AUTOMNE 1985 – LA VIE D'ÉCRIVAIN SÉDENTAIRE DANS LES YVELINES, LE REMANIEMENT DE "L'ÉMIRAT DU TOURBILLON". LES PREMIERS PAS À PARIS, ÉTIENNE MARCEL ET LA PORTE DE MONTREUIL. ACCESSOIREMENT LA RESSERRE AU DIABLE AUX HALLES ET CHEZ ARESKI RUE VÉRON, DANS LE QUARTIER DES ABBESSES.

11 avenue des Chênes, le Petit Parc, chez Pierre et Lucie Molet, mes oncle et tante. - Avec Tonton nous avons repris nos habitudes quand il m'avait embauché comme aide-chaudronnier chez Dassault. En ce temps-là il venait me secouer dans l’entresol à 5 h 45, nous prenions un café-rhum comme starter, un petit-déjeuner tartines beurrées confiture ; il allait faire chauffer le moteur de sa 304 et nous traversions l'ouest de Paris pour gagner Argenteuil, où j'avais travaillé deux mois interrompu une semaine par un accident de travail, un morceau de goupille ayant éraflé ma cornée.

La cornée travaillait beaucoup fin 1984, mais au-dessus de la machine à écrire à bande Olimpia que ma tante avait tenu à m'offrir pour remplacer la Japy de ma mère, l'ex-sténodactylographe baptisée la Mitraillette par son cancérologue de patron.

J'avais dû en convenir, mon manuscrit n'était pas au point, les chapitres se succédaient et se chevauchaient de manière confuse. Stimulé par le cadre et la sérénité verte qui règne autour de moi, je remets tout d'aplomb — Intro : Gynople des Arcanes. Première partie : Gynople des Femmes, Gynople des Hommes, Gynople du Voyeur – Deuxème Partie : Gynople des Ambassades, Gynople du Palio aboutissant à Gynople de la Fin et à l'Épilogue, en conclusion d'une structure en entonnoir auquel je tenais beaucoup.

Cet automne-là, rasséréné par les souvenirs partagés de mon enfance et les discussions passionnées avec la Tata, je retrouve les Dee Dee's qui mènent la vie d'artiste du côté des Halles, de République et de Bastille. On en profite pour reparler de l'Euro victorieux de Michel Platini. Giresse et consorts, surtout de leur carrière : pas simple de s'imposer à la Capitale, même quand on a un manager qui sort d'HEC ou de l'ESSEC.

Quelques allers-retours entre les Yvelines et Paname et je rends visite à Françoise Lévy, ma prof de socio à la fac. Quand elle apprend que je suis venu à Paris pour trouver un éditeur, elle me propose de travailler chez elle le temps que je m'installe. Je ne sais que dire.

Françoise est une vraie Parisienne. Elle habite un appartement cossu en désordre au niveau d'Étienne-Marcel. Elle vient de publier "Marx, un bourgeois allemand", travaille sur l'origine factuelle des mythes et légendes, écrit pour la revue "Avant-Scène Opéra". Son frère n'est autre que Thierry Lévy, un des avocats de Bontems et Buffet exécutés en novembre 1972. À table les échos des frasques de ceux que les Italiens appellent :  "les philosophes de discothèque’ : Bernard-Henry Lévy, Glücksmann, Finkielkraut, Bruckner et compagnie. La mode est au reniement éthique, on était mao, on devient reéac et sioniste. Françoise n'a rien à voir avec tout ça.

Je m'approche (de très loin) des hautes-sphères. Ceux dont on prononce le nom autour de moi sont prestigieux, ce qui me change de chez Hocène ou du Chemin des Loups.

Comme à chacun de mes déménagements, je dresse le catalogue des connaissances que je peux visiter. Mes cousins les Morisi de Piacenza tiennent un restaurant italien près de la gare de Lyon. Ils habitent à Montreuil (tiens, tiens...).

À Paris il y a Raymond, dit Féfé, qui a intégré le syndicat du Livres en tant que correcteur-réviseur. Ombilic du Livre, ombilic de la Boucle, ombilic de l'Amitié, Raymond me donne rendez-vous aux Puces. Quand il apprend que je suis à Paris pour publier un roman, il me prend par le bras et me pousse sous un porche au sol pavé, tourne une clé énorme dans une serrure et me demande si ça me va comme pied-à-terre. - J'en reste bouche-bée. C'est un mono-local de 4 mètres sur 8 ou 10, muni d'une verrière, d'un grand plateau de travail, du nécessaire de cuisine, et d'un espace banquette - table basse sous une mezzanine de 2 m sur 5. L'éclairage est indirect, cosy. Les étagères lourdes de bouquins. Sous le plafond des cadres et des esquisses et cette odeur de peinture à l’huile car Féfé peint… Bon, le chauffage est au fioul et le poêle minuscule. Contre le froid, une montagne de couettes et de couvertures. Et le petit rouge pas cher du bistrot kabyle d’en face.

Je n'en reviens pas de ce que Raymond vient de m'offrir. Je le revois, sa cape sombre, son front dégarni, son sourire et ses mimiques amusées : - Tu peux t'installer quand tu veux, voilà les clés. Ah, ajoute-t-il avec son accent agenais. Pour la grosse commission, c'est dans la cour.

Je prends mon temps avant de quitter les Yvelines, mais alors que je cherche Étienne Max rue Berthe, je tombe sur Redoutet, une gueule d'ange aux mains sales, disciple de Rimbaud et du Velvet et consommateur de substances prohibées. Il me saute au cou et (ombilic du Rock, de Miller et de la Boucle) me fait découvrir un rade. Ça s'appelle Chez Areski, c'est le fief d'une radio anar, Fréquence Montmartre. L'atmosphère y est enfumée, familiale, popu et bohème. Ça fait pension et il y a de la gueule d'atmosphère au mètre carré. — Merci, Philippe, tu viens de me faire un sacré cadeau...

Mis à jour ( Lundi, 16 Décembre 2024 09:40 )