PREMIER SEMESTRE 1985 – MORISI 75, SORTE DE MODIGLIANI ASSIÉGÉ PAR LE FROID POLAIRE, ACHÈVE SON ROMAN CHAUSSETTES AUX MAINS ET CACHE-COL AU COU, TOUT EN ASSIMILANT LE CODE TYPO QUE SON ANGE GARDIEN LUI A ACHETÉ.PUIS IL CORRIGE ET RÉVISE POUR J'AI LU ET NATHAN À DOMICILE ; PHOTOCOPIE SON LIVRE ET LE DISTRIBUE AU QUARTIER LATIN.

Du 3 au 17 janvier ce n'est pas l'hiver 56 qui a rendu célèbre l'Abbé Pierre mais pas loin : moins 41 à Mouthe, moins 25 à Paris, moins 11 à Hyères.

Idem rue de Paris à Montreuil. Morisi est à l'aise dans le loft que son ami Féfé lui prête mais se la joue poète maudit occupé à la cinquième réécriture de son livre. Les mains gourdes, rougies, gelées, il passe les chaussettes en laine tricotées par sa grand-mère entre deux séances de dactylo puis il file chez le Kabyle d'en face pour se relire, la bienveillance et le vin chaud ne suffisant pas toujours à le réchauffer.

Comme le pécule emprunté fond comme neige au soleil (l'hiver polaire ne dure que 15 jours), Féfé a une idée pour lui : apprendre le code typo et le langage des signes du parfait correcteur. C'est fastidieux, mais Morisi relève le défi, Féfé pourrait même lui trouver un boulot : attention, il leur faudra l'accord du syndicat du Livre qui veille jalousement sur la profession.:

Je ne dis rien à Raymond mais je n'ai jamais été un aigle en orthographe, n'ayant jamais pu en quelque matière que ce soit intégrer un automatisme dans la durée. Disons que mon orthographe n'était pas naturelle mais laborieuse. Quant à mon pouvoir de concentration, il était contrarié par un esprit folâtre qui avançait comme l'écrivait Montaigne "à sauts et à gambades".

La chance me sourit alors que je prends un café dans le bistrot fréquenté par les trotskistes d'Alain Krivine, je repère une annonce des éditions Nathan qui cherchent des correcteurs à la maison. Je suis titulaire d'une licence, j'ai été prof, on me donne ma chance. Comme les éditions J'ai Lu ont recours à mes services, je fais quelques virées en ville.

Car avant de prendre produire la version définitive de "L'Émirat", je découvre la rue Dussoubs, une parallèle au bas de la rue Saint-Denis. S'y trouve une brasserie bondée d'énergumènes : stylistes déjantés, camés des deux sexes, Yougos exilés, gauchistes, punks du 16e, sous la férule d'un patron râpé qui ne jure que par Sam Shepard. J'y croise François Gauthier, le frère du directeur du CEP où j'ai travaillé quatre ans plus tôt, un colosse borgne croisé au bar de l'U, gentil garçon à la force herculéenne (je n'exagère pas) dont les délires automatiques rappelaient les poèmes en cut-up de Burroughs ou de Ginsberg.

Privé de galipettes depuis un moment, je ne peux rien contre mon instinct et je vire à droite sur ce que l'auteure de "La Dérobade" appelle 'Saint-Denis River'. Ce n'est pas Miou-Miou que j'aperçois en mini très mini de cuir noir et blouson rouge façon boléro, mais le sosie du capitaine aux yeux bleus : giclée d’adrénaline et de dopamine, je passe et je repasse sans oser me jeter à l'eau car c'est immoral, elle a un mac, c'est une esclave, elle est malade. Scotché, je bois un demi dans un bar à gauche. Un autre dans un bar à droite. C'est Saint-Denis avant les razzias de Toubon : j’ai du soufre dans les poumons, de l'électricité dans l'épigastre. Il y a des filles partout, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Des décolletés, des fesses, des chutes de reins, des regards, des bouches et des langues... Elles sont chez elles dans le quartier. Elles parlent de la pluie et du beau temps, du prix des médicaments, de la mort de Chagall et de l'enlèvement de deux diplomates français au Liban.

Le grand jour arrive, j'ai rendez-vous avec Tronchet des Dee Dee's (ombilic du Rock). Il travaille dans une boutique de reprographie à la Bastille. Je compte mes sous avant de fixer le nombre de photocopies dont j'ai besoin. J'en commande 20 c'est-à-dire 10 fois les deux tomes. Il en faudrait 60 mais je n'ai pas les moyens.

Ce genre de moments te fait les pattes. Tu as sorti de toi des milliers de signes, tu as passé des centaines d'heure en aveugle et ça se transforme en kilos de paperasse que tu trimballes dans un sac à dos. Tu fais tout à pied. Flammarion, Gallimard, Le Seuil, Denoël, Albin-Michel. Tu arrives en nage, les godasses pleines de boue et tu demandes à qui remettre le manuscrit. Tu attends dans un coin qu'on t'appelle et une secrétaire pressée prend tes coordonnées, attrape ton manuscrit et disparaît. Une fois, cinq fois, dix fois. Quand ton sac est vide, que tu t’es pris un coup de déprime en comprenant que ton bouquin ne passera jamais le seuil de ces Panthéons de la haute, il te vient l'envie de descendre cinq ou six bières rue Dussoubs avant de te vautrer dans le stupre tarifé de la rue Saint-Denis...

Début mars, j'ai respecté mon tableau de marche. Si je veux rester à Paris, il faut que je gagne ma vie en attendant une éventuelle réponse pour mon bouquin.

C'est Raymond qui vient à mon secours. M'ayant fait réviser le code typo, il m'apporte des copies à corriger avec les signes adéquats : supprimer, insérer, intervertir, espace à rajouter, espace à supprimer...

Un jour de fin mars, Féfé me présente à ses collègues du "cassetin" (Le box des correcteurs en jargon) de "La Vie française" sur les Grands Boulevards, j'ai sentiment d’être introduit devant un tribunal. Au centre le frère d'Henri Alekan, le prodigieux opérateur d'Abel Gance. A côté de Raymond, une petite nana à la gueule d'atmosphère et trois professionnels garants de la pureté de la langue. Morisi le Rital à "La Vie française", ça ne s'inventait pas.

Les repas pris en face du "Croissant" où avait été assassiné Jaurès ou chez Chartier, le resto créé par les francs-maçons où les employés du coin se régalaient pour l'équivalent de 3 euros. Les cafés-pousse avec des auteurs, des journalistes de France Soir ou de l'Equipe, des historiens, des avocats ou des escrocs notoires : j'allais devenir parisien plus vite que prévu...

D'autant qu'un collègue, auteur d'un livre sur les sectes et la manipulation mentale, m'introduit au "Moniteur du Bâtiment et des Travaux publics". Féfé me présente au uns et aux autres chez lui, c'est un maître de la pastilla. - Au point qu’un collègue de collègue, PC et syndicat du Livre à fond, me recommande dans un hebdo où il ne tient plus à travailler. Cet hebdo, né le 8 novembre précédent s'appelle 'L'Événement du jeudi". C'est là, 6, rue Christine, que tout allait se jouer pour moi...

Mis à jour ( Vendredi, 13 Décembre 2024 20:12 )