AUTOMNE 1984 – LE MORISI 25 ET 39 DEVIENT MORISI 92 ET 75. RASTIGNAC EN BASKETS, IL A UNE IDÉE EN TÊTE, PUBLIER SON PREMIER ROMAN, UNE BANDE RÉDIGÉE DYSTOPIQUE ET UCHRONIQUE ÉCRITE DANS UNE LANGUE FRANCHE QUI SE TRANSFORME SOUS LES YEUX DU LECTEUR. POUR CELA IL A LES 5.000 FRANCS QUE SON PÈRE LUI A AVANCÉS.

C'est avec ce projet bancal que Morisi Mario pousse la porte de son oncle et de sa tante dans les Yvelines. Zoom arrière...

Celui qui écrit ces lignes 36 ans après les faits le comprend à présent : on n'aime jamais assez les gens qu'on aime. Comment m'y serais-je pris pour atterrir à Paris si je n'avais pas eu Lucie, la sœur de mon père, et Pierrot, mon oncle et parrain, celui qui le premier avait compris que j'étais un artiste, qui m'a appris à dessiner, qui m'achetait des peintures quand nous le visitions à L'Étang -la-Ville : à qui l'on devait l'odeur de peinture à l'huile dans l'entresol de la magnifique villa dont il avait imaginé et tracé les plans et construit les murs de A à Z avec ses frères.

La maison du 11, avenue des Chênes à l'Étang-la-Ville était (est) une merveille et un symbole. La preuve qu'un fils de chiffonnier connu par mon père sur les bancs de la communale pouvait "devenir quelqu'un" et jouer dans la cour des importants. Formidable tonton. 1m65, menu, chauve, l'œil bleu tranchant ou malicieux, il avait commencé comme chaudronnier chez Simca, avait subi le STO en Allemagne avant de devenir compagnon-chaudronnier chez Dassault, puis chef d'atelier : vous vous rendez compte, chef d'atelier des ouvriers hors-pair qui façonnaient le master des pièces à partir des épures des ingénieurs, un travail d'orfèvre au mirco près.

Tonton ne faisait pas que ça, il entretenait son bijou de villa avec un soin méticuleux et joyeux, il créait du mobilier en compressant de la ferraille et il peignait dans le silence de son entresol, sans doute pour échapper à l'éloquence perpétuelle de ma tante, devenue responsable du contentieux à la GEFCO alors qu'elle avait franchi les Alpes dans le ventre de sa mère trente ans plus tôt, et que son Louis le Grand à elle était la communale des hauts de Nanterre...

Tonton et Tata, deux appellations enfantines, ridicules. Chaque fois que nous revenions à Paris, ils nous recevaient avenue des Chênes, un parc de verdure pour hyper-riches, un des périmètres les plus cher de France au mètre carré, avec pour voisin Johnny Halliday, Fernand Raynaud et des cadres supérieurs hébergés par toutes sortes de multinationales, comme les Hornig, leurs voisins préférés. Ou ce couple de jaloux qui enrageaient de voir Lucie et Pierrot changer de Peugeot tous les ans, Tata profitant de ce privilège grâce à la GEFCO.

Me voici Gare Saint-Lazare, à un kilomètre environ du 6, rue Choron où ma grand-mère maternelle avait été concierge, près de Notre Dame de Lorette. De la gare Saint-Lazare, avec pour tout bagage mon sac de sport et le manuscrit de L'Émirat, je traverse les Yvelines en passant par Saint-Cloud, Louveciennes, Marly jusqu'à Saint-Nom la Bretèche. De là (je l'ai fait des dizaines de fois) il faut traverser un bois pour atteindre le Petit Parc et gagner le double croissant de l'Avenue des Chênes, un paradis de verdure et d'évasion fiscale.

La villa du Tonton est un ravissement. Lové dans un ovale de gazon tendre à l'anglaise, elle consiste en un étage en pied et offre au regard - sur la droite - une rotonde où se trouve une terrasse curviligne de 50 mètres carrés. Toute en meulière, enduit de laque blanche par endroits, on accède à l'intérieur par le garage ou par une porte donnant sur la terrasse. Le rez-de-chaussée, en vérité un entresol à demi enterré, est occupé par la voiture, le nécessaire de bricolage et de jardin ; par une pièce équipée d'un four et d'une cuisine à l'ancienne ; des toilettes et deux chambres dont celle que Tonton utilise comme atelier de peinture ; enfin une chambre d'ami où dorment mes parents quand nous lui rendons visite.

Un escalier en hélice donne accès au premier qui tient davantage de la galerie d'art que de l'appartement typique des parvenus.

Ma tante a un goût sûr. Comme pas mal de gens qui ont vécu chichement, elle soigne la déco, a opté pour des meubles design danois, aime les tapis de haute-laine.

Outre le double salon donnant sur la rotonde, on trouve une cuisinette chaleureuse (très italienne), une salle de bains et la chambre des maîtres du lieu.

Aux murs, les cadres de mon oncle, dont un "Icare" en abstraction figurative, sorte d'aile de raie à dominante bleu et or forte en matière et en relief qui lui avait valu un Grand Prix du salon de Marly.

Mon oncle et ma tante n'ont pas eu d'enfants et j'ignore pourquoi. Ça ne peut venir de mon oncle qui avait deux frères et une sœur, aimait les femmes et les enfants. De ma tante plutôt qui était un petit soldat sec aux pommettes d'Indiennes et aux angoisses venues d'une enfance où sa mère Marie, à qui elle était attachée de manière compulsive, avait maille à partir avec son père Lazare, qu'elle ne cessait de tarabuster quand il rentrait de jouer aux quilles.

Le fils de la famille, celle des uns et celle des autres, c'était donc Morisi Mario. Le tonton nous conduisait en voiture à Saint-Germain-n Laye ou à Parly-2 pour faire les courses, tenait à m'acheter des disques et des livres, de quoi peindre et dessiner.

Les repas étaient animés, on parlait de ces foutus socialistes qui passaient à droite, de la France qui venait de gagner la Coupe d'Europe des Nations ; de "nos montagnes", de la casa de Groppazzuolo, que ma tante avait restaurée de fond en comble et qui jouerait un rôle important dans ma vie trente ans plus tard.

Pour en revenir à l'automne 1985, on peut dire que je tombe comme une mouche dans le lait. Mon oncle change son matériel de peinture de place et m'installe dans la chambrette avec vue sur le gazon à hauteur de nez. Tout sent bon le propre, la peinture à l'huile, le détergent fraîchement passé. Le lit est neuf, la table de travail fonctionnelle avec ses tiroirs. Sur une étagère des livres sur l'histoire de l'art, des magazines consacrés aux arts plastiques, des guides touristiques se rapportant au lac de Garde et au lac Majeur. Qu'ils me semblaient lointains et surréels les piaules minables et les sommiers sur lesquels je me jetais fourbu quelques mois plus tôt.

Tonton ! - dont je porte le prénom après Mario et avant Louis, le père de maman, mort quand elle avait 8 ans des séquelles du gaz moutarde - Si tu savais le rôle que tu as joué dans mon devenir ce que je voulais être de toutes mes forces, un écrivain...