion qui ne convainc pas les "techniciens" et n’apparaît pas dans les tableaux de statistiques.
Le retour de Baggio est déjà de l’histoire ancienne quand Brescia se rend à Turin où la Juve fête son titre en éparpillant la défense de Brescia 5 à 0 grâce à trois buts de Trézéguet et deux Del Piero ; au cas où Queue-de-chaval se serait cru à la hauteur.
La veille du match à ne pas perdre contre Bologne, les Rondinelle sont au coude à coude avec Piacenza, l’Udinese et ses voisins de l’Hellas Vérone, alors que Bologne vise une place européenne. Luca Toni, qui s’illustra au Bayern et gagnera une coupe du monde, se remémore : "Pour le dernier match, il y avait beaucoup de tension. "
Une tension qui dure une grande partie du match jusqu’à la 84e minute où Baggio prend la balle au milieu de terrain, se faufile dans un paquet d’adversaires, crochète ses deux derniers opposants et trouve Luca Toni qui est contré à une dizaine de mètres du but. Roby qui a continué sa course s’interpose entre un défenseur et son gardien. Qui l’abat : Pénalty !
20 000 personnes retiennent une nouvelle fois leur souffle. Brescia contre Bologne pour Baggio, c’est le retour des destins croisés car dans les buts de Bologne il y a... Gianluca Pagliuca, son partenaire à Rome et à Pasadena, mais également à l'Inter : un gardien avec et contre qui il s’est entraîné pendant des mois.
Pagliuca : "Je le connaissais bien. Il choisissait un côté, il arrivait sur la balle et frappait sec, il ne te regardait pas dans les yeux, il prenait une décision et il s’y tenait. "
Dis comme ça ça paraît simple. Roby s’avance les épaules voutées, encore éprouvé par la course qu’il vient de faire. À ce moment du match Brescia mène 1 à 0, but de Bachini au début de la deuxième période, mais Bologne a réagi et s’est montré dangereux. Que Roby réalise son pénalty et Brescia est sauvé.
Roby s’est élancé, quelques pas et Il frappe à ras de terre sur la droite de Pagliuca, qui fait le bon choix et repousse la balle... sur Roby qui risque son genou en se tordant sur lui même pour reprendre du gauche ! "2 à 0 pour Brescia" : Le but qui assure le maintien des Rondinelle est chanceux, mais il compte plus que les autres.
Une demi-heure plus tard, après que Toni a signé le troisième but des Rondinelle, les joueurs vont saluer leurs fans. Brescia jouera pour la troisième année consécutive en Série A, une première dans l’histoire du club.
"Ce jour-là, raconte Corioni, il y avait 30 000 personnes au stade. Au moins 15 000 ont pleuré ! Attention, pas des larmichettes, à chaudes larmes ! Avec des larmes grosses comme ça ! "
Dans la zone mixte c’est l’effervescence. Roby a battu le record du monde de guérison des croisés, il a marqué 3 buts en 4 matchs et il sauvé son équipe.
"Roberto, êtes-vous vraiment guéri ? Est-ce que vous avez eu Trapattoni au téléphone ? "
Deux banderoles flottent dans le ciel de Brescia ce jour-là.
"Pour vous, Baggio est un mirage "et "Baggio, il n’y en a qu’un et il joue avec nous. ".
Baggio or not Baggio
La XVIIe coupe du monde de football se déroule entre l’archipel japonais et la péninsule coréenne du 31 mai au 30 juin. Les favoris sont l’Allemagne, la France, le Brésil de Ronaldo et l’Italie de Trapattoni qui a succédé à Zoff, démissionnaire par la faute d’une finale perdue au but en or contre Deschamps, Blanc, Zizou, Wiltord et Trézéguet.
Dans les rangs de la sélection italienne, les médias transalpins anticipent la présence d’une grosse partie de la sélection qui s’est illustrée à l’Euro.
En défense : Buffon-Cannavaro-Nesta-Maldini-Panucci...
Au milieu : Di Biagio, Conte, Di Livio, le jeune Gattuso, Tommasi...
En attaque : Totti et Del Piero secondé par Inzaghi, Del Vecchio et Montella, renforcée par Bobo Vieri qu’une blessure avait privé de l’Euro aux Pays-Bas.
Comme pour le mondial précédent les admirateurs de Roby battent l’estrade, lancent des pétitions, accrochent des banderoles sur les plages et le long des autoroutes.
Avec moins de succès toutefois. Les fans de la génération Totti-Del Piero ne tiennent pas à ce que leurs chouchous souffrent de la présence de l’ex-Divin, qui a fait son temps et qui porte la poisse, trois éliminations aux tirs au but, à présent : Basta !
À notre avis mal conseillé Baggio laisse son clan (Petrone, la Kronomark, ses amis bouddhistes) publier la première partie de son autobiographie où il répond à toutes sortes de questions sur son enfance, son adolescence, ses blessures mais également sur ses relations avec Sven-Göran Ericsson, Arrigo Sacchi, Fabio Capelllo, Ulivieri et bien sûr Lippi.
Au titre des maladresses, l’ouvrage s’achève par un rêve où le héros anticipe sa présence au Japon et se voit remporter le Mondial.
Tout ce qui touche à Baggio s’arrache, la première édition de "Una Porta nel Cielo" sera vendue à 100 000 exemplaires en Italie et tout autant au Japon. La préface est signée Daisaku Ikeda, le président du Sokka Gakkai dont la raison sociale serait de "lutter pour la paix dans le monde et pour l’amitié entre les peuples".
On peut s’interroger sur les effets pervers de cette stratégie au moment où l’on traverse un Millénium incertain. Le pape Jean-Paul II, un souverain pontife géopolitique, vient de sonner le glas du communisme. Les ayatollahs ont proféré toutes sortes de fatwas, tandis que les fondamentalistes du Vatican s’en prennent aux charismatiques et aux fantaisies orientales qui à leur avis fourvoient la jeunesse en l’incitant à rechercher le nirvana en dehors de la sainte Église.
Le 6 mai, le téléphone sonne chez les Baggio :
Valentina Baggio : "Je me rappelle le moment où papa a reçu le coup de fil du C.T. Nous étions sur le balcon à Caldogno... Et tu sais, la déception dans ses yeux, tu ne peux pas l’oublier... La vérité, c’est qu’il pouvait jouer la coupe du monde, mais il l’aurait joué au Japon et en Corée où mon père est un dieu. Du fond du cœur je ne comprends pas... Je sais maintenant que ce n’était pas une question de forme physique... Ma foi, ce qui s’est passé s’est passé et ‘ils’ ne sont pas allés très loin... "
Roby : "Trapattoni m’appelle et me dit que je ne rentrais pas dans la liste, qu’il ne me croyait pas capable de jouer au plus haut niveau. Je lui réponds que je viens de jouer trois matchs décisifs d’affilée, que je vais bien, que j’ai marqué trois buts, et d’autre part, on avait un mois devant nous... "
"L’histoire de la non-convocation de Baggio au mondial japonais a la fascination du mystère" déclarera Petrone l’année suivante.
Si cette non-convocation n’a pas été due aux genoux de Baggio ou à sa condition physique, à quoi a-t-elle pu être due ?
D’abord à la valeur de Vieri, Totti, Del Piero, Inzaghi, Del Vacchio et Montella, ses successeurs. - Comment ne pas faire confiance à une cohorte de champions décidés à mériter la quatrième étoile de l’Italie en coupe du monde ?
Probablement au fait que Totti et consorts n’avaient pas envie d’avoir un Divin dans les jambes à la moindre contre-performance : quoi de plus naturel ?
Ce qui n’empêche pas le Sifflet d’Or Pierluigi Collina de déclarer face caméra que Baggio "aurait pu jouer, ne serait-ce que quelques minutes en cas de besoin, et que la donne aurait pu changer. "
Arturi de La Gazzetta va plus loin : «
"Ce Baggio-là, animé par cette motivation au point de revenir de blessure en un temps record, avait en lui une telle charge de saine agressivité sportive qu’il aurait fait du bien au groupe."
Corioni est désabusé ; "Alors que la F.I.F.A., voyant que Baggio était guéri, a donné la possibilité aux sélectionneurs d’emmener 23 joueurs, notre entraîneur ne l’a pas emmené, attention, c’est un ami, mais je n’ai toujours pas compris. "
Quant à Bruno Pizzul, la Voix de la RAI, il pense que le Trap a estimé "que la contribution du joueur au plan technique, tactique, physique n’allait pas être à la hauteur d’un tournoi d’une telle importance.". Avant d’ajouter : "Cela dit, je pense qu'il a dû le regretter "...
À l’ombre de la F.I.F.A. et de l’Opus Dei
Plus que la cinqiuième étoile du Brésil contre la Nazional Manschaft, les images qui resteront dans les mémoires, outre la piteuse élimination des Bleus de Lemerre en phase de poule et le double scandale de l’arbitrage pro-coréen contre la Squadra italienne et la Roja ibérique, sont celles offertes par les charismatiques Brésiliens assemblés autour du rond central après leur victoire ; et les aspersions d’eau bénite commises par Trapattoni qui - entre deux suppliques au Christ Sauveur - reprend de volée une bouteille en plastique et massacre un plexiglass de coups de paume en accusant d’un doigt vengeur certains membres du comité d’organisation, dont le ténébreux Jack Warner, coupable d’avoir choisi l’Équatorien Byron "El Justiziero" Moreno pour arbitrer l’Italie contre la Corée du Sud.
Pour mieux comprendre les choix et le comportement du sélectionneur de la Squadra penchons-nous sur l’homme et sur sa carrière.
Trapattoni est né le 17 mars 1939 à Cusano Milanino, Lombardie. Comme joueur il s’illustre avec le Milan de Cesare Maldini, Gianni Rivera et Altafini, avec qui il remporte la première C-1 italienne en 1963, puis celle de 1969 en pulvérisant l’Ajax de Cruyff (4 à 1). Milieu défensif, le Trap a par ailleurs acquis une réputation mondiale en neutralisant le Roi Pelé les trois fois où ils se sont rencontrés.
Les choix du Trap ne peuvent qu’être respectés dans la mesure où il a été un des entraîneurs les plus titrés de l’histoire, étant passé par le Milan AC, la Juve. L’Inter, le Bayern Munich et la Fiorentina. N’est-il pas le seul entraîneur à avoir remporté toutes les coupes mises en jeu par l’U.E.F.A. et la F.I.F.A. C’est-à-dire la Coupe des champions, le Coupe des Coupes, la coupe de l’U.E.F.A., mais également la Coupe Intercontinentale des clubs. - Après son échec en Corée, il sera champion du Portugal avec Benfica, entraîneur du VFB Stuttgart, champion d’Autriche avec le Red Bull Salzburg avant de qualifier l’équipe d’Irlande pour l’Euro 2012. Dont acte.
Le Trap est un entraîneur à succès doublé d’un personnage plein de malice, célèbre pour son maniement des dictons populaires à la Guy Roux à Auxerre. Quel connaisseur du football mondial n’a pas en tête la plus fameuse conférence de presse de l’histoire au Bayern, quand le pieux Giovanni fulmine contre "Strunz" dont le nom se rapproche de "stronzo" qui veut dire abruti en italien ; numéro de stand-up de 3 minutes et 30 secondes qui fait encore fureur sur les réseaux.
Ce que l’on sait moins c’est que la sœur du Trap est une religieuse qui le fournit en fioles d’eau bénite depuis ses débuts. Pieux au pont d’inclure des messes et des prières dans la préparation des matchs de ses équipes, il finira conseiller de l’équipe nationale du Vatican alors qu’il est sous contrat avec l’Eire, autre bastion du piétisme catholique. Bref, le Trap n’est pas un adepte de la séparation de l’Église et du Calcio.
Là où le bat blesse c’est lorsqu’on découvre que le "Mage de Cusano Milanino" est un compagnon de route de l’Opus Dei fondé par Don Èscriva Balaguer, le bon ami de Franco, un inspirateur de la Phalange pendant la guerre d’Espagne. Charmant personnage que Jean Paul II fait béatifier, donnant l’occasion à Giovanni de lire une partie de son éloge car Balaguer aimait le sport et le football, à qui il trouvait des vertus éducatives.
Le Millénium c’est le moment où l’Église demande pardon pour ses péchés et pour une longue tradition d’intolérance et d’atrocités. Cela tombe bien dans la mesure où la Sainte Église Catholique et Romaine paie pour le scandale du Banco Ambrosiano et de la loge P-2, une faction maçonnique proche de l’extrême-droite.
Le scandale a été énorme. Le banquier du Vatican, l’archevêque Marcinkus, et ses complices les financiers Calvi et Sandona sont soupçonnés d’évasion fiscale dans les Caraïbes en relation avec une famille mafieuse de New York. Règlements de compte par barbouzes interposées, faux suicides, recels divers et variés, concussion, le pape Jean-Paul 1er, fraîchement élu, décide de nettoyer les écuries d’Augias... Avant de mourir pour des raisons inconnues en septembre 1978 à l’âge de 66 ans, laissant le champ libre au Polonais Wojtila et à son vicaire pour la Congrégation de la Foi (jadis appelée Inquisition) Josef Ratzinger, le futur Benoît XVI connu pour sa vision toute autre que progressiste de la foi et une adolescence marquée par les "principes éducatifs" du IIIe Reich.
Que vient faire Baggio là-dedans ?
Il vient faire qu’il est né en Vénétie où le catholicisme est fortement enraciné et qu’il a été enfant de chœur comme le prouve l’album de famille que nous avuons pu feuilleter.
Alors, lorsque Roby se lance sur la Voie tracée par le Bouddha de sa secte, cela fait du bruit dans les milieux ecclésiastiques, surtout lorsque le gamin devient une idole des jeunes dans les années 90.
Or l’Orient exerce une fascination grandissante depuis les années 60. Que Baggio s’écarte du Christ pour épouser Bouddha fait frémir les experts en communication de "notre" sainte mère l’Église.
Du côté du Soka Gakkai, une ONG reconnue par l’ONU, on se frotte les mains. Le gamin devenu bouddhiste le 1er janvier 1988 est un porte-drapeau planétaire et un "argument de vente" au Japon, en Corée, en Chine, en Thaïlande où ses prodiges balistiques, son toucher de satin et son destin d’archer au bord du précipice en font un saint messager.
Cette dimension messianique échappe aux matérialistes du jeu pas aux conseillers et aux soldats laïques de l’Opus. Le sélectionner avec la Squadra, c’est aménager le char de son triomphe : - "N’est-ce-pas, Giovanni ? "ont pu lui souffler ses amis du sérail.
Quand s’ébruite la nouvelle de l’exclusion de Baggio de la liste des sélectionnés pour le Japon, une vague de désillusion gagne ses admirateurs. On évoque des pressions, une invasion du sacré dans la profane. Une intervention des lobbies shintoïstes au Japon.
La F.I.F.A. est mécontente, elle a élargi le nombre des sélectionnés à 23 pour permettre à l’Italie et au Brésil d'emmener Baggio et Ronaldo, deux icônes du football mondial.
Plus cocasse, la Compagnie Alitalia fait imprimer la silhouette de Baggio sur la carlingue de ses vols pour le Japon et la Corée avec l’inscription : "Nous, Baggio, on t’emmène, apporte le ballon ".
La non-sélection de Baggio ne porte pas chance à Trapattoni. Son Italie, celle de Totti, Maldini et Del Piero bat l’Équateur (doublé de Vieri) mais perd 2 à 1 contre la Croatie après avoir ouvert le score (Vieri) et arrache le nul face au Mexique grâce à un Del Piero pour une fois décisif avec la Squadra. L’Italie étant une spécialiste des premiers tours tirés par les cheveux, le Trap y croit toujours.
Il y croit moins quand il apprend que son équipe affrontera la Corée du Sud en huitième de finale. Naît un gros doute dans la délégation italienne. Le président du comité d’organisation est un héritier-actionnaire de Hyunday tenté par une carrière politique dans son pays. L’élimination du Japon au premier tour étant un coup tiré dans le dos de la manifestation du point de vue de l’assistance, celle de la Corée dès les quarts serait un désastre. De là à imaginer le pire...
Si l’on en croit le paradoxe de Murphy, le pire n’est pas certain mais probable. Les organisateurs désignent l’Équatorien Byron Moreno pour arbitrer Italie-Corée du Sud. On n’a pas eu le temps de fouiller dans son passé qu’il se passe des choses curieuses sur le terrain. Le Trap a sorti sa fiole d’eau bénite mais quatre minutes se sont écoulées que l’impossible Byron Moreno siffle un pénalty pour les Coréens à la suite d'une bousculade dans les 16 mètres. Dieu est avec le Trap puisque Buffon se détend et repousse le tir de Ahn, un joueur de Série C, en Italie...
Le match est rude, les Coréens sont hyperactifs. Les Rouges jouent dur, les Azzurri encaissent et prennent l’avantage par l’inévitable Vieri. 1 à 0 à la mi-temps.
On fait grise mine dans la tribune officielle, si la Corée sort de la compétition on va au devant d’un désastre industriel...
La suite est délirante. Moreno laisse la bride sur le cou aux Coréens. Visage en sang de Cocco. Vieri qui manque par deux fois le 2 à 0. Totti bloqué irrégulièrement dans les 16 mètres après une percée de 30 mètres. Découpage en règle de Zambrotta qui doit sortir du terrain...
Et égalisation des héros du matin calme à deux minutes de la fin : tout est à refaire. Prolongations !
La suite est grand-guingolesque. Totti est lancé au but sur la droite de la cage coréenne, il est abattu... Pénalty ? Non, deuxième jaune pour simulation et - route Moreno - l’Italie finit le match à dix. !
L’eau bénite du Trap ne l’empêche pas de fracasser une bouteille d’eau d’un coup de pied et de martyriser le plexiglass qui le sépare d’un membre de l’organisation en costume-cravate.
On croyait avoir vu le pire, mais sur un contre à deux de la Squadra, Tommasi arrive de la gauche entre les lignes et marque ! Enfin pas vraiment, puisque le juge de ligne signale un hors-jeu... qui n’existe pas !
Les observateurs neutres sont consternés. À quelques minutes de la fin de l'extra-time, centre de la gauche pour la tête de Ahn, qui joue à Perugia en Série C - et Golden Gol pour la Corée qui exulte et vire hystérique... Grazie Mille Byron Moreno, dont l’exemple sera suivi par son collègue lors du quart volé à l’Espagne. La Corée dans le Final Four, le succès économique de la compétition est assuré.
Pour en revenir à Byron Moreno (un tel nom ne s’invente pas), ajoutons qu’il sera arrêté six ans plus tard à New York avec 6 kilogrammes de cocaïne après que sa fédération l’eut suspendu 20 matchs pour avoir fait jouer une prolongation de 13 minutes permettant à l’équipe de Quito, dont il voulait devenir conseiller municipal, de remporter une finale de Coupe...
Si l’on ajoute que le Trinitéen Jack Warner, un ancien vice-président de la F.I.F.A. et désignateur des arbitres en 2002, est sous le coup de multiples accusations de détournement de fonds, on comprend la frustration de Trapattoni et de ses joueurs.
En Italie on s’en moque. Tout ce qu’on voit c’est que le Trap a failli et qu’un débat rétrospectif anima les talk-shows de l’été 2020 sur le thème : - Que se serait-il passé si Trapattoni avait fait rentrer Baggio à la place de Di Livio après la blessure de Zambrotta ? Quelle conséquence aurait-eu son apparition sur le comportement de ses adversaires, du public coréen, de ses coéquipiers et même des arbitres ? Une question absurde, vraiment ?
Brescia Confidential
Marco (Bencivenga) et Ciro (Corradini), respectivement rédacteur en chef de Brescia-Oggi, et présentateur de Brescia-Punto-TV (outre que speaker du Rigamonti) sont devenus nos amis au fil de notre enquête. Le premier est à présent le directeur de la rédaction de La Provincia di Cremona, le second anime un blog ultra suivi autour du Brescia-Calcio, relégué en Série B.
Ils ne nous ont pas tout dit mais nous allons tout répéter.
Marco se rappelle les semaines où le bruit incroyable a couru que Roberto Baggio, le Divin à la queue de cheval, allait signer à Brescia, pas spécialement le concurrent du Real Madrid ou du Bayern Munich ;
« À Brescia-Oggi nous avons été prévenus par un proche du président et Petrone nous l’a confirmé à demi-mots. C’était l’été 2000 et des négociations avaient lieu en sous-main. Pour notre concurrent du Giornale di Brescia, c’était une blague. Quand j’ai eu la confirmation que ça allait se faire, que Roby avait signé, on a publié la nouvelle. Nous et La Gazzetta dont j’étais le correspondant sur place. Quel scoop ! Toute l’Italie était à Brescia le lendemain. Baggio à Brescia, ce serait un peu Messi à Sassuolo ! "
La concurrence que se livrent les deux quotidiens locaux a des conséquences funestes. Le Giornale di Brescia s’entête, n’y croit pas, et un "bloggeur" bien connu chez nous, organise une guerre des journaux en confrontant les news concernant le transfert au jour le jour. Dont nous sommes sortis victorieux. Ça m’attriste à présent, car un collègue que j’aimais bien a payé durement l’erreur de sa rédaction, je pense souvent à lui. "
Ciro quant à lui a du mal à cacher l’émotion qui s’est emparé de lui et de toute la ville quand la rumeur est devenue réalité. "Avoir Baggio avec nous pendant une, deux, trois années, c’était un cadeau du Père Noël, un événement qui pouvait avoir des conséquences formidables pour tout le monde. "
Lorsqu’on lui pose la question de savoir si Baggio a eu un effet économique sur la ville et sur la Province, Marco met la pédale douce : « Il faut savoir que la Province de Brescia, en termes de produit intérieur brut arriverait en 12e ou en 13e place de l’Union européenne. En termes de publicité et de promotion, l’arrivée de Roby a été un bienfait, mais économiquement, je ne crois pas que Brescia en ait profité à point. Pas le club en tout cas, il n’était pas structuré pour ça, D’ailleurs le pauvre Corini, ayant fait des pas plus grands que ses jambes, a dû vendre sa villa pour éviter la banqueroute... "
Qui était Baggio, une anecdote...
Ciro s’y replonge ; « Une des raisons pour lesquelles Roby est venu à Brescia, c’est que les Brescians ne te sautent pas dessus, ils te laissent vivre, on est comme ça ici. Cela dit sa venue a rendu les gens à moitié fous. Ce garçon est incroyablement gentil, il ne dit jamais non ou presque. Alors il devait se cacher la plupart du temps. Un exemple ? il allait manger chez un gars qu’on appelait "Er Negher ", le noir, un chasseur. Quand Roby ne rentrait pas à Caldogno, il dormait dans une chambre de six, sept mètres carrés chez lui. Je crois que par la suite, il l’a emmené en Argentine où il lui a fait des farces pendables avec ses histoires de pumas féroces. "
Marco confirme :
« Roby avait une aura incroyable. Quand nous étions dans un aéroport, si le bruit se diffusait qu’il était là, vingt, cent, deux cents personnes se mettaient à courir dans tous les sens, la sécurité prenait peur, c’était un chaos atroce et il fallait que la police des frontières l’exfiltre et le conduise dans une pièce inaccessible au public... Où ces mêmes policiers le harcelaient pour avoir des autographes ! "
Que dire de la figure de Petrone, son « ami manager ? «
Ciro : " Il s’occupait de tout, impossible de parler, d’approcher ou d’obtenir un entretien de Baggio sans son accord. Tu demandais quelque chose, la réponse était non 99 fois sur 100. Mais on peut comprendre, Roby avait comme qui dirait le beau rôle, le méchant c’était Vittorio. "
Marco : « C’est délicat, Roby avait beau être simple, humble, disponible, il fallait quelqu’un pour le protéger de l’extérieur. Bon, parfois Petrone exagérait... Roby a été la chance de sa vie, qui aurait été Pétrone sans Baggio ? "
Comment a réagi Baggio lors de la mort de Vittorio Mero ?
Ciro : "Mero était un garçon incroyable, un soleil, un camarade avec qui tu aurais pu passer tous les soirs. Et là, un carton jaune à Rome, un entraînement organisé à Ospitaletto pour les non titulaires, une bourrasque sur l’autoroute et le drame, comme si tout avait été écrit à l’avance... "
Marco : " C’était à Parme. On y était. Lorsque le bruit a couru sur Internet et que des supporters ont fait savoir aux joueurs ce qui était arrivé, ils n’ont rien dit à Roby, qui ne l’a su que lorsque la nouvelle a été confirmée, il est devenu livide d’un coup. Je me rappellerai toute ma vie le geste lourd de sens qu’il a eu quand il a su. Il a ôté ses gants et les a jetés au milieu du terrain, l’arbitre n’a pas appliqué le règlement, il a suivi Roby, le match était annulé ; "
Ciro : "Les joueurs ont été bouleversés, ils se sont organisés pour soutenir Monica, sa femme, qui avait un enfant en bas âge. Toute la ville a été choquée, la solidarité a été énorme. "
Marco : « Je peux vous dire quelque chose qui ne s’est pas ébruité. À l’initiative de Baggio, les joueurs ont organisé une cagnotte pour le petit lorsqu’il aurait 18 ans. Corioni s’est plaint un jour du manque de reconnaissance de Monica. Ca m’a surpris car je la connaissais bien, elle fait partie de ma famille élargie. Ça n’était pas de l’ingratitude en fait, elle ne voulait pas que le petit sache trop tôt qu’il avait plusieurs centaines de milliers d’euros sur un compte, alors qu’il devait continuer à aller à l’école. J’ai rappelé Corioni pour le lui dire... "
Ca fait quoi de passer un moment à côté de Baggio, moitié enfant ravi de la crèche, moitié icône mondiale ?
Ciro : "Un souvenir. Nous accompagnions de temps en temps les joueurs en avion. Un joiur Baggio s’approche de moi et me demande si j’ai une minute. Mince alors, et comment ! Là il me demande une faveur, si je peux mettre sur un K-7 les buts qu’il a marqués et que j’ai commentés en direct ; c’était pour des amis en Argentine, une surprise qu’il voulait leur faire... Et là il me demande combien il me doit ! J’ai craqué ; 'Tu parles, c’est moi qui vais vous payer !' "
Marco : " En déplacement dans un avion de ligne, le hasard fait que je me retrouve assis à côté de lui. On échange des banalités puis on sympathise. C’est là que je me suis rendu compte de son charisme, ses yeux vert pailleté, son regard clair, c’était impressionnant. "
Le bouddhisme, un problème, le Soka Gakkai ?
Ciro : "Pas à ma connaissance, chacun est libre de croire ce qu’il veut. "
Marco : « Il est toujours resté discret à ce sujet. À part son brassard aux couleurs du Soka Gakkai, il n’était pas question de ça. S’il était engagé dans le fonctionnement de sa secte ? Probablement mais en privé, je le vois mal donner des leçons ou enfreindre le droit de chacun à croire ce qu’il veut... "
Encore Petrone :
"J’aurais des choses à dire mais ce serait problématique, Rien de précis mais une impression... J’avais parfois l’impression qu’il profitait de sa position d’intermédiaire... Laissant croie certaines choses... C’est curieux qu’un homme comme Baggio ait eu besoin à ce point d’une interface. J’imagine mal Totti, Platini ou Messi confier une part aussi importante de lui à son agent... "
Deuil du rêve et retour
Juillet 2002 à la Ciquita en Argentine - Un climat hivernal, des parties de chasses suivies de barbecues arrosés de vin rouge, des gauchos mal rasés...
Baggio prétend dans un premier temps qu’il ne passe pas beaucoup de temps à regarder la coupe du monde. Il nuancera plus tard, peu importe finalement.
Ce que l’on sait de ces semaines passées à des milliers de kilomètres de Caldogno, on le doit aux pages consacrées à la nature et à la chasse dans la deuxième parte de son autobiographie intitulée "ll Sogno Dopo", que l’on peut traduire par "Après le rêve", une allusion aux rencontres que l’ancien Ballon d’Or fait dans la Pampa.
Ce que l’on sait, c’est qu’il atterrit en Italie le même jour et dans le même aérodrome que les Azzurri du Trap. Qu'il a évité les journalistes et file à Caldogno où ses amis pensent qu’avec lui l’Italie aurait battu la Corée, écarté l’Espagne comme en 1992, affronté l’Allemagne en demi-finale et pris sa revanche sur le Brésil en finale aux tirs au but, exécution finale signée Roberto, naturellement.
Aux journalistes qui le questionnent à la reprise, le joueur répond que ce qui est fait est fait et qu’il va se concentrer sur deux objectifs : assurer le maintien de Brescia pour la troisième fois d’affilée et atteindre le cap des 300 buts en carrière et des 200 buts en Série A.
Lorsque Roby retrouve ses coéquipiers à l’hôtel Touring de Coccaglio, il n’est plus le Divin mais "un des leurs", une belle personne qui n'a pas oublié la disparition de Vittorio Mero, les larmes de Lecce et les moments passés avec le groupe
Corioni et Mazzone ont consolidé l’équipe avec l’arrivée du milieu brésilien Matuzalem ex-Shakhtiar Donets, du Ghanéen Stephan Appiah (Parme), du latéral costaricien Martinez auxquels se sont ajoutés la confirmation de Dainelli au cœur de la défense, les prolongations de contrat de l’Autrichien Schopp et du Lituanien Stankevicius et l’arrivée du gardien Sereni, un clone d’Angelo Peruzzi. Construit autour de Baggio, Guardiola, Dainelli et Toni, le Brescia de la troisième saison en A paraît bien armé pour assurer son maintien et pourquoi pas gagner un Pass pour l’U.E.F.A. ou l’Intertoto.
La saison 2002/2003 est atypique, le coup d’envoi ayant été retardée à la suite du conflit opposant la Ligue et les diffuseurs des matchs de Série A et de Série B.
Les choses partent mal. Brescia perd contre Piacenza 1 à 2, gagne à Chievo 2 à 1, perd contre la Roma de Totti, 2-3 (Baggio sur pénalty), obtient le nul à Reggio Emilia mais perd 3-0 à Bologne et n’arrive pas à battre le promu Como à Brescia (1-1, égalisation de Baggio à la 87e sur pénalty). La presse locale s’inquiète, Brescia assura-t-il son maintien ? Et si Baggio, privé d’un grand objectif, n’était plus aussi motivé ?
Brescia va mieux début novembre. Les équipiers de Roby vont gagner à Turin contre le Torino (2 à 0). Reportée plusieurs fois, la première journée se joue avec deux mois de retard. De retour à l’Ennio-Tardini, un stade qui rappelle de mauvais souvenirs aux Rondinelle. Roby marque par deux fois mais la victoire sourit à nouveau aux Crociati. Score 4 à 3.
Le premier trimestre de la Série A correspond à "Calciopoli", le procès de la Triade Moggi-Giraudo-Bettega que le juge Guariniello a inculpée de concussion, fraude sportive et racket en bande organisée, mais également de recours à des produits interdits.
À Noël, après leur défaite surprise 0-2 contre Empoli. Les hommes de Mazzone ont récolté la misère de 9 points en 8 matchs.
De la 10e à la 13e journée Brescia s’enfonce. Dominé 2-0 par l’ennemi juré de Bergame, Baggio et compagnie n’arrivent pas à battre l’Udinese (1-1) et se font corriger à Giuseppe-Meazza par l’Inter 4 à 0, quadruplé de Vieri ! - Bilan avant la 13e journée où Brescia affronte la Juve au Rigamonti : 9 points sur 39 possibles et aucune victoire à la maison. Baggio ? 5 buts, de bonnes prestations mais l’impression que c’est la saison de trop.
La Juve ne perd plus depuis 18 matchs et la dernière fois qu’elle a cédé au Rigamonti remonte au début des années 90. Sur le banc turinois on trouve un revenant : Marcello "Paul Newman" Lippi.
En première mi-temps Thuram, Davids et Di Vaio somnolent. Après la pause ils se réveillent. Baggio est surveillé comme le lait sur le feu, ce qui ne l’empêche pas d’inventer une volée qui frôle la lucarne de Buffon d’une vingtaine de centimètres.
À la 78e et à la 84e, l’Autrichien Schopp et l’Albanais Tare trouvent le chemin des filets sur des centres au cordeau adressés dans la surface d'un Buffon doublement impuissant. Lippi fait la soupe à la grimace, l’entrée de Del Piero ne change rien.
Corriger la Vieille Dame est un toujours bonheur, Baggio fait la fête avec Appiah qui a été formidable. Mazzone vient de remporter son 200e match de Série A en tant qu’entraîneur.
Baggio dans tout cela ? Témoignage de Pep Guardiola dans le blog "Bobo-TV", le format en ligne de Vieri, Adani, Cassano ;
« Lorsqu’on jouait ensemble à Brescia, il était quasiment infirme. La seule chose qu’il fallait faire c’est le trouver le plus vite possible. Il ne courait presque plus et pourtant, chose incroyable, il était toujours démarqué. Ce qui demande une intelligence supérieure. "
Rebond de Lele Adani, ex Fiorentina :
« Selon moi il appartenait à un dessin (ndla : dessein = dessin en italien) supérieur. Il évoluait dans un cadre, dans une peinture, il était art en mouvement. "
De fait l’avant-dernière saison de sa carrière, sur une jambe, à deux à l’heure, Roby marquera à la 4e, 5e, 7e, 14e, 18e, 22e, 27e, 33e et à la 34e journée. Il fait beaucoup marquer aussi, une guirlande d'inventions fatales. Le tout saupoudré de gestes spirituels : contrôles orientés qui se transforment en dribbles, frappes piquées, lobs en rupture, paraboles dignes d’un Seigneur du ballon rond..
Enluminé par des moments spéciaux comme la réalisation des 11 mètres de son 300e but officiel à Perugia : moment de concentration plus long qu’à l’habitude, la course d’élan avec le traditionnel : Ohooooo ; une frappe sèche, le ballon qui pivote comme une toupie au fond des filets. Ses partenaires qui l’embrassent, gros plan sur Mazzone qui l’applaudit en baissant les paupières... Les supporters des deux équipes qui se lèvent, lui qui court les bras écartés comme les ailes d’un colvert et envoie un baiser à la caméra en criant : "Papa ! Ti amo ! ".
Dans les chaumières on craque : génie du jeu, brave garçon, bon fils, chouchou des enfants et des femmes mures, que demander de plus en Italie ?
Deux des objectifs que le Codino s’était fixés en juillet 2002 ont été atteints : les 300 buts en compétition officielle et Brescia maintenu en Série A pour la troisième saison de rang.
Restait le dernier objectif : un 200e but en Série A et un quatrième maintien naturellement.
Wikitalia : "Forte de Carlo Mazzone sur le banc et de Roberto Baggio sur le terrain, l’équipe commença mal et resta confinée dans les zones inférieures du classement. L’inversion de tendance arrive grâce à la victoire sur la Juventus obtenu au Rigamonti par 2-0. Après ce match l’équipe alignera une série de 16 matchs consécutifs dont 9 matchs nuls 0-0, une victoire 3 à 0 dans le derby contre l’Atalanta, avant que la série ne se termine par une défaite 0-1 contre l’Inter... - Jusqu’à la fin du championnat, l’équipe ne céda qu’à la Juve (2-1) et à la Lazio (3-1) avant de battre le Milan d’Ancelotti à domicile (1-0) "
L’avant-dernière ligne droite
Lorsque Roberto revient d’Argentine à la fin de l’été 2003, le public comprend que ses heures sur un terrain sont comptées. Il a inscrit son 300e but et une dizaine de buts tous plus beaux les uns que les autres ; paraboles slicées, coup-francs imparables et passes à fil de pelouse dans la course de Toni, de Mauri ou de Filippini ; réplique corrigée du Golden Gol manqué au stade de France ; donnant par-dessus tout l’impression d’avoir sous les yeux une créature non identifiée, un "éon" appelé à s’évanouir dans le temps et dans l’espace d’un instant à l’autre. Car comme l’écrit Italo Cucci, une des belles plumes du Calcio : "Baggio représente la victoire de l’espérance sur nos afflictions quotidiennes. "
Nous le verrons, les envolées de ce type sont innombrables, de quoi remplir les pages d’un dictionnaire de citations, mais reprenons le chemin de l’Hôtel Touring de Coccaglio où les Rondinelle, dont l’effectif a changé, préparent leur quatrième saison de rang en Série A.
La nouveauté inquiétante c’est que "Sor’ Carletto" s’en est retourné à Bologne. Roby, qui avait conditionné sa permanence à Brescia au maintien en poste de son "second père ", comprend la situation ; une transition s’impose mais il en sera, il ira jusqu’au bout de son contrat avec les Rondinelle.
Gianni De Biasi est né en 1956. Champion de Série C-2 avec la Spal et de C-1 avec Modène, la place de Brescia est plutôt sceptique à son endroit, succéder au mythe Mazzone est une gageure. À tort. Après Brescia il entraînera Torino, Alaves et l’équipe nationale albanaise qu’il qualifiera pour la première fois de son histoire à un Euro en 2016.
De Biasi comprend la chance qu’il a d’entraîner Baggio dont les articulations et le dos sont dans un état tel qu’ils conviennent d’un modus vivendi : Roby se préparera le lundi à Caldogno, suivra une préparation différenciée le mardi et le mercredi à Brescia, s’entraînera avec ses équipiers le jeudi et participera à la mise en place du vendredi. Match, point presse et retour à Caldogno le dimanche soir.
Guardiola est parti à la Rome, il a été remplacé par Di Biagio, l’auteur du tir au but manqué de Saint-Denis. Luca Toni s’en est allé à Palerme, ce qui donne sa chance à Caracciolo, 20 ans, qui marquera autant de buts, 12, que son aîné au Codino, contraint de ne jouer que 26 matchs cette saison-là.
Di Biagio, qui a passé une année avec Baggio sous Lippi, révèle que xon coéquipier vit un calvaire : "Roby s’escrimait avec ses genoux, ses tendons, ses chevilles... Il faisait le maximum pour optimiser les derniers mois de sa carrière de footballeur si vous voulez... "
Dans le format web Bobo Tv, Ventola confirme. Roby ne pouvait pas s’en remettre aux instruments de torture des salles de muscu, c’est Pagni qui s’occupait de lui manuellement."
Encore une foi Baggio négocie avec la douleur, "une maîtresse impitoyable ", il veut aider son club à rester en Série A pour la quatrième saison consécutive. Il se prépare en outre pour cet ultime défi : atteindre la barre des 200 buts en championnat, performance qui n’a été réalisée que quatre fois dans l’histoire du Calcio.
De Biasi économise son étoile. Il ne l’aligne pas en Intertoto (élimination au 3e tour par Villareal), ni en coupe (élimiation précoce contre Palerme).
L’habitude est un tue-l’amour. Le nombre des abonnés est passe de 16 000 en 2001 à 13 000 en 2003, même si les matchs contre la Juve, Milan ou l’Inter attirent plus de 20 000 spectateurs au Rigamonti.
Cette saison-là Brescia jouera 40 matchs de compétition officielle, en gagnera 10, fera 16 nuls et en perdra 14. Cette saison-là, il faudra attendre la 6e journée contre l’Inter pour voir Roby marquer son premier but, un but utile puisque le score final sera 2 à 2.
En décembre, le héros national-populaire annonce qu’il raccrochera les crampons fin mai car : "il faut avoir le courage de s’arrêter au bon moment."
"Baggio qui se retire, c’est une partie de notre vie qu’on nous enlève "déclare un chanteur de l’époque yéyé. — "Sans Roby, cela ne sera plus dimanche", glisse un autre chanteur dans une chanson.
Confirmation dans l’hebdo couleur de Repubblica du 8 mai 2021 : "Ça n’était plus possible, j’avais tellement mal quand je rentrais du match, que j’appelais pour qu’on m’aide à sortir de ma voiture... "
Cela semblera exagéré mais ce qui se produit chaque fois que Baggino descend sur le terrain lors des derniers mois de son transit dans le Calcio est particulier : applaudissements solennels à son apparition, déclarations d’amour chantées, banderoles rimées, chœurs des ultras de Brescia mais également de leurs adversaires : "Roberto-bag-gio, roberto-ba-gio..."
Standing ovation à chaque inspiration, à chaque but bien sûr...
Soupirs... Pâmoisons... Deuils anticipés... On assiste à un tour d’honneur non déclaré.
Les commentateurs de tous les pays, sur toutes les chaînes, invitent les Italiens, même ceux qui n’aiment pas le foot, à se rendre au stade pour remercier celui qu’on ne verra plus jamais sur un terrain. Frissons, souvenirs qu’on s’échange en tribunes, témoignages des uns et des aures, milliers d’yeux brouillés par les larmes et les talk-shows qui prennent des allures de veillées funèbres.
Tous les buts marqués par Roberto sont disponibles et numérotés sur Internet. Ceux qu’il a ‘signés" cette année-là, signé comme on signe une toile de maître, ont une aura particulière car libéré de ses fichus défis Roberto retrouve la grâce de ses débuts. il n’a plus cette allure heurtée, voutée, câgneuse de la période bolonaise ou du "count-down" pré-Mondial coréen. il patine, il glisse, inspire ses partenaires et transforme leurs pieds de plomb en or en multipliant les enchantements. À preuve son 200e but sur un terrain où ses espoirs de jouer la coupe du monde s’étaient envolées deux ans plus tôt. Toujours ces signes...
Flash-back.
Action...
On est le 14 mars 2004. Parme mène 2 buts à 1 contre Brescia. Brescia veut se tenir à l’écart de la zone de relégation. Parme brigue une place européenne...
À la 74e minute, le ballon arrive à Baggio de la gauche. À moins de deux mètres de lui, deux défenseurs font écran entre lui et le gardien. Face à face à la manière du matador qui "site" le fauve noir qui lui fait face. Roby soulève un de ses talons. Deux touches perpendiculaires du droit. Une caresse sur la gauche, accélération brutale, course imprévue, Ferrari part sur le dos, nouvelle caresse, la balle qui roule doucement. Balayage coupé du gauche et le petit filet intérieur qui se gonfle. Au paradis des concepts, Guillaume d’Ockham applaudit. Le grand Eduaro Galeano n’a-t-il pas écrit : "Ses pieds pensent seuls et il voit les buts avant qu’ils ne soient marqués... "
Chaque épisode du grand livre (je l’appellerai volontiers L’Ombilic de la Balle) que Baggio feuillette pour ses admirateurs est agrémenté d’un bonus. Ses partenaires l’entourent, soulèvent leur maillot et exhibent le tee-shirt imprimé "200e but" ‘qu’il portent sous leur tunique. L’Italie et le monde s’inclinent et s’émeuvent : Mandrake vient d’avoir 37 ans ; il n'a plus beaucoup de lapins blancs dans son cylindre.
On n’explique pas la beauté de certains buts de Raphaël. On a l’impression que ses adversaires ne sont plus eux-mêmes quand ils l’approchent, qu’il est le Kaa’n du "Livre de la Jungle", qu’il altère les sens de ceux qui s’opposent à lui ; qu’il les mesmérise...
Alors ils défilent, les buts de l’intérieur dans le petit filet comme des coups de billard ; les piqués à effet dans des trous de souris ; les lobs chopés cachés jusqu’au dernier moment, ses passes et ses but en aveugle sur des ballons lui arrivant de derrière ; ses passes laser à contrepied dans une forêt de jambe : on en reste bouche bée vingt ans plus tard, ce qui fera dire à Cassano, à Vieri, à Adani "qu’il imaginait cinq ou six options le temps que le ballon lui arrive", qu’il choisissait d’instinct la meilleure un dixième de seconde "avant que sa cheville ne prenne la décision, au dernier moment, après avoir imaginé la réaction des défenseurs, comme s’il avait déjà vu le cadre de la toile... Prenez la passe qu’il me fait contre le Chili en France, Mamma Mia, incroyable ! Cassano, Adani, Vieri, les trois collègues de Baggio s’enthousiasment à l’écran comme des gosses, il ne parle pas d’un rival mais d’une créature mythologique... Émotion...
Je comprends les sceptiques. Le monde est matière, structures, mesures, lois de la nature ; le reste est conditionnement mental, idolâtrie, illusion collective. Baggio n’a pas jouée un tour final de Coupe d’Europe, il n’a pas gagné la Ligue des Champions, il a provoqué de nombreuses polémiques.
Les béotiens me pardonneront la digression qui suit mais je la trouve adéquate.
Dans "Les Frères Kamarazov" de Dostoievski, le Grand Inquisiteur pose le problème à Jésus revenu sur terre. S’il est vraiment le fils de Dieu, pourquoi a-t-il refusé de sauver l’homme de la faim en multipliant les petits pains à volonté ? Pourquoi ne s’est-il pas servi de ses pouvoirs miraculeux pour convertir les juifs une fois pour toutes ? Les chrétiens connaissent la réponse. C’est à l’homme de distinguer, de choisir et de croire...
Toute proportion gardée Baggio est un faiseur de miracles auxquels on peut croire ou ne pas croire, un Bouddha rieur à crampons, un illusionniste, peut-être. - Inférieur à Ronaldo, à Messi ou à MBappé qui font montre de leurs pouvoirs chaque fois qu’ils apparaissent et qui gagnent à n’en plus finir. Les aime-t-on pour autant ? Seront-ils plus que des stats à battre et des bas-reliefs multimédias dans quelques décennies ?
« Roby, lui dit son père à la fin du Netflix qui lui est consacré en mai 2021, tu as manqué ce tir au but, mais tu as gagné l’amour des gens... "
Satori à Brescia (2)
Pour qu’un phénomène paranormal s’avère, il faut y avoir assisté les yeux grands ouverts. Ce fut le cas pour l’auteur de ces lignes le 9 mai 2004
Marco, le rédacteur en chef de Brescia-Oggi, nous accompagne, mon ami homme de théâtre Alain Besset et moi. Nous travaillons sur l’accompagnement vidéo de la pièce musicale "Orfeo Baggio" dont la première est prévue un mois plus tard.
Ce dimanche là se joue l’avant-dernier match de la saison pour les Rondinelle, qui sont maintenant assurées de leur maintien. Il fait beau, les gradins se détachent sur fond de pré-Alpes. C’est le jour de "sa" dernière apparition au Rigamonti. Il va disparaître des pelouses la semaine suivante, ce sera fini, on ne le verra plus.
Les chiffres officiels parlent de 15 000 spectateurs. D’ordinaire ils sont 11 505 ou 11 545. ; "Il y a un sacré paquet de monde, me souffle Corradini. Ça fait drôle de se dire que le rêve est fini. "
Lorsque les équipes de la Lazio (championne d’Italie 4 ans plus tôt) et de Brescia pénètrent sur le terrain, les virages et les tribunes se couvrent de banderoles comme lors des bénédictions urbi et urbi du souverain pontife :
"Dieu existe et il porte une queue de cheval. "
"Sans Roby, pas de Party "
"Ne pars pas, je t’aime ! "
" Merci d’exister "
"Un sur un million "
Les flashs crépitent. Baggio donne l’accolade à l’arbitre, à ses adversaires du jour, à ses partenaires, et même aux photographes.
La Lazio n’est pas venue faire de la figuration, elle dispute la dernière place qualificative pour la Champion’s à l’Inter et à Parme qui s’affrontent à Milan
Dans les rangs de la Lazio, on note la présence d’Angelo Peruzzi, de Fernando Couto, du colosse néerlandais Jaap Stam, de Sinisa Mihailovic, de Dejan Stankovic, de Sergio Conceçao ou encore de Simone Inzaghi. Un onze à faire peur.
La Lazio, coachée par Roberto Mancini, ne donne pas dans la poésie avec ses Serbes plus ou moins partisans du "chien de guerre" Arkan, symbole des atrocités perpétrées à quelques centaines de kilomètres de là lors de la guerre des Balkans ; mais peut-on juger un footballeur d’après ses opinions...
L’arbitre libère les opposants mais l’Aigle impérial du Latium est vite anesthésié par la nostalgie d’un adieu qui hante les tribunes. Assurées de rester en Série A, les Rondinelle laissent le temps courir, les yeux braqués sur leur numéro 10, sans doute de peur qu’il ne se dématérialise à leur insu...
Mancini est furieux. On ne s’est pas déplacé pour tirer le tapis rouge à celui qui a contribué à l’écarter de la Squadra dix ans plus tôt. L’arbitre avertit Simone Inzaghi pour comportement non réglementaire.
La pause entérine un 0-0 rythmé par les clameurs du stade chaque fois que Baggio effleure la balle, une dizaine de fois à peine.
Une gentille surprise attend le public à la pause. Une farandole de gamins portant le numéro 10 de Roby fait le tour du stade avec une banderole où est écrit :
"Aujourd’hui, c’est moi qui vous remercie - Roberto Baggio ".
Un roulis humain, une houle de crépitements, le vrombissement des applaudissements les accompagnent tout autour du terrain : le début de la seconde mi-temps est nostalgique.
Mancini n’a pas dû faire dans la dentelle dans les vestiaires. La Lazio, qui sait que l’Inter et Parme sont en position favorable à la mi-temps, se lance à l’assaut du gardien du Brescia qui, aidé par ses poteaux, s’oppose à leurs tentatives. Baggio ? Étrangement absent.
À présent la Lazio se rue à l’attaque. Avertissement à Stam. Prise de bec entre Stankovic et Mihajlovic. Nervosité qui gagne les tribunes et jeu haché. Brescia résiste. Il reste dix minutes aux hommes de Mancini pour sauver leur saison.
Depuis la tribune de presse je rumine ma déception. Je travaille sur la figure du Divin depuis 1997, j’ai collationné plus de 5 000 articles en une quinzaine de langues, j’ai obtenu une Mission Stendhal pour composer une bio littéraire, une pièce de théâtre et un roman ; je suis allé à la rencontre des témoins de sa vie à Caldogno, Vicenza, Bologne et Florence ; j’ai tourné et retourné les pages de la Légende de Raphaël, je l’ai rencontré, il s’est dit honoré qu’un écrivain ait passé tant de temps à étudier la vie d’un simple footballeur....
Mais je n’ai toujours pas vu un de ses buts en vrai !! Pas plus à Sochaux en 1989, qu’à Come, à Empoli et à Brescia contre le Torino (forfait) ou contre Milan en mai (Victoire 1-0, but de Stephan Appiah).
Lorsque la 81e minute arrive, le public ne pense plus à Roby. Il soutient ses joueurs qui repoussent comme ils peuvent les assauts de ceux de Mancini. J’en suis à refermer mon carnet de notes et à rentrer mon appareil photo quand un ballon "tombé d’une porte dans le ciel" atterrit sur l’extérieur de la cheville du Divin qui d’une aile de pigeon en aveugle l’expédie dans la direction de Stefano Mauri qui la contrôle... et l’expédie dans les filets d’Angelo Peruzzi ! Les gradins du vieux Rigamonti manque s’écrouler, les 30 000 jubilent, une paire de supportrices s’évanouissent ; 1 à 0 sur une passe virtuose du numéro 10 à la queue de cheval. La Lazio est aux portes du fiasco.
Brescia tombe en extase : les Hirondelles, club réputé de gauche, tutoient le nirvana. La Lazio, club de droite extrême, file au Purgatoire ! Des "Bella Ciao" montent des virages accompagnés de bras d’honneur à l’intention des Ultras laziali bouclés comme des animaux dans un secteur grillagé du stade. Inutile de raconter les embrassades autour de moi et les hymnes au divin : "Le football est Grand et Roby est son Prophète !"
Il reste sept, huit de minutes à jouer. La Lazio se rebiffe, l’assaut est continu sur le but des bleus à chevron blanc. Plusieurs fois les hommes de De Biasi manque craquer, mais...
Mais à la 88e minute (toujours cette sacrée 88e minutes), l'Autrichien Schopp conduit la balle vers le poteau de corner, revient sur ses pas, repère Roby à mi chemin entre les 16 mètres et les 5,50 mètres de la Lazio ; où se pressent un barrage de cinq défenseurs. Robybaggio "fait sec " Fernando Couto d’un crochet à l’équerre, pousse la balle sur sa gauche et d’un coup brossé du pied gauche, sans angle, contourne Stam et expédie la balle dans le petit filet de Peruzzi pétrifié !
Instant d’incrédulité dans le stade...
Un tour de passe passe de deux secondes à peine...
Roby, le visage apaisé, radieux, s’en va trottinant dans le virage pris par une ondée de bleu et blanc, son brassard du Soka Gakkai en sautoir. Puis il envoie des baisers à une foule éperdue de gratitude. De l’amour pur et j’en frissonne : le scénario rêvé après 80 minutes d’ennui et de tristesse.
On se moquera de nous mais je l’ai vu, de mes yeux vu : Baggio était amour/ Le cœur fendus, la foule en extase et la tribune présidentielle qui te saute au cou et t’embrasse. À ce moment-là je tenais la preuve de l’existence réelle de Roberto Baggio.... ‘Roberto-bag-gio...Tutto lo Stadio...’
Une soirée dans le saint des saints
Caldogno, province de Vicenza. 11 291 habitants. 753 hab/km2 – 45°37’ nord - 11°30’ est – Altimétrie : Max : 52 m. Min : 52 mètres... À 10 km de Vicenza. à 50 km de Venise. 100 de Brescia. 180 de Milan...
Nous sommes le lendemain des adieux de Roby aux supporters du Brescia-Calcio. Accompagné par Alain Besset, le directeur du Chok Théâtre de Saint-Étienne qui produit mon thriller musical "Orfeo Baggio" dont la "première mondiale "aura lieu à l’Opéra théâtre de Besançon et à la Comédie de Saint-Étienne trois semaines plus tard, nous finissons de petit-déjeuner à l’hôtel Marco Polo et nous marchons jusqu’au Point Vert des frères Nardi, le marchand de journaux voisin du terrain où Roby se préparait les lundis d’après-match
Les buralistes nous connaissent, c’est la cinquième fois que j’enquête sur place et tout le monde sait qu’Alain et moi avons invité les poussins de Caldogno, leurs dirigeants et l’adjoint chargé du Sport à la Plaine Achille à Saint-Étienne un mois et demi plus tôt.
Nous sommes adoptés, on a suivi nos aventures. Il Giornale di Vicenza, Brescia-Oggi, Radio Rai 2, Raisport, mais également La Gazzetta dello Sport, l’Espresso et le Corriere della Sera se sont fait l’écho de notre folle entreprise, ce qui nous a permis - grâce à Marcello Gollin, le président du fan-club local - de rencontrer le Divin et de lui remettre un maillot des Verts 76 floqué à son nom.
D’échanger quelques minutes.
Discrètement.
De le remercier d’avoir déclaré qu’il assisterait volontiers à la pièce quand elle serait donnée en Italien. Mieux, il enregistre un message vidéo pour remercier Saint-Étienne de l’avoir soutenu après ses opérations... Deux ans plus tard sortirait "Le monde selon Baggio", un roman pas comme les autres.
Retour au lundi 10 mai 2004. Nos amis de Caldogno nous font une surprise. Ils nous apportent des Pass pour la fête qui va être donnée Villa Palladio, un chef-d’œuvre de l’ancien tailleur de pierre devenu architecte mondial : "Mais suivez-nous, on a organisé un petit tournoi au vieux terrain pour les enfants. "
Ce que nous découvrons est attendrissant. Le premier club de Roby a invité les gamins du coin à jouer un tournoi à cinq auquel participe Mattià, le fils de Roby, pendant que celui-ci joue les arbitres et s’amuse comme un fou dans une joyeuse pagaille. Une heure plus tôt l’hélicoptère de Massimo Moratti a décollé, c’est lui qui l’a déposé après un déjeuner pris en comité restreint...
La Vénétie est une terre de fines gueules qui n’a pas oublié les vaches maigres quand des centaines de milliers de ses habitants ont émigré en Argentine, au Brésil ou aux États-Unis. Lorsque je gare ma vieille CX sur le parking de la Villa Palladio, je me dis que nous allons rentrer à pied...
Alain et moi sommes gâtés. La fois précédente les amis de la famille nous ont fait dîner "Chez Lucullus" (on n’invente pas), un banquet agrémenté de confidences sur les parties de chasses en commun, l’amour de Roby pour la pizza et son amour des farces ; tout cela se terminant à 19 heurs après une dégustation de grappas aux saveurs variées au cul d’un garage, avec vue sur la campagne.
Remis sur pied après un petit dodo à l’hôtel, douchés, parfumés, changés, nous nous préparons pour la soirée de gala prévue à partir de 18 h 30. Les invités VIP : président de l’Inter, anciens entraîneurs, coéquipiers les plus proches, envoyés spéciaux et équipes de tournage venus du monde entier, Canal Plus compris, sont à l’intérieur de la Villa quand nous arrivons.
Quand la nuit tombe sur la garden party où l’on voit l’ami-manager Petrone courir d’un VIP à l’autre, les chasseurs alpins et leur béret à plumes, dont certains sont venus à Saint-Étienne, ne nous goinfrent de risotto aux asperges et de charcuterie fine. Bien arrosés de blanc et de rosé de pays. Ainsi que de grappa.
Le petit vin fragolino et la grappa sont gouleyants. On chante, on boit, on s’esclaffe, jusqu’au moment où le beau-frère de Roby soulève un pan de toile et nous conduit à la table où soupent Matilde, la maman du Divin, Florindo, son papa, et deux de ses frères et sœurs. On nous remercie pour l’invitation des petits de Caldogno, on nous demande si tout va bien, si on sait où dormir... Cœur qui bat, yeux qui mouillent...
Nous, enfin surtout moi, sommes perdus, hésitants, émus. Les verres se vident et Anna Maria, une des sœurs de Roby, nous invite à la suivre en voiture. Je suis largement positif à l’alcool mais Alain m’encourage à mettre le contact, ce sont les adieux du Divin, quand même.
C’est comme cela, le lendemain du dernier but de Roberto dans sa carrière, que nous nous nous retrouvons à sabrer le champagne dans la cuisine du mythique numéro 3 de la Via Sette. Que le beau-frère ouvre un tiroir et me donne à voir les maillots qu’il a portés et qu’on lui a offerts ; que je découvre la chambre où lui et ses frères dormaient et le couloir où il les dribblait prétextant qu’il allait jouer un Italie-Brésil en finale de la coupe du monde.
Par-delà cette récompense inattendue, il y a le remerciement tacite de la légende du football italien et mondial :
Pensez-vous qu’un autre que lui nous aurait laissés utiliser son nom dans le titre de notre pièce et de mon roman ? - Pensez-vous que sans lui nous aurions été invités dans le saint des saints de sa famille ? - N’avions nous pas financé le voyage de deux délégations de Caldonéens à Saint-Étienne et à Besançon pour le plus grand bonheur d’une vingtaine de copains de son fils et de braves gens qu’il connaissait...
Quatrième partie :
"Retour sur image vingt ans après"
Adieux aux larmes
Il arrive que les stars délaient les adieux, ce ne fut pas le cas de Baggio dont la carrière s’achèvera - une bonne fois pour toutes - le 15 mai 2004. Le Grand Scénariste pourvoyant à tout, c’est à la Scala del Calcio qu’ils auront lieu le jour où le Milan AC fête son 17e Scudetto.
Les 80 000 personnes assistent à un match à haute charge symbolique.
C’est dans ce stade que Roby a remporté le 15e Scudetto huit ans plus tôt et ses adversaires du dernier jour ont pour nom Abbiati dans les buts, Maldini, Costacurta, Nesta et Cafu en défense, Gattuso, Pirlo, Seedorf au milieu et Kaka, en soutien de Tomasson et de Shevchenko, sans oublier les remplaçants de luxe Redondo et Rui Costa que Carlo Ancelotti fera entrer en cours de match.
La presse salue l’évènement :
"On dit que rien n’est immortel. Mortel, justement... Essayons d’expliquer ce qui est arrivé le jour où Roberto décida que cela suffisait. En fin de match il y a son numéro 10 qui apparaît sur le tableau lumineux. D’un coup l’émotion enveloppe un peuple entier et San-Siro reste sans parole, réservant son hommage aux seuls battements de ses mains."
"C’est Colucci qui remplace Baggio ".
Colucci ; "Je me rappelle que j’étais paralysé par l’émotion au point de me faire un point d’élongation en entrant sur la pelouse. C’est bien simple le match s’est figé à ce moment-là, en fait plus personne n’a plus joué du tout. On regardait Roberto prendre la direction des vestiaires et c’est comme si le temps s’était arrêté. Sur le plan sportif c’était un drame, un moment poétique. C’est une figure de calibre mondial qui avait représenté l’italianité dans le monde où il a eu la signification que Michael Jackson et Freddy Mercury ont eu pour la musique. '
Colucci, un milieu créatif à présent entraîneur, poursuit :
"Je me rappelle qu’il nous rejoignait le mercredi. Avec toutes les blessures qu’il avait subies, il lui fallait beaucoup plus de temps pour récupérer, mais quand il commençait l’entraînement, il ne s’économisait jamais. Et puis... "
Et puis ?
"Et puis, je le répète et le répèterai toujours, quand il traversait la balle, cela faisait un bruit étonnant, différent. Je ne peux pas vous dire, mais c’était fantastique, immense... "
Un de ses collègues à Brescia, Dario Hübner, dira quant à lui :
« Après l’entraînement, je m’assoyais sur le banc pendant une dizaine de minutes et je regardais Baggio et Pirlo tirer des coups-francs. Ils en marquaient 7 ou 8 sur dix, je me serai cru au cinéma. "
L’adieu est hors-norme. Cinq minutes d’arrêt du jeu toléré par l’arbitre pour permettre à ses collègues, aux dirigeants, aux supporters de lui rendre l’amour qu’il leur avait dispensé depuis près de vingt ans. Solennel, impressionnant, le bruissement des applaudissements qui descendent crescendo de San-Siro tandis que, livide, les yeux humides, Baggio, Roberto, de Caldogno, balaie du regard les banderoles, les tifos, les messages d’amour et de considération qu’on lui adresse. Encore une fois les chœurs qui montent des virages, des tribunes, du pays entier via radio : ‘Roberto-bag-gio, roberto-bag-gio... "
Impressionnés, immobile, les mains battantes, Baggio cède la place à ceux qui vont lui succéder ; rien moins que Kaka, Shevchenko, Rui Costa, dont le regard est tourné vers la silhouette sur le point d’être avalée par la ligne de touche. Les cœurs battent fort. Paolo Maldini le rejoint et lui donne une accolade au parfum de nostalgie et de fraternité...
La sortie du rectangle de jeu, le passage de témoin à Colucci. La suite se situe hors du temps commun : les stadiers, De Biasi, les dirigeants du Milan, les photographes, l’arbitre de touche qui lui demande un autographe ; des tapes dans le dos, des caresses, des mains passées dans les cheveux, des regards brefs, touchés, embarrassés, absents ; lui qui pivote à 360 degrés, qui adresse des regards perdus aux uns et aux autres ; de drôles de sourire, des main serrées au petit bonheur, les yeux dans le vague. Une courte halte au moment de disparaître dans le ventre de San-Siro... De l’extérieur : "Roberto-bag-gio, roberto-bag-gio... "
Une caméra le suit....
Petrone est dans ses petits souliers. Il lui demande s’il ne regrette pas sa décision.
Roby répond sèchement : fini c’est fini, trop de douleur, trop de souffrance...
Il ôte ses crampons, fait descendre ses bas et offre son genou droit à l’impudeur de l’objectif : cuisses brillantes, genou lacéré à Saint-Étienne, comme un exorcisme...
Pour la caméra Roby place son pouce sur le côté droit de son genou et son index de l’autre... Une grosseur apparaît, disparaît et reparaît comme s'il y avait un os sous la rotule.
Expression intraduisible sur son visage devenu celui de Fu Manchu, magnétique et inquiétant...Avec un tel genou comment Raphaël, fameux pour son toucher de velours et la souplesse de ses chevilles ; comment a-t-il fait pour paraître si aérien, si irréel ?
J’en conviens volontiers. L’écriture est impuissante à traduire la douleur chronique : "Sois sage au ma douleur. "
Sa fille Valentina : "Même quand il joue avec nous dans le jardin, à la deuxième jongle il abandonne. Il a tellement mal au dos et tellement peur de se refaire mal... Tenez, une chose qui me fait vraiment souffrir, c’est de le voir détruit à 53 ans... Papa, allez on se va se faire opérer, je lui disais quand j’étais une enfant. Je te donne mes genoux, moi on m’en mettra en titane, ils ne me servent à rien. Lui me disait d’arrêter avec ça. Et pourtant, je les lui aurais donner pour de vrai... "
Un destin de panda albinos
Ayant assisté aux prestations de Baggio à Como (1-1), à Empoli (1-1) et à Brescia contre le Milan AC (victoire 1 à 0 qui a couté une partie du titre au Milan d’Ancelotti) ; puis contre la Lazio pour son dernier match à Brescia, je peux affirmer que Baggio n’a pas été un joueur mais plusieurs joueurs.
Quitte à nous répéter, retour sur images pour étayer cette hypothèse...
Roby a 16 ans quand il joue son premier match avec Vicenza. L’année suivante, il est aligné contre Brescia (sic) le 4 juin 1983. C’est ce jour-là, i marque son premier but son premier but en professionnel sur pénalty, forcément.
Avec ses cheveux crépus en broussaille, à la Maradona, il fait très jeune. A noter une double blessure au ménisque dont on trouve des traces dans la presse locale de l’époque.
Les images du Baggio de la saison suivante ont émergé sur les réseaux sociaux. Celui qu’on appelle le "ciosà", du nom d’un oiseau de la région de Vicenza, est insaisissable. Les images qui en témoignent sont impressionnantes, on voit ce gamin à rayures rouge et blanc filer à une vitesse folle tout droit au but et plus d’une fois se faire abattre avec une violence que les arbitres d’alors toléraient plus ou moins. - Bilan de cette première saison comme titulaire : 35 matchs joués, 12 buts réalisés, dont 7 pénalties, la plupart provoqués par ses soins.
Le bruit qu’une étoile est née fait grand bruit. Il vaut à Roberto un Guerin d’Oro du meilleur Espoir 1985.
Les images d'archives sont éloquentes, le gamin est un soliste d’instinct qui dribble des deux pieds à la vitesse d’un sprinter, en outre capable de tenir tout un match, de marquer d’entrée comme dans le dernier quart d’heure. Fier et timide à la fois, le gamin est gêné quand on le compare à Maradona, Pour échapper à l’hystérie qu'il provoque, il disparaît dans la nature et part à la chasse avec son père Florindo.
On sait ce qui arrive deux jours après qu’il a signé un contrat délirant pour un garçon de cet âge. En dépit des quelque trois milliards de lires que débourse la Fiorentina qui a devancé la Sampdoria et l’Inter, Roby insiste pour aider son club formateur à monter en Série B. Il marque d’entrée contre le Rimini d’Arrigo Sacchi, mais se donne une entorse au genou droit. Mal entouré (et trop dur au mal), il commet l’erreur de revenir sur le terrain la semaine suivante. Le coût de l’imprudence est exorbitant. Il ne peut plus poser le pied par terre, sa carrière est considéré comme finie.
Tuyauté par Maldera, un ancien du Milan, Roberto se rend à Saint-Étienne où Bettega et Briaschi ont été opérés. Selon les critères modernes, l’opération tourne à la boucherie mais elle sauve la carrière du jeune home. Le Professeur Bousquet dira que son genou est garanti dix ans.
Baggio ne sera en état de jouer que deux ans plus tard. Il doit récupérer une dizaine de centimètres de tour de cuisse, plusieurs centimètres de longueur de jambe et réapprendre à marcher, à courir, à sauter et à frapper la balle. À nouveau blessé au ménisque, Bousquet l’opère à nouveau et il craint de ne jamais pouvoir revenir à son niveau,
Baggio vient d'avoir 20 ans. Il fait ses débuts en Série A au stade San-Paolo de Naples le 10 mai 1987. Sous les yeux d’Antognoni, surnommé "le seul 10" et de Diego Armando Maradona, ii prend la responsabilité d’un coup franc qui peut valoir le maintien de la Viola en Série A, Frappe magique à ras de terre qui contourne le mur napolitain et but à la gauche du gardien. Du grand art. Au premier pas !
Baggio a récupéré de la force dans les cuisses. Florence est folle de lui, il dégage une puissance, une fantaisie, une insouciance qui électrisent la Fiesole et la Ferrovia. De la vitesse, des improvisations, des appuis dignes de Diego ou de Messi, les images disponibles sur Youtube mettent en évidence un toucher de velours, des trajectoires diaboliques sur coup de pied arrêté et la joie iconoclaste de pulvériser les défenses adverses. Bilan des trois saisons de la maturation de celui qui sera "Raphaël" : 6, 15, 17 buts en Série A (qui se joue à l’époque en 30 matchs), derrière Maradona et Van Basten mais devant Rudi Voeller et Jürgen Klinsmann.
En dehors du nombre de buts qu’il marque ou qu’il fait marquer, c’est l’aspect visuel qui frappe chez celui qu'on appelle à présent "le Phénomène de Caldogno". Enzo Catania, auteur d’une biographie grandiloquente sur lui, prétend que l’Académie des Beaux-Arts et des Lettres le nomme "monument de la ville de Florence au même titre que le David de Michel Ange et le Persée de Benvenuto Cellini... "
C’est à peine exagéré dans la mesure où les traversées "box to box" du futur Divin sont des parties de patinage artistique au milieu de la défense du Napoli, de la Tchécoslovaquie ou du Milan, du grand art, une impression de ralenti qui éblouit ceux, innombrables, qui se les passent et se les repassent sur les réseaux sociaux.
Lorsque Raphaël se retrouve à la Juve, il change de style. Fini les plongées en ligne droite de Vicenza, les slaloms géants de Florence et la joie de n’en faire qu’à sa tête comme dans la cour de récré et dans les terrains vagues. Le football tombe dans les mains des "techniciens " et des "scientifiques". Organisation, discipline, diktat du jeu à une touche, du pressing, du replacement après la perte du ballon.
Quand on est à la Juve ou au Milan, le football devient une profession et l’objectif exclusif, la victoire et des titres. Après une saison manquée en termes de résultats avec un entraîneur qui laisse libre cours à son instinct, arrive le "santon" Trapattoni qui tâche de le discipliner.
Roby n’est plus la seule star. Il doit partager le gâteau avec Schilacci, Casiraghi, Di Canio, plus tard avec Vialli, Moeller, Ravanelli, Del Piero...
Pas vraiment adopté par la Juve, Baggio fait des concessions, joue derrière les pointes, sur le côté, au milieu de terrain. Rien n’y fait. On lui reproche de vampiriser les attaquants qui jouent devant lui, de ne pas défendre, d’être irrégulier et égoïste, le contraire d’un vrai leader.
Roberto s’adapte, il a un atout pour lui : la preuve du terrain. Il est infaillible des 11 mètres, il cisèle des coups-francs de légende contre Barcelone, Dortmund, le PSG ; multiplie ce qu’on appelle dès lors des "buts d’auteur". Mais surtout déchaîne les enthousiasmes. Rend fous de joie les spectateurs.
Son jeu se complète et c’est l’apothéose d’un Ballon d’Or 1993, le titre de meilleur joueur mondial de la F.I.F.A., le tapis rouge tiré vers USA 94. En chiffres, ça donne : 115 buts à la Juve, 55 décisifs, 41 ouvertures du score ; une trentaine de passes décisives et 38 pénalties avec un taux de réussite de plus de 85%...
La palette de Roberto est composite. Il est un renard de surface, un second attaquant, un numéro "X" et même un "trequartista". Capable de changer de rôle et de registre en cours de partie, il est le successeur de Zico et de Platini sur coup-franc ; il sait frapper de loin, de volée, en demi-volée des deux pieds, en force et en finesse et même en embuscade.
Ce qui apparaît après son apogée en 1993/94, c’est sa capacité d’adaptation à un jeu qui évolue et où il n’est plus l’unique référence. Après sa blessure de fin 1994, il doit regagner sa place dans le trio d’attaque Vialli. Del Piero, Ravanelli que Lippi a rôdé durant son absence. Il est d'une obstination monstrueuse. Quand il est établi, on lui confie le brassard, l’exécution des pénalties et des coups de pieds arrêtés, mais on l’éloigne de la zone de vérité où évoluent à présent Vialli et Ravanelli ; ce qui ne l’empêche pas de marquer une collection de buts décisifs en championnat et en coupe d’Europe, une marque de fabrique depuis ses débuts.
À Milan où il y subi la concurrence de Weah, de Savicevic et de Marco Simone, fini les folles cavalcades, les doublés et les triplés : bienvenue aux une-deux et aux une-deux-trois en déviation et les buts maraudés entre les mailles des défenses adverses.
Parallèlement, il y a la lutte de Roby contre la douleur. "Mon genou était une chambre à air trouée, si je ne faisais pas des heures de renforcement musculaire, il perdait de la tonicité et j’étais en danger. "
Comme Capello lui fait comprendre qu’il n’a plus 90 minutes dans les jambes, Baggio joue en vivacité plutôt qu’à l’usure, en rapidité plutôt qu’en résistance...
Le bilan de la période rouge-et-noir n’est pas étincelant. Baggio a inscrit 7 buts en Série A dont 3 penalties, dont celui qui assure le titre aux hommes de Berlusconi en mai 2006.
L’année suivante, une année maudite, il ne marque que 5 fois sans tirer les pénalties, la faute à Sacchi qui fait tout pour le détruire et manquera faire descendre Milan en Série B. Ces obstacles n’entament en rien sa popularité, le public de San-Siro l’adore, l'adule, compatit, souvent le réclame.
Lorsque Baggio arrive à Bologne, il n’a qu’une chose en tête : marquer le plus de buts possibles et forcer Cesare Maldini à l’emmener en France. Pour y parvenir, il se soumet à un contrôle médical de tous les instants et à une préparation physique intense. Adepte des symboles, il rase sa queue de cheval et se met dans la peau d’un commando de marine.
Cette volonté martiale, sans fioriture, se voit au genre de buts qu’il marque et à la manière dont il les fête en tendant l’oreille vers le public pour entendre scander son nom.
La métamorphose est sincèrement spectaculaire. Si l’on excepte les pénalties et les coups-francs, il inscrit la majorité de ses buts aux abords de la surface et dans les 6 mètres. Ses gestes décisifs sont ceux d’un attaquant de pointe qui s’arrache aux défenses plus qu’il ne les esquive balle au pied,
Car à Bologne, Baggio ressemble à Gerd Müller, Bernard Lacombe ou Gonzalo Higuain plus qu’à Maradona ou à Messi. Un changement de style aussi radical en si peu de temps est rarirssime. La preuve d’un talent infini. - Bilan de la période rossoblu : 22 buts en 32 matchs de Série A, ce qui enthousiasme la Botte et lui permet de jouer une troisième coupe du monde.
En France Roberto n’exhibe plus son crâne rasé de pénitent mais un début de brosse à la Tintin et une allure de sou neuf avec son alliance à l’oreille. Les amateurs de polémique en ont toujours après lui, mais Del Piero blessé il se met au service de son groupe et protège son dauphin.
Contre le Chili, on a un avant-goût du Baggio nouveau. Il met du liant dans les actions italiennes et facilite la circulation du ballon dans les derniers trente mètres. C’est lui qui envoie Vieri au but d’une passe conceptuelle dans la course sur un pas. Enfin c’est lui qui "invente" le pénalty du 2 à 2 et le transforme, effaçant en partie le cauchemar de Pasadena.
Même attitude lors du deuxième match contre le Cameroun. Massacré de coups par son adversaire direct, il pose la balle sur la tête de Vieri pour l’ouverture du score avant de céder la place à Del Piero qui n’en profite pas vraiment.
Lors du troisième match contre l’Autriche, il est à nouveau décisif, Entré en jeu à la place d’un Del Piero effacé, il dispense une passe décisive et marque dans le but vide après un une-deux épatant avec Inzaghi...
Quand le moment arrive d’un huitième de finale marseillais conter la Norvège, son sélectionneur est cohérent, Del Piero est le titulaire et il va mieux, Baggio regagne le banc sans faire de vagues.
L’Italie mène 1 à 0, cinquième but de Vieri en 5 matchs, mais se fait des frayeurs. Pas convaincu par la performance de De Pieri, les tifosi scandent le nom de Roby. Maldini se prend de bec avec des supporters qui le veulent sur le terrain. Il sort Del Piero mais fait entrer Chiesa à sa place. No comment de l’ex-Divin.
Arrive le quart de finale qui oppose la Squadra à la France sortie d’un traquenard contre le Paraguay. La France est dominatrice, Vieri est dangereux en contre mais Del Piero est asphyxié par Thuram. Quand le rythme du match baisse, le bon Cesare appelle Roby à la rescousse.
Ce qui se passe ensuite symbolise la manière de jouer du Baggio de l’après-maturité. En un petit quart d’heure il se rend disponible par petites touches, sème le doute dans l’axe Thuram-Desailly-Blanc qui peinent à le contrôler.
Baggio n’est plus le meilleur joueur du monde, il n’en reste pas moins qu’il est à l’origine de trois actions contrées in extremis par les Bleus : un débordement sur un pas et un centre repris par Pessoto qui est contré de justesse. Une passe dans le dos de Blanc que Thuram "mure" dans les pieds de Vieri ; et ce lob en touché qui frôle la lucarne de Barthez et épargne le drame d’une élimination aux tricolores, qui se qualifieront finalement aux tirs au but.
Le changement de style de Baggio s’affirme à l’Inter. En mauvais terme avec les coaches qui se succèdent et sont embarrassés par son charisme, il ne commence plus les matchs, va et vient le long du terrain sans entrer en jeu. Ses coéquipiers l’admirent, l’écoutent, ne comprennent pas, mais Simoni, Lucescu, Castellini, Hogdson et Lippi le tiennent à l’écart, pour une raison ou une autre.
Cette privation de liberté, ce bannissement renvoie le dernier romantique à l’époque où ses frères le trouvaient trop petit (ou trop brillant) pour jouer avec eux. Ce qui lui apprend qu’il doit saisir la moindre chance et se faire valoir le plus rapidement possible.
De sculpteur monumental de buts (Naples, la Tchécoslovaque, Milan AC, Foggia...), il se transforme en ciseleur de miniatures et en ultime recours (Nigéria, Espagne, Bulgarie, Parme en play-off, Juve avec Brescia).
Le match de référence du Baggio dernière version est le match de play-off contre Parme à Vérone. Laissé libre par Lippi qui ne peut pas faire autrement, Roby est éblouissant par sa science du placement, ses remises, son art du démarquage, ses déviations et ses passes du coup de pied, de l’intérieur, de l’extérieur, du droit comme du gauche ; son utilisation de la semelle, du talon... Pour en arriver à deux buts somptueux, un des plus beaux coups-francs de l’histoire et une volée de l’extèr' du gauche à faire se pâmer les anges : "Certains ont dit que je n’étais plus en état de jouer, ils ont fait courir des bruits, vous avez eu ma réponse... "
Lippi, Sacchi, Capello n’ont pas tous les torts. Baggio le Vieux n’est plus en état de tenir tout un match sur toute une saison. Mazzone, son dernier entraîneur, en tiendra compte.
À Brescia, Sor’ Carletto met Baggio dans les meilleures conditions. Il lui évite les efforts inutiles, lui permet de se préparer hors du groupe. Mais lui demande de prendre en main ses coéquipiers sur le terrain, de les rassurer, d’être un exemple pour eux.
Tactiquement Mazzone fait un choix. Il demande à sa star de se replacer dans le rond central dès que ses partenaires perdent la balle. Quand ils la récupèrent, ils n’ont plus qu’à lui céder le ballon le temps de se replacer et de repartir. Guana et Brighi, deux de ses jeunes partenaires, diront qu’il suffisait de confier la balle à Roby et à Guardiola et qu’il était dans un coffre-fort. Guardiola dira que Roby était littéralement infirme, qu’il marchait, mais quand tu avais la balle, tu cherchais l’endroit idéal où la transmettre et il était toujours là...
Entre 2003 et 2004, j’ai eu la chance d’assister à quatre matchs du Codino dans le carré des journalistes. En fin de carrière, Baggio touchait une petite quarantaine de ballons par matchs qu’il conservait ou réorientait avec une extrême simplicité. Puis au feeling, il sortait de sa bulle et inventait des passes, des lobs, des piqués une ou deux fois par match et des accélérations qui semaient la panique dans les défenses adverses. Parmi lesquelles celles de Parme, de la Lazio, de l’Inter, du Milan ou de la Juve... - Bilan des faits et méfaits de l’Ultime Baggio : 45 buts et une trentaine de passes décisives en une centaine de matchs à l’exclusion des avant-dernières passes et des numéros de haute-école : "Quand je me rapprochais des buts, j’avais l’impression que le temps ralentissait. Parce que j’étais sûr de ce que je devais faire. J’étais très lucide. Pas toujours, évidemment. Parce qu’il y a aussi des adversaires, il y a des obstacles. Mais j’arrivais avec l’idée de faire quelque chose de très précis. Après, l’adversaire essaie de te prendre la balle, c’est normal, mais moi j’avais les idées claires... (So Foot) "
Le quatuor Vieri-Cassano-Adani-Ventola ont leur idée sur la question quand ils "tchatent" ensemble. Selon Adani le fait de vouloir redoubler le marquage sur lui était une erreur, il pensait si vite, au tout dernier moment, qu’il profitait des espaces laissés libres derrière ses opposants pour leur faire passer la balle à ras des oreilles et trouver un partenaire démarqué...".
Cassano confirme, s’extasie et parle "de droit fil de la pensée aux chevilles " pendant que Vieri s'émeut des incroyables passes que Roby lui a adressées et de ce jour avec la Squadra où il s’est excusé pour lui avoir fait une mauvaise passe... "Moi je n’arrivais pas à croire que je jouais avec lui, et lui qui s’excuse, il m’est venu de rigoler dans mon for intérieur, Roby est un type exceptionnel... " - Ventola, plus jeune et moins médiatisé, se rappelle que Roby était calme, doux, silencieux, toujours prêt à donner un conseil quand on le lui demandait. À Rome, j’étais ramasseur de balle quand il a marqué conter l’Angleterre pour la troisième place, j’avais failli sauter sur le terrain pour l’embrasser... "
Roberto précise ce concept dans son autobiographie : :
"Pour donner du bonheur aux gens : j’essayais de faire quelque chose que les autres ne faisaient pas. Ce n’était pas forcément compliqué, ça pouvait être extrêmement simple. Voilà l’idée. Le "n°10" a une caractéristique. Voir l’évolution d’une situation avant les autres, voir une action avant qu’elle ne se passe. Par exemple : faire une seule passe quand d’habitude on aurait besoin d’en faire trois pour arriver au même point donné ; c’est ça qui enthousiasme les gens et les rend heureux. "
"Quand j’étais petit, je jouais du matin au soir. Tu t’entraînes, tu joues, tu t’entraînes. Alors quand une action se passe, tu l’as déjà vécue mille fois, ailleurs. Il y a quelque chose qui consiste à comprendre la tendance d’une action... Mais il y a aussi le travail, l’effort, la fatigue, l’entraînement. "
Baggio est un intuitif doublé d’un cérébral, Eduardo Galeano, un monument de la littérature latino-américaine, lui consacre un article dans son Lumières et ombres du football mondial. Le voici in extenso :
"Ces dernières années, personne n’a offert aux Italiens autant de bon football et de sujets de discussion. Le football de Roberto Baggio est un mystère : ses jambes pensent pour leur compte, ses pieds tirent seuls, ses yeux voient les buts avant qu’ils ne se matérialisent. Tout Baggio est une longue queue de cheval qui avance et éparpille son monde en d’élégantes allées et venues. Ses adversaires l’agressent, le mordent, le frappent. Baggio porte des messages bouddhistes sur son brassard de capitaine. Bouddha ne lui évite pas les coups mais il l’aide à les supporter. Dans son infinie sérénité, il l’aide à découvrir le silence au-delà du fracas des ovations et des sifflets. "
Ce moment de grâce littéraire, digne de Pindare, le Baggio des hagiographes de l’Antiquité, n’est pas isolé. Le charisme qui se dégage du Divin depuis qu’il foule les pelouses, enflamme les cœurs mais également les plumes.
Dans So Foot, Ugo Bocchi, aidé par l’auteur de ces lignes, fait référence à un "Baggio, phénomène culturel" car Benigni, Zeffirelli, Gasmann, Lucio Dalla et la fine fleur du journalisme sportif y sont allés de leur éloge au Divin.
Ernesto Granpasso, un poète, se penche sur l’après-Roby en ces termes :
"Sans Baggio, le roman du football risque de devenir un peu trop plat, comme lorsqu’on sait depuis le commencement qui va perdre et qui va gagner. Et ni Totti ni Del Piero ne réussiront à le remplacer. Ce ne sont que des champions. Baggio est plus que cela : il est le dernier hasard, une prière adressée aux dieux. "
The Dark Side of Roby 1
Répétons-le. Baggio a divisé les Italiens en Guelfes et Gibelins, entre ceux qui le vénéraient et ceux qui les maudissaient ; les premiers l’emportant sur les seconds qui n’avaient pas tous les torts car, sans ombre au tableau, point de chef d’œuvre ni de génie. Le super héros doit pouvoir mourir, sans la mort point d’exploit ni d’admiration.
Umberto Eco se penche sur la question dans son recueil publié en français sous le titre "De Superman au Surhomme". Pour que le lecteur se passionne pour un super-héros, il lui faut un point faible, un défaut dans la cuirasse. Pas de suspense sans "kryptonite" pour "Superman". Pas d’Achille sans son talon.
La plupart des biographies du Ballon d’Or 1993 font débuter ses déboires le 5 mai 1985 a Rimini ; or en creusant, on constate qu’il a été victime d’une blessure au ménisque à l’âge de 12 ans, puis de 15 ans et demi. Comment et par qui a-t-il été soigné ? Sans doute par le médecin de famille qui lui a recommandé du repos. Conseil que le turbulent Roby n’a pas dû suivre plus que ça.
Quand il entre sur le terrain le 5 mai 1985, Baggio a signé avec la Fiorentina pour une somme jamais atteinte pour un joueur de cet âge. Il ouvre le score, se replie et se jette dans les pieds de ses adversaires. Son genou droit se tord et il s’effondre. "Rupture des ligaments croisés antérieurs avec rupture de la capsule" : à l’époque de fin de carrière ou presque.
Les biographies font l’impasse sur la semaine qui précède la décision de consulter en France. En fouillant dans les archives de la bibliothèque Braidense de Milan, on découvre que le gamin a participé trois jours plus tard à un entraînement et à match amical. Information peu fiable de la presse régionale ?
Difficile d’évaluer les conséquences de cet entêtement et d’un manque caractérisé de suivi médical. De sa propre initiative, Baggio se rend dans la clinique Beauséjour de Saint-Étienne où opère une sommité de l’orthopédie sportive le Pr Bousquet qui a soigné un autre Roberto, Roberto Bettega.
Nous l'avons vu dans le "Brancard" consacré à la star italienne, Benjamin Illouz ne cache pas son incrédulité quand il apprend que l’opération des croisés antérieurs de son genou droit -, pratiquée "avec de nouvelles techniques apprises aux États-Unis" - a nécessité la pose de 220 points de suture internes et externes. Illouz parle de boucherie et qualifie le joueur de cobaye. Désespéré, "Maman, tue-moi " le futur prodige est arrêté une année entière. Personne ne pense sérieusement qu’il rejouera au plus haut niveau. Mais il y croit, il n'écoute personne, il s'acharne.
Confié à Vittori, le préparateur athlétique de l’ancien champion olympique du 200 mètres Pietro Mennea, Roby reprend – trop tôt - en coupe d’Italie contre Empoli. Il marque les deux buts de la qualification de la Fio dont une volée du gauche de grande classe mais pas de chance, un de ses ménisques cède à l’entraînement. Il est à nouveau opéré à Saint-Étienne, ce qui prolonge son indisponibilité et repousse ses débuts en Série A à une date indéfinie.
Là se trouve le biais. Diminué par le sort qui lui interdit d’exprimer son talent, Roby est prêt à tout. Il l’avoue, si ça doit céder que ça cède !
Miné par le désir de montrer ce dont il est capable et de justifier la fortune que la famille Pontello à investie sur lui, Baggio passe des heures à renforcer ses quadriceps, à soigner ses tendinites et son mal de dos. Les adversaires du propriétaire de la Viola se moquent : trois milliards pour une paire de béquilles : quel bel investissement !
Roberto n’en peut plus d’être considéré comme un poids inutile, il se sent coupable de ne pas mériter son salaire, il refuse de bénéficier d’un traitement de faveur, il vit dans la hantise d’une rechute. Il est mis au supplice quand le Stade Comunale gronde des exploits des champions du monde Antognoni, Gentile et Oriali ; de l’Argentin Passarella ; de ses conscrits Massaro et Berti Joie. Amertume, quand ses équipiers triomphent de la Juve, du Milan et de l’Inter.
Frustration, stress, peur de ne pad pouvoir faire ses preuves : dans quelle mesure tout cela n’a pas fait de Baggio le joueur hors-norme qu’il est devenu par la suite ?
Réflexion du héros sur le fil du rasoir : "C’est seulement en pensant au football comme à quelque chose qui peut s’interrompre brutalement, d’un moment à l’autre, qu’on peut lui donner sa vraie valeur ".
Baggio apprend à se battre "avec" la douleur sans se plaindre. Ceux que sa grande classe irrite ne se privent pas de l’accuser d’être un malade imaginaire. Une chocotte. Ou au contraire d’un faussaire qui joue diminué.
Lors de la préparation de la coupe du monde aux États-Unis, Roby est arrêté treize jours pour un nouveau problème de ménisque, De retour plus vite que prévu, on lui reproche de se ménager, de ne pas être un vrai leader, de causer toutes sortes de problèmes.
De retour avec la Juve au printemps, Baggio saisit les occasions de montrer ce qu’il vaut et d’émerveiller le public mais deux petites rencontres sans maquer et on l’accuse d’inconstance, avec Platini ça ne se passait pas comme ça !
La polémique s’emballe avant le Mondial. Baggio est fragile. Il hypothèque les chances de la Nazionale. Pourquoi Sacchi ne change-t-il pas son fusil d’épaule ? On a Signori, on a Mancini, on a Zola, pas des manchots !
Les débuts de l’Italie en Amérique sont cauchemardesques. Les ennemis du Divin se liguent : 0 but en 9 matchs, des performances impalpables, Agnelli le poignarde : "J’ai vu Baggio, on dirait un lapin mouillé ". - Les immenses champions sont des monstres de sensibilité, comment Roby prend-il ça ?
Il n’y aura jamais eu unanimité sur Roberto. Quand il n’est pas génial, il est le ver dans le fruit, l’empêcheur de jouer en rond. Au lieu de crever l’abcès lui cultive le mystère, on ne sait jamais s’il est en condition ou pas ; s’il joue en pointe ou au milieu. Ils sont comme ça, les pandas albinos, ils produisent des décimales, ils sont la pièce d’un puzzle dont on a perdu la boite.
Et puis il y a cette histoire de Karma qu’il trimballe avec lui. Alors qu’il vient d’éblouir le monde contre la Bulgarie, le nouveau chéri de l’Amérique se touche l’arrière de la cuisse et sort du terrain en pleurant. Au coup de sifflet final, on le voit dans les bras de Riva, le Team Manager de la Squadra, qui lui dit sûrement : "La finale contre le Brésil, je l’ai perdue en 1973 à Mexico, mais toi tu vas nous la gagner, ok ? "
Roby est inconsolable. Il vient d’atteindre cette finale qu’il attend depuis l’âge de cinq ou six ans. Il l’a méritée presque tout seul. Que doit-il faire ? Risquer un claquage par 43°C à l’ombre à 13 h 30 de l’après-midi ? Jouer les grands seigneurs, allez voir Signori et lui dire : Vas-y Beppe, c’est fini pour moi... Que se passa-t-il dans sa tête quand il se tourne et se retourne dans son lit la veille du match ? Comment renoncer à jouer une finale mondiale contre le Brésil ? Et Sacchi qui le force à tirer de toutes ses forces le matin du match, au risque de se claquer ? Une fois de plus la tête de mule de Caldogno, celui qui casse tout dans sa chambre parce que sa mère lui interdit d'aller à la fête d’une copine, joue les casse-cous, il enfile un maillot et foule la pelouse maudite de Pasadena.
Après sont tir manqué, certains font appel à la psychologie des profondeurs. Baggio aurait raté son pénalty pour punir son coach, un mauvais père qui l’avait humilié en Mondiovision en le faisant sortir contre la Norvège, et son père lui-même, tous les pères en somme.
Variante de cette version : c’est un rebelle, il a horreur de faire comme les autres, c’est sa passion pour la liberté qui l’a convaincu de frapper au-dessus du but brésilien. Un VIP en mal de blasphème lui demande s'l ne l'a pas fait exprès, pour ne pas être comme tous les autres ; d’autres invoquent la volonté divine, Dieu le tout-puissant l’a puni pour avoir trahi le Christ en lui préférant Bouddha.
Le même concert de récriminations et de calomnies accompagne son retour à la Juve. Moggi-Giraudo-Bettega fomentent une campagne de presse à ses dépens et pousse le héros du Giant Stadium vers la sortie. D’après eux il demande toujours plus d’argent et il coûte trop cher pour un infirme. Ce n’est pas un leader. Il cadre mal avec le système voulu par Lippi. Il a la grosse tête, il fraie avec McCormack et des complotistes nippons.
À Milan l’année qui suit, les tests disent qu’il n’est plus en état de tenir un match. Roby n’en croit rien, ce qu’il veut il le peut, il a recours à des pratiques d’automédication mentale. Sa rage de vaincre prend le dessus sur la douleur. Capello lui fait en partie confiance, il aide Milan à redevenir champion. Vivre avec une douleur sans fin et être à ce point contesté, une question de Karma ?
Pas de problème à Bologne où saint Sébastien se prend pour Rambo. Transformé en Marine par la clinique du Dr. Nanni, l'idole mène une guerre d’un an contre tout et contre tous et il gagne sa place pour la coupe du monde 1998 remportée par la France. Ce qu’il désire fort, rien ni personne ne peut le lui enlever. Excepté le triomphe final qui lui échappe encore pour quelques centimètres.
À l’Inter l’ex-Divin prend en compte sa carcasse vieillissante. Contraint à courir mal, à marcher mal, il souffre d’innombrables problèmes musculo-squelettiques. Obstiné jusqu’au masochisme, on dit qu’il creuse un fossé entre ses partenaires moins doués et lui. Ce que tous ses partenaires ont nié depuis, Roby était calme, doux, souriant, de bon conseil...
Baggio est un problème pour les coaches qui se succèdent à l’Inter. Ne pas l’aligner c’est se rendre coupable d’un crime de lèse-majesté. Le faire jouer c’est risqué de laisser son équipe jouer à dix en attendant qu’il invente un miracle. Lippi l’humilie devant ses coéquipiers, il fait courir le bruit qu’il n’a plus le niveau et qu’il pourrit le vestiaire. Lui ne l’avoue pas, ça ne serait pas bouddhiste, mais il jure d’avoir la peau du monstre. Il sollicite ses muscles et ses tendons à mort, il serre les dents, se mortifie ; remplace les analgésiques par des prières.
Émouvant et formidable pour les uns, l’ancienne star est insensée et ridicule pour les autres ; un vieil acteur qui s’accroche à un rôle de jeune premier. Jeannie Longo qui tourne aux antidépresseurs pour gagner des courses après son 50e anniversaire.
Et puis le foot "post-moderne" a besoin de joueurs élevés en batterie dans les salles de muscu et d’athlètes génétiquement modifiés type Ibrahimovitch, CR-7, Messi, Mbappé, Haaland...
Roby, qui a toujours fui les caméras, change de stratégie. Convaincu que Lippi le hait, il refuse de se faire marcher dessus. "Que pensez-vous du football joué par l’Inter, M. Baggio ? : "Je n’ai jamais été un marathonien, mieux vaut une équipe composée de onze vrais footballeurs qu’un commando de coureurs à pied guidé depuis le banc de touche... "
On ignore ce qu’en pense Shakyamuni Bouddha mais Roby ne recule devant rien pour se faire entendre. Le grand public prend son parti. Les amateurs de musique classique rappelle qu’on reprochait à Mozart d’utiliser trop de notes. Or c’était bien Mozart qu’on assassinait...
Baggio a le défaut de ne pas avoir sa langue quand on le cherche. Après avoir sauvé son équipe en marquant une fois de plus à la 88e minute, il se présente à la presse avec une casquette sur laquelle on peut lire : "Tue-moi si je ne te sers à rien. ". La haine est si féroce entre Baggio et Lippi, que Baggio, après avoir avoir qualifié l’Inter pour la Champion’s, l’assassine en direct. "On ne s’aime pas, confirmer Lippi, même les rats de cave sont au courant. "
La suite vous est connue. Le héros se blesse à nouveau, se relève, lutte, retombe, se relève et renaît à Brescia où il joue les Robin Hood en empoisonnant la vie des importants, puisqu’il fait perdre le titre à la Juve, pourrit la vie du Milan qui l’a chassé et qu’il nuit plusieurs fois à l’Inter et à la Viola : ils sont comme ça les gentils devenus vilains dans les séries US, ils se se vengent à tire-larigot, ils repoussent comme la queue des lézards, on n’arrive pas à s’en débarrasser.
La mission des Parques est de couper le fil des vies pour permettre à d’autres fils de régénérer la trame du monde. Del Piero succède à celui qu’il admirait et devient champion du monde avec la génération des 73/76 conduite par Totti, un des prétendants à sa succession. Ca peut se comprendre. Le diable à la queue de cheval a perdu en finale, en demi finale et en quart de finale aux tirs au but ; Lippi, Del Piero, Totti et Toni l’ont gagnée, eux, la coupe du monde. Aux tirs au but contre la France ! Que voulez-vous, il y a les winners et les losers, le darwinisme du succès et les maladies infantiles de la poésie. D’un côté les arabesques de la fantaisie, de l’autre la matérialité de la victoire...
The Dark Side 2 : Till l’Espiègle
Cela n’apparaît pas dans le Netflix consacré à sa carrière mais Roby est un farceur compulsif. Sixième d’une fratrie de huit enfants ll naît au moment de ce qu’on appelle en Europe "le miracle italien", qui voit cette nation "de saints, de poètes et de voyageurs" hisser son PIB au niveau de celui de la Grande-Bretagne en une vingtaine d’années.
Nature buissonnière, enfant sympathique mais dissipé, le petit Baggio s’ennuie au collège et ne quitte pas son ballon au point que le garde-champêtre Rizzi le surnomme "Casse-Lampions", avant que ses camarades ne le baptise "Guillaume-Tell" pour son habilité à dégommer les melons "sur la tête de ses petites copines alignées sur la ligne de but ".
Roby, que son président humilie en l’appelant "Chasse et Pêche" un jour où il a déserté les pelouses pour accompagner son père à la chasse, sait imiter les chant des oiseaux et toutes sortes d’animaux.
Il est blagueur et il n’a peur de rien. Ayant reçu des chaussures de foot pour son anniversaire, il dort avec et dévaste les draps de son lit. Sa maman le prend en chasse et il s’enfuit, n’osant plus revenir de peur de se faire corriger par papa Florindo.
À Florence il fait tourner chèvre Hysen, le défenseur suédois voulu par Eriksson. Il trafique son dentifrice, sa mousse à raser, lui fait les cornes lors des séances de photos.
Contrairement à Agroppi qui lui pardonne ces travers de gamins, Eriksson n’aime pas que Roberto raconte des blagues pendant l’échauffement, ou qu’il ridiculise son monde avec ses grigris Ses partenaires le confirmeront : Roberto est joyeux, souriant, disponible, solaire ; il rend la vie en commun plaisante : "il trouve toujours un moyen d’alléger les tensions"
Le problème c’est que le monde du football est devenu sérieux. Les entraîneurs qui ont maintenant leur agent, se veulent des scientifiques, ce qui s’accompagne de nouvelles méthodes de préparation et de certaines optimisations médicamenteuses. On ne disait pas de Vujadin Boskov qu’il avait remporté le Scudetto mais qu’il avait entraîné et conseillé Vialli-Mancini, les jumeaux du but de la Samp. Par la suite on tressera des couronnes à Sacchi, à Capello, à Lippi en énumérant leurs titres pas pour leur valeur marchande. Aujourd’hui on sait tout de la carrière de Mourinho, de Guardiola ou de Klopp, à présent de Thomas Tuchel.
Quand Lippi arrive à la Juve avec des "idées modernes", il tombe sur Baggio, un système à lui tout seul comme Zico ou Maradona. Lippi a beau se prendre pour Paul Newman, c’est le Divin aux yeux vert et or que les filles et les garçons veulent voir, entendre, et bien sûr toucher.
Les ethnologues estiment que le rire, autrement dit l’acte de montrer les dents, est un comportement à la fois agressif et défensif. En colère ou d’humeur joyeuse, on montre les dents pour indiquer aux non-membres de notre groupe qu’ils ne sont pas invités à l’intérieur. Celui qui fait rire serait un ciment et un gardien de la cohésion du groupe. Que se passe-t-il dans un vestiaire quand toute l’équipe se gondole avant que le coach ordonne qu’on se calme et qu’on reste concentré ? : "C’est également valable pour vous, M. Baggio ! "
À la décharge du très vaniteux Marcello, Baggio n’a pas la langue dans sa poche quand il s’y met en privé...
- "Comment vous voulez qu’on soit à la hauteur, si on a Baldini et qu’ils ont Maldini... "
- À propos de Sacchi : "J’ai l’impression d’être une Ferrari pilotée par un contractuel "
- "Montanelli dit qu’on continue d’exister tant qu’on a des ennemis, alors j’ai l’éternité devant moi... "
- "Comme Pulcinella, je dis la vérité en souriant... "
Du trait d’esprit à la vacherie il n’y a qu’un pas que le Divin franchit parfois.
Un jour de relâche, il entraîne un coéquipier de la Juve sur une barque dans un marigot. Il le laisse cuire au soleil de l’aube au crépuscule et chaque fois que le malheureux ébauche le geste d’ouvrir un Coca en boîte, il lui fait "non" de la tête, cela va effrayer les colverts et les cailles. Un autre jour, c’est dans un nuage de moustiques qu’il entraîne deux de ses partenaires en refusant de les ramener sur la rive...
À la Chiquita, il parle à ses amis Peter et Chele d’insectes-vampire et de bestioles dangereuses qui se nichent dans les oreilles. Il attend qu’ils s’endorment, chausse un masque effrayant et les réveille en hurlant. Même traitement pour le restaurateur qui l’héberge à Brescia...
La liste des horreurs que le plus grand footballeur que l'Italie a connu fait subir à ses amis est infinie. Valentina raconte que son père ne dort pas de la nuit pour inventer des canulars. Quand on voit la colonie des latino-américains de l’Inter entamer une sarabande autour de lui et mimer le coin-coin des canards qui jaspinent après un de ses buts, on imagine ce que Lippi a dû en penser...
The Dark Side 3 : L’inspiration contre le système
Baggio est multiple et étrange. Il en parle dans une de ses premières biographies : "Je suis beaucoup de choses différentes à la fois. ". - "Quel que soit le diviseur qu’on applique pour le cerner, il y a toujours un reste", écrit un éditorialiste.
Portait de l’artiste Baggio en "chimère" : ces monstres de la mythologie constituées de différentes parties d’animaux (lion, chèvre, dragon, serpent). Ou bien, en génétique, un organisme composé de deux ou plusieurs génotypes différents... "
Le rapprochement est tentant, il correspond à l’idée que s’en fait un de ses intervieweurs :
"Vous voulez susciter l’intérêt de Baggio, parlez- lui du bouddhisme, de son enfance ou de la nature, pas de football. "
Dans un entretien, il parle de "jouer avec des idées à soi".
Dans un autre de devenir "son propre footballeur"..
Lorsqu’on fait la liste des postes où il a évolué, on a une image de sa diversité. Tout au long de sa carrière il a occupé six rôles : celui d’avant centre seul en pointe, d’ailier droit et d’ailier gauche, de soutien à une ou deux pointes et de meneur de jeu. Ce qui lui permettait d’alterner, au cours de la même partie ; jeu court, jeu long, replis, appels, percées et qui le transformait en une sorte de fantôme rôdant entre les lignes, privant ses opposants de point de repère et libérant des espaces pour ses partenaires.
Physiquement, Roberto a été plusieurs joueurs. Des percées au long cours dans sa jeunesse, des enchaînements à moyenne portée au milieu de sa carrière et un jeu d’horloger lors des années Brescia. L’idée de chimère, renforcée par le coté légendaire de sa traversée de la planète football convient. Quand on y pense, a t il seulement existé ?
La réponse est oui puisque Pelé, chargé par la F.I.F.A. de sélectionner les 100 plus grands joueurs du XXe siècle, l’a choisi pour ouvrir son prestigieux catalogue : cliché sépia, les mains autour d’un ballon à coutures, un béret en laine à l’envers sur la tête : le Divin est intemporel...
On le voit dans cette tentative de mettre un terme à notre ouvrage. Les ombres au tableau de Roberto-Baggio le suivent et le précèdent. Oxymoron "pluriversel", il est unique et composite, humble et fou d’orgueil. Amical et inaccessible. Footballistiquement un jazzman au pays des chants grégoriens et du belcanto, Gautama Bouddha au Vatican conseillé par Raphaël et Caravage...
Baggio est une figure ambivalente, un emblème transsexuel : la queue de cheval, les boucles d’oreille, le "move" à fleur de peau, les larmes de joie et les stigmates, l’art du but en tant qu’obstétrique ; "J’aime mes buts comme des enfants, tous différents mais aussi précieux. ". Le tout exalté par le machisme de la compétition, les amitiés viriles, la résistance à la douleur et la "transe agonistique" du guerrier naturel.
Roberto et le machisme ? Roberto et l’homosexualité ? Roberto entre Hermès et Aphrodite ? Éros et Thanatos ? On ne se permettra pas.
The Dark Side 4 : L’ami fraternel
On ne peut pas prendre congé sans aborder le contrepoint le plus délicat, celui de la gestion de ses affaires et de son image.
Fin 1996, alors que le Divin joue pour le Milan AC, éclate l’affaire des mines de marbres du Pérou, une arnaque pré-Madoff qui a vidé les comptes d’un groupe de VIP au rang desquels apparaît Roberto, abusé par un ami mal informé ou mal intentionné... Ce dont La Gazzetta rend compte sous le titre ; "Baggio parmi les victimes de l’escroquerie (des mines du Pérou), de 3 à 7 milliards de lires de perte. " - Suivi de : "Rimini - Le footballeur célèbre mentionné dans l’enquête qui a porté à l’arrestation de seize personnes est Roberto Baggio. Une organisation spécialisée dans la levée de fonds d’épargne illicites et dans l’intermédiation financière : les promoteurs abusifs promettaient des gains immédiats dans les paradis fiscaux des Caraïbes, argent qui n’est jamais parvenu aux investisseurs (...)".
Les ennemis du Divin s’en donnent alors à cœur joie ; on joue les chérubins de charme, on court la campagne avec des petits vieux sympathiques, on milite contre la faim dans le monde mais on peut se permettre de griller des milliards pendant que la "caisse d’intégration au chômage" explose et que les ouvriers de l’industrie plongent dans la précarité.
Baggio est le premier footballeur du monde à avoir été classé dans le palmarès Forbes des fortunes mondiales. Lorsqu’il rompt son accord contractuel avec la Juve et qu’il décide de repousser les offres de Mc Cormack - nous l'avons vu ensemble - on voit apparaître "un commercialiste et un avocat (ou une avocate) " dans les négociations entre le joueur et Milan, puis dans celles qui échouent à Parme, mais réussissent à Bologne. Le nom de Vittorio Petrone apparaît alors.
On parle peu de l’homme de la "Kronomark & Partners" (devenue "& Associates") sur les réseaux, société dont le siège était (est ?) situé dans la partie plus que chic du centre de Milan et où nous été reçu dans le cadre de la pièce musicale "Orfeo Baggio"
Petrone fait partie du Soka Gakkai. Il est frère en croyance avec Roberto. N’étant pas dans le secret des dieux, nous ignorons tout du genre d’accord qui lie les deux hommes, mais on peut imaginer que celui qui est désigné comme "manager et ami fraternel "a proposé à son ami de veiller sur son image, puisqu’il est un des plus célèbres sportifs du monde et que le Soka Gakkai, une O.N.G. dont la raison sociale serait de lutter pour la paix universelle et contre les guerres, a décidé d’en faire un de ses porte-drapeaux.
Homme-écran, homme d’image, contre-figure tampon et gardien du corps et de l’âme de l'icône Baggio, Petrone - regard perçant, look nerveux, diction travaillée - finit par constituer un filtre infranchissable, ce qui a pour effet d’irriter ceux qui veulent approcher Baggio, les vautours comme les colombes, les journalistes comme les porteurs de projets.
Petrone, qui suit l'idole comme son ombre, pousse son implication très loin. Lors de la crise bolonaise avec Ulivieri, ils en viennent aux mains. Rien de Zen dans sa manière de parler et de réagir : des cheveux longs en désordre, le visage anguleux, un faciès de condottiere milanais, il pousse parfois loin le bouchon, tenant à maintenir l’image de son héros immaculée.
La question se pose dès lors aux journalistes d’investigation. Quelle est la vraie nature des relations de Roberto et de Petrone avec le Soka Gakkai ? Quelles sont les intentions de Daisaku ikeda, le président fondateur de "Soka Gakkai International", branche dissidente modernisée du bouddhisme Nichiren, lui-même dissident des obédiences du bouddhisme japonaise ?
The Dark Side 5 – SGI pour la création de valeurs...
Retour sur nos pas. Roby sort d’une longue période de doute, il a commencé sa carrière de phénomène dans la ville de Cosme de Médicis, Dante Alighieri, Leonard et Machiavel, mais il craint à chacune de ses sorties de ruiner ses chances de devenir un champion.
Il est tendu, nerveux, harcelé, adulé, un Beatles orphelin esquivant ses admirateurs et les jaloux malintentionnés. En fait l’ennemi numéro 1 du ce gamin surdoué est son émotivité, comme on a pu le constater lors du lancement "biopic" de Netflix où on le voit fondre en larmes quand l'acteur jouant son père apparaît à l’écran. Une sorte de stress post-traumatique ? Le cauchemar d’une promesse non tenue ? Sa disparition peu de temps avant ?
Extrait de "Il Divin Codino" de Letizia Lamartire :
- Roby est seul dans son appartement florentin avec vue sur les feux d’artifice du jour de l’An 1988. On a vu Roberto - qui est un fondu de musique pop - faire la connaissance d’un disquaire du centre historique. C’est la énième fois que Roby demande à Maurizio, le disquaire, si les Eagles ont sorti un nouvel album. Maurizio sait qui est Roby, il ne manque pas un match de la Viola. Ils sympathisent. Maurizio lui parle bouddhisme. Il établit une liste de livres, lui donne une adresse. On voit le vrai Maurizio dans une vidéo sortie récemment. Son domicile où ils ont prié ensemble. Et Ferrruccio, un ami qui a sauvé Roby de la noyade en le tirait de l’eau par le catogan : mort qui rôde autour de Baggio, souvent.
Les travaux d’approche des mouvements sectaires sont toujours les mêmes. Une femme ou un homme est un perdu(e), déprimé(e)s ou dépressif-ve ; de l’écoute, de la délicatesse, un rendez-vous et puis de fil en aiguille...
Le mouvement auquel appartient Maurizio s’appelle Soka Gakkai, une branche du bouddhisme Nichiren Daishonin né de l’enseignement d’un moine persécuté du XIIIe siècle. Persécution et dissidence parce que cette école de pensée bouddhique s’oppose au shintoïsme, la religion d’État de l’Empereur. Cette opposition de fond fera dire aux inspirateurs du Soka Gakkai qu’il est l’équivalent de la Réforme de Martin Luther.
On peut consulter le Wikipédia consacré à ce mouvement pour en savoir plus. Mouvement sectaire pour ceux qu’ils dérangent, "Soka Gakkai International" est classé comme une "organisation vouée à la paix dans le monde, à l’éducation et à la production de valeurs". En ce sens elle est reconnue par l’ONU et fait partie d’un conseil consultatif sur les nouvelles religions.
Les polémiques n’ont pas manqué au Japon où cette branche moderne du bouddhisme s’est signalée par son opposition au réarmement de l’Empire du Soleil Levant ; ayant finalement engendré un parti politique qui a fini par être le troisième du pays et un groupe de presse influent.
Aux États-Unis et en France, Ikeda a été considéré comme un gourou aux moyens financiers considérables. Accusé d’être habile à manipuler mentalement ses adeptes, comme pas mal de ses homologues ayant réussi, ajouterons-nous.
Des témoignages existent sur le fonctionnement interne du Soka Gakkai : organisation en cellules qui se réunissent tous les quinze jours pour réciter des passages du "Sutra du Lotus", interdiction de dire du mal des frères et sœurs en public ; collecte d’argent et de biens pour développer la communauté des croyants ; encouragement à des opérations de bien pour assurer l’éveil individuel et propager une image positive du bouddhisme ; participation aux bonnes œuvres, entretien des relations avec les autres religions et au plan global des actions humanitaires en direction de l’enfance en péril, la faim dans le monde et l’adaptation de pays comme le Togo aux mutations climatiques.
Les "baggiens" les plus assidus, dont l’auteur de ces lignes, doivent se poser des questions. Voir Baggio ému en Armani tenir un prêche devant un millier de gamins et de gamines en tenue uniforme d’écoliers ; jongler et frapper des coups francs devant une foule de zélateurs ébahis qui applaudissent en cadence, avant de réitère son admiration pour Daisaku Ikeda, "maître de vie" à qui il a dédié son Ballon d’or comme Gullit l’avait fait pour Nelson Mandela... a de quoi éveiller les soupçons.
Inquiétude qui se prolonge quand on sait que Baggio a inauguré à Turin le plus grand centre ISK d’Europe de l’Ouest et un autre à Thiene près de chez lui, avant d’installer une salle de méditation chez lui à Altavilla Vicentina.
Baggio ne peut être que sincère. D’une sensibilité maladive, les récentes images et ses lettres ouvertes à la presse lors du double décès de Maradona et de Paolo Rossi, parlent d’elles-mêmes. Elles renvoient au triple deuil du président Baretti, d’Andrea Fortunato et de Vittorio Mero qu’il veilla selon le rite bouddhiste à Brescia...
Car la pratique du bouddhisme inclut une réflexion profonde sur le passage de la vie à la mort. Baggio n’est pas le godelureau à la queue de cheval qu’on pense. Il supplie sa mère de le tuer à Saint-Étienne. Il frôle la dépression lors que son départ forcé à la Juve sema le chaos dans le centre de Florence car il craint qu’il y ait des morts par sa faute... Lorsqu’un jeune supporter de Bologne est frappé en pleine tête par un cocktail Molotov et qu’une guerre se déclare entre supporters de la Viola et de Bologne, il interpelle les supporters et file au chevet de la victime. Il l’avoue dans son autobiographie, s’il a commencé à pratiquer, c’est pour maîtriser les forces obscures au fond de lui. Être idolâtré à 20 ans dans une une ville comme Florence, être déclaré "monument de la ville comme le Persée ou le David" est une folie contre laquelle Baggio a lutté avec le concours d’Andreina, de sa famille, de figures paternelles et grand-paternelles croisées sur son chemin. Surtout de sa foi et de la nature en Vénétie, près de Pavie ou à la Ciquita en Argentine d’où lui vient le rêve qu’il confesse dans la deuxième partie de son autobiographie...
L’autobiographie de Baggio a été publiée en deux volumes sortis l’un avant que Trapattoni décide de ne pas l’emmener au Japon, le second après le Mondial.
Le tome 1 s’appelle "Un but (une porte) dans le ciel", le second "Le rêve d’après".
Il a été publié par Enrico Mattesini, le fondateur de la maison d’édition Limina à Arezzo, en Toscane. Il est sous-titré ‘une autobiographie’.
Le parti-pris de sa composition est en un sens suspect en raison de l’alternance de citations d’auteurs (Bruce Charwin, Toscano, Herman Hesse, Hemingway, Charles Baudelaire...), d’abstracts édifiants en italique intercalés entre des séquences d’entretiens captés en vidéo, transcrits et rewrités. L’interview aurait été conduite par Ivan Zazzaroni, alors un des jeunes Loups du journalisme sportif domicilié à Bologne, à présent directeur du Corriere dello Sport.
Le livre, paru en italien et traduit en japonais, a eu un grand succès au point que Baggio a reçu un prix au Festival Bancarella de Pontremoli et qu’il a été ajourné et republié plusieurs fois les années suivantes.
Plus qu’un livre, l’autobiographie de Baggio est évangile est une discrète opération de propagande préfacée par Daisaku Ikeda, la tête pensante du l'ISG. D’où l’insertion entre ces entretiens menés de manière chronologique de réflexions sur les rapports entre la pratique du football et celle du bouddhisme Nichiren ; et les leçons de vie quotidienne du champion sur le transit des âmes après la mort.
Si on décortique cette "autobiographie", on comprend qu’il s’agit d’une tentative d’établir la biographie canonique d'un saint en mettant de l’ordre dans le tourbillon de sa vie depuis l’adolescence et en illustrant ses efforts pour accéder à l’Éveil.
À noter que la bio que vous parcourez, "Baggio, 20 ans de folie italienne et mondiale", tient également compte des confidences du joueur telles qu’elles apparaissent dans "Io che Saro Roberto Baggio" le documentaire en 10 dvd proposé par La Gazzetta dello Sport, mais également d'une demi-douzaine de bios précédentes et d'un millier d’articles parus du début des années 80 au mois de juin 2021.
Si l’on fait abstraction de la tentative d’arrêt sur image de la légende Baggio, un Évangile canonique, on trouve dans cet auto-témoignage des éléments significatifs sur la manière du champion d’être-au-monde ailleurs que sur une pelouse et dans un stade.
Ses amis Peter et Chele, de "Da Romé", racontent comment ils ont vu arriver un jeune homme en jeans et casquette avec son chien et son fusil : "Il avait perdu son temps dans les marais à la chasse aux cailles mais il n’en avait pas vu une. On fait connaissance et il passe la journée à parler de nos étangs, des oiseaux migrateurs, des sangliers...
Star de la Juve à l’époque, Roberto le campagnard vient et revient à Casoni au point de faire du restaurant de ses amis est son refuge au moment où il reçoit le Ballon d’Or et sera désigné meilleur joueur du monde.
Nous l'avons vu, c’est dans cette localité qu’il fait venir ses coéquipiers en balade, à la chasse ou autour d’un bon repas. Il y emmène Andreina, ses deux premiers enfants et la coupe de l’U.E.F.A. qu’un voisin trouve posée sur le comptoir après une nuit bien arrosée... À noter la dilection de Baggio pour les endroits discrets, les personnes d’un certain âge et les gens dits normaux. "Je ne me suis jamais senti différent, j’ai toujours considéré les gens comme des égaux, ce qui compte c’est de travailler sur soi pour donner de la valeur aux choses quotidiennes." (Entretien Netflix Italia de mai 2021)
Gianmichele et Peter nous sont utiles pour comprendre le Baggio du fond, celui qui dormait habillé pour que son papa n’oublie pas de l’emmener à la chasse : "Regardez autour de nous, le calme, l’eau qui dort, le chant des oiseaux, raconte Peter à la caméra. On était là à l’affut pour des prunes et on marronnait. Vous savez, on est des gens simples, des gens de la campagne. Roby lui, nous disait de regarder autour de nous, d’oublier la chasse et de profiter de la paix, du bruit de l’eau, de la beauté du moment. "
Baggio, le bouddhiste qui massacre les canards...
Le débat fait toujours rage.
Le Codino non-violent ? Violent contenu alors. On apprend qu’il a une collection de sabres japonais et qu’il a métabolisé le concept de "samourai." Au début des années 90, lorsqu’un journaliste lui demande s’il est non-violent, il répond qu’il s’y emploie, mais attention, celui qui toucherait un seul cheveu de ses enfants trouverait un lion féroce en face de lui...
Il y a tout cela - le danger, la violence, la mort - dans le rêve que Baggio raconte page 71 du tome 1 de son autobiographie. Dans ce texte de deux pages et demie, il explique qu’il venait d’assister au haro d’une femelle sanglier accompagnée de ses petits et que son meilleur chien - Tonino Cerezo (le nom du fameux milieu brésilien) - le regarde d’un air pensif, presque grave, et qu’après manger il s’endort remué par la violence du massacre auquel il a assisté. Cette nuit-là, raconte-t-il, j’ai fait un drôle de rêve : Je marche dans la Pampa quand un orage de grêle me pousse à se réfugier sous un bosquet."
Quand le soleil revient, le spectacle des tumulus avoisinants et de l’herbage qui "scintille comme un pré de diamants" bouleverse Roberto. - Sur ce, prisonnier d’une ravine, apparaît la forme d’un léopard. Roby s’appuie sur ses avant-bras et s’allonge pour mieux la voir. Il s’agit d’une femelle aux tâches étranges. Roby s’approche encore et cherche le fond de ses yeux. Se sentant menacé, l’animal feule, râle puis se tait. Un court instant de communion et Roby se reconnaît dans le regard du fauve qui apaisé se retire au fond de son piège et s'endort comme en souriant.
Violence domptée, peur surpassée, Baggio, quand il est seul, sait ce qui rôde au fond de lui.
Non-violent, non, on ne se torture pas soi-même à ce point si on l’est.
Qui a oublié de terrible coup de coude, le seul ou presque, qu’il a adressé à un adversaire du Perugia qui avait mis en danger son rêve coréen en lui chipant la balle par derrière ?
Roberto Cincinnatus
Baggio, enfant de la campagne, hypersensible et farceur, est un poète naturel qui a le pouvoir de s’émerveiller et donc d’émerveiller. Prenons connaissance d’un article de La Gazzetta du 18 février 2005, date de son 38e anniversaire, le premier célébré après qu’il s’est retiré du grand Barnum du Calcio. L’article, intitulé "Le Fantôme d’Altavilla", est signé Claudio Gregori, nous en tirons quelques passages ;
"Altavilla Vicentina – Le 18 février 2005 – "L’elfe est au milieu des primevères. Dans les bois des Monts Berici. Parmi les acacias, les châtaigniers, les hêtres et les noyers, il ne danse pas avec les sylphides au clair de lune mais il célèbre aujourd’hui son anniversaire.
"Baggio a fait ses adieux au foot le 16 mai 2004 à San-Siro. Puis il a disparu. Plus inaccessible que le fantôme de Canterville les gens se demandent où il est passé. Neuf mois après les adieux et le voilà à Altavilla.
"La rue (via Firenze) escalade les monts Berici à la verticale. Il y a 25 ans c’était une rampe en terre battue, raconte Imerio Massignan, grand cycliste et enfant du pays."
"La villa est énorme. Plus de 1 000 mètres carrés. Elle est dotée d’une piscine, d’un gymnase, d’une salle de cinéma et d’un espace de médiation dédiée aux illuminations du Bouddha, et bien sûr d’une volière. "
"Les enfants - Valentina 15 ans et Mattià 11 ans - vont à l’école à Vicenza. Andreina est enceinte, l’accouchement est prévu en mars. ( ...) C’était la propriété de Farina, président du Vicenza puis du Milan AC. Puis celle de Paolo Rossi qui habitait là quand il a gagné le Mundial en 1982. Baggio l’a achetée avec l’argent de son transfert à la Juve. C’était une vieille fabrique que Baggio a démoli, refaite et agrandie. "
"La maison se dresse 50 mètres au-dessus de la plaine où passait la Via Postuma. Depuis son balcon Baggio peut fantasmer... Devant chez lui passèrent Giukio Cesare avec sa toge pourpre, les Quades et les Marcomans, les Visigoths d’Alaric, les Huns d’Attila, les Vandales de Genseric, les Alains, les Érules, les Ostrogoths, les Lombards jusqu’à Napoléon..."
"Roberto est à la retraite à 38 ans, moi, à 73 ans toujours pas ! ", ironise mais pas tant que ça Florindo en se penchant sur la serrure qu’il vient de glisser dans son étau. - Les serrures, les grilles, les portails de la nouvelle villa, c’est lui qui les a faites et il en est fier.
"Florindo est encore fier de ses victoires cyclistes - soixante paraît-il - et de son travail :
"Quand Roby est né en 1967 je travaillais sur les portiques du stade de Vicenza. Quand Roberto y jouait, j’allais jeter un œil. Eh bien ils n’ont pas cédé d’un pouce, même après l’hivers 79 ! "
"Florindo ressemble au dieu Vulcain mais, dans sa forge, il y a comme un gazouillis bizarre. Un empilement de cages et une volière contenant des alouettes et des merles qui ne peuvent plus voler et qu’on maintient dans une semi-obscurité. Vous viendrait presque l’envie de les libérer... "
Conclusion du long reportage :
"La chasse est une passion profonde. Il (Roberto) ne tire pas seulement sur les canards, il chasse le lièvre, le sanglier, le cerf. À Grado, il dispose d’une vallée pour chasser à la tonne/Hemingway lui aussi se mettait aux aguets, Mais il ne cherchait pas la libération de la douleur à la pointe d’un fusil. "
LES BONUS
Roberto San contre la faim et pour la paix
Il faut fréquenter les réseaux sociaux pour prendre la mesure du phénomène Baggio, car il a rejoint la ligue des personnages hors du temps, ceux qu’on appelle des icônes dans le sens où leur image stylisée s’est incrustée dans la muraille de nos mémoires : Marilyn, Pelé, Che Guevara, Mohammed Ali. Ces figures envolées de leur écosystème de naissance peuplent à présent l’inconscient collectif de l’humanité, qu’elle soit européenne, américaine, africaine ou asiatique.
Le nom des followers de Baggio le démontre comme la variété et le nombre de leurs contributions. Et si "Eric the King Cantona" mérite de figurer dans la catégorie des demi-dieux modernes, ce n’est pas le cas du troisième nominé au Ballon d’Or 1993, Denis Bergkamp, un magicien au talent cristallin dont on a perdu la trace, allez savoir pourquoi ?
Comment expliquer une telle vénération sur les réseaux alors que Baggio a disparu des terrains depuis le printemps 2004 ? Qu’est-ce qui pousse des milliers et des milliers d’internautes résidants de l’Amérique latine à l’Extrême Orient, du monde arabe à l’Indonésie, de l’Europe de l’Est au Canada qui persistent à s'échanger des photos, des vidéos, des illustrations et des anecdotes, s’émerveillant encore et toujours de ses buts, de ses dribbles les plus beaux, de ses hauts faits et de ses périodes noires ?
Il existait bien un robertobaggio.org destiné à promouvoir la candidature de Baggio au Mondial 2002, arme de promotion mise sur pied par l’incontournable Vittorio Petrone et pat son agence Kronomark & Partners cornaquaient, et visant à protéger l'image contrôlée du héros à la queue de cheval. Parmi les inconditionnels, on devinait un bataillon d’affiliés au Soka Gakkai International dans le monde entier. Ce site n’étant plus actif Petrone communique au nom de BaggIo via les réseaux mais avec parcimonie.
Sur Facebook, voilà ce qu’on trouve en mars 2021 quand on fait "roberto baggio": — Magician Legend Roberto Baggio, 3600 abonnés. – Roberto Baggio Fan Club. 16 400 abonnés. Groupe de Roberto Baggio. – 1100 abonnés. Fanni Roberto Baggio – 7700 abonnés. Roberto Baggio 29 100 abonnés. We Love Baggio 6 800 abonnés... Et des dizaines d’autres, soit des milliers de messages dont une grosse part de photos personnelles, de dessins, de bibelots et d’articles inédits dans toutes sortes de parlers.
Ces chiffres feront sourire les followers des stars du Millénium (Messi, Ronaldo, Neymar, Mbappé, les stars du tennis, de la F-1 ou de la Moto-GP) mais une telle variété et une temme fidélité interculturelle est rare. Pour s’en convaincre il suffi de parcourir les sites dédiés au Divin en sanskrit, en japonais, en chinois, en arabe...
Plus étonnant encore le rythme auquel les "posts" se renouvellent. On a affaire à une toile d’araignée dont le caractère viral est multipolaire et multiforme. Ces réseaux fonctionnent de manière interactive et mutualisée, les adhérents ayant formé au fil du temps une toile d’araignée qui relaie les nouveautés et les initiatives, souvent humanitaires par ailleurs.
La meilleure preuve en est bien la sortie sur Netflix d’un biopic dédié qui s’ajoutera à la collection de 10 volumes de 50 mn à 1 h 10 de la Gazzetta et aux contributions spontanées ; maillots, crampons, photos volées, redifs de publicités, calicots, banderoles, slogans, replays d’émission télé, déclaration de Vip, vœux d’anniversaire et ce en une multitude de langues et de caractères.
Ridicule, comparés aux "buzz" et aux "posts re-re-twittés" par les influenceurs et les mégastars du rap ou de la mode tendance ? Pas si l’on considère que Baggio n’a plus d’actualité sportive depuis le mois de mai 2004 et qu’il vit loin des plateaux de télé et des caméras dans sa propriété du Vicentin. Un anti-Neymar sil l’on veut. Là où le Brésilien fait de la pub pour le poker et les bringues en boites, Roby apprend le nom des fleurs qu’il plante avec son grand amour depuis qu’il a quinze ans.
A la réflexion avec Baggio on a plus à faire à une icône du cinéma comme Greta Garbo ou Marlon Brando, et les copier-coller de vidéos que les fans s’échangent s’apparentent davantage au phénomène des ciné-clubs et des rediffusions de la nuit sur Arte. Comme si le temps qui a passé, l’éphémère des toiles en mouvement de Raphaël se régénéraient par le fait qu’on peut les revivre à l’infini, métaphore "post-live" du légendaire et du métaphorique.
S’il est un jour de l’année où l’on reparle de Baggio, c’est le 18 février (date de naissance de la maman de l’auteur de ces lignes). Ce jour-là, les adorateurs du Divin se repassent son tir au but raté à Pasadena. Ses slaloms de 50 mètres contre Naples et contre la Tchécoslovaquie. Son but en or manqué d’un souffle conter la France en 98, Sa queue de cheval volant au vent avec la Juve ou avec la Squadra. La liturgie qui s’est créée depuis rappelle qu’il a été blessé six fois au genou, qu’il est un perdant magnifique, qu’il avait un toucher de velours mais qu’il ne s’entendait pas avec ses entraîneurs. Elles en font surtout un arc-en-ciel, une pierre précieuse en passe de se désintégrer...
Les N.T.I.C. permettent d'en savoir plus à ceux qui n’avaient pas l’âge d’assister aux exploits de Baggio et qui ignorent le résultat de ses matchs. Ils peuvent les regarder en entier dans les conditions du direct.
Car grâce aux mordus du Divin, on trouve des montages des fautes qu’il a subies de ses passes décisives ou des spots publicitaires auxquels il a participé. Au point que cet ouvrage, réalisé sur une période de 24 ans, pourrait faire une centaine de pages de plus. Les héros sont éternels ou presque. Surtout lorsqu’ils ils militent en personne et discrètement.
On sait que le natif de Caldogno a été choisi par la F.A.O. en 1994 pour témoigner et lutter contre la faim dans le monde. Son école bouddhiste, le pape, ses partenaires les pus engagés pour la paix et contre la maltraitance des enfants peuvent compter sur lui, ce qui lui a valu de recevoir the World Peace Award 2010 décerné par un comité d’anciens prix Nobel de la Paix. Actions célébrées par le So Foot sous le titre : "Baggio, le Batman de la Birmanie"...
"L'histoire de Roberto Baggio, c'est aussi celle d'un homme de paix allergique à l'injustice et aux malheurs du monde. Lors d'un de ses nombreux combats, sa route a fini par croiser celle d'Aung San Suu Kyi, la Lady birmane. Ensemble ils ont montré au monde qu'un Ballon d'or et un prix Nobel de la Paix pouvaient devenir amis : Roberto Baggio et Aung San Suu Kyi (...)
Suite : "À tout juste 40 ans, l'ancien footballeur est devenu un hyperactif de l'humanitaire, converti au bouddhisme - religion ultra-majoritaire en Birmanie - depuis la fin des années 80, et toujours prêt à mettre sa notoriété au service d'une cause. De là naîtra une amitié aussi forte qu'improbable entre l'icône birmane et l'homme à la queue de rat. (...) Ce dernier a rejoint le Mouvement pour la Démocratie en Birmanie et pour la libération d'Aung San Suu Kyi, et trouve le temps de militer pour son Edmond Dantès du Myanmar entre deux levées de fonds contre la faim dans le monde et un match de charité pour aider les victimes du séisme en Haïti. Un engagement couronné le 9 novembre 2010, quelques jours avant la libération de la prisonnière, par le glorieux World Peace Award décerné par une assemblée composée d'anciens prix Nobel de la Paix. Avec dans le jury qui l'a élu, le Dalaï Lama, l'ancien président polonais Lech Walesa, ou encore Frederik de Klerk, président sud-africain qui a mis fin à l'apartheid. " (So foot, fin décembre 2007)
D’autres images nourrissent la légende de Roby, celles captées à l’Artemio-Franchi de Florence où on le voit pousser le fauteuil roulant de son partenaire des années d’or. Stefano Borgonovo, lors d’un match organisé pour lever des fonds pour lutter contre la Sclérose amniotrophique latérale, dite "de Lou Goerig", un joueur de baseball touché par le mal. Présents sur le te terrain ce soir-là : Fatih Terim, Arrigo Sacchi, Prandelli, Ancelotti et sur la pelouse les retraités du Grand Milan (Baresi, Albertini, Donadoni, Galli, Tassotti...) - Ceux de la Viola (Antognoni, Pruzzo, Pioli, Buso, Mazinho). Auxquels il faut ajouter le grandissime Ronaldinho et Ruud Gullit en larmes...
Derrière Borgonovo, s’exprimant par des clignements d’yeux relié au tableau lumineux, Roby et la fille de Stefano à ses côtés et les baisers sur le front, les poignées de main, les échanges de regards émus d’une cinquantaine de ses anciens adversaires et coéquipiers. Tribut venu du cœur les inévitables : "Rober-bag-gio oh oh..." et une tonnerre d’applaudissements duré un quart d’heure...
L’engagement de Roby n’est pas un violon d’Ingres. On le voit au Pérou, au Myanmar, on le surprend au milieu de pauvres gosses, loin des caméras, sans que cela se sache. Ce serait à vérifier, mais on trouve des sanctuaires consacrés à sa figure dans la péninsule indochinoise où certains l’assimilent à un bodhisattva portant le message de la beauté et de la grâce par ses pieds et par sa passion pour la paix... Rébus : Et si les grands artistes de la Balle, comme ceux de la plume, du pinceau ou de la caméra étaient Éveil par l’admiration et pour l’amour ? Qu’en penses-tu sale gosse Neymar ? Tu es sûr qu’on joue sa part de paradis au poker en ligne ? Et si une fois par semaine, tu troquais le Christ du Corcovado contre une image du Bouddha ?
De temps à autre, on profite d’une réapparition comme celle où il vint fêter Pâques avec les victimes du tremblement de terre de l’Aquila pour donner un peu de bonheur à ceux que la fatalité a frappé. Ou du côté de la communauté de Santo Egidio, qui prend en charge les victimes de la drogue, où quelques amis d’enfance de Roberto ont dû passer.
Reste une question à laquelle il est difficile de répondre au moment où ces lignes sont tracées : Comment Roberto, qui a 57 ans passé, va-t-il poursuivre son chemin et accomplir son transit sur terre ? Va-t-il se contenter d’être présent pour sa femme, ses enfants, sa famille et ses amis.
Ou sera-t-il amené à intervenir publiquement pour promouvoir ses valeurs dans un monde qui n’en a plus beaucoup ?
Se mettra-t-il au service de la Soka Gakkai International, en adoptera-t-il les stratégies au niveau global ? Sera-t-il hissé haut, trop haut, emblème et porte-drapeau ? Préfèrera-t-il pratiquer sa foi dans la vie concrète, protégé par l’anonymat de sa campagne, des marais ou de la Pampa ?
Les hadiths du Codino
Arrive le moment, pour quelqu’un qui a vécu au cœur de son monde, de se demander si l’expression "légende" convient à la vie de ce saint ludique dont l’œuvre éphémère est vouée à s’évanouir dans les mailles de l’espace et du temps.
D’où vient le mot légende ?
Du glossaire du catholicisme tel que le détermine le "Portail Ortolang pour l’usage optimisé de la langue française" :
Une légende "est le récit de la vie du saint du jour lu au réfectoire ou à l’église lors des matines ; c’est-à-dire a vie d’un saint enjolivée par l’imagination et la piété populaire."
Deuxième acception du terme : "Une légende est un recueil contenant les récits de la vie d’un saint ; récit édifiant ayant parfois pour thème des faits et des événements historiques mais dont la réalité a été déformée et amplifiée par l’imagination populaire ou littéraire."
Quelle pourrait être la Légende de Saint Baggio ou plutôt de Baggio San ?
L’histoire d’un footballeur particulièrement génial et c’est tout ?
La définition d’Ortolang parle de "récit à caractère merveilleux enjolivé par l’imagination et la piété populaire ".
Passons donc en revue ce qui reste de la piété populaire entourant Guillaume Tell, le Chérubin, Raphaël, le Phénomène, le Divin à la queue de cheval, le Lapin Mouillé et l’Éternel Jeune homme.
Et puisque le temps des dieux est une fraction de seconde, ne nous soucions plus de la chronologie :
À Florence, dans la période mauve : Aldo Agroppi, son entraîneur avant qu’il ait joué un seul match en Série A :
"Par ses pieds chantent pour nous les anges."
Un poète : "C’est un prophète du style nouveau, un orfèvre gentil, un artiste du ballon."
Toujours à Florence, période mauve :
"C’est un très grand jongleur, il a la puissance des très petits."
À l’Inter, période noir-azur :
"Chaque mouvement de Baggio est un affront léger mais violent porté au football des mastards et des larges d’épaules. Le jeu de Baggio est révolutionnaire et blasphème, adjectif adéquat tant il est clair qu’un tout autre football règne à présent sur les autels. "
À la jonction de la période mauve et blanc-noir, signé un capitaine d’industrie :
"Jadis les gens descendaient dans la rue pour protester contre la Fiat, aujourd’hui c’est pour que Baggio n’aille pas à la Juve, je dirais que les choses s’améliorent. "
Période rouge-et-noir, de la part d’un autre grand numéro 10.
Un ex-Golden Boy : "Baggio est le dernier joueur qui me contraint à ne pas changer de chaîne. C’est le dernier romantique du ballon. "
Période rouge-bleu...
"Le Baggio que je connais, si tu ne le mets pas à la porte (du stade), il s’entraînerait la nuit."
Période rouge-noir...
"Quel déplaisir de penser qu’un joueur à la technique ultrafine comme Baggio soit contraint de faire le comparse pour la Fininvest de Berlusconi. Cela fait autant de peine que lorsque Buffalo Bill dut faire le tour des États-Unis dans les cirques."
Période noir-azur après un doublé contre le Real Madrid...
"Il devait faire la fin des grands acteurs, Baggio. La fin de ceux qui anoblissent les films médiocres de leur présence par un petit bijou de rôle logé dans un script ordinaire ; de ceux qui ont l’étincelle et font démarrer un feu que les autres, qui ont beaucoup plus de temps, de pellicule et de combustible à leur disposition, sont incapables d’entretenir. On peut ne pas croire au pouvoir de renaître mais ce qui a fait courir les frissons dans les travées, l’autre soir, ce fut de voir un Baggio rageur, ululant, tellurique. Moins froid et plus rustre. Plus barbare que bouddhiste, plus condottiere que soliste. Comme pour dire : je vous prends par la main, je vous guide à destination et non à pic comme le Titanic ; moi qui pourrais me contenter d’un simple coup de pinceau. Oui, c’est lui, le tzigane heureux fait chef de tribu, qui exultait avec furie, non plus moi mais nous."
Période noir-bleu, par un collègue devenu chroniqueur :
"C’est un joueur froid, cynique, sans pitié. Unique dans sa manière de se caler dans un match. Dans un premier temps, il faut envoyer les ouvriers pour qu’ils fassent éclater la pierre et laissent la place à l’artiste, au ciseleur, qui fait de la pierre naguère brute une
Période rouge-bleu :
"Il n’y a plus de mots pour ce petit homme aux yeux verts et aux mille vies. Histoire fabuleuse que celle de Roberto Baggio, pure et émouvante. Une magie, un acte de justice, un hurlement ravalé, un merci répondant à sa manière à l’armée sans frontière de ses admirateurs, ceux qui aiment le football, la poésie et l’impossible. C’est finalement lui qui sauve son entraîneur d’un désastre total. Deux buts extraordinaires, toujours ce talent inouï qui nous éblouit depuis quinze ans mais qui n’a jamais suffi à convaincre ses besogneux d’entraîneurs. Alors, cela fait des lunes qu’il les humilie doucement : de ses pieds naissent les seules choses inoubliables."
Le même matin, période noir-azur...
"Il a divisé les Italiens en Guelfes et Gibelins. Plus qu’un génie le Divin Catogan est un symbole, une religion. La ligne de partage des eaux entre le passé et le futur pour ceux qui sont convaincus que le présent ne peut se passer de ses arabesques. Baggio exhale la classe, irradie les systèmes. Pour lui on devient manichéen. Quelques techniciens ont tenté de mettre ses défauts en évidence ; les autres ont mis ses mérites en exergue. Depuis un an, il est le Robin des Bois du championnat, il concourt avec les pauvres et fait souffrir les riches. Mais il ne sent pas un ressuscité, quand bien même certains l’ont maints fois donné pour mort..."
Période noir-azur, dernier acte...
"Héros à Vérone, baudet à Milan. Mais Baggino se faufile entre les géants de la défense adverse, il harponne la balle, ma parole ! il les a hypnotisés ; ils ont senti le battement de son cœur en plein tumulte, dans leur dos et la force mentale d’un champion en quête de rachat.".
Période rouge-bleu à Bologne
"Baggio a reçu à Pontremoli le prix Art et Métiers pour son mérite de faire rêver comme personne les sportifs, avec ses magies et ses prodiges balistiques. "
Période rouge-bleu à Bologne toujours
"Le lapin mouillé, le bouddhiste vitrifie les incrédules. Car l’halluciné qui crée le vide entre lui et les entraîneurs, le fou orgueilleux qui atterrit en province pour tenter de repêcher le maillot azur de la nationale, est le joueur le plus aimé. Un tourment transversal, puisqu’il recueille l’affection des sommeliers du beau jeu et des gamines, qui ne comprendront jamais la loi du hors-jeu, mais voient deux yeux verts et une manière si douce d’être au monde ; de la Mamma qui prend son parti ("Qu’est-ce qu’ils lui ont encore fait ?") au supporter qui veut gagner à tout prix."
Période rouge-et-noir, deuxième saison
"Baggio est le football et les analphabètes l’ont massacré."
Période blanc-azur à chevron :
"La balle est presque tombée à terre et avec son pied droit il récite une poésie, un amorti d’une grande douceur, suivi d’une seule touche de balle d’une beauté inhumaine qui le porte derrière Van der Sar, comme par enchantement."
Période blanc-noir...
"Baggio a des rapports étroits avec la magie."
Période blanc-azur à chevron.
"Je crois que Baggio acceptait la force de l’organisation Juve, mais se sentait mal dans une machine parfaite. Je crois qu’il aime la chaleur de l’imperfection, une vie protégée, mais dans une marginalité paysanne. Car Baggio est un joueur d’un autre temps. Il a eu et aime une seule femme, ne connaît aucune présentatrice de télé, personne ne l’a jamais photographié sur un yacht ou dans une discothèque. Quand l’entraînement s’éternise, il dort dans un appartement à Brescia avec son préparateur physique Enrique, l’homme qui cherche à éloigner les douleurs de ses genoux en chute libre, et de ses ligaments trop souvent déchirés."
Période blanc-azur, troisième saison :
"Il glisse, il s’échappe. Il est difficile à attraper, Il est rare qu’il fasse des mouvements dangereux. Baggio a subi des blessures parce qu’il a été massacré de coups. Faisant un compte rapide, il n’en à pas pris moins de 3.000 dans sa carrière. S’il vous arrive de voir ses jambes, on dirait le visage d’un vieillard, elles sont pleines de rides qui sont des cicatrices, traces des coups reçus et de vieilles blessures. Baggio a l’air d’être passé dans le football avec une grande légèreté, en réalité il a été une vague inlassable et violente contre qui une armée de ses adversaires ont voulu se fracasser."
Période blanc-noir et azur :
"Au pays de Pavarotti, on chante l’amour, la beauté et la victoire... et Roberto Baggio qui est un peu tout ça. Baggio, la chanson le dit, n’est pas un mirage. Il est réel de manière douloureuse, presque bouleversante. C’est un footballeur, mais décrire Baggio comme un simple joueur, c’est dire que Mona Lisa est une peinture. Baggio est un créateur, un inventeur, un praticien du plus grand art populaire du monde."
Période mauve :
"Son départ de la Fiorentina 1990, arrangé à minuit pour la somme record à l’époque de 12 millions de dollars, a été reçu par Florence comme un outrage et avec des gaz lacrymogènes. Le jour où Baggio arriva à Turin, irrité d’avoir été enlevé à l’équipe de son cœur, refusa de porter l’écharpe blanc et noir de la Juve qu’on lui présentait. L’affront fut gardé en mémoire par les supporters turinois. Puis lors du premier match contre la Fiorentina à Florence, Baggio refusa de tirer un pénalty, un but presque certain. Son remplaçant manqua le penalty. Baggio sortit quelques minutes plus tard. Alors qu’il faisait les quelques pas qui séparent le terrain des vestiaires, un supporter jeta une écharpe violette sur son chemin et il la ramassa. C’était sa manière de dire adieu à cinq saisons florentines. À Turin, on le prit pour un traître."
Période mauve, par l’auteur de Touché par Dieu : les Sept vies de Roberto Baggio
"Roby Baggio appartient au patrimoine de Florence au même titre que le Persée de Cellini, qui n’est second que derrière "La Divine Comédie" de Dante, nous ne le laisserons pas partir !"
Période azur, pour ses adieux à Gênes...
"Baggio est craint et apprécié parce qu’il fait partie de la mémoire collective."
Période azur – usa 94
"Tandis que le Petit Prince italien se tenait les bras écartés près du poteau de corner, 70 000 voix grondant dans son cœur et un morceau de tissu vola jusqu’à ses pieds. C’était un drapeau américain. L’Amérique le faisait sien, l’inondait de baisers soufflés des tribunes après qu’il eut battu à lui tout seul la Bulgarie. On reconnaît une bonne chose quand on la voit. Baggio — l’athlète sans casque le plus excitant du monde — nous a offert deux buts en une seule mi-temps. (...) Puis il nous offrit en prime un dénouement sentimental. Il s’approcha de la ligne de touche et posa ses mains jointes sur ses lèvres, comme s’il méditait. Au coup de sifflet final, il éclata en sanglot. Il sanglotait en cachant son visage contre la poitrine de Dino Baggio. Il sanglotait quand Albertini arriva. Il tomba dans les bras de Gigi Riva, une légende du football italien, et il continua de pleurer. Avant de sortir de la pelouse, il se dégagea et jeta un regard vers les 77 094 spectateurs qui l’attendaient à leur place. Il leva les mains. Tout le monde se leva et applaudit. Une partie de lui nous appartient maintenant. Et quand il arrivera au Rose Bowl pour la finale contre le Brésil, nous ne le laisserons pas partir..."
Une banderole, période blanc-azur à chevron :
"Et le dixième jour, Dieu créa Baggio."
Période blanc-noir et azur, signé un grand de la littérature sud-américaine :
"Il y a un mystère dans la manière de jouer de Roberto Baggio : ses jambes pensent toute seules, ses pieds tirent d’eux mêmes et ses yeux voient les buts avant qu’ils ne soient marqués. Baggio est tout entier cette queue de cheval qui fascine par ses élégants va-et-vient. Les adversaires l’agressent, le mordent, le frappent durement. Baggio porte des messages bouddhistes sur son brassard de capitaine. Bouddha ne lui évite pas les coups mais il l’aide à les supporter. Du fond de sa sérénité infinie, Bouddha l’aide à percevoir le silence, par delà le tonnerre des ovations et des lazzis. "
Toute période, de la part d’un anonyme...
"Animal gracieux et bénin/doux et fragile comme le plus humble des hommes/serein et pur comme le plus puissant des dieux/toi seul nous fait concevoir l’impossible/toi seul parvient à faire naître d’ineffables émotions, chez l’employé comme chez le policier/toi seul offre ton âme quand les autres montrent leurs muscles/toi seul es poésie dans un monde de mauvaise folie préméditée/toi seul es le lys dans une lande épineuse/le genièvre odorant dans un incendie infâme/les puissants ne t’aiment pas/leurs serfs t’ignorent/ mais les foules t’adorent et le ciel te met en exergue."
Période mauve, un cinéaste...
"À Florence, Baggio devient l’idole du virage de Fiesole. Zeffirelli, exalté par ses prodiges, répète : — C’est un dieu, c’est un dieu !"Et il lui propose de jouer dans son Jésus de Nazareth, avec Jésus dans le rôle de Jésus comme partenaire."
Exagéré ? Sans doute, mais peut-on reprocher à la vie des saints d’être des légendes nourries par l’amour et par la haine du peuple des humains ?
Post-scriptum : Il Divin Contadino...
L’imminence de la sortie de Il Divin Codino, l’art du but selon Baggio, un biopic produit par Mediaset et Netflix, a bien agité les eaux internationales de la "Baggiosphère", frustrée de nouvelles fraîche et désemparée par la discrétion de leur champion.
Or le vendredi 7 mai 2021, "Venerdi", le supplément hebdo de Repubblica, l’équivalent du Monde ou de El Pais en Italie, publiait " Il Divin Contadino ", un dossier et une vidéo consacrés à Baggio. Le travail étant signé Emmanuela Audisio, diplômée en sciences politiques et auteure de documentaires dont un remarquable "Ventre de Maradona".
Le titre d’abord. Pas le Divin Codino, le "Divin Catogan", mais Il Divin Contadino qui signifie le "Divin Campagnard" ou le "Divin Paysan". Un jeu de mots de plus dans la liste des calembours et sobriquet consacrés à Roberto Baggio.
Comme son collègue de La Gazzetta 16 ans plus tôt, la journaliste est partie à la rencontre de Baggio et l’a trouvé en train d’inspecter l’acacia de 20 mètres qui menace de s’abattre sur sa maison.
"Je vais le tailler moi-même, confie Roberto accompagné de son Labrador Miele et de son Braque Lady.
Emmanuela Laudisio :
"On vient voir le seul joueur italien à avoir marqué lors de trois coupes du monde, le dernier attaquant italien à avoir gagné un ballon d’or et on se retrouve à parler jardinage et botanique."
La suite est à l’avenant. La retraite ? Roberto explique qu’il a conseillé à Totti de jouer le plus longtemps passible, mais que lui était allé au bout du bout :
"Arrêter m’a redonné de la vie et de l’oxygène, je suffoquais, trop mal, trop de souffrance physique. Quand je revenais de Brescia après les matchs, je n’arrivais plus à sortir de l’auto, j’appelais Andreina pour qu’elle m’aide à agripper le toit de la voiture et me sortir de là. - J’ai toujours su que le football aurait une fin. Les gens sont surpris que je ne chausse plus les crampons. Tu n’as plus envie, c’est vrai ? Pas du tout ? Non et alors ? Ceux qui ne ressentent plus le besoin de jouer au foot sont des ratés ? "
Andreina revient avec un ballot de courrier qu’elle étale sur la table. Son mari a quitté les terrains il y a dix-sept ans mais le flot des lettres venues du Japon, de Grande-Bretagne, de Pologne, d’Allemagne... ne faiblit pas. Elles sont toutes ouvertes, et Roby signe les réponses personnellement. "Des gens m’envoient des cadeaux, les autres glissent des billets pour obtenir un autographe, un maillot, mon brassard... "
Le ton devient plus grave. Roby confirme qu’il s’est détaché du football, mais que certaines choses lui font très mal. Comme la mort de Paolo Rossi devenu son ami après avoir été son idole en 1982 :
"On pouvait s’attendre à ce qui est arrivé à Diego mais Paolo, qui avait refait sa vie, qui avait deux filles et travaillait lui aussi la terre, pourquoi a-t-il été rappelé si tôt ? "
La journaliste aménage une transition sur la figure du père : un homme dur, pas habitué à se confier, qui ne lui a jamais dit je t’aime, mais qui l’emmenait sur le cadre de son vélo pour voir jouer Rossi à Vicenza... - "Il faisait froid, 20 km aller-retour, le cadre me faisait mal aux fesses, mais je me suis juré que je jouerai un jour sur ce terrain. "
Sans arrêter de jardiner, Roberto parle de son enfance. Des souvenirs de Saint-Étienne et de sa première opération. Sa maman Matilde qui le réconforte lorsqu’il découvre son genou maltraité. "Tue-moi maman, je ne veux plus vivre. "
La suite est surprenante pour qui connaît mal le Codino ;
"J’ai connu quatre sélectionneurs, Vicini, Sacchi, Maldini et Zoff. À présent je ne regarde plus les matchs, ils m’ennuient trop... Faire comme certains de mes ex-coéquipiers dont certains arrivaient à peine à faire trois jongles et qui jouent les professeurs en donnant leur avis sur les performances des autres ? - Non... J’ai la chance d’avoir été footballeur et d’avoir trouvé quelque chose qui me donne du plaisir : cultiver, pelleter, planter... "
Amertume ou pudeur Roby avoue qu’il préfère suivre le basket NBA, il supporte les Lakers. Il trouve sympathique Shaquille O’Neil, il aimait bien ce pauvre Kobe Bryant.
"J’adorais Bolt pour sa légèreté caribéenne, pour la musicalité de ces peuples. "
Avant d’avouer qu’il apprécie le football féminin : "parce que les femmes ont de la passion et du caractère. À Bologne j’ai suivi ma rééducation avec Daniela Tavazzi, une ancienne joueuse, une sacrée personnalité. "— Baggio conclut en disant qu’une de ses nièces, 18 ans, joue au foot.
La suite va à sauts et à gambades. On sonne à la grille. La journaliste reconnaît les première notes de la sonnerie, l’intro de "The Ghosto of Tom Jones" de Bruce Springsteen : "Cherche-moi et je serai partout où quelqu’un lutte pour sa liberté. "
La journaliste nous sert ensuite de guide :
"Dans le salon il y a un billard et au premier étage la salle de prière. Baggio prie une heure matin est soir. Andreina pratique aussi. Valentina, Mattià et Leonardo ne sont pas indifférents mais ne pratiquent pas. "
Roby est attristé par la pandémie. Il a une pensée pour tous ceux qui ont perdu un être cher. Autrement il reste à l’écart comme tout le monde et ça l’amuse de voir que les gens masqués étaient traqués par la police avant, alors que "c’est devenu une preuve de responsabilité citoyenne"..
L’absence de public dans les stades ? :
"Ça n’a pas de sens. À quoi ça sert de courir devant une tribune vide ? Sans la joie qu’on transmet, le football ça sert à quoi ? "
Roberto vient de voir une publicité de croquettes pour chats castrés. Comment peut-on se soucier à ce point des animaux domestiques alors que cent trente-cinq millions d’êtres humains meurent de faim ? Je dis ça, alors que j’ai deux chiens que j’adore... "
Bouddhiste et chasseur... Roby se répète...
C’est ce qui précède la chasse qui compte pour lui, il ne tire même plus...
Mais qu’on ne vienne pas le traiter d’assassin, Il vient de gagner un procès en diffamation contre le président d’une association "animaliste" :
"Je ne supporte pas qu’on me traite d’assassin alors que les gens mangent du poisson, du thon, du poulet, du cochon, du bœuf, du lapin et du canard. "
Ceux qui ont suivi ne seront pas surpris par les lignes qui suivent...
La journaliste : "Baggio multipliait les prouesses sur le terrain mais sa façon d'être différent déplaisait...
— J’étais accusé de ne pas être un leader mais s’il faut brailler pour faire croire que c’est toi le chef, alors sûrement pas ! Je ne manquais pas un entraînement, je n’allais pas en discothèque, je ne faisais pas la fête... et pourtant les mises au vert était d’un ennui mortel, juste ping-pong et jeux de carte... "
Le Divin Paysan se transforme en fleuve en cru... :
"Il est de bon ton de dire que je n’aurais pas réussi dans le football moderne. Totalement faux. J’aurais fait mieux. J’aurais adoré tirer des coups-francs avec un mur bloqué à 9 mètres 14. Ensuite parce que les attaquants sont beaucoup plus protégés aujourd’hui. Avant les défenseurs visaient les jambes, tu te ramassais des coups de poing et des coups de coude au visage. Les tacles par derrière n’étaient pas sifflés. Alors je suis pour la VAR, le verdict est brutal mais au moins il existe. "
Flash-back sur les émeutes à Florence :
"Même les grands-mères s’y sont mises, elles balançaient des pots de fleurs sur la tête des carabiniers ! Finalement le préfet, après avoir instauré le couvre-feu, a qualifié la révolte de ‘psychose de foule’... "Tout cela parce qu’un Michel-Ange venu de Vénétie dispensait du bonheur avec ses dribbles et ses talonnades "!
La journalise écrivain a du talent :
"Le ciel se rembrunit. Baggio explique que cette plante rampante qui s’appelle jasmin de Madagascar est la fleur préférée de sa femme... Là ce sont, des plantes japonaises : La nature te donne les clés pour pouvoir être heureux. C’est à toi de savoir remplir ta vie, d’utiliser tes mains et pas seulement tes pieds. Travailler dans les champs est pénible mais à la fin c’est toi qui choisis les couleurs de ton tableau. "
Impossible de quitter Robertus Baggius Cincinnatus sans évoquer sa non-convocation à Japon. Roby ne s’y attarde pas, il préfère rendre hommage à son dernier coach : "Le seul entraîneur avec qui je me suis entendu est Carletto Mazzone, parce que c’était un homme libre et réalisé qui ne se mettait pas en compétition avec les joueurs. C’est le football tactique, descendre sur le terrain pour neutraliser les autres, qui m’a tué moi et les autres comme moi. Si le jeu devient un truc où l’on annule le jeu des autres, il n’a plus aucun sens. Vous trouvez normal qu’un joueur de la valeur de Zola ait été obligé de quitter l’Italie parce que plus personne ne le voulait ? "
Roby l’enchanteur ne parvient pas à dribler la question de Pasadena, son plus atroce cauchemar, un cauchemar avéré...
"Ah, oui, le pénalty contre le Brésil... L’unique que j'ai tiré au-dessus de la barre transversale de toute ma vie. Je ne comprends toujours pas pourquoi... J’aurais préféré le tirer sur le poteau ou que le gardien l’arrête... Mais l’envoyer dans les nuages, non, non, je ne me le pardonne toujours pas... — La vérité c’est qu’il n’y a pas de religion, pas de dieu qui tienne. Pas même l’amour de tes proches. Rien qui puisse t’aider. J’ai atrocement souffert, je me suis senti abandonné par moi-même. J’ai pleuré toute la nuit dans les bras de la famille. Depuis tout petit, j’espérais jouer la finale mondiale contre le Brésil, mais pas avec ce résultat... J’ai passé des soirées entières à rêver que je l’avais mise dedans. Ce jour-là on aurait pu m’assassiner, je n’aurais rien senti. "
Mettre un point final à une telle rencontre n’est pas facile, la journaliste conclut de manière sibylline... ;
"À bien y regarder, le pré devant la maison a les dimensions d’un terrain de football sans les lignes ni les cages. Alors, heureux printemps aux Pommes de l’Everest et à ceux qui font de tout un jeu. "
Post Scriptum – Interviewé par Zazzaroni pour le Corriere dello Sport et par Tuttosport, Roby doit éteindre une polémique avant la mise en ligne de son biopic. Son allusion à un collègue consultant à la télé incapable de jongler avec les mains ne s’adressait pas à Lele Adani, de la Fiorentina, parce qu’il a autre chose à faire que de donner des leçons aux gens et à décerner des louanges ou des critiques à la télévision ou ailleurs...
Les syllogismes de Raphaël
Pour conclure ce voyage un peu fou au centre du Divin Codino, laissons la parole au héros soi-même. À sauts et à gambades, Montaigne l’aurait adoré.
Les autres ont parlé de lui, pour lui, contre lui.
il leur a répondu entre les lignes sans qu’ils l’écoutent
Période mauve
"Je suis comme l’araignée. Je construis avec pas grand chose : du sable, de la bave et un peu de géométrie."
Période noir-azur
"Je finis par vivre de petites choses, vous savez, Polichinelle dit la vérité en souriant."
Période blanc-noir
"Une personne triste ne peut donner ce qu’elle a au fond d’elle."
Période blanc-noir
"L’instinct ? Il me vient que c’est une faculté plus animale qu’humaine. À bien y penser, c’est une de nos composantes, la faculté de penser plus vite."
Période rouge-noir
"On ne peut pas tout avoir du football et de la vie."
Période noir-azur dernière Saison...
"Indro Montanelli disait qu’il est temps de mourir quand on n’a plus d’ennemis. Alors je crois que je vais encore vivre très longtemps."
Période azur
"La sérénité ? c’est avoir sa propre vie entre ses mains."
Période blanc-noir
"Revivre, ça n’existe pas, seul compte la manière dont on vit."
Période azur
"Je crois dans l’homme, dans son potentiel. L’homme a tout. Chacun de nous a tant de choses. Nous sommes grands avec un rien. Je crois dans les choses que l’on peut se donner mutuellement. Je crois que nous pouvons être ensemble."
Période azur
"L’homme est poli par la lutte, le combat, la victoire, et de la lumière."
Période mauve
"Seulement en pensant au football comme à quelque chose qui finit, on peut lui donner sa juste valeur."
Période mauve
"Je suis porté à sourire ici, et tout le temps."
Période azur
"Il y a ceux qui lisent le journal et qui se font une idée de la réalité. Comment peut-on distinguer le vrai du faux dans les nouvelles ? Si tu dis quelque chose de beau à la presse et qu’elle le transforme, tu as vite l’air d’un idiot. Les gens feuillètent le journal, quelque fois ne lisent même pas l’article, se contentant du titre. Après essaie d’expliquer que les choses ne sont pas tout à fait comme celles racontées dans le journal..."
Période blanc-noir
"J’ai toujours joué avec des idées à moi."
Période blanc-rouge...
"Quand j’avais quatre ans, mon père m’emmenait avec lui aux aguets. C’était sa manière d’être avec moi, et ma chance de pouvoir rester avec lui. Cette relation profonde, dans cette particulière situation, est devenue une relation avec la nature qui, aujourd’hui, est plus importante que la chasse et me donne la chance d’assumer un grand défi : observer, marcher, comprendre, sentir le monde..."
Période noir-blanc
"Je me réveille en musique et je vais me coucher en musique, de la musique pour l’amour de la musique, toutes les musiques pourvu qu’elles me transmettent une émotion profonde."
Période mauve, première saison
"Durant l’intervention, on m’a fait un trou dans la tête du tibia avec un trépan, puis on m’a taillé le tendon rotulien et on l’a fait passer par le trou en tirant pour le fixer avec 220 points de suture internes. Quand je me suis réveillé, j’ai eu peur. La jambe droite était devenue si petite qu’on aurait dit un bras. J’avais l’air d’une étrange mutation génétique, avec trois bras et une jambe. Le genou, gonflé comme un melon et rougi par la teinture d’iode, n’avait pas été cousu avec du fil mais était tenu par de petites agrafes métallique, du type de celle qu’on achète à la papèterie. Ce me faisait un mal incroyable, je me sentais privé de toute espérance. La douleur, la douleur me perforait le crâne. (...) C’était un tourment continuel, 24 heures sur 24. Je suis rentré chez moi et là non plus je n’arrivais ni à dormir ni à manger. Deux semaines après l’opération, j’avais perdu 12 kilos et je n’en faisais plus que 56. Je ne pouvais même pas aller au cabinet tellement la tête me tournait. J’avais un plâtre à douchette, ouvert sur le devant. Pour bien bander la jambe, je devais l’étendre. À part que je n’y arrivais pas. Je ne parvenais à supporter le mal qu’en la laissant légèrement fléchie. Un martyr. "
Période rouge-noir
"Si je n’avais pas été un footballeur ? J’aurais aidé mon père dans son atelier. Mais mon rêve s’est réalisé. Une pensée ? Transformer le venin en médecine, apprendre des difficultés et des temps quand ils sont durs."
Période blanc-azur à chevron
"Florence a été une belle orgie, une espèce de long printemps. Je ne sais pas si je serais parvenu à me reprendre de mes deux premières blessures dans une autre ville. Florence était comme moi, pleine de désir et de talent, avec une nostalgie du futur quasiment désespérée. Turin m’a enseigné le goût de la réserve, a être le premier avec discrétion, Turin m’a fait devenir homme. Bologne, c’était la maturité, une grande revanche. Bologne m’a enseigné le plaisir de vivre au quotidien, de ces petits choses qui mises ensemble te changent et te reconduisent à la victoire. Milan a été pleine de choses contradictoires, tant de pleins et tant de vides. Mais je m’y sentais bien. En fin de compte, toutes ces villes m’ont apporté quelque chose. Elles m’ont appris que les gens ont l’air d’être les mêmes partout mais que ça n’est pas vrai."
Période roug-noir
"Je ne peux supporter qu’un coach me fasse des compliments toute la semaine, prétendant que je travaille bien, pour me mettre le dimanche sur le banc ! Je me sens parfois comme une Ferrari conduite par un contractuel !"
Période blanc-noir
"Zico était visuellement sensationnel. Zico était avant tout "son propre joueur". L’on peut imiter et se mesurer aux mouvements de quelqu’un, mais on ne peut pas le copier. En fin de compte, on doit devenir son propre joueur. Personne ne peut vous y aider. Il faut trouver la force en soi."
Période blanc-azur à chevron
"Décidément, tout ce qui est bon et tout ce qui est mauvais peut arriver à n’importe quel moment."
Période blanc-azur, première saison
"Ce jour là, je portais les chaussures d’Aladin, vous savez, celle avec le bout pointu et retourné vers l’intérieur."
Période blanc-azur, dernière saison
"L’autre dimanche, nous étions rentrés très tard du match à Lecce. Après manger je m’installe sur le divan et je m’endors, complètement fourbu. J’entends frapper à la porte. On venait me chercher pour saluer de jeunes étrangers qu’on accueille au village. Je me lève et je vais à cette fête, j’étais fracassé. La fête était en plein air et un orage est arrivé. Je voyais les gros nuages noirs de loin et je me disais : Venez vite, venez vite que je retourne dormir... "
Période noir-azur, dernière saison
"J’aime le foot, j’aime le parfum de l’herbe, j’aime toucher un ballon. Je peux encore tellement donner. Soyez gentil, n’écrivez pas que je suis fini... "
Période or gris...
. Travailler dans les champs est pénible mais à la fin c’est toi qui choisis les couleurs de ton tableau. "
Cerise sur le gâteau pour vous, la traduction intégrale d’un papier de Paolo Condo après le but le plus spirituel de Roby qui fit perdre le titre à la Juve le 1er avril 2001 ou quand les pieds d’un ange inspirent la plume d’un amoureux des belles choses.
Et oui, Roberto Baggio c’était de la neige qui tombe au ralenti d’une porte dans le ciel, l’impossible devenu possible, et Bouddha en culotte courte.
"La balle est presque tombée à terre et avec son pied droit il récite une poésie, un amorti d’une grande douceur suivi d’une seule touche de balle d’une beauté inhumaine qui le porte derrière Van der Sar comme par enchantement..."
Morceau de bravoure complété comme suit par un autre journaliste devenu poète :
"Cette balle du destin, en fin de partie, avait quelque chose d’hypnotique. Les premiers à entrer en narcose ont été les défenseurs de la Juve, immobiles. Puis Baggio a voulu tous les yeux pour lui : Je vais vous enchanter, semblait-il dire en courant. Ce qu’il a fait par la suite appartient aux rares divinités du football : amorti du coup de pied d’une douceur immense avec mouvement de dribble incorporé, le gardien évité, la balle au fond des filets. Le tout presque au ralenti, d’une beauté suprême. Contre l’équipe qui a lancé sa carrière et sa popularité mondiale. Quand nous nous sommes réveillés en sursaut de ce rêve, le titre s’était envolé à Rome. Coup extraordinaire, de ceux dont on parlera et se souviendra pendant des décennies."
Ainsi s’achève la Geste de Baggio telle que nous avons pu la reconstituer.
Quelques lignes encore, écrites par l’auteur votre serviteur et récitées par les comédiens du Chok Théâtre de Saint-Étienne dirigés par Alain Besset, un homme rare lui aussi...
Le noir est fait dans la salle, Robert en tenue de Baggio pose le ballon sur un point de pénalty imaginaire face au public...
« Quoique tu fasses, quelles que soient les critiques qu’on t’adresse, même s’il est impossible que tu réussisses, si tu y mets de la passion et si tu y crois vraiment, ça n'a pas d'importance, tu as gagné... — Oui. Peut-être quand tu t'appelles Roberto. Mais moi, c'est Robert. Ma mère a eu beau chercher autour de mon berceau, elle n'a trouvé ni fées ni rois mages. Même mon père est resté introuvable ce jour-là... Le rêve, mon rêve, je ne sais même plus si je l'ai tuée, cette bibliothécaire. Comme ça, si j'y pense, je m'en sens bien incapable. Qu'est-ce que je vais faire ? Qu'est-ce qu'ils vont faire de moi... J'ai la trouille... Quitte ou double, c'est ça : tout sur un coup de dé, tout sur un coup de pied. Comme Roby, un pénalty en finale ? "
Mario Moris
BIBLIOGRAPHIE AND CIE
In ‘L’enciclopedia multimediale Rizzoli Larousse :
“Baggio (Roberto), calciatore italiano (Caldogno, Vicenza, 1967). Centrocampista-attaccante, regista di grande classe, ha esordito in serie A nella Fiorentina nel 1986. Nel 1990 è stato passato alla Juventus con la quale ha vinto, nel 1993, la coppa UEFA, e, nel 1995, lo scudetto, la coppa Italia e la coppa UEFA. Con la Nazionale ha partecipato a tre edizioni della Coppa del Mondo (1990, 1994 e 1998), conquistando un terzo posto (Italia 1990) e un secondo (USA 1994). Dal 1995 ha vestito la maglia del Milan, poi del Bologna nel 1997 e dell'Inter nel 1998. Nel 1993 è stato insignito del Pallone d'Oro come miglior giocatore europeo dell'anno.”
Baggio, il Fenomeno
“Baggio, le Phénomène”
Andrea Santoni - 1993.
“An evening with Roberto Baggio”
“Un soir avec Roberto Baggio”
Joe Mc Guinniss. Theater. (U.S) et (G.B.)
New York, London and Edimburgh. 1994-1999
Ti ricordi, Baggio, quell’ rigore ?
“Tu te rappelles, Baggio, ce pénalty E?”
Darwin Pastorin, Donzelli. 1996
The Colour of Bones in a Stream
“Buddhism Will Not Save You, Roberto Baggio”
“Le bouddisme ne te sauvera pas, Roberto Baggio”
Brian Brett - Sono Nis Ed. Salt Spring. (USA). 1997
Baggio, vorrei che tu Cartesio e io...
“Baggio, j’aimerais que toi, Descartes et moi...”
Sconcerti Mario, Milano, Baldini & Castaldi, 1998
Lettere a Roby Baggio. Un ragazzo d'oro
“Lettres à Roby Baggio. Un garçon en or.”
Bernardini, Pastorin, Oreggia, Ongaro. Conti Editore. 1998
Varela, Pele', Maradona, Baggio e altre meraviglie
“Varela, Pelé, Maradona, Baggio et autres merveilles”
Gianni Mina' - Darwin Pastorin - Donzelli. 1998.
Toccato da Dio. Le sette vite di Roberto Baggio
Touché par Dieu. Les Sept Vies de Roberto Baggio,
Enzo Catania. Arezzo, Limina, 1999
Baggio Roma, Gremese, 1999, fuori catalogo
“El fútbol a sol y sombra”
“Splendeur et misère du jeu de football” di Eduardo Galeano (Uruguay) - Traduzione italiana di Pier Paolo Marchetti
“Splendori et miserie del giuco di calcio”
A l’intérieur : un chapitre entier sur Roberto Baggio. Sperling & Kupfer Editori. 2000
“Una porta nel cielo”
“Une lucarne dans le ciel”
Un’autobiografia - Roberto Baggio. Edit. Limina-Arezzo. 2001
Il Sogno Dopo, un autobiografia, Vol 2. Edit. Limina-Arezzo. 2003
Chansons
“Cos’è Firenze senza Baggio” - DJ’ Serafino - 1988
“Qu’est Florence sans Baggio”
“Baggio non è un miraggio” - Jakhalone - 1989
“Baggio n’est pas un mirage”
- Madonna donne un concert à Milan
avec le maillot de Baggio (1995)
“Shake - dedicato a Baggio” - Zucchero. - 1999
“Shake - dédié à Baggio”
“Baggio, Baggio” - Lucio Dalla - 2001
"Mammelata" - #25 - Cesare Cremonini 2018
FILMOGRAPHIE - Nombreux docu entre 1988 et 2020
NETFLIX 2022 - "L'Art du But". Il Divin Codino...
Non exhaustif
DU MÊME AUTEUR
Romans et nouvelles
1986 : L'Émirat du tourbillon, Vertiges du Nord, Paris : (ISBN 2-86896-044-8)
1987 : Les Baskets d'Euripide, Vertiges/Carrère, Paris : (ISBN 2-86804-380-1)
1996 : Dans la ville aux mille coupoles (récit), Éditions du Zinc, Besançon : (ISBN 2-951-3119-0-7)
2001 : Mort à la Mère, sous le nom d'Absentès, Vauvenargues, Paris : (ISBN 2-7443-0307-0)
2002 : J’aurais ta peau Saxo, (sous le nom d’Absentès), Vauvenargues, Paris : (ISBN 2-7443-0626-6)
2003 : Achevez Cendrillon (sous le nom de Mario Absentès), Vauvenargues, Paris : (ISBN 2-7443-0761-0)
2005 : Castor Paradiso (roman noir), sous le nom de Mario Absentès, Tigibus, Besançon : (ISBN 2-914-638-13-2)
2006 : Le Monde selon Baggio, suivi de la pièce Orféo Baggio : L'Embarcadère, Paris : (ISBN 2-914-728-22-0)
2007 : Le Poisson d’Absentès, Dmo Dmo, Dole : (ISBN 978-2-916295-07-7)
2007 : Traité de voyage et d’en finir (nouvelle), Lettres comtoises n°2 (déc.), p.91-102, Besançon : (ISSN 1620-2635)
2010 : La Boue et les Étoiles, Renaud Outhier, un prêtre scavans au siècle des Lumières, Sekoya, Besançon : (ISBN 978-2-84751-076-8)
2010 : Scène de Blasphèmes en Norvège (nouvelle), Lettres comtoises n°5 (déc.), p.89-101, Besançon : (ISSN 1620-2635)
2012 : Le tragique destin postal de Jeanne Antide Vermot (feuilleton en 24 épisodes) - Notice : FRBNF43544019 - Ville de Besançon
2013 : 27 Pelures d’oignon (nouvelle), Besançon : Les Lettres Comtoises n°7 (déc;), p.47-56, (ISSN 1620-2635)
2015 : Kerguelen, peintre soldat (roman), Baudelaire, Lyon/Paris : (ISBN 979-10-203-0726-2)
2020 - La Rumeur des Abbesses, Lettres comtoise n°14 - 2952884H - février 2020
2020 : Soldata Sana, un algoroman, Gunten - (ISBN : 978-2-3-6682-246-3) septembre 2020
2023 - Traité de Savoir où, Souffle Court Editions (ISBN - 979-1095- 642015)
2024 - L'Oeil du nain des Goudes, Cercle des Polardeux marseillais, Saison 02 - mai 2024
A paraître : Kalevalo contre la Machine, Melmac the Cat - 2025.
En italien
2005 : Baggio salva il Brescia (nouvelle à la une), Bresciaoggi, anno 32, n°145, samedi 28 mai
2010 : Brera, c’è l’avevo a casa, in I Quaderni dell'Arcimatto n°1", 2010, Limina, Arezzo, Italie (ISBN 978-88-88551-39-5)
Dramaturgie
Orfeo Baggio, juin 2004, pièce théâtrale et musicale créée le 3 juin à l'Opéra-théâtre de Besançon et les 8 et 9 juin à la Comédie de Saint-Étienne.
Traduction
Richard Aldington, Ci-gît Constance, Paris/Arles : Actes Sud, 1991, (ISBN 2-86869-712-7) (avec Catherine Aldington), traduction du recueil paru en anglais sous le titre de Soft Answers (ISBN 978-11996-740-50)
Essais
"Les Bavures de l'Adoption", avec Francis Contrucci, éditions Garçon, Marseille, 1993.
"Nahda Mas", 2015 : « Charlie Hebdo ou la liberté chevillée au corps », éditions Ex Aequo.
Depuis janvier 2022. Journalisme Radio - L'Estaminet tous les lundi, mardi, jeudi, vendredi de 10 à 11 et de 17 à 18 sur radiosud.net
Mis à jour ( Vendredi, 17 Janvier 2025 19:48 )