LES CHRONIQUES SEPTUAGÉNAIRES - L - 73
1986 : QUAND LE TIGRE DE FEU S'EN MÊLE, LE TEMPS DE LA MARCHE À PIED POUR ÉVITER LA MORT. ET CET ACCENT ROUMAIN À L'AUTRE BOUT DU FIL...
Le chemin de la mémoire n'est pas un long fleuve tranquille, on a beau obéir au diction africain (ou chinois) qui prétend qu'il suffit d'attendre sur le bord du fleuve pour voir passer le cadavre de son ennemi, les images du passé s'emmêlent comme les confettis de couleur au fond d'un kaléidoscope.
Est-ce cette année là où l'année suivante, toujours est-il que mon ami marseillais Ivinho di Agogo me propose de mettre sur pied un stage de foot pour les gamins de Saint Marcel -lez-Valence où il a été nommé directeur de MJC. Il s'agit de faire rêver les gosses à qui les parents ne peuvent pas payer de vacances avant la coupe du monde que la FIFA a déplacé au Mexique et dont la France de Platini, Giresse, Tigana, Bossis est une des favorites.
Je comprends Yves, il ne veut pas juste occuper ses gamins en leur jetant un ballon et en leur demandant d'être sages, il veut de la joie, de la passion, de l’imaginaire. Capito ! je lui envoie une grille par journée : des tests du premier jour à la remise des récompenses du dernier avec des séances de drible artistique, des phases de jeu en musique et une simulation d’une séance de tirs au but en finale de coupe du monde. Comme Yves a investi dans du matériel, de beaux ballons, de beaux maillots, la captation du match de fin de stage en vidéo est un triomphe, cette semaine-là les mômes du coin et leurs parents ne l'oublieraient pas de sitôt.
Après avoir fait la connaissance d'Hélène, le grand amour d'Yves, me revoici dans mon loft à Montreuil - dans le cassetin de l'EDJ rue Christine - aux alentours de la rue Saint-Denis - mais surtout à Montmartre où je fais la connaissance d'un scénariste de ciné par ailleurs amateur de littérature française du début du XXe, il s'appelle Guy Franquet de Trois Fontaines à côté de Saint-Dizier.
L'automne s'écoule paresseusement : lever aux aurores, café, métro à la station Robespierre, remontée direction Clignancourt, stop à la station Châtelet, sortie au pas de course une serviette sous le bras, traversée de la Seine par le Pont-Neuf (que Christo a emballé) passage devant les fourgons de flics de la Préfecture de Police, Saint-Germain/ Saint-Michel en vue, la librairie Gibert, les ruelles à droite et le lycée en face de la rue Christine. Dans les bistrots du coin, des silhouettes fameuses, souvent Jean Pierre Rives et Antoine Blondin... : Par quel miracle avais-je troqué chez Lad et la Madeleine contre ce Parnasse des années 80 ?
Début 86, les premiers bourgeons pointent leur nez quand le 4 mars à 18 h 30 on découvre une bombe artisanale dans un RER de la ligne Saint-Germain-en-Laye-Boissy-Saint-Léger. Quatre jours plus tard, un engin de mort explose dans un bureau de poste voisin de l'Hôtel-de-Ville, faisant un mort et des dizaines de blessés. Le 12, en dépit de la déclaration de guerre aux terroristes d'Édouard Balladur, nouvelle explosion dans le quartier de la Défense aux heures de pointe. Le 15 et le 17 c'est le rez-de-chaussée de la Préfecture de police de l'Île de la Cité qui est détruit, puis le magasin Taty rue de Rennes, semant la panique dans toute la ville.
Inutile de dire que je marche beaucoup, tout cela me rappelant Birmingham et Londres dix ans plus tôt
Un matin, le téléphone sonne alors que je lutine un cougar blond paille qui me remercie de lui avoir rappelé le temps de sa gloire avant le mariage :
"Allô ? Est-ce que je suis chez Mario Morisi ? Pouvez-vous me le passer ?".
La voix est sérieuse, l'accent latin sans être italien ni espagnol....
"Je m'appelle Eugène Simion, je suis le directeur des éditions Vertiges, pourriez-vous passer à notre siège rue Pierre-Lescot, c'est en face de la sortie de la station les Halles."
Je m'éloigne du volcan régénéré en m'excusant.
"Vous avez dit que mon roman était intéressant, que vous vouliez le publier ?"
Ce n'était pas une blague. Le marabout de ficelle, la partie de dominos, le scoubidou des ombilics avait fonctionné : de Féfé à la correction, de la correction à la presse branchée, de la presse branchée à un Papou Delbourg supporter de Laval et maître en "exercice de stèles".... qui me souffle l'adresse Enfin du Papou Delbourg d'un Roumain qui trouvera mon "Émirat" translinguistique et formidable...
"Allo, Papa ? J’ai trouvé un éditeur, mon bouquin va sortir !´
Mon père, Peppone jusqu'au bout des ongles :
"Ça sort chez qui ?"
Surpris je réponds : "Chez Vertiges!"
Papa : "Bon ben n’l'attrape pas, j’te passe ta mère..."
Je n'en reviens pas...
Merci Monsieur le Tigre de Feu...
Merci le Grand Quiconque,
Merci mon ange gardien !
Du coup je file bosser avec mes copines de l'EDJ, je leur annonce la nouvelle, je les invite à boire un verre ; j'appelle Raymond qui n'en revient pas. À 17 heures j'entreprends Jacqueline qui a un trou dans son emploi du temps mais j'ai la tête ailleurs...
Arrivé chez Areski aux Abbesses, j'annonce la nouvelle à Guy qui est ravi pour moi. On traîne au Saint-Jean, rue des Trois Frères, au Lux Bar et au Taroudant, un resto marocain qui nous sert de cantine. Cette virée me coûte un bras et la traversée de Paris en taxi. Vers deux heures du matin, allongé dans mon loft, les yeux au plafond, je me pince pour y croire. Mon livre va être publié, c’est sûrement une farce...